Chapitre I
C'est à Angoulême, la riante cité qui domine les agrestes vallées de la Charente et de l'Anguienne, que naquit en 1504 André Thevet.
Ecrivain abondant, le Cordelier n"a jamais cependant, dans ses ouvrages, trouvé l'occasion de parler de sa famille ; ses biographes en ont conclu qu'il était d'une origine modeste, ce qui est probable. En tout cas, les Thevet étaient bien du pays angoumoisin : souvent on retrouve leur nom dans la région. André était l'oncle de Guillaume Thevet, dit le capitaine la Vallade, qui fut compagnon de guerre de Philippe Strozzi ; et peut-être Etienne Thevet, le chirurgien de Poitiers à la fin du XVIe siècle, était-il un autre de ses neveux (1).
S'il n'était peut-être pas fier de sa famille, par contre, il se montrait orgueilleux de sa ville natale, et ne perdait pas une occasion de la vanter ; toujours il se dira « angoulmoisin ». C'est le nom que ses amis lui donneront volontiers.
Ses premières années nous échappent : nous savons seulement que, dans son jeune âge, Thevet fut protégé par la puissante famille des La Rochefoucauld, dont le somptueux château s'élevait à six lieues dAngoulême. Mme de La Rochefoucauld, la fameuse Anne de Polignac. pourvut, nous dit-il, aux frais de son éducation, en Poitou et à Paris. Cette libéralité et cet intérêt laissent supposer que son père était un des officiers au service de cette famille. Thevet grandit donc dans un milieu agréable, dans cet intérieur vertueux de la famille La Rochefoucauld, vanté par Charles- Quint lui-même qui, reçu en 1539 par Anne de Polignac au château de Verteuil, disait « n'avoir jamais entré en une maison qui sentît mieux la grande vertu, honnêteté et seigneurie ». Les enfants de sa protectrice, qu'il n'allait jamais perdre de
(1) Sur Etienne Thevet, né à Ang-oulême, voir le livre de P. Rainbaud,
vue, suivront des routes bien différentes ; les deux aînés eurent une brillante carrière militaire ; après quoi, l'un, François III, converti au. protestantisme, fut tué à la Saint-Barthélemy ; l'autre, Charles de Randan, le colonel général de l'infanterie, vint mourir devant Rouen en 1562. D'autre part, trois filles devaient entrer en religion ; l'une devint abbesse de Saintes, l'autre de Mers, la troisième prieure de Pont-l'Abbé. Enfin, un fils, Jean, devait être abbé de Marmoutier et maître de la cha-
pelle du Roi (1). Thevet ne se sentait pas attiré par la carrière des armes ; mais il décida, lui aussi, de se consacrer au Seigneur, et entra dans l'Ordre de saint François avant 1530.
Il faut se résigner encore à ignorer comment André passa ses premières années de « moinage » ; ce fut certainement au couvent des cordeliers d'Angoulême qui venait d'être restauré, au début du xvf siècle, grâce aux libéralités des familles de Saint-Gelais et de La Rochefoucauld. Essayons de nous imaginer ces premiers temps ; reconstituons-les d'après ce qui se passa pour
(1) Armoiries de Jean de La Rochefoucauld, abbé de Marmoutier, mort en 1583 ; elles se lisent : burelé d'argent et d'azur, à trois chevrons de gueules, brochant sur le tout, le premier écimé (d'après Vex-libris de l'Abbé).
un de ses contemporains et futur ami, François Rabelais, qui s'est plu à évoquer la vie franciscaine telle qu'il la passa dans un couvent proche de celui où était entré Thevet.
Certainement, comme Rabelais, frère André avait soif de lectures, de connaissances ; mais nous voyons que ce futur humaniste se destinait, comme son ami, à Tordre de saint François, bien qu Erasme l'ait dénoncé comme celui qui contenait les plus ignorants des moines. Décrié très injustement, par certains intellectuels d'alors, ce grand Ordre qui avait donné à l'Eglise quelques-uns des plus grands penseurs — Alexandre de Halès, saint Bonaventure, Roger Bacon, Duns Scot — pouvait être considéré comme permettant à ses religieux un sérieux développement intellectuel ; on connaît la réponse que fit le savant Guillaume Bu dé à un jeune franciscain qui prétendait ne pas trouver dans l'Ordre assez de satisfaction pour l'esprit, et comment il lui expliqua qu'il n'était certes pas de conditions plus propices au travail qu une telle vie monastique : « la solitude, l'exemption des tracas de la vie civile, le souvenir des choses divines mêlé à tous les actes quotidiens, Féloignement des affaires de la famille, l'absence de liberté, sont autant de privilèges à la faveur desquels les moines devancent vite les laïcs dans la voie de la connaissance et de la philosophie. »
Dans son couvent, Thevet lut beaucoup et des livres bien divers. Il commença dès ce moment à apprendre les langues mortes et même les langues étrangères qui l'intéressaient et l'attiraient beaucoup ; à la fin de sa vie, il pouvait se vanter d'être un savant polyglotte, de savoir vingt-huit langues différentes, et de pouvoir les parler couramment (1). Il p~prit aussi, naturellement, ce que, dans Rabelais, frère Jean appelle « la matière de bréviaire », c'est-à-dire l'Evangile et l'Histoire Sainte. Souvent dans ses œuvres, il se servira de sa science biblique pour des comparaisons ou des allusions.
Au bout de quelques années, vers 1533-1539, frère André quitta son couvent d'Angoulême pour étudier et prendre ses grades, dans la plus proche Université :
(1) Voir Mencke, la Charlatanerie des Scavans, 17S1, p. 13s.
celle de Poitiers. Là, près de dix ans après Rabelais, il a connu les mêmes maîtres et le même enseignement. A la Faculté de Droit, il a entendu « un nommé Lescossois », c'est-à-dire Robert Irland, que Rabelais appellera « VEseossois, docteur decretalipotens » ; il fut élève d'Alciat et de Duaren, qui, à Poitiers, attiraient «' de toutes parts, pour leur savoir et doctrine, un nombre infini d'auditeurs ». Il se lia avec Jean Bouchet, le « grand rhétoriqueur ». ami de Rabelais, et bien souvent il en parle. Bouchet, âgé (il a alors plus de soixantetreize ans), raconte à frère André les histoires locales ; notamment comment la ville fit présent au roi François Ier d'une ancienne idole de Minerve, à son retour d'Espagne, et comment, étant jeune, il entendit luimême raconter à un voisin « qu'il avait vu, dedans Poitiers, la Pucelle monter à cheval, armée de toutes pièces ». Ce dernier souvenir est du plus haut intérêt ; il montre le rayonnement et l'influence de sainte Jeanne d'Arc sur tous ceux qui l'approchaient. Notons d'ailleurs que Bouchet connaissait particulièrement bien les souvenirs de la libération de la France par la Pucelle ; il habitait à Poitiers la maison-même où Jeanne d'Arc était descendue.
En 1539, Thevet assista dans la capitale du Poitou aux fêtes qu'on y donna pour célébrer le passage de Charles-Quint. 11 quittera enfin Poitiers, pour terminer à Paris ses études. Arrivé vers la fin de 1539 ou au début de 1540, frère André eut le temps et la bonne fortune de faire la connaissance du fameux érudit Guillaume Budé « estonnement de l'Université par la rarité de son savoir ». C'est sans doute à Paris aussi, à cette même date, qu'il rencontra Oronce Finé, le savant astronome, avec qui il se lia intimement.
Mais notre Thevet ne peut pas rester en place ; vite il est reparti. Diverses pérégrinations le mèneront jusqu'à son âge mûr ; le changement, les croisières, les explorations, voilà ce qui l'intéresse, l'une de ses raisons de vivre. Dès 1540, frère André navigue « sur la mer
océane », entreprenant un voyage dont la direction et le sens nous échappent ; en 1541, il est à Lisbonne, prêt à partir pour les îles Moluques ; mais, pris d'un accès de fièvre quarte, il doit renoncer à son expédition. C'est alors probablement qu'il va en Italie pour la première fois et y rencontre Bernardin Ochin, le fameux prédicateur capucin, si populaire, renommé par son talent d'orateur et la rigueur de ses austérités. Le cordelier Thevet confirmera la vénération de tous pour Ochin : « Je puis assurer... pour l'avoir vu, que lorsqu'il allait pieds nus par les villes d'Italie, il était révéré comme un saint homme, et heureux se tenoit le seigneur ou bourgeois qui lui pouvoit baiser la main ou pour le moins son habit » (1) .
En 1541, frère André rentre en France. Pour quelque temps, il devient secrétaire du second cardinal d'Amboise, Georges le jeune, archevêque de Rouen comme son oncle (cela grâce, sans doute, aux La Rochefoucauld auxquels la famille d'Amboise est alliée). Au château de Gaillon, Thevet travaille dans la belle et riche bibliothèque des cardinaux, y consultant les manuscrits, notamment ceux de Grégoire de Tours et d'Yves de Chartres, et relevant les portraits dessinés en tête de chacun d'eux. Il rencontra au château, Jérôme Cardan, le célèbre mathématicien qu'il devait revoir plus tard en Italie, à Milan. Une amusante anecdote, racontée par Thevet, sur le cardinal d'Amboise, montre notre cordelier très proche par le cœur de ses frères franciscains et opposé aux exactions du haut clergé : « Je me 6uis laissé dire à quelques moines mendians qui vivaient de son temps, écrit-il, que le cardinal réforma plusieurs de leurs couvents, et d'une telle sorte que, gentiment et beau, il attrapait les rentes qu'ils avaient, les annexait aux évêchés et abbayes, alléguant qu'ils ne devaient rien posséder, ains fallait que d'huis en huis ils portassent la besace » (2). Cette façon expéditive et simple de se
(1) On sait que Bernardin Ochin, capucin renégat, finira ses Jours dans l'hérésie luthérienne.
FRERE ANDRE THËVËÎ
procurer l'argent des moines mendiants semble abusive au frère André qui proteste justement et avec énergie.
Resté à Gaillon deux ans de suite, ce qui est un record pour lui, Thevet recommence vers 1543 sa vie errante. Il quitte la France. Est-ce en qualité de précepteur d'un jeune homme qui veut faire son tour d'Italie ? Ou plutôt comme secrétaire d'un chargé d'affaires français ? Frère André se vante en effet, d'être parti «' par l'exprès commandement et avec le sauf-conduit de très illustre et très excellent François Ier. »
Débuts d'une vie très aventureuse qui durera plus de douze ans ; il fera presque le tour du monde, découvrira des terres inconnues, et en rapportera une importante moisson d'images et de souvenirs.
I^e voyage commence par Nice ; Thevet y arrive après le passage du corsaire Barberousse, et raconte comment il trouva la ville terriblement dévastée. De Nice, il va dans l'Italie du Nord, où on le retrouve au début de 1544. Passant à Turin, frère André y rencontre le poète Clément Marot, qui y passe ses dernières années, chassé de France et de Suisse. Les deux hommes se prennent aussitôt d'une vive et réciproque amitié. Thevet donne à son nouvel ami des monnaies antiques qui viennent de Sicile. Les guerres d'Italie et les troubles ne sont pas terminés malheureusement et on ne circule pas impunément en dehors des grandes villes ; les deux amis en font l'expérience : dans les environs de Turin, ils sont arrêtés par des lansquenets.
L'année suivante, en 1545, notre cordelier est en Afrique du Nord, à Bizerte. Singulier voyage en zig-zag ; mission dont l'intérêt nous échappe et qui n'a laissé aucune trace dans les archives des négociations françaises. De là, frère André gagne Naples. L'amateur de spectacles curieux et d'émotions fortes qu'il est, a la chance de s'y trouver juste au moment du siège de la ville par Barberousse. Le Vice-Roi le reçoit, lui montre des monnaies antiques. Ces médailles, comme celles données à Marot, montrent une orientation précise des curiosités
de Thevet. Etant lettré, humaniste, il se passionne pour tous les vestige» de l'antiquité : les marbres, les monuments. Il s'intéresse surtout aux menus objets plus faciles à transporter, à rapporter, à échanger, tels que les statuettes de bronze et les médailles. Ces dernières ont un double intérêt : elles sont de précieuses œuvres d'art, et ont, en tant que portraits, une considérable valeur iconographique ; les humanistes les recherchent et elles font, par exemple, l'objet de quantité des lettres que nous conservons d Ortelius, le savant flamand.
En 1546, Thevet est dans le nord de l'Italie ; on le rencontre à Mantoue, puis à Milan. Dans cette dernière ville, il a le plaisir de revoir Jérôme Cardan, et de pouvoir « deviser familièrement avec lui en sa maison ». Un collectionneur lui montre un curieux portrait de Gaston de Foix. Cette première mention d'un portrait moderne a un grand intérêt ; elle indique que Thevel commence dès ce moment à s'y intéresser, à en réunir sans se contenter de ses médailles grecques et romaines. Cet intérêt, ces préoccupations aboutiront à la fin de sa vie à la publication d'un livre sur les vies et portraits des hommes illustres.
Frère André était, dans l'Italie du Nord, sur la route de France ; il y revient vers 1547, et dans la région qui Ta vu naître. Mais le Sud-Ouest est troublé, agité par les querelles religieuses. Arrêté, il est emprisonné à Bordeaux comme catholique. Une fois libéré, peut-être rencontra-t-il dans les rues un jeune étudiant es-arts, Michel Eyquem de Montaigne, qui étudiait alors à l'Université sous la direction du savant Marc-Antoine Muret.
En 1548, une fois de plus, il est en Italie. Ne peut-on penser, à voir ces voyages répétés chaque année dans ce pays, depuis 1543, que Thevet est un des moines voyageurs employés par le roi pour sonder l'opinion publique à l'étranger — le Souverain avait recours à eux plutôt qu'à des laïcs parce que leur robe leur permettait de passer partout, même en temps de guerre, et d'entrer dans les palais et les endroits les plus fermés. En cette année-là, notre voyageur se trouve à Rome, et il s'intéresse vivement aux fouilles et aux antiques. Il est enchanté de voir l'Esculape venu de l'île du Tibre et l'Hercule de marbre du Palais Farnèse trouvé dans les ruines
du temple de Caracalla ; il assiste à la fouille au coure de laquelle on découvre une Diane sous l'église de Saint- Jean-au-Coelius, bel antique qui passera dans la collection du cardinal de Ferrare. Une Vénus de marbre jaspé que possède un vieux médecin, ainsi que d'autres «' images et de bronze et de jaspe et de marbre que de jour à autre on trouve et desquelles on fait grande estime, pour l'excellence de l'art de ceux qui la faisoient, et n'ont guère trouvé de semblables » sont admirées par lui. Il remarque avec intérêt les nombreux antiques qu'on sort de terre à chaque instant, et que les seigneurs romains se disputent : « La plupart des palais à Rome en sont parés ; mesme les grands seigneurs es cours de leurs jardins, aux allées et aux fontaines de leurs jardins en font parade, ou sur des perrons aux entrées de leurs salles. »
Bois gravé, Titi Livn, Décades, Venise, 1506 (cllcné Editions Franciscaines)
Des curiosités dans le même sens provoquent la rencontre du frère André et de Rabelais oui en est à son dernier voyage d'Italie, entrepris, cette fois, comme secrétaire de M. Du Bellay. Ils ont bien des points de contact; nés non loin l'un de l'autre, ayant eu les mêmes maîtres,
HOMO HOMIKI,
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Bois g^é, Cosmographie du Levant, 1556
(photo Editions Franciscaines)
porté la même robe, s'intéressant maintenant avec la même passion à l'archéologie. Thevet devait être un joyeux compagnon, et sa compagnie ne devait pas déplaire à Rabelais. Enfin, le père de Pantagruel devait être enchanté de trouver dans le cor délier un auditeur complaisant, crédule, émerveillé pour ses récits, inventions et plaisanteries. On voit aussi les deux nouveaux amis rechercher la société des autres Français qui se trouvent à Rome autour de l'ambassade, afin de s'entretenir et de discuter avec eux sur les antiquités et l'archéologie. Ils participent ainsi à de doctes entretiens d'humanistes dont Thevet se souviendra avec plaisir. Nous formions alors, dit-il, « bonne compagnie de gens étudieux, amateurs de peregrinité, et convoiteux de visiter les gens doctes, antiquités et singularités d'Italie ». Cette bonne compagnie se composait notamment de Guillaume Philandrier, 1 architecte-théoricien, de son protecteur l'évêque de Rodez, Georges d'Armagnac, ambassadeur de France à Rome, et aussi du jeune poète lorrain Louis des Masures ; ce cénacle antiquisant actif prendra de l'importance et ses recherches auront un certain retentissement. Comme toujours, les fouilles et l'archéologie ont un côté plaisant, amènent des aventures imprévues que notre voyageur raconte avec bonhomie. Par exemple, sa curiosité, et aussi son indiscrétion, dont il donnera bien d'autres preuves, lui attirent une aventure désagréable et manquent le faire arrêter : « contemplant certaines antiques à la cour et jardin d'un seigneur romain, on me cuyda outrager, disant que j'estois trop hardy et que, par aventure, j'estois un espion » ; comme on menace de le mettre en prison, Rabelais répond de lui, le présente au seigneur en question, et lui fait donner pour les principaux collectionneurs des lettres d'introduction grâce auxquelles il a, dit-il, « accès de toutes parts ». Une autre fois, il fait une excursion archéologique dans la campagne romaine avec des amis ; leur groupe est arrêté par des brigands siciliens ; il s'en tire à bon compte, « moyennant la bourse et trois coups de plat d'espée, ce qui m'étonna fort », mais deux de ses camarades furent massacrés.
Au printemps de 1549, Thevet dit adieu à ses compagnons, et quitte Rome pour rentrer en France.