‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 95 sur 174 · Péroraison de l'Éloge de Racine · texte numérisé non relu

Péroraison de l'Éloge de Racine

O mes concitoyens ! ne vous opposez point à votre gloire, en vous opposant à celle de Racine. L'éloge de ce grand homme doit vous être cher, et peut-être n'est-il pas inutile. Les barbares approchent, l'invasion vous menace ; songez que les déclamateurs en vers et en prose ont succédé jadis aux poètes et aux orateurs. Retardez du moins parmi vous, s'il est possible, cette inévitable révolution. Joignez- vous aux disciples du bon siècle pour arrêter le torrent, encouragez l'étude des ancients, qui seule peut conserver parmi vous le feu sacré prêt à s'éteindre.

N'en croyez pas surtout ces esprits impérieux et exaltés qui trouvent la littérature du dernier siècle timide et pusillanime ; qui, sous prétexte de nous délivrer de ces utiles entraves, et qui ne donnent que plus de ressort aux talents et plus de mérite aux beaux-arts, ne songent qu'à se délivrer eux-mêmes des règles du bon sens qui les importunent.

Ne les croyez pas, ceux qui veulent être poètes sans faire de vers, et grands hommes sans savoir écrire : ne voyez- vous pas que leur esprit n'est qu'impuissance, et qu'ils voudraient mettre les systèmes à la place des talents ?

Ne les croyez pas, ceux qui vantent sans cesse la nature brute ; ils portent envie à la nature perfectionnée : ceux qui regrettent les beautés du chaos ; vous avez sous vos yeux les beautés de la création : ceux qui préfèrent un mot sublime de Shakespeare aux vers de Phèdre et de Mérope ; Shakespeare est le poëte du peuple ; Phèdre et Mérope sont les délices des hommes instruits.

Ne les croyez pas, ceux qui relèvent avec enthousiasme le mérite médiocre de faire verser quelques larmes dans un roman ; il est un peu plus beau d'en faire couler à la première scène à.' Iphigénie : ceux qui justifient l'invraisemblable, l'outré, le gigantesque, sous prétexte qu'ils ont produit quelquefois un effet passager, et qu'ils peuvent étonner un moment ; malheur à qui ne cherche qu'à étonner, car on n'étonne pas deux fois !

O mes concitoyens ! je vous en conjure encore, méfiez- vous

de ces législateurs enthousiastes ; opposez-leur toujours les Ancients et Racine ; opposez-leur ce grand axiome de son digne ami, ce principe qui paraît si simple, et qui est si fécond : Rien n'est beau que le vrai. Et si vous voulez avoir sans cesse eous les yeux des exemples de ce beau et de ce vrai, relisez sans cesse Racine.

La Harpe.

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