‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 48 sur 174 · Exorde de l'Oraison funèbre de Louis XIV · texte numérisé non relu

Exorde de l'Oraison funèbre de Louis XIV

Dieu seul est grand, mes frères.., et dans ces derniers moments surtout où il préside à la mort des rois de la terre. Plus leur gloire et leur puissance ont éclaté, plus en s'évanouissant alors, elles rendent hommage à sa grandeur suprême. Dieu parait tout ce qu'il est, et l'homme n'est plus rien de ce qu'il croyait être.

Heureux le prince dont le cœur ne s'est point élevé au milieu de ses prospérités et de sa gloire ; qui, semblable à Salomon, n'a pas attendu que toute sa grandeur expirât avec lui au lit de la mort, pour avouer qu'elle n'était que vanité et affliction d'esprit, et qui s'est humilié sous la main de Dieu, dans le temps même que l'adulation semblait le mettre audessus des hommes !

Oui, mes frères la grandeur et les victoires du roi que nous pleurons ont été autrefois assez publiées ; la magnificence des éloges a égalé celle des événements ; les hommes ont tout dit, il y a long-temps, en parlant de sa gloire ; que nous restet-il ici que d'en parler pour notre instruction ?

Ce roi, la terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois, plus grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon dans toute sa gloire, a reconnu comme lui que tout était vanité. Le monde a été ébloui de l'éclat qui l'environnait ; ses ennemis ont envié sa puissance ; les étrangers sont venus des iles les plus éloignées baisser les yeux devant la gloire de Sa Majesté ; ses sujets lui ont presque dressé des autels ; et le prestige qui se formait autoui de lui n'a pu le séduire lui-même.

Vous l'aviez rempli, ô mon Dieu, de la crainte de votre nom ; vous l'aviez écrit sur le livre éternel, dans la succession des saints rois qui devaient gouverner vos peuples ; vous l'aviez revêtu de grandeur et de magnificence ; mais ce n'était pas assez : il fallait encore qu'il fût marqué du caractère propre

de vos élus ; vous avez récompense sa foi par des tribulations et par des disgrâces. L'usage ehrétien des prospérités peut nous donner droit au royaume des cieux ; mais il n'y a que l'affliction et que la violence qui nous l'assurent.

Voyez-vous des mêmes yeux, mes frères, la vicissitude des choses humaines ? Sans remonter aux siècles de nos pères, quelles leçons Dieu n'a-t-il pas données au nôtre ? Nous avons vu toute la race royale preque éteinte : les princes, l'espérance et l'appui du trône, moissonnés à la fleur de leur âge ; l'époux et l'épouse auguste, au milieu de leurs plus beaux jours, enfermés dans le même cercueil, et les cendres de l'enfant suivre tristement, et augmenter l'appareil lugubre de leurs funérailles ; le roi qui avait passé d'une minorité orageuse au règne le plus glorieux dont il soit parlé dans nos histoires, retomber de cette gloire dans des malheurs presque supérieurs à ses anciennes prospérités, se relever encore plus grand de toutes ses pertes, et survivre à tant d'événements divers, pour rendre gloire à Dieu et s'affermir dans la foi des biens immuables.

Ces grands objets passent devant nos yeux comme des scènes fabuleuses ; le cœur se prête pour un moment au spectacle ; l'attendrissement finit avec la représentation : il semble que Dieu n'opère ici-bas tant de révolutions que pour se jouer dans l'univers et nous amuser plutôt que nous instruire.

Ajoutons donc les paroles de la foi à cette triste cérémonie qui sans cela nous prêcherait en vain ; racontons, non les merveilles d'un règne que les hommes ont déjà tant exalté, mais les merveilles de Dieu sur le roi qui nous est ôté ; rappelons ici ses vertus plutôt que ses victoires ; montrons-le plus grand encore au lit de la mort qu'il ne l'était autrefois sur son trône, dans les jours de sa gloire ; n'ôtons les louanges à la vanité que pour les rendre à la grâce ; et quoiqu'il ait été grand, et par l'éclat inoui de son règne, et par les sentiments héroïques de sa piété, deux réflexions sur lesquelles va rouler ce devoir de religion que nous rendons à la mémoire du trèshaut, très-puissant et très-excellent Louis XIV., du nom, roi de France et de Navarre ; ne parlons de la gloire et de la grandeur de son règne que pour en montrer les écueils et le néant qu'il a connus, et de sa piété que pour en proposer et immortaliser les exemples,

Massillon.

Cours complet? de déclamation. 145

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