‹ Frère d'EmpereurChapitre 12 sur 51 · MAURICE DE TALLEYRAXD-PERIGORD · texte numérisé non relu

MAURICE DE TALLEYRAXD-PERIGORD

Souza, qu'elle fut, en premières noces, la séduisante comtesse Adélaïde de Flahaut, et que les voies mystérieuses de sa destinée se sont entrecroisées d'une manière si étrange et si mêlée qu'elles ont fait d'elle, fille supposée de Louis XV, l'une des belles amies de M. de Talleyrand et par un effet de cette amitié, qui fut de l'amour, la mère du général de Flahaut, puis la grandmère (ceci on ne le sut que beaucoup plus tard) du héros de ce livre, héros d'histoire et d'aventure : Auguste de Morny.

Gomment advinrent ces choses peu communes ? La suite en est assez instructive pour que nous ne résistions pas au désir d'en tisser le canevas aussi fidèlement que possible.

Issue d'une famille sans blason et sans gloire (des petites gens de Normandie), fille d'Adèle Filleul, demoiselle de Longpré, qui sut attirer l'attention passagère du roi, lorsque, venue des environs de Falaise à Paris, elle faisait, coquette, adroite, les beaux jours de l'aristocratie financière de la rue du Mail ; née peutêtre de ce caprice errant du Louis XV polygame (1); apparentée aux Marigny (2), du fait que le frère de Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, son « frérot », ou, comme le désignait encore la favorite, « le cher

(1) A moins que ce ne fût sa sœur Julie, qui prétendait à cette « illustre naissance » et s'en glorifiait. (Cf. Chaverny, Mémoires, t. I) .

(2) Ce n'était pas, au reste, le point le plus relevé de ces ascendances confuses. On ne l'ignore pas, les Poisson sortaient d'une bourgeoisie suspecte et véreuse. Le père de la belle amie du roi, ancien commis des Paris, compromis en de louches affaires de subsistances, avait frisé la corde. Sa mère était galante jusqu'au scandale. Mais la Pompadour avait passé sur tout cela la décharge de son caprice tout-puissant.

bonhomme », créé sieur de Vandières, puis marquis de Marigny et de Ménars, directeur- ordonnateur-général des bâtiments de sa Majesté, avait contracté mariageavec Julie Filleul, la cousine et l'amie de la comtesse de Séran, la belle, la séduisante Julie (1) : tous ces liens directs ou indirects la rattachaient à l'ancienne Cour, avant qu'elle fût admise à en devenir l'un des ornements. Elle s'}^ rattachait de haut, en effet, s'il était fondé que le sultan de Versailles eut vraiment des droits d'auteur sur sa naissance.

Son éducation se façonna au couvent, mais dans un de ces couvents sans froideur ni rigueur, comme il s'en voyait alors et où pouvaient s'échanger entre compagnes du même âge, à l'abri des surveillances moroses, tous les babils cFune volage innocence.

Pareille à l'une de ses héroïnes, la tendre M™^ de Nançay, on l'avait mariée par pures convenances, au sortir de la pieuse maison. On lui avait signitié qu'elle aurait pour époux et pour légitime maître de ses attraits en fleur le comte de Flahaut, âgé de cinquante-

(1) Marmontel écrivait de Julie Filleul qu'elle était par son esprit, son charme, sa beauté, son aimaLle raison, Tidolàtrie de tous. Cependant, M™» de Pompadour avait vu celte union de fort mauvaise grâce, ayant rêvé pour son frère une illustre alliance, dont le brillant eût rejailli sur elle. Elle lui avait offert une fille du maréchal de Lowendal, qu'il avait laissée pour quelqu'un d'autre, puis une fille du duc de La Vallière, pour laquelle il s'était senti plus d'éloignenient que d'inclination, la disant mal élevée et trouvant le père et la mère d'une Jiauteur insupportable ; et encore une fille de la princesse de Chimay, dont il n'aAait pas voulu entendre parler davantage. En vain s'était-elle engagée, s'il répondait à ses vues, à le faire nommer par le roi duc à brevet, et, qui plus était, duc héréditaire. Chaque fois, il avait répondu qu'il tenait davantage à son indépendance, et que, s'il consentait à la sacrifier, ce ne serait jamais que pour une femme qu'il aimerait réellement. Et, après avoir tant hésité à franchir le cap du mariage, il avait fallu que ce célibataire endurci allât échouer dans une petite maison bourgeoise! L'orgueilleuse d'Étiolés en avait été très mortifiée.

sept ans déjà. Les belles manières, la noblesse de caractère, l'irréprochable distinction de M. Flahaut de la Billarderie, mestre-de-camp dans les armées du roi avant de devenir l'intendant de ses jardins (1), rendaient un tel seigneur bien méritant à ses yeux d'épouse, mais ne lui restituaient pas, quant au reste, les agréments de la jeunesse enfuie.

Élevée dans l'indulgente doctrine d'un siècle aux mœurs faciles, pour lequel l'amour était l'occupation par excellence des belles désoeuvrées et la loi même de l'existence, elle n'avait pu se défendre de soupirer un peu vite après les compensations désirables.

A l'époque où elle eut à démêler sa jeunesse du tumulte des passions, la comtesse de Flahaut était de figure bien engageante. Sans être grande elle possédait une jolie taille. Sans prétendre à la beauté parfaite, son visage avait le charme qui touche et qui retient. Des yeux très spirituels, beaucoup d'amabilité, une conversation délicieuse concouraient à lui rendre aisé le goût de plaire. Son envie de connaître jusqu'aux moindres tressaillements du cœur humain l'aimantait vers la tentation. Elle n'en borna pas à une seule épreuve la périlleuse étude.

La comtesse de Flahaut, tout en butinant des fleurs sur sa route, avait fait bonne provision d'indulgence pour soi-même et pour autrui. Une extrême décence apparaîtra dans tout l'extérieur de son être, et, pour le dire d'un mot de Saint-Simon, jusque dans les choses intérieures qui en comportent le moins. Sa morale écrite aura la pureté d'une source d'oasis. Elle saura, de sa main fine et légère, couvrir d'un voile d'idéalité

, (1) Après la mort de Buffon et jusqu'en 1792.

virginale les enfièvrements de l'âme et des sens. Toutes ces jolies choses n'empêchèrent point qu'au temps dont nous parlons, étant pressée d'adorateurs, elle laissa couler de sa prunelle vive, quelques regards encourageants (1).

L'an de ces regards s'était arrêté avec une particulière complaisance sur la personne d'un abbé de cour, aimable à considérer, dangereux à écouter, prompt à la réplique des yeux, comme à la riposte des mots, audacieux et réservé, secret et entreprenant, ambitieux de plaisirs, d'honneurs et de réputation, léger de scrupules comme de parti pris, sceptique en morale comme en religion, et très décidé à pousser loin, en toutes choses, les avantages acquis, d'abord auprès des femmes, ensuite auprès des hommes ; et c'était l'abbé Maurice de Périgord, tout à l'heure évêque d'Autun, prochain transfuge des pompes ecclésiastiques, voué d'avance aux excommunications du pape et devant s'en consoler, haut la main, en devenant ministre, grand fonctionnaire, ambassadeur et prince, en un mot Tallc} rand.

Avant de mener l'Europe, avant de tromper en maître les rois et les gouvernements, il nouait et dénouait en artiste les fils de la diplomatie amoureuse.

Ce Talleyrand, qui n'avait de sacerdotal que le titre (et le goût des bénéfices découlant en pente douce des sommets de l'Église), avait commencé sa carrière par des succès où la religion et Dieu lui-même perdaient d'avance tous leurs droits. N'étant que simple abbé,

(1) Un aimable poète à l'imagination brillante et rêveuse, qui la connut un peu sur le tard de sa beauté, ChênedoUé disait d'elle : a M"* de Souza fait, quand elle veut, ses yeux de velours. Elle fait patte de velours avec ses yeux. »

venant à peine d'atteindre sa vingtième année, il l'avait confessé sans fard, un soir qu'on devisait en liberté chez la comtesse Du Barry. En cette maison peu sévère, de jeunes seigneurs faisaient tapage de leurs mérites, de leurs victoires. A les entendre, ils étaient les plus heureux fripons du monde. Ils cueillirent cette fleur d'innocence, emportèrent ce beau courage, mirent en déroute cette résistance : ils volaient de cœur en cœur. M. de Périgord ne prenait nulle part à ces propos folâtres ; il en était comme absent, silencieux, la tête penchée.

« Pourquoi, lui demanda la Du Barry, restez -vous ainsi Irisle et muet?

— Hélas ! madame la comtesse, répondit-il, je faisais une réflexion bien mélancolique ; c'est que, à Paris, il est bien plus facile d'avoir des femmes que des abbayes. »

Il eut ce qu'il voulut, le jeune lévite, et, mieux que l'abbaye : la prélature. Son zèle, poHr cela, ne changea pas d'objet ; il n'en vaqua pas avec moins de chaleur au service des œuvres profanes. En un temps où la vertu des femmes était aussi dépréciée que la valeur des assignats, il usait de la permission autant qu'il le pouvait. Le plus libertin des abbés, le plus incroyant des évêques (1) et n'attendant que le moment de déchirer le contrat qui le liait à l'Église, au surplus grand seigneur et talon-rouge, il donnait patience à ses ambitions en allongeant la liste de ses galants exploits. Oui, tout boiteux qu'il fût, il courait le monde gaillardement.

(1) Étant évêque d'Autun et s'apprêtant à officier au Champ de Mars religieusement, devant une foule immense et recueillie, il disait à l'oreille du général de La Fayette : « Ne me fais pas rire ! »

Avec sa tête élégante et fine, son sourire mi-dédaigneux et mi-langoureux, le sourire que devait avoir le cardinal de Retz parlant aux belles affiliées de la Fronde (l), et toute sa perfidie savante, il y réussissait à miracle. On n'était pas sans savoir qu'il avait, comme Achille, fils de Thétis, son point vulnérable, et que la nature, par caprice, l'avait affligé d'un pied-bot malencontreux. Mais, outre qu'il connaissait des artifices pour en dissimuler l'inconvénient (2), comment n'auraient-elles pas oublié ce détail terre à terre, les femmes qu'il tenait sous le pouvoir de son œil bleu si pénétrant, si caressant et si trompeur!

Il ne visait pas alors à la profondeur des mots. On ne se fimaginait point, du fond de sa vaste pensée, gouvernait les chancelleries, Quoiqu'il mêlât en ses libres propos, déjà, la politique et les amours et qu'il eût entrevu dans l'un de ses tête -à-tête avec M°'^ de Flahaut le jour où à eux deux ils remanieraient les assises gouvernementales de la France, il attendait sans impatience que lui vînt du dehors l'occasion de révéler qu'il serait le Metternich français. Il se contentait pour l'heure de vaguer à la recherche des plaisirs, de se procurer des recettes de jouissances et de s'attirer, chemin faisant, des relations capables de le servir plus tard, sans distinction de partis. Ayant tout à gagner dans le monde et par le monde, il se montrait aimable, sémillant, empressé ; il dépensait son esprit sans compter, en attendant le jour où lui en serait rendue la monnaie, sous d'autres formes.

Ce fut vers 1780 qu'il rencontra la comtesse de Flahaut,

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