‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 70 sur 174 · EXORDE DU PREMIER MÉMOIRE POUR LE GÉNÉRAL COMTE DE LALLY · texte numérisé non relu

EXORDE DU PREMIER MÉMOIRE POUR LE GÉNÉRAL COMTE DE LALLY

La cause d'un infortuné est celle de tous les hommes, la cause d'un innocent est celle de tous les siècles : je viens aujourd'hui présenter l'une et l'autre au tribunal de l'univers. Citoyen du monde, destiné à nommer ma patrie le lieu qui m'offrira un asile; retenu jusqu'ici dans celle que j'habite par les bontés de ses maîtres, et par l'espoir qu'elles m'ont donné d'y remplir le plus sacré de mes devoirs, j'adresse le récit de mes malheurs à l'humanité tout entière, mais surtout à l'Europe qui les a plaints, à la France qui les a produits, à son roi qui peut les réparer, à la postérité qui doit les juger.

Guerriers, magistrats, citoyens,- hommes, qui que vous soyez, pourvu que vous soyez justes, vous plaiderez avec moi pour la fidélité noircie, pour la vertu calomniée, pour l'humanité outragée.

Vous surtout, fils religieux et soumis, qui remplissez avec ardeur les devoirs d'un titre si sacré ; vous, pères tendres et sensibles, qui goûtez avec transport les délices d'un nom si doux, vous plaiderez avec moi pour un père opprimé sans avoir pu se défendre de l'oppression, pour un fils malheureux avant même d'avoir pu sentir le malheur.

Un étranger, sans autre appui que son mérite, sans autres sollicitations que ses services, parvient aux premiers grades militaires de France. Toute sa vie a été une épreuve continuelle de fidélité et môme de dévoûment pour les intérêts de la France, de haine et presque de fanatisme contre les ennemis de la France. Il est choisi, à cinquante-quatre ans, pour aller, à six mille lieues, régir les possessions de la France, et détruire les possessions rivales de celles de la France. On l'envoie, avec des promesses qui ne sont point exécutées, avec des pouvoirs qui sont méconnus ; et cependant, dénué de tous moy-

ens, traversé par mille manœuvres, abandonné d'un côté, trahi de l'autre, il crée d'abord des ressources et des succès, il remporte des victoires, il fait des conquêtes pour ia France. Réduit bientôt à se défendre, il lutte seul contre la disette et la rébellion ; il immole son repos, sa fortune, sa santé ; il brave la pauvreté, la faim, le poison, l'as :assinat, pour servir- la France. Obligé enfin de succomber sous la nécessité, il est tourmenté par une moitié de ses vainqueurs, admiré par l'autre, à l'instant même de sa chute; et à son retour il est diffamé, calomnié, accusé en France. 11 invoque la justice du ministère contre ces calomniateurs, c'est-à-dire contre un ramas de subalternes coupables, qui ne cherchent à flétrir sa réputation que parce qu'il a, le premier, dénoncé leurs prévarications ; et, pour toute réponse, le ministère, qui voudrait éviter la honte ■d'être criminel, mais qui ne se sent pas le courage d'être juste, le presse de quitter la France. 11 se refuse avec indignation à ce projet révoltant d'une fuite déshonorante ; il demande des fers et des juges. Le ministère lui donne sur-le-champ des fers ; quinze mois après le hasard lui donne des juges, et on imagine de le poursuivre comme ayant pu voler et trahir la France.

Ces premiers juges sont trouvés incompétents ; une commission est créée, et l'on se hâte de la rendre aussi incompétente que le tribunal qu'elle remplace; on ne travaille qu'à lui faire perdre de vue ce qu'elle doit examiner, et à lui faire examiner ce qu'elle ne peut entendre \ on lui prépare enfin une instruction formée par tout ce qu'il y a de plus vil et de plus coupable en France. On assemble d'abord cette commission quatre ou cinq fois dans le cours de deux ans, pour ôter à cet étranger captif jusqu'à la faculté de défendre, cette vie qu'il a tant de fois exposée pour la France. On l'assemble ensuite deux fois par jour, pour ne pas laisser aux parents de ce captif le temps de produire ses pièces justificatives, et pour lui ravir ainsi jusqu'aux faibles moyens de justification que laissent à un accusé ce qu'on appelle les lois criminelles de France.

Enfin, on lit rapidement à cette commission des dépositions fausses, des pièces fabriquées, des extraits infidèles ; on écarte d'elle tout ce qui est suspect de vérité ; on fait décider par cette commission de judicature, qu'un général d'armée a mal ordonné une bataille, a mal soutenu un siège, a mal capitulé ; on lui fait forger un délit, dresser un arrêt, prononcer une condamnation : et ce général d'armée, après avoir inutilement démontré son innocence, après avoir inutilement confondu ses

calomniateurs dans lo secret d'une procédure impénétrable ; après avoir inutilement imploré la justice contre la vexation, la tyrannie, la fureur, dont il a été victime pendant toute cette procédure, est tiré du fond de la prison où il languit pendant quatre ans dans la misère, dans les tourments el ' d'ans .l'opprobre, pour subir le dernier supplice ; et cet étranger, dévoué presque en naissant au service de la France, meurt à soixantecinq ans sur un échafaud dressé dans la capitale de la Francej vainement défendu dans ses derniers moments par les murmures impuissants de tous les guerriers de France, mais insulté, outragé, bourrelé arbitrairement par le despotisme sanguinaire d'un juge de France !. « . .Hommes justes, fils religieux et souT mis, que j'ai- invoqués tout à l'heure, telle est la faible annonce de l'horrible tragédie que je vais développer à vos yeux ! Voilà ce père opprimé, dont la cause doit être plaidée par vous! Voilà la première victime sur laquelle j'appelle vos regards et votre intérêt [s , -

Trophime-Gérard de Lally-Tolendal.

39. — -Fernand de Luques aux Espagnols, sur le serment que Las-Casas voulait leur faire prêter de traiter les Indiens avec humanité.

Quoi ! jurer à Dieu de ménager des barbares qui le blasphèment, et qui brûlent devant des idoles un encens qui n'appartient qu'à lui î Jurons plutôt de les exterminer, s'ils osent défendre leurs temples et refuser le Dieu que nous leur annonçons. L'Amérique nous appartient aivmême titre que Canaan appartenait aux Hébreux ; le droit du glaive qu'ils avaient sur l'idolâtre Amalécite, nous l'avons sur des infidèles plus aveuglés,, plus abrutis dans leurs détestables erreurs. Us se plaignent qu'on leur impose un trop rigoureux esclavage; mais eux-mêmes sont-ils plus doux, plus humains envers leurs captifs 1 Sur des autels rougis de sang, ils leur déchirent les entrailles; ils se partagent par lambeaux leurs membres encore palpitants; ils les dévorent, les barbares; ils en sont les vivants tombeaux. Et c'est pour cette race impie qu'on parle avec tant de chaleur ! !

Si tes châtiments les effraient, qu'ils cessent de nous dérober cet or stérile dans leurs mains, et qui nous a déjà coûté tant de périls et de fatigues. QuoH n'avez-vous franchi les mers, n'avez- vous bravé les tempêtes, et cherché ce malheureux monde à travers tant d'écueils, que pour abandonner l'unique

fruit de vos travaux, vous en retourner les mains vides, et ne rapporter en Espagne que la honte et la pauvreté? L'or est un don de la nature ; inutile à ces peuples;, il nous est nécessaire : c'est donc à nous qu'il appartient, et leur malice opiniâtre à le cacher, à l'enfouir, les rendrait seule assez coupables pour justifier nos rigueurs. Quant à leur esclavage, il est la pénitence des crimes dont les a .souillés un culte impie et sanguinaire. Ce ne sont pas les creux des mines où ils sont ren» fermés vivants que l'on doit redouter pour eux; ils méritent d'autres ténèbres que celles de ces noi:s cachots ; et, pourvu qu'ils y meurent résignés et contrits, ils béniront un jour les mains qui les auront chargés de chaînes.

Marmontel. Les Incas, chap. xn.

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