Péroraison de l'Eloge de Duguay-Trouin
Faut-il qu'il nous ait été enlevé si tôt ! faut-il qu'usé par les maladies, il ait succombé lorsqu'il aurait pu encore remplir une longue carrière ! Ah ! si le Ciel eût prolongé ses jours,
même dans sa vieillesse il aurait encore pu servir l'Etat. Ainsi Duquesne, affaibli par les années, rendait encore la France respectable sur les mers ; ainsi Villars remportait des victoires à l'âge où les autres hommes vivent à peine. Que du moins son âme respire encore parmi nous ! que son exemple perpétue dans notre marine et la valeur et les talents !
Dans ces entretiens si profonds qu'il avait avec Philippe, il parlait sans cesse à ce Prince de l'importance et de l'utilité de la marine. Ah ! s'il revivait aujourd'hui, s'il errait parmi nos ports et nos arsenaux, quelle serait sa douleur ! " Français, s'écrierait-il, que sont devenus ces vaisseaux que j'ai commandés, ces flottes victorieuses qui dominaient sur l'Océan ? Mes yeux cherchent en vain. Je n'aperçois que des ruines. Un triste silence régne dans vos ports. Hé quoi ! n'êtes- vous plus le même peuple ? N'avez-vous plus les mêmes ennemis à combattre ? Allez tarir la source de leurs trésors. Ignorezvous que toutes les guerres de l'Europe ne sont plus que des guerres de commerce, qu'on achète des armées et des victoires, et que le sang est à prix d'argent ? Les vaisseaux sont aujourd'hui les appuis des trônes."
" Portez vos regards au-delà des mers ; les habitants de vos colonies vous tendent les bras: les abandonnerez- vous aux premiers ennemis qui voudront descendre sur leurs côtes ? Les ferez- vous repentir de leur fidélité ? En vain la nature leur a donné la valeur et le zèle. Leur vie, leur sûreté, leur existence est dans vos ports ; vos vaisseaux sont leurs remparts ; ils n'ent ont point d'autres. Êtes- vous citoyens ? ce sont vos frères. Etes- vous avides de richesses 1 vous les trouverez dans ce Nouveau-Monde ; vous y trouverez un bien plus précieux : la gloire."
" Vous avez versé tant de sang pour maintenir la balance de l'Europe ; l'ambition a changé d'objet. Portez, portez cette balance sur les mers ; c'est là qu'il faut établir l'équilibre du pouvoir : si un seul peuple y domine, il sera tyran, et vous serez esclaves. Il faudra que vous achetiez de lui les aliments de votre luxe, dont vos malheurs ne vous guériront pas. Français, considérez ces mers, qui, de trois côtés, baignent votre patrie ; voyez vos riches provinces qui vous offrent à l'envi tout ee qui sert à la construction ; voyez ces ports creusés pour recevoir vos vaisseaux. La gloire, l'intérêt, la nécessité, la nature, tout vous appelle. Français, soyez grands comme vos ancêtres : régnez sur la mer ; et mon ombre, en apprenant
vos triomphes sur les peuples que j'ai vaincus, se réjouira encore dans son tombeau. "
Le même.