Servilius se défend devant le Peuple
" Si on m'a fait venir ici pour me demander compte de ce qui s'est passé dans la dernière bataille où je commandais, je suis prêt à vous en instruire ; mais si ce n'est qu'un prétexte pour me faire périr, comme je le soupçonne, épargnez-moi des paroles inutiles : voilà mon corps et ma vie que je vous abandonne, vous pouvez en disposer."
Quelques uns des plus modérés d'entre le peuple lui ayant crié qu'il prît courage, qu'il continuât sa défense, " Puisque j'ai affaire à des juges, et non pas à des ennemis, ajouta-t-il, je vous dirai, Romains, que j'ai été fait .Consul avec Virginius dans un temps où les ennemis étaient maîtres de la campagne, et où la dissension et la famine étaient dans la ville. C'est dans une conjoncture si fâcheuse que j'ai été appelé au gou-
ver
. ^j-nement de l'État. J'ai marché aux ennemis, que j'ai défaits en deux batailles, et que j'ai contraints de se renfermer dans leurs places ; et, pendant qu'ils s'y tenaient comme cachés par la terreur de vos armes, j'ai ravagé à mon tour leur territoire, j'en ai tiré une quantité prodigieuse de grains, que j'ai fait apporter à Rome, où j'ai rétabli l'abondance.
"Quelle faute ai-je commise jusqu'ici? Me veut-on faire un crime d'avoir remporté deux victoires ? Mais j'ai, dit-on, perdu beaucoup de monde dans le dernier combat. Peut-on donc livrer des batailles contre une nation aguerrie, qui se défend courageusement, sans qu'il y ait de part et d'autre du sang de répandu ? .
" Quelle divinité s'est engagée envers le peuple Romain de lui faire remporter des victoires sans aucune perte ? Ignorezvous que la gloire ne s'acquiert que par de grands périls 1 J'en suis venu aux mains avec des troupes plus nombreuses que celles que vous m'aviez confiées ; je n'ai pas laissé, après un combat opiniâtre, de les enfoncer ; j'ai mis en déroute leurs légions, qui, à la fin, ont pris la fuite. Pouvais-je me refuser à la victoire qui marchait devant moi ? Etait-il même en mon pouvoir de retenir vos soldats, que leur courage emportait, et qui poursuivaient avec ardeur un ennemi effrayé? Si j'avais fait sonner la retraite, si j'avais ramené nos soldats dans leur camp, vos tribuns ne m'accuseraient-ils pas aujourd'hui d'intelligence avec les ennemis ? Si vos ennemis se sont ralliés, s'il ont été soutenus par un corps de troupes qui s'avançait à leur secours ; enfin, s'il a fallu recommencer tout de nouveau le combat ; et si, dans cette dernière action, j'ai perdu quelques soldats, n'est-ce pas le sort ordinaire de la guerre ? Trouverez- vous des Généraux qui veuillent se charger du commandement de vos armées, à condition de ramener à Rome tous les soldats qui en seraient sortis sous leur conduite? N'examinez donc point si à la fin de la bataille j'ai perdu quelques soldats, mais jugez de ma conduite par ma victoire. S'il est vrai que j'ai chassé les ennemis de votre territoire,
fait dans le pays ennemi ; que vos tribuns se lèvent, et qu'il me reprochent en quoij'ai manqué contre les devoirs d'un bon
Général.
» Mais ce n'est pas ce que je crains : ces accusations ne servent que de prétexte pour pouvoir exercer impunément leur
haine et leur animosité contre le Sénat et contre l'ordre des Patriciens. Mon véritable crime, aussi bien que celui de l'illustre Ménénius, c'est de n'avoir pas nommé, l'un et l'autre, pendant nos consulats, ces décemvirs après lesquels vous soupirez depuis si long-temps. Mais le pouvions-nous faire dans l'agitation et le tumulte des armes, et pendant que les ennemis étaient à nos portes, et la division dans la ville ? Et quand nous l'aurions pu, sachez, Romains, que Servilius n'aurait jamais autorisé une loi qu'on ne peut observer sans exciter un trouble général dans toutes les familles, sans causer une infinité de procès, et sans ruiner les premières maisons de la république, qui en sont le plus ferme soutien.
" Faut-il que vous ne demandiez jamais rien au Sénat qui ne soit préjudiciable au bien commun de la patrie, et que vous ne le demandiez que par des séditions ? Si un Sénateur ose vous représenter l'injustice de vos prétentions, si un Consul ne parle pas le langage séditieux de vos tribuns, s'il défend avec courage la souveraine puissance dont il est revêtu, on crie au tyran. A peine est-il sorti de charge, qu'il se trouve accablé d'accusations. C'est ainsi que. par votre injuste plébiscite vous avez ôté la vie à Ménénius, aussi grand capitaine que bon citoyen. Ne devriez-vous pas mourir de honte d'avoir persécuté si cruellement le fils de ce Ménénius Agrippa, à qui vous devez vos tribuns, et ce pouvoir qui vous rend à présent si furieux %
" On trouvera peut-être que je vous parle avec trop de liberté dans l'état présent de ma fortune ; mais je ne crains point la mort : condamnez-moi, si vous l'osez ; la vie ne peut être qu'à charge à un Général qui est réduit à se justifier de ses victoires : après tout, un sort pareil à celui de Ménénius ne peut me déshonorer."
Vertot, Révol, Rom.
32, — JLa France sous le règne de la Fronde.
Que vois-je durant ce temps ? quel trouble, quel affreux spectacle se présente à mes yeux ? La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements ; la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors ; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux ; les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand ; ce prince, que l'on regardait comme le héros de son siècle, rendu inutile à sa patrie dont il avait été le soutien, et ensuite, je ne sais comment.
contre sa propre inclination, armé contre elle ; un ministre persécuté et devenu nécessaire, non-seulement par l'importance de ses services, mais encore par les malheurs où l'autorité souveraine était engagée. .<j Que dirai-je ? était-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois ? et le calme profond de nos jours devait-il être précédé par de tels orages ? Ou bien était-ce les derniers efforts d'une liberté remuante qui avait cédé la place à l'autorité légitime ? Ou bien était-ce comme un travail de la France, prête à enfanter le règne miraculeux de Louis ? Non, non, c'est Dieu qui voulait montrer qu'il donne la mort et qu'il ressuscite, qu'il plonge jusqu'aux enfers et qu'il en retire ; qu'il secoue la terre et la brise, et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures.
Bossuet. Oraison funèbre de la princesse Palatine.