‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 64 sur 174 · Un ambassadeur de Corikthe aux Lacédémoniens · texte numérisé non relu

Un ambassadeur de Corikthe aux Lacédémoniens

Combien de fois vous avons-nous avertis des projets des Athéniens, et qu'est-il nécessaire de vous les rappeler encore ? Corcyre, dont la marine pouvait, dans l'occasion, si bien seconder nos efforts, est entrée dans leur alliance ; Potidée, cette place qui assurait nos possessions dans la Thrace, va tomber entre leurs mains. Nous n'accusons que vous de nos pertes, vous qui, après la guerre des Mèdes, avez permis à nos ennemis de fortifier leur ville, et d'étendre leurs conquêtes; vous qui êtes les protecteurs de la liberté, et qui, par votre silence, favorisez l'esclavage ; vous qui délibérez quand il faut agir, et qui. ne songez à votre défense que quand l'ennemi tombe sur vous avec toutes ses forces. Nous nous en souvenons encore : les Mèdes sortis du fond de l'Asie avaient traversé la Grèce et pénétré dans le Péloponèse, que vous étiez tranquilles dans vos foyers. Ce n'est pas contre une nation éloignée que vous aurez à combattre, mais contre un peuple qui est à votre porte, contre ces Athéniens dont vous n'avez jamais connu, dont vous ne connaissez pas encore les ressources et le caractère. Esprits ardents à former des projets, habiles à les varier dans les occasions, si prompts à les exécuter, que posséder et désirer est pour eux la même chose ; si présomptueux, qu'ils se croient dépouillés des conquêtes qu'ils n'ont pu faire ; si avides, qu'ils ne se bornent jamais à celles qu'ils ont faites : nation courageuse et turbulente, dont l'audace s'accroît par le danger, et l'espérance par le malheur; qui regards l'oisiveté comme un tourment, et que les Dieux irrités ont jetée sur la terre pour n'être jamais en repos, et n'y jamais laisser les autres.

Qu'opposez- vous à tant d'avantages ? des projets au-dessous de vos forces, la méfiance dans les résolutions les plus sages, la lenteur dans les opérations, le découragement aux moindres revers, la crainte d'étendre vos domaines, la négligence à les conserver : tout, jusqu'à vos principes, est aussi nuisible au repos de la Grèce qu'à votre sûreté. N'attaquer personne, se mettre en état de n'être jamais attaqué, ces moyens ne vous paraissent pas toujours suffisants pour assurer le bonheur d'un peuple ; vous voulez qu'on ne repousse l'insulte que lorsqu'il n'en résulte absolument aucun préjudice pour la patrie : maxime funeste, et qui, adoptée des nations voisines, vous garantirait à peine de leurs invasions.

O Lacédémoniens ! votre conduite se ressent trop de la simplicité des premiers siècles : autre temps, autres mœurs, autre

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système. L'immobilité des principes ne conviendrait qu'à une ville qui jouirait d'une paix éternelle ; mais dès que, par ses rapports avec les autres nations, ses intérêts deviennent plus compliqués, il lui faut une politique plus raffinée. Abjurez donc, à l'exemple des Athéniens, cette droiture qui ne sait pas se prêter aux événements ; sortez de cette indolence qui vous tient renfermés dans l'enceinte de vos murs ; faites une irruption dans l'Attique ; ne forcez pas des alliés, des amis fidèles, à se précipiter entre les bras de vos ennemis ; et, placés à la tête des nations du Péloponèse, montrez- vous dignes de l'empire que nos pères déférèrent à vos vertus.

Barthélémy. Voyage d' 'Anacharsis.

30. — Archidamus, Roi de Lacédémone, répond à l'ambassadeur DE CORINTHE.

Peuple de Lacédémone, j'ai été témoin de beaucoup de guerres, ainsi que plusieurs d'entre vous, et je n'en suis que plus porté à craindre celle que vous allez entreprendre. Sans préparatifs et sans ressources, vous voulez attaquer une nation exercée dans la marine, redoutable par le nombre de ses soldats et de ses vaisseaux, riche des productions de son pays et des tributs de ses alliés.

Qui peut vous inspirer cette confiance ? est-ce votre flotte ? Mais quel temps ne faudrait-il pas pour la rétablir ? Est-ce l'état de vos finances ? mais nous n'avons point de trésor public, et les particuliers sont pauvres. Est-ce l'espérance de détacher les alliés d'Athènes? mais, comme la plupart sont des insulaires, il faudrait être maître de la mer pour exciter et entretenir leur défection. Est-ce le projet de ravager les plaines de l'Attique, et de terminer cette grande querelle dans une campagne ? Eh î pensez vous que la perte d'une moisson, si facile à réparer dans un pays où le commerce est florissant, engagera les Athéniens à vous demander la paix? Ah ! que je crains plutôt que nous ne laissions cette guerre à nos enfants, comme un malheureux héritage ! Les hostilités des villes et des particuliers sont passagères ; mais quand la guerre s'allume entre deux puissants Etats, il est aussi difficile d'en prévoir les suites que d'en sortir avec honneur.

Je ne suis pas d'avis de laisser nos alliés dans l'oppression ; je dis seulement qu'avant de prendre les armes nous devons envoyer des ambassadeurs aux Athéniens, et entamer des négociations. Ils viennent de nous proposer cette voie, et ce

serait une injustice de la refuser. Dans l'intervalle, nous nous adresserons aux nations de la Grèce, et, puisque la nécessité l'exige, aux Barbares eux-mêmes^ pour avoir des secours en argent et en vaisseaux. Si les Athéniens rejettent nos plaintes, nous les réitérerons après deux ou trois ans de préparatifs, et peut-être les trouverons-nous alors plus dociles.

La lenteur qu'on nous attribue a toujours fait notre sûreté ; jamais les éloges ni les reproches ne nous ont portés à des entreprises téméraires. Nous ne sommes pas assez habiles pour rabaisser par des discours éloquents la puissance de nos ennemis ; mais nous savons que, pour nous mettre à portée de les vaincre, il faut les estimer, juger de leur conduite par la nôtre, nous prémunir contre leur prudence, ainsi que contre leur valeur, et moins compter sur leurs fautes que sur la sagesse de nos précautions. Nous croyons qu'un homme ne diffère pas d'un autre homme, mais que le plus redoutable est celui qui, dans les occasions critiques, se conduit avec le plus de prudence et de lumières.

Ne nous départons jamais des maximes^ que nous avons reçues de nos pères, et qui ont conservé cet État; délibérez à loisir ; qu'un instant ne décide pas de vos biens, de votre gloire, du sang de tant de citoyens, de la destinée de tant de peuples : laissez entrevoir la guerre, et ne la déclarez pas ; faites vos préparatifs, comme si vous n'attendiez rien de vos négociations ; et pensez que ces mesures sont les plus utiles à votre patrie, et les plus propres à intimider les Athéniens.

Le même.

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