‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 42 sur 174 · VENGEANCE · texte numérisé non relu

VENGEANCE

Vous qui vous estimez décrédité si vous ne repoussez la raillerie par le déchaînement et l'emportement, qui ne connaissez point de tache qu'il ne faille laver dans le sang, qui croyez enfin votre honneur absolument dépendant de l'éclat de votre vengeance ; preuve évidente que votre honneur est bien chancelant, votre réputation bien fragile ! car si elle était fondée sur des preuves de valeur dignes de votre nom, de votre âge et de votre rang, croyez- vous qu'elle pût être ébranlée par le refus d'une vengeance proscrite par les lois de la religion et de l'état.

Si votre probité était avérée par des témoignages bien publics, croyez-vous qu'une médisance fût capable de l'altérer ? Mais vous n'avez rien de noble en vous que le sang dont vous sortez et l'épée que vous portez, dont peut-être jamais vous n'avez fait aucun usage que celui de vous faire craindre à ceux qui n'en portent point ; mais vous traînez votre vie aussi bien que votre épée, dans une lâche oisiveté, dans le désordre et la débauche, inconnu ou méprisé de tous les honnêtes gens, et dès le moindre affront votre courage se réveille. Il y va de mon honneur, dites-vous ; il faut que je me cache ou que je me venge. Eh ! mon cher frère ! est-ce là qu'il faut penser à l'honneur, qu'il faut craindre les bruits et l'infamie ? Sortez de votre oisiveté ; quittez la table et le jeu, ne vous contentez pas d'être brave en paroles et en blasphèmes, en parures et en

train ; gardez les bienséances de votre état ; occupez-vous des exercices et des soins qui en sont dignes. Là, chrétiens, sont la gloire et l'honneur. Vous le négligez cet honneur jusque dans vos moindres plaisirs ; vous l'avez perdu devant Dieu; vous l'avez perdu dans le public ; vous l'avez perdu dans votre famille, au milieu de vos domestiques et de vos propres amis, à la vue du monde entier. Vous le perdez tous les jours par l'impureté, la fourberie, l'avarice, la profusion, l'ingratitude, la paresse. Un mot désobligeant, une raillerie vous font souvenir qu'il y a dans la vie un honneur qu'il faut conserver, même au péril de la vie ; il est bien temps de songer à l'honneur ! Décrié comme dissipateur, comme fanfaron, comme joueur, comme homme de mauvaise foi, de mauvaises mœurs, de mauvaise compagnie, vous voilà bien rétabli dans l'opinion du public, quand à tous ces titres méprisables vous aurez ajouté celui de gladiateur. Disons-le même de tous les cœurs âpres à la vengeance et durs au pardon : la bassesse est dans la vengeance; la grandeur d'âme et l'honneur sont par conséquent dans le pardon.

La Rue. Sermon sur le pardon des injures.

Page 1