‹ Frère André ThevetChapitre 1 sur 21 · DU MEME AUTEUR · texte numérisé non relu

DU MEME AUTEUR

Influences antiques dans Vart du moyen âge français, thèse. Londres, the Warburg Institute, 1940.

Les lithographies de paysage en France à Vépoque romantique. Armand Colin, 1938. Prix Jeanbernat, 1942.

Goya. Tisné, 1941.

La gravure française, I. Le bois ; IV. La lithographie. Ed. Tel, 1944.

Inventaire du fonds français au Cabinet des Estampes : xvf siècle, t. II, 1937, et xixe siècle, t. III (avec M. Laran), 1941.

Vézelay. Ed. Tel, 1939.

Tailles- douces modernes (préface d'album) . Angers. Petit, 1945,

En préparation :

Inventaire du fonds français, t. IV et V. L'Art français à Vépoque de la Renaissance. U imagerie populaire en France.

PREFACE

Quand le chercheur se penche sur l'histoire de la famille franciscaine, c'est souvent pour lui Voccasion de trouvailles inédites, de mises à jour de documents inconnus ou totalement oubliés, de révélations qui chanj gent la face d événements que Von croyait bien connus *u et les éclairent dune lumière toute nouvelle. ^ V Ordre des Frères Mineurs a laissé de nombreux vestiges de son action sur la civilisation chrétienne. Dès le début, en France comme en Italie, les Cordeliers furent très populaires ; les Observants, les Conventuels, les Récollets et les Capucins, pour ne parler que du premier Ordre, réalisèrent d'admirables types de religieux, vrais fils de saint François, dignes à la fois des Fioretti et de la génération des saints et des savants franciscains des xnf et XIVe siècles.

M. Jean Adhémar, conservateur adjoint du Cabinet des Estampes, nous présente aujourd'hui, avec le talent et la compétence que Von sait, le frère André Thevet. Ce nest pas Vune des moins originales figures de la galerie des plus illustres disciples du Petit Pauvre.

Thevet, fils de modestes officiers de la famille de La Rochefoucauld, entra en 1530, à vingt-six ans, chez les Frères Mineurs d 'Angoulême. Très doué pour V étude, il se pencha, avec avidité, sur les sciences ecclésiastiques et sur les langues vivantes ou mortes, dont il arriva à connaître près d'une trentaine.

Il viendra terminer ses études à Paris, dans le fameux Couvent des Cordeliers, célèbre dans l'histoire de l'Université du moyen âge par les cours de ses docteurs et le renom de ses savants.

Notre frère André, son cycle littéraire et théologique achevé, va ensuite entreprendre une série de voyages extraordinaires qui le mèneront au seuil de la vieillesse. Une curiosité inlassable, une soif ardente de connaissances nouvelles recueillies aux lieux d'origine, une endurance et une ténacité peu ordinaires le caractérisent. Des livres rédigés par lui seront le fruit de ses expéditions lointaines. La France connaîtra, par ses travaux, quelque chose des pays d'outre-mer. Les objets les plus rares et curieux viendront divertir nos ancêtres du XVIe siècle. Le tabac traversera Vocéan dans les bagages du cordelier et, grâce à lui, sera connu des Français. Une merveilleuse collection de portraits, résultat des patientes recherches du frère André, diffusera auprès des gens cultivés le goût des belles collections d'œuvres authentiques et V amour du travail bien fait.

André Thevet, quoi que Von ait pu écrire, fut un véritable Frère Mineur. Comme son père saint François, il était toujours sur la route, par monts et par vaux, animé de V esprit d 'aventure, vrai pèlerin dans le siècle, selon V esprit de la Règle. Il aimait la nature : les plantes, les oiseaux et les animaux. Notre frère le vent était son ami avec messire le soleil qui moultes fois avait bronzé son visage. Par son esprit enjoué et sa délicieuse naïveté il s'apparente aux premiers compagnons du Petit Pauvre, les Gilles, les Sylvestre, les Genièvre. Il portait à sa famille religieuse un attachement que rien ne démentit. Si, vers la fin de sa carrière, po ir mener à bien des activités et des recherches difficilement compatibles avec la vie régulière, il se fit dispenser de ses vœux, rappelons qu'il conserva toujours la même affection pour son Ordre et quil voudra que les prières de ses frères raccompagnent au tombeau.

Thevet aimait beaucoup V antique église du Grand Couvent des Cordeliers de Paris. En 1554, dans la chapelle de lu Confrairie de Jérusalem, on fit construire un

PREFACE

édicule à V image du Saint-Sépulcre. Notre cosmo graphe en profita pour refaire de neuf le vitrail ; un précieux dessin de la collection Gai gui ères nous permet de reconstituer V étonnante fenêtre qui est peut-être due à Jean Cousin, comme les illustrations des Singnlaritez de la France Antarctique qui datent de 1558.

Frère André, en habit franciscain, avec la croix potencée des chevaliers du Saint-Sépulcre cousue sur son épaule gauche, est agenouillé devant un prie-dieu orné d'un séraphin et portant un livre ouvert. Il a les bras croisés sur la poitrine et tient de la main droite l'insigne des pèlerins de Terre- Sainte, une palme, qu'il ramène sur V épaule gauche. Debout derrière lui se trouve son patron saint André. La tête nimbée, vêtu d'une robe bleu foncé et d'un manteau rouge, l'Apôtre, soutenant la croix, en forme d'X, de son supplice avec la main gauche, présente Thevet à Notre- Seigneur. Le Christ arrive sur la route, avec les deux disciples oVEmmaiis, comme en fait foi V inscription de la bordure : « mane nobiscum Domine ». Jésus est nimbé d'or, il porte une robe bleu clair et un manteau rouge, ses pieds sont nus, comme d'ailleurs ceux de saint André. Il est en grande conversation avec ses compagnons, la main droite levée et la gauche tendue. Les disciples sont vêtus de jaune, de bleu foncé et de brun ; ils portent des sandales avec de curieuses chausses jaunes qui vont du mollet au bas du pied, laissant libres les doigts à l'extrémité : tous les deux semblent marcher avec allégresse, un bâton sur l'épaule.

Le paysage veut représenter la Judée. Derrière le groupe du Christ, on voit des arbres : un palmier et des chênes. La campagne est accidentée. Dans le dos de saint André, au fond s«e dresse la rotonde du Saint- Sépulcre avec son portail, accompagnée d'une aile d'église et d une tour. Le chemin que suit le Christ vient (Tune ville lointaine où se distinguent les murailles des remparts et une imposante coupole : Jérusalem. Cette dernière représentation fait double emploi avec la rotonde citée plus haut ; elle se conçoit cependant comme complément nécessaire de la scène des disciples cTEmmaus.

Hormis les détails exotiques, l'ensemble rappelle plutôt la campagne angoumoise aux légers vallonnements.

que la Terre- Sainte. Au premier plan, sur une petite élévation de terrain, se trouvent un groupe de livres — les œuvres de Thevet, — un petit obélisque — rappelant l Egypte et portant vraisemblablement la liste des voyages du frère André — et de charmantes fleurs : marguerites, tulipes, lis...

Toute cette composition, en forme de carré barlong, est entourée d'une bordure d'un grand intérêt. Dans la partie supérieure, au centre, dans un cartouche à Vantique, on voit V inscription déjà mentionnée : « mane nobiscum Domine ». De chaque côté se placent des palmes, une croix de Terre-Sainte et ses quatre croisettes, une guirlande de feuillages et de fruits, avec, dans les coins, un médaillon orné d'une tête de séraphin.

Sur la bordure de gauche, en descendant, on remarque d'abord une nef avec un faisceau d'armes ou d instruments divers, et une nouvelle guirlande de fruits. Au centre, un écu ovale d'ecclésiastique porte les armoiries du frère André Thevet : de gueules à la mappemonde d'or, accompagnée de quinze « œils » d'argent disposés en orle ; au chef d'azur à trois mâts de vaisseau d'argent submergé sur une mer agitée de même. Les palmes qui soutiennent Vécusson, abritent entre elles, immédiatement au-dessus des armoiries, le monogramme d'André Thevet : A. T. Dessous, accrochée à d'autres palmes, est une ancre ornée de rubans qui retombent sur le médaillon de l'angle inférieur décoré oVune tête de séraphin comme celui du haut. Sur l'ancre est placé un tableau représentant un religieux portant une règle et une sphère.

Au côté droit de la fenêtre la bande reproduit les mêmes détails et dans le même ordre. Seul le cadre diffère : on y voit un personnage tenant en main une équerre. Il est vraisemblable que ces deux tableaux symbolisent les travaux du savant cordelier.

Dans le bas de la vitre, de chaque côté d'une grande inscription rappelant les titres du frère André : cosmographe de quatre rois, chevalier du Saint-Sépulcre..., se trouve un caïman, de forme curieuse et bien sommaire; on sent que l'artiste connaissait très mal ces animaux dont les dépouilles empaillées faisaient alors l'orgueil des « Cabinets de curiosités ».

PREFACE

Ce vitrail montre à lui seul combien le frère Thevet était attaché aux traditions franciscaines. Nombre de détails le prouvent : V habit de cordelier, les pieds nus du Christ et de saint André, les sandales des disciples, les cinq séraphins en l'honneur de V Ordre du Crucifié de VAlverne, le Saint-Sépulcre et la Croix de Terre-Sainte si chers aux fils de François.

A notre époque de spécialisation à outrance, frère André Thevet apvorte son message de savant du XVIe siècle, Vidéal de Vhonnête homme. Il rappelle que pour ne pas manquer sa vocation, chacun doit savoir ouvrir les yeux sur l'admirable nature que le Seigneur a mise à notre disposition ; rien nest inutile ici-bas ; la plus petite plante, le plus faible animal concourent à Vharmonieux concert que la création rend à Dieu. Les vestiges des anciens ne sont pas moins dignes de notre respect que nos propres œuvres. Thevet nous dit que la ténacité, la persévérance, le goût du travail, sans oublier une once de fantaisie et d'esprit d'aventure, sont toujours nécessaires pour mener à bien notre tâche.

Ce « profil franciscain » que l'érudition pittoresque de M. Jean Adhémar nous a préparé dans le recueillement du Cabinet des Estampes, nous le lirons avec joie et profit.

Fr. Christian Eugène, O.F.M.

Archiviste des Frères Mineurs de la Province de France.

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