‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 52 sur 174 · Songe de Marc-Aurèle · texte numérisé non relu

Songe de Marc-Aurèle

Je voulus méditer sur la douleur ; la nuit était déjà avancée ; le besoin du sommeil fatiguait ma paupière ; je luttai quelque temps ; enfin je fus obligé de céder, et je m'assoupis ; mais dans cet intervalle je crus avoir un songe. Il me sembla voir dans un vaste portique une multitude d'hommes rassemblés ; ils avaient tous quelque chose d'auguste et de grand. Quoique je n'eusse jamais vécu avec eux, leurs traits pourtant ne m'étaient pas étrangers ; je crus me rappeler que j'avais souvent contemplé leurs statues dans Rome. Je les regardais tous, quand une voix terrible et forte retentit sous le portique : Mortels, apprenez à souffrir ! Au même instant, devant l'un, je vis s'allumer des flammes, et il y posa la main. On apporta à l'autre du poison ; il but, et fit une libation aux Dieux. Le troisième était debout auprès d'une statue de la Liberté brisée ; il tenait d'une main un livre ; de l'autre il prit une épée, dont il regardait la pointe. Plus loin je distinguai un homme tout sanglant, mais calme et plus tranquille que ses bourreaux ; je courus à lui en m'écriant : " O Régulus ! estce toi ?" Je ne pus soutenir le spectacle de ses maux, et je détournai mes regards. Alors j'aperçus Fabricius dans la pauvreté, Scipion mourant dans l'exil, Epictète écrivant dans les chaînes, Sénèque et Thraséas les veines ouvertes, et regardant d'un œil tranquille leur sang couler. Environné de tous ces grands hommes malheureux, je versais des larmes ; ils parurent étonnés. L'un d'eux, ce fut Caton, s'approcha de moi, et me dit : " Ne nous plains pas, mais imite-nous ; et toi aussi, apprends à vaincre la douleur !" Cependant il me parut prêt à tourner contre lui le fer qu'il tenait à la main ; je voulus l'arrêter, je frémis, et je m'éveillai. Je réfléchis sur ce songe, >A je conçus que ces prétendus maux n'avaient pas le droit d'ébranler mon courage; je résolus d'être homme, de souffrir et de faire le bien.

Thomas. Éloge de Marc-Aurèle.

18. — Le Savant, l'Artiste et le Poëte sur les Ruines de la Grèce.

Pour nous représenter à nous-mêmes ce spectacle, tâchons de devenir à notre tour spectateurs, en nous réunissant par la pensée au docte cortège qui vient s'offrir à nos regards. C'est le même sentiment qui attire et précipite sur les pas de notre jeune voyageur * ces zélés missionnaires de la science.... Partez pour cette croisade poétique, artistes renommés, savants illustres, immortels poètes ! Allez reconnaître cette Grèce souterraine, où dorment les Héros d'Homère. Que la tombe interrogée vous réponde, et que, réveillés au son de votre parole, ses pâles habitants se lèvent, pour témoigner que le chantre divin qui sauva leurs noms de l'oubli n'a pas immortalisé des exploits imaginaires. Donnez à ses fictions une base aussi durable que ses vers. Prouvez par vos recherches que le premier des poètes est aussi le premier des historiens; que, vrai dans ses sentiments, il est vrai dans ses récits ; qu'il a pu agrandir ses héros, qu'il ne les a point créés ; décorer le théâtre de leur gloire, qu'il ne l'a point construit. Dans vos peintures, rendez vivantes et parlantes ces grandes figures des temps reculés. Ne vois-je pas à votre tête l'homme inspiré qui peut opérer ce prodige ? Delille, autre Amphion, marche à côté de Choiseul. Aux premiers accents de sa lyre, cette Grèce ensevelie sous ses ruines va se relever ; ce grand corps sans vie. va se ranimer ; comme au souffle de la parole d'un prophète, vous voyez, dans un admirable emblème, se réveiller et se dresser le squelette du genre humain, f Sous leurs évocations puissantes, les sites désenchantés retrouvent leur fraîcheur et leur éclat. Les monts, les rochers, les antres verts, vont revoir leurs demi-Dieux ; les palais, les gymnases, vont sortir de leurs décombres; le précieux marbre de Paras, qui pave aujourd'hui la demeure d'un pacha stupide, va être rendu aux parvis des temples que les prêtres de Minerve, de Diane, de Bacchus, d'Apollon, fouleront encore de leurs brodequins dorés ; les antiques villes vont se remplir de leurs premiers citoyens: je revois Thébes et son Épaminondas, et son Pindare, et son Hésiode. La Bôotie valait donc mieux que sa renommée ! Je revois Lesbos, qui se glorifie encore de son

* Mr- de Choiseul- Gouffier.

t Prophétie d'Ezé'-hiel, ch. 37, tableau de la Résurrection des Morts.

Pittacus, toujours honorant sa mémoire, toujours négligeant ses exemples. Je revois Méthymne, Antissa, Mitylène, dont les montagnes harmonieuses répétaient d'échos en échos les divins accords d'Arion, d'Alcée, de Sapho, de Terpandre» . » «Mais, vous oublierai-je, terre classique qui vîtes les Grecs combattre les Troyens, et tout l'Olympe sur la terre, juge de ces grandes luttes; Simoïs, qui rouliez les corps, les boucliers, les cuirasses des vainqueurs et des vaincus ? Salut, mont Ida ! salut, mystérieux Gargare !. . .Laissons-nous entraîner sur les pas de nos voyageurs vers css doctes plaines qu'arrosent l'Ilyssus et le Cephise, lieux révérés où de génération en génération voyage par la pensée une jeunesse studieuse: où les amis des arts vont en souvenir, à toutes les époques de leur vie, comme respirer l'air natal, afin d'entretenir la force et la pureté de leurs principes !. . . .Voici l'enceinte où Platon régnait sur les cœurs par la douce persuasion, où Démosthène lançait des foudres sur les traîtres et sur les tyrans. A la vue de cette Athènes aujourd'hui méconnaissable, quels sentiments de regrets ensemble et d'admiration saisirent votre âme, ô Choiseul, ô Deljlle î . . . .Écoutez le favori des Muses : lorsque son pied commença de toucher cette poussière poétique formée des cendres des Eschyle, des Sophocle, des Euripide, des Pindare, il sentit couler ses larmes. " Je 'pleurai," dit-il. Qui pourrait en être surpris ?. . . .C'était un fils sensible et religieux qui retrouvait dans une solitude étrangère les cendres de ses ancêtres.

Laya. Discours de réception à V Académie Française.

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