Soliman a ses soldats pendant le siège de Rhodes
Si j'avais à parler à des soldats, je vous eusse permis de paraître devant moi avec vos armes; mais puisque je suis réduit à adresser la parole à de malheureux escla es, plus faibles et plus timides que des femmes, et qui ne peuvent pas soutenir seulement le cri des ennemis, il n'est pas juste que des hommes si lâches déshonorent nos armes et les marques de la valeur.
Je voudrais bien savoir si, quand vous avez abordé dans cette ile, vous vous êtes flattés que ces Croisés seraient encore plus lâches que vous, et que dans la crainte de vos armes, ils vous apporteraient les leurs, et présenteraient servilement leurs mains et leurs pieds aux fers dont ils vous plairait de les charger? Pour vous désabuser d'une erreur si ridicule, sachez que dans la personne de ces chevaliers nous avons a combattre l'élite des chrétiens, des hommes courageux, élevés dès leur plus tendre jeunesse dans la profession des armes, des lions cruels et féroces, avides du sang des Musulmans, et qui ne céderont jamais leur repaire qu'à une force supérieure. C'est leur courage qui a excité le nôtre ; en les attaquant j'ai cru trouver une entreprise et des périls dignes de ma valeur. Est-ce de vous, troupes lâches et efféminées, que je dois attendre une conquête, vous qui avant d'avoir vu l'ennemi fuyez sa présence, et qui auriez déjà déserté si la mer dont vous êtes environnés n'y mettait un obstacle ? Mais avant qu'une pareille disgrâce n'arrive, je ferai une justice si sévère des lâches, que leur supplice retiendra dans le devoir ceux qui seraient tentés de les imiter. Vertot. Histoire de Malte, liv. vin.
3. — Un Vieillard de Syracuse, au Peuple assemble POUR DELIBERER SUR LE SORT DES PRISONNIERS ATHENIENS.
Vous voyez un père infortuné, qui a senti plus qu'aucun autre Syracusain les funestes effets de cette guerre, qui lui a ravi deux fils, la consolation et le seul espoir de ma vieillesse. Je ne puis point à la vérité ne pas admirer leur courage et leur bonheur, d'avoir sacrifié au salut de la république une vie que la loi commune de la nature leur aurait tôt ou tard enlevée; mais je ne puis aussi ne pas sentir la plaie cruelle
Cours complet de déclamation. 131
que leur mort a faite à mon cœur, et ne point haïr et détester les Athéniens, auteurs de cette malheureuse guerre, comme les homicides et les meurtriers de mes enfans !
Cependant, je ne puis le dissimuler, je suis moins sensible à ma douleur qu'à l'honneur de ma patrie ; et je la vois prête à se déshonorer pour toujours, par le cruel avis qu'on vous propose. Les Athéniens, il est vrai, méritent toute sorte de supplices et de mauvais traitemens pour l'injuste guerre qu'ils nous ont déclarée ; mais les Dieux, justes vengeurs du crime, ne les ont-ils pas assez punis, et ne nous ont-ils pas assez vengés ? Quand leurs chefs ont déposé les armes et se sont rendus à nous, n'était-ce pas dans l'espérance de conserver leur vie ? Et pouvons-nous la leur ôter, sans encourir le juste reproche d'avoir violé le droit des gens, et d'avoir déshonoré notre victoire par une barbare cruauté? Quoi! vous souffrirez que votre gloire soit ainsi flétrie dans tout l'univers, et qu'on dise qu'un peuple qui le premier a érigé un temple dans sa ville à la miséricorde, n'en a point trouvé dans la vôtre ? Sont-ce donc les victoires et les triomphes seuls qui rendent une ville à jamais illustre? Non, non, c'est la clémence pour des ennemis vaincus ; c'est la modération dans la plus grande prospérité, c'est enfin la crainte d'irriter les Dieux par un orgueil fier et insolent.
Vous n'avez point sans doute oublié que ce même Nicias, sur le sort duquel vous allez prononcer, est celui qui plaida votre cause dans l'assemblée des Athéniens, et qui employa tout son crédit et toute son éloquence pour les détourner de vous faire la guerre. Une sentence de mort prononcée contre ce digne chef est-elle donc une juste récompense du zèle qu'il a témoigné pour vos intérêts ? Pour moi, la mort me sera moins triste que la vue d'une telle injustice commise par ma patrie et par mes concitoyens.
Rollin, Histoire ancienne, liv. vin.
4. — Chant de mort d'un Vieillard indien mis sur le bucher par les soldats de plzarre.
Quand je vins au monde, la douleur se saisit de moi, et je pleurais, car j'étais enfant. J'avais beau voir que tout souffrait, que tout mourait autour de moi, j'aurais voulu moi seul ne pas souffrir, j'aurais voulu ne pas mourir ; et, comme un enfant que ''étais, je me livrais à l'impatience. Je devins homme, et la douleur me dit : Luttons ensemble ; si. tu es le
plus fort, je céderai ; mais, si tu te laisses abattre, je te déchirerai, je planerai sur toi, et je battrai des ailes comme le vautour sur sa proie.
S'il en est ainsi, dis-je à mon tour, il faut lutter ensemble ; et nous nous prîmes corps à corps II y a soixante ans que ce combat dure, et je suis debout, et je n'ai pas versé une larme. J'ai vu mes amis tomber sous vos coups, et dans mon cœur j'ai étouffé la plainte ; j'ai vu mon fils écrasé à mes yeux, et mes yeux paternels ne se sont pas mouillés. Que me veut encore la douleur ? Ne sait-elle pas qui je suis ? La voilà qui pour m'ébranler rassemble enfin toutes ses forces ; et moi je l'insulte, et je ris de lui voir hâter mon trépas, qui me délivre à jamais d'elle. Viendra-t-elle encore agiter ma cendre ? La cendre des morts est impalpable à la douleur.
Et vous, lâches, vous qu'elle emploie à m'éprouver vous vivrez, vous serez sa proie à votre tour. Vous venez pour nous dépouiller ; vous vous arracherez nos misérables dépouilles ; vos mains trempées dans le sang indien se laveront dans votre sang ; et vos ossemens et les nôtres, confusément épars dans nos champs désolés, feront la paix, reposeront ensemble, et mêleront leur poussière comme des ossemens amis ! En attendant, brûlez, déchirez, tourmentez ce corps que je vous abandonne ; dévorez ce que la vieillesse n'en a pas corjsumé. Voyez-vous ces oiseaux voraces qui planent sur nos têtes ? Vous leur dérobez un repas ; mais vous leur engraissez une autre proie. Ils vous laissent encore aujourd'hui vous repaître ; mais demain ce sera leur tour.
Marmontel. Les Incas, chap. xvn.
5 EXORDE DE L'ORAISON FUNEBRE DE LoUIS XV.
Viens-je donc ne faire retentir ici que des louanges ? viensje renouveler dans ce temple du Dieu de vérité ces anciennes apothéoses où Rome idolâtre élevait sans distinction tous ses princes au rang des Dieux aussitôt qu'ils avaient cessé d'être hommes 1 Loin d'ici une profane adulation. N'est-ce donc pas assez que la flatterie ait assiégé les princes pendant leur vie, sans qu'elle vienne encore se trainer à la suite de leurs funérailles, et ramper autour de leurs tombeaux ? Louons les hommes illustres, célébrons la gloire des héros et des rois ; mais osons aussi déplorer leurs malheurs, pour l'honneur de la vérité, et pour l'instruction des générations qui leur survivent.
A Dieu ne plaise que j'oublie le respect qui est dû à la majesté des rois jusque dans la poussière de leurs tombeaux ; à
Dieu ne plaise que j'oublie la tendre vénération que je dois à îa mémoire, de Louis, à la mémoire du plus doux et du meilleur des princes. Eh ! qui peut être plus pénétré que nous de ce sentiment! Mon Dieu, nous osons vous en prendre à témoin en présence de son tombeau et de votre autel ! Mais quelle considération pourra faire oublier jamais à un ministre «de l'Evangile le respect non moins inviolable qu'il doit à la vérité ! Placés entre ces deux devoirs, le respect que nous devons à la vérité, et le respect que nous devons au roi, soyons également fidèles à ce que nous devons à l'un et à l'autre ; célébrons les vertus du roi sans manquer à la vérité ; déplorons ses malheurs sans manquer à sa mémoire ; rendons gloire à la vérité, rendons gloire au roi Telle est l'impartialité, de Féloge funèbre que nous allons rendre à très-grand, très-haut, très-puissant et très-excellent prince Louis XV, roi de France et de Navarre . .
L'abbé de Beau vais