Réponse be Las-Casas a Fernand de Luques
Prêtre d'un Lieu de paix, vos lèvres, où ce Dieu reposait tout à l'heure, ont-elles proféré ce que je viens d'entendre ? Est-ce du haut du bois arrosé de son sang, où, s'immolant pour tous les hommes, sa bouche expirante implorait la grâce de ses ennemis ; est-ce du haut de cette croix qu'il vous a dicté ce langage ? Vous, chrétien, vous parlez d'exterminer un peuple qui ne vous a fait aucun mal ! S'il vous en avait fait, votre religion vous dirait encore de l'aimer. Vous vous comparez aux Hébreux, et ce peuple aux Amalécites l Laissez, laissez là ces exemples dont on n'a que trop abusé. Si Dieu dans ses conseils a jamais dérogé aux saintes lois de la nature, il a parlé, il a donné un décret formel, authentique, dans toute la solennité que sa volonté doit avoir pour forcer l'homme à lui obéir plutôt qu'à la voix de son cœur ; et ce décret n'a pu s'étendre au-delà des termes précis où lui-même il l'a renfermé. L'ordre accompli, la loi qu'il avait suspendue a repris son cours éternel. Dieu parla aux Israélites ; mais Dieu ne vous a point parlé. Tenez-vous donc à la loi qu'il a donnée à tous les hommes: Aimez-moi, aimez vos semblables? Voilà sa loi. Sont-co là vos tortures, vos chaînes et vos bûchers?
Les Indiens sans doute ont exercé entre eux des cruautés bien condamnables ; mais fussent-iîs plus inhumains, est-ce à vous de les imiter ? Leur malheur, hélas ! est de croire^ des dieux sanguinaires. Si, au lieu du tigre, ils voyaient sur leurs autels l'agneau sans tache, ils seraient doux comme l'agneau. Et qui de nous peut dire qu'élevé dès l'enfance dans le sein des mêmes erreurs, l'exemple de ses pères, les lois de son pays,
n'auraient pas tenu sa raison captive sous le même joug 1 Plaignez donc sans les condamner ces esclaves de l'habitude, ces victimes du préjugé. Cependant dites-moi s'ils sont partout les mêmes, et quel mal avaient fait les peuples de l'Amérique espagnole et de Cuba ? Rien de plus doux, de plus tranquille, de plus innocent que ces peuples. Toute leur vie était une paisible enfance ; ils n'avaient pas même de flèches pour blesser les oiseaux de l'air. Les en a-t-on plus épargnés ? C'est là que j'ai vu des brigands, sans motifs, sans remords, massacrer les enfants, égorger les vieillards et les femmes ! O religion sainte ! voilà donc tes ministres ! O Dieu de la nature ! voilà donc tes vengeurs î Enfermer un peuple vivant dans les rochers où germe l'or, l'y faire périr de misère, de fatigue et d'épuisement, pour accumuler vos richesses, et pour engendrer sur la terre tous les vices enfants du luxe, de l'orgueil, de l'oisiveté, ô Fernand ! c'est la pénitence que vous imposez à ces peuples ! Écartez ce masque hypocrite qui vous gêne sans nous tromper. Vous servez un dieu ; mais ce dieu, c'est l'impitoyable avarice : c'est elle qui par votre bouche outrage ici l'humanité^ et veut rendre le ciel complice des fureurs qu'elle inspire et des maux qu'elle fait.
Le même. Ibid.