‹ Frère d'EmpereurChapitre 13 sur 51 · I .\l;iry Suininer · texte numérisé non relu

I .\l;iry Suininer

'2i C'rtail au moven d'un certain soulier à boucles de diamants, à haut talon, artislement rembourré.

parmi la société aristocratique, où tous deux fréquentaient. Séduit au premier engagement, il exprima le désordre de son cœur en ces termes vifs dont il possédait l'art et l'habitude. On l'admit à faire la preuve de ses chaleureux sentiments en se rendant aussi assidu que possible aux réunions que donnait M°'^ de Flahaut, dans son appartement du Louvre. Il redoubla ses empressements au point que, sans prendre l'avis de M. de Flahaut, il finit par s'inviter à dîner tous les soirs, dans cette hospitalière maison. Il y eût transporté son alcôve, si le bon vouloir du mari et l'indulgence du monde l'eussent permis.

De même que Talleyrand était de tous les dîners priés ou non priés de M""^ de Flahaut, de même la comtesse de Flahaut était de toutes les réceptions ordinaires ou extraordinaires de M. de Talleyrand. Il donnait, en son hôtel de la rue Saint-Florentin, des fêtes très recherchées. C'est ainsi qu'un 23 vendémiaire il avait convié la société parisienne à un gala magnifique, dont il fut beaucoup parlé d'avance. Si l'on devait en croire des racontars du moment, les plus belles auraient tenté le possible et l'impossible pour s'y voir admises, et l'on citait une charmante bourgeoise qui, trop curieuse de pénétrer dans une compagnie aristocratique dont elle était éloignée par sa naissance, avait accordé à un jeune secrétaire de Talleyrand, en échange d'une invitation de bal, ce qu'elle aurait dû priser bien davantage. En de tels soirs, M"'*' de Flahaut brillait, rayonnait. Et, le lendemain, Talleyrand, — qui parlait mieux qu'il n'écrivait — accourait, les lèvres fleuries de compliments, pour la féliciter en tête-à-tète de son succès de la veille.

De telles amitiés ne passent pas inaperçues dans

le monde. Il fut porté sur celle-ci, comme c'est assez l'habitude en pareille matière, plus de réflexions malignes que d'avis complaisants. Les uns s'en amusèrent aux dépens de la dame et de son ecclésiastique claudicant. D'autres, comme le comte d'Angiviller, surintendant des bâtiments du roi et beau-frère de M'"'' de Flahaut, s'en montrèrent choqués jusqu'à l'irritation. Ce rude censeur n'avait pas de sorties assez amères contre l'épouse infidèle et son monstre mitigé (1). Exacts ou perfides, les commentaires eurent du champ pour courir.

Lorsque naquit, à Paris, le 21 avril 1785, Auguste- Gharles-Joseph de Flahaut de la Billarderie, on commença par faire observer d'abord que ce premier-né venait un peu tard; ensuite on remarqua que, pendant plusieurs années de rapports sans fièvre entre des époux dont l'âge était fort inégal, le mari étant sexagénaire et la femme dans le plein épanouissement de ses charmes, aucun fruit, jusque-là, n'avait béni leurs feux aussi modérés que légitimes. Qu'ils eussent de la sympathie l'un pour l'autre ; qu'ils se formassent, aux heures du repos et de la causerie, au coin du feu, une société agréable, nul ne le mettait en doute; mais qu'il pût y avoir là davantage, du plus intime et du plus vif, voilà ce que personne ne se décidait à croire. Des concordances de dates furent établies entre l'affaiblissement visible de la santé du comte et le redoublement des assiduités de M. de Périgord, tant et si bien que Talleyrand fut rendu personnellement responsable de cette naissance,

(1) Dans ses lettres à la comtesse de Neuilly, le farouche d'Angiviller revient souvent sur l'impudeur de M. d'Autun, la légèreté de M"* de Flahaut et le malheur qu'a « leur enfant » de leur appartenir.

dont les suites, au reste, ne devaient entraîner aucune conséquence fâcheuse ni regrettable. Bien au contraire; car une influence pleine de promesses fortunées rayonnera autour du berceau de l'enfant pour s'étendre à sa vie entière (1).

Toujours était-il que l'entrée dans la vie de Charles de Flahaut avait été fort remarquée. Ufi spectateur quotidien de ces intrigues de monde et de galanterie, un confident de M^"^ de Flahaut, très au regret de n'avoir pas eu à jouer de rôle plus actif en l'occurence, un rival plutôt qu'un ami de Talleyrand, Gouverneur Morris avait eu la curiosité de tirer les choses au clair; il posa des affirmations si absolues et par les apparences si justifiées qu'elles emportent presque la conviction historique. Nous ne citerons qu'une de ces remarques ; elle parlera pour toutes les autres, la forme n'en laissant rien à désirer sous le rapport de la précision :

« Je vais au Louvre (2), notait-il un soir sur son mémorial. L'évêque est chez M"^ de Flahaut. Il a demandé à dîner avec son fils arrivé d'aujourd'hui. C'est bien un dîner de famille. Il s'en va, et je dis à M"*^ de Flahaut mon regret d'avoir interrompu une belle scène.

(1) On ne renie point dans la famille des Morny cette descendance en ligne brisée. Comme je demandai, un matin, à l'un des fils du duc de Morny ce qu'il pensait d'une telle allégation, si elle ne présentait pas, suivant lui, un caractère mensonger, il voulut bien me répondre que, à tout prendre, à tout considérer, de certains traits de ressemblance physique entre le prince de Bénévent et le frère de Napoléon III, — sans parler des similitudes intellectuelles et morales — , serviraient plutôt à la fortiûer.

(2) C'est au Louvre que le Gouverneur Morris avait rencontré, pour la première fois, l'abbé de Talleyrand transformé en évéqued'Autun ; et c'est là, chez les Flahaut qu'il eut occasion, fréquemment, de le revoir dînant, causant, galantisant.

Elle parle beaucoup de son enfant et pleure abondamment. »

On menait, de temps en temps, le jeune Charles de Flahaut chez Talleyrand, comme on y mènera plus tard le jeune Auguste de Morny. Mais le sentiment paternel, s'il exista jamais chez le vieil homme d'Etat, devait aller en diminuant et s'affaiblissant avec les années jusqu'à ce qu'il tournât, de sa part, en des dispositions d'âme et d'esprit presque hostiles. Les aigres remarques, les pointes malicieuses ou les épigrammes directes, que nous pourrions ressaisir dans le journal en partie inédit de la duchesse de Dino, à l'égard de Flahaut parvenu à l'âge d'homme et de lady Keith, sa femme, nous en seront un sûr garant. Car la spirituelle nièce du grand homme écrivait sous les yeux de Talleyrand et à portée de son cœur. Mais avait- il un cœur ?

Nous avons surpris, tout à l'heure, M°'^ de Flahaut versant des larmes. Elle pleurait, en eftet, pour des dérangements survenus dans son état de fortune, pour des tourments d'âme que lui causait la nature inconstante de Talleyrand et pour d'autres raisons affectant cette âme sensible. Sa tendre imagination s'était abusée à faire fond sur la reconnaissance d'un homme qui ne savait ni aimer ni haïr et n'avait pour principe qu'un scrupule ou qu'une peur : la crainte des inconvenances.

Par bonheur, des compensations lui vinrent, des diversions assez agréables et variées pour la consoler de cette disgrâce, qui la toucha, mais ne l'accabla I)oint (I).

^1' Le temps des larmes et des regrets était loin, lorsqu'elle écrivait à lîi «omtésse d'Albany sans prononcer le nom de l'absent, qui n'était pluspour elle que Vanrien^ une figure lointaine, oubliée, perdue : « Quant

Très grande dame par la distinction de l'esprit, ^pie çjg Flahaut ne s'embarrassait point, au fil de la vie, de principes trop compliqués. Pourvu qu'auprès d'elle les apparences demeurassent sauves et qu'on gar-^ dât, dans les mots, ces « convenances polies qu'une femme toujours respecte », il ne fallait pas lui demander plus qu'il n'était raisonnable, étant donné les pentes de la faiblesse humaine.

Cependant, les jours ne se succédaient pas uniquement voués à la douceur de vivre sans mélange de tristesse ou d'inquiétude. Le temps, à l'horizon, se brouillait. On sentait remuer les passions, qui allaient précipiter la France dans l'abîme révolutionnaire. La volupté ellemême se soulevait sur son lit de roses, observant avec anxiété l'approche de l'orage. Il éclata, jetant une étrange perturbation dans cette société légère, frivole et charmante (1). Et ce furent, à la suite de la tempête, pour la comtesse de Flahaut en particulier, des soucis graves de personnes et de fortune : la mort sanglante de son mari, sous le couteau de la Terreur; l'émigration et ses angoisses, les heures difficiles traînées sur la terre étrangère ; les travaux courageusement entrepris pour en sortir avec honneur; les compensations obtenues dans les joies agrandies de la réputation littéraire; puis, les recommencements de la vie parisienne élégante et fêtée, dès le jour où elle y reprit pied pour la première fois (c'était dans les salons sans austérité de M'"^ Tallien); la célébration des secondes noces, qui l'unirent, en 180:2,

à l'Ancien, je n'en ai pas entendu parler; mais cette plaie est guérie depuis si longtemps que cela ne m'a étonnée ni fâchée. 11 reviendra ou continuera à m'oublier sans me faire ni plaisir ni peine...» (.Sept.

(1) Gouverneur Morris. -.

à l'ancien ambassadeur de Portugal, José-Maria de Souza- Botelho (1); enfin les derniers frémissements de son cœur, avant de se résigner à la retraite définitive dans la paix des souvenirs.

Maintenant que se sont évanouies les fièvres d'antan et, avec elles, l'ardeur des dissipations de jeunesse, elle revit en sa riante imagination les joies passées, ou partage sa sollicitude entre les soins que réclame l'éducation d'un petit enfant — dont nous allons avoir à parler — et les échanges pleins de douceur des amitiés anciennes.

Sa santé très variable, son humeur du moment, les convenances de son âge ne lui permettent plus que de rares échappées au dehors ; mais elle a su se composer, en son chez soi, une sorte de refuge élégant au delà duquel ne vise pas à s'étendre le cercle de ses désirs. N'a-t-elle pas mis là son cachet, son empreinte? Ne s'y retrouve-t-elle pas elle-même, à toute place, en chaque détail? Pour en avoir l'impression comme elle, on n'aurait qu'à considérer l'arrangement de sa chambre, de ses meubles préférés. La pièce essentielle où s'écoule la majeure partie de ses journées, lui semblait, hier,

(1) A propos de ce mariage, on rencontre dans les Mémoires de Talleyrand, 1. 1, ces allusions, d'un caractère plutôt ironique à des choses d'autrefois dont il se sentait, pour le moment, bien dégagé :

« Je voulais, avant de rentrer en France, savoir ce qui s'y passait. M"* de Flahaut, qui était à Hambourg, me parut peu disposée à me l'apprendre ; car elle m'envoya, lorsque j'étais sur l'Elbe, un message dont M. de Ricé eut la simplicité de se charger, pour m'engager à ne pas descendre à terre et à retourner en Amérique. Son motif, disait-elle, était qu'elle passait pour m'avoir été fort attachée et elle craignait que, par cette raison, je ne fusse un obtacle à son mariage avec M. de Souza, ministre de Portugal. Je crus pouvoir, sans indélicatesse, résister aux sin- Kiiliéres raisons que me faisait valoir M. de Ricé, et je restai un mois à Hambourg, entouré de personnes qui ne nuisirent pas plus que moi au mariage qu'elle contracta, depuis, avec le bon M. de Souza. »

comme étrangère; trop spacieuse la voyaient ses yeux et par cela trop dispersée, trop impersonnelle. Elle n'y respirait pas assez l'atmosphère morale dont son âme ou son intelligence avaient besoin. Alors elle avait voulu s'y ménager le coin bien intime où se cherchent et se fondent les harmonies de la vie intérieure; et elle avait assemblé, resserré dans cet abri les objets vraiment siens — de ceux-là qu'on aime d'une tendresse infinie non pour leur valeur propre, mais parce qu'ils font partie de notre existence de tous les moments (J), — son piano, sa harpe, ses livres chéris, le secrétaire où dorment des lettres dont la chaleur amortie palpite encore en sa mémoire, la table où sont épars les feuillets noircis, une écritoire, des dessins. Asile discret, asile fermé jalousement, lorsqu'il lui semble doux et bon de s'y réfugier en soi, quitte à reparaître bientôt hors de ses étroites limites, quand se sont annoncées des visites coutumières et attendues.

Au-dessus de sa tête, à l'étage supérieur, elle entend aller et venir quelqu'un de très cher, à qui elle a cédé de grand cœur cet appartement du premier pour y loger sa personne, ses tableaux, ses collections. Ce quelqu'un n'est autre que le fils unique de M""^ de Souza, le comte Charles de Flahaut, un personnage considérable : « le général Néné ». Car il a pu monter en grade, devenir un des héros de la grande armée, avancer d'un pas rapide sur le chemin des honneurs, il est toujours Néné pour elle et, comme nous venons de le dire, le général Néné. A de certaines heures de l'après-midi, son habitude est de descendre chez sa mère, dans la chambre où l'on cause. Et c'est là que se

(1) Cf. Fréd. Loliée, La vie d'une impératrice, p. 353.

joue aimablement, sous les yeux de M'"^ de Souza, un enfant de trois ou quatre ans, aux cheveux bouclés, auquel l'on entend donner le nom d'Auguste et qu'elle appelle, aux minutes caressantes, « mon Auguste ».

On connaît mal, dans l'entourage de M'"'' de Souza, les origines de cet enfant et les causes profondes de son adoption.

Quel est-il? De quel sang? A quel titre obtient-il, en cette demeure, entre la mère et le fils, tous les soins et toutes les marques d'une affection si attentive? Les habitués de la « casa » se gardent de poser des questions trop pressantes^ de crainte qu'on ne les trouve gênantes ou déplacées. M"'*' de Souza, sur tant de sujets si parlante et si écrivante, ne s'est jamais montrée, sur celui-ci, en veine d'expansion. Et l'on suppose qu'elle a des raisons particulières en la cause, dont on n'a pas à lui demander compte. A la comtesse d'Albany, à la très chère absente, qu'elle comble de ses effusions épistolaires, elle parlera de mille choses légères ou sérieuses, de ses petites ou grandes impressions, de ses craintes maternelles, de ses romans, de ses tableaux, de ses amis, de son fils Néné, de ses malaises, de ses découragements nerveux, de ses lassitudes après l'achèvement d'un nouveau livre (1) ; elle n'oubliera pas de témoigner beaucoup d'intérêt envers l'excellent M. Fabre, le peintre montpelliérain, qui a recueilli dans le cœur de la comtesse florentine la succession du fier poète Alfieri, ni de l'entretenir, en toute circonstance plausible, des illustres et, cependant, mystérieuses personnes,

i Je dis comme les femmes en travail : Je ne ferai plus d'enfants. » (Itj février 1811, Letti-e « .V»» (TAlhany,)

qu'elle lui dit être « son penchant », « sa passion » (1) ; enfin de tous et de toutes, mais d'Auguste, du problème de famille insondé, pas un mot.

Certes, on n'était pas sans s'apercevoir dans la maison qu'elle avait pour le petit inconnu des tendresses d'aïeule. Tels de ses constants amis, comme Le Roi, plus âgé qu'elle de vingt-deux ans, et qu'elle appelait « le Petit père éternel », en raison de sa jeunesse bientôt centenaire (2), en savaient un peu davantage, surtout ce dernier à qui allait, au jour le jour, toutes les confidences de la fervente épistolaire. Mais nous devons croire qu'ils avaient formé la conjuration du silence et s'étaient juré de n'en souffler mot à personne ; car, ils ne sortiront point, leur vie durant, d'une discrétion impénétrable (3) ; et il faudra longtemps attendre, très longtemps, pour être informé d'une manière sûre que l'enfant aux cheveux bouclés, aux yeux bleus, à la mine espiègle, qui jouait, comme nous l'avons montré tout à l'heure, dans cette chambre si bien ordonnée, sous le regard compjlaisant de M""" de Souza, était le fils

\ï) «Votre passion » et «votre penchant», dans les lettres de M"* de Souza, désignent l'impératrice Joséphine et la reine Hortense.

(2) Le privilège de cette verdeur et de cette alertise soutenues jusqu'aux limites extrêmes de la vie humaine lui était acquis merveilleusement. M. de Fontenelle lui-même en eût été jaloux. M°« de Souza l'en complimentait en ces termes charmants : rc Chaque année vous en perdez deux au lieu d'en gagner une. Votre esprit est aussi vif, aussi jeune que dans le temps où je revenais de ma croisade l'émigrationj. ^^ Lettre dn 2 août 1823.) Il ne se décidera qu'à cent huit ans sonnés à quitter ses chers livres, sa famille, ses amis.

(3) « Dans Tentourage de M"* de Souza, une grande réserve était observée pour tout ce qui concernait Auguste de Morny. Assurément, M, Le Roi, son meilleur ami, devait connaître ses origines, mais il les tenait si secrètes que la tradition se répandit plus tard, dans la postérité de M"* Le Roi de Camilly, que le duc de Morny était, nvilgré la disproportion des âges, un fils naturel de M™* de Souza. De la reine Hortense il n'était pas question. » Maricourt, A/"* de Souza, p. 334. j

inavoué de la reine Hortense et du général Charles de Flahaut, en d'autres termes le frère utérin de Napoléon III.

Le nom d'Auguste Demorny, qui lui avait été donné par une fiction légale, n'en disait rien.

Charles de Flahaut! Fut-il mortel plus choyé du sort et des femmes ?

Les succès vinrent à sa jeunesse avec une précocité merveilleuse. Soldat à quinze ans, aide-de-camp de Murât à dix-sept, général de brigade à vingt-trois, ce fut affaire à lui, vraiment, de brusquer la fortune. Aux heures de trêve pacifique, sa brillantise et sa chance l'avaient suivi sur un terrain de conquête infiniment plus agréable à parcourir. Autant qu'il en avait l'occasion, entre deux courses glorieuses à travers les champs de bataille de l'Europe, il étonnait les cœurs des belles esseulées de l'Empire.

Par Télégance de ses manières, la beauté de ses traits, la grâce naturelle dont s'accompagnaient ses paroles, il inspira des sentiments, dont les Mémoires du temps ont conservé les traces. On ne pouvait l'entendre sans désirer le connaître, ni le voir sans désirer le revoir. N'eût-ce été que le son de sa voix, cela seul l'eût distingué de tout autre, au milieu d'une société nombreuse ; aucune femme, eût-elle les yeux baissés par contenance ou le regard occupé ailleurs, ne résistait à tourner la tète de son côté pour savoir à qui appartenait ce timbre doux et pénétrant.

Le charme particulier qu'il exerçait, nulle ne l'exprima mieux que la comtesse Potocka-Wonsowicz, pour ravoir ressenti.

La première fois qu'elle eut à s'en rendre compte, à son corps défendant, ce fut en l'été de 1806, quand apparurent, sur les derrières de l'armée prussienne, les régiments français dans Varsovie. Chez le beau-père de cette grande dame polonaise, la petite-nièce du dernier roi Stanislas, s'étaient installés, à grand fracas de sabres et d'éperons, de panaches, d'uniformes galonnés et brodés, le prince Murât et ses aides -de-camp. L'un de ceux-ci s'était fait annoncer, le soir, au souper de famille — un officier de hussards que le comte Maurice Potocki avait reconnu de suite en l'embrassant. Ils s'étaient vus et fréquentés, naguère, à Paris : « Ah I c'est Charles î » s'écria-t-il. — « Monsieur Charles de Flahaut », avait-il ajouté en le présentant autour de soi. La comtesse avait entendu parler de lui, et d'une manière intéressante, pour la passion vive dont il avait été l'objet de la part d'une de ses compatriotes. Par une idée de femme, où entraient du caprice, de la crainte pressentie et aussi du dépit d'avoir été prise à l'improviste, avant qu'on eût eu le temps de soigner sa toilette, elle était restée silencieuse, la tête baissée et bien décidée à n'être point vue pour n'être pas regardée. Mais le son d'une voix, comme elle n'en avait jamais entendu, vint la tirer de cette fière détermination ; elle releva la tête, curieuse de considérer le visage et l'expression de physionomie, que pouvait avoir un homme, qui parlait si harmonieusement (1). Elle avait bien en face d'elle l'irrésistible Flahaut; son impression fut qu'elle-même aurait à lui résister.

Il n'avait que vingt et un ans ; et son regard voilé de

(1) a C'est, je crois, la seule personne, a-t-elle noté dans ses Souvenirs qu'il me soit arrivé d'écouter avant de la regarder. »

22 FRERE D ExMPEREUR

mélancolie eût donné à croire déjà qu'il avait pénétré le vide des passions les plus orageuses. Aussi bien avait-il tout ce qu'il fallait, en pareille aventure. Svelte ainsi que devait l'être un « homme sensible » (1), n'ayant rien de compassé dans ses mouvements, mais dénotant, avec un sourire fin et une grâce sans fadeur, des façons irréprochablement distinguées, c'était bien le héros de roman dont les âmes rêveuses trouvent si rarement autour d'elles la personnification réalisée.

Cependant, en la maison amie où Flahaut venait d'apparaître, on l'interrogeait sur sa vie de campagne et sur lui-même. Il répondait à ces questions avec mesure, en des termes dont la justesse et la simplicité ne faisaient que redoubler l'intérêt attaché à sa personne. Surtout, il marquait un plaisir très apparent à écouter la comtesse Potocka, autant qu'à fixer ses doutes sur ce qu'elle désirait savoir. Elle ne dissimulait pas non plus qu'elle en éprouvait une intime satisfaction. Un lien s'était formé entre ces deux âmes. Enthousiaste, chevaleresque, éprise des grands sentiments et des grandes idées sans qu'elle se perdît dans les rêves chimériques ; heureuse d'être ce qu'elle était et d'avoir à jouer dans le monde un rôle que rendaient enviable sa fortune, son état de famille, ses relations ; enjouée de nature et légèrement insouciante de caractère ; se sentant, en quelque manière, incomprise dans le mariage, mais ne jugeant point qu'elle eût à s'en lamenter comme d'une immolation ; satisfaite en soi, en ses enfants, en son entourage ; aimant la parure, les hom-

(1 1 Rivarol eût été bien empêché de lui servir l'épithéte qu'il détachait à Lally-Toliendal, lorsqu'il qualifiait ce « bon jeune homme », «un très bon jeuac bomine » (ajoutait Talleyrandi : le plus gros des hommes sensibles.

mages, les attentions, Anna Tyskiewicz, comtesse Potoçka avait de quoi plaire et savait plaire.

Charles de Flahaut s'était empressé à lui en prodiguer l'assurance avec des délicatesses d'amitié, qui eussent voulu s'appeler des complaisances d'amour. Lors commencèrent des relations de tendre cordialité, nuancées par des intervalles d'émotion, de tentation presque, d'appels retenus, de désirs refoulés, qui en avivaient d'une pointe un peu plus aiguë les sensations calmes. L'absence n'affaiblissait point de si beaux sentiments. D'une main chaude encore de la poudre des combats, il lui écrivait les lettres les plus touchantes. Ainsi filait-il le parfait amour, de près ou à distance, en l'honneur d'une grande dame étrangère. 11 s'y employait avec d'autant plus de patience, avec d'autant plus de discrétion apaisée, qu'on lui ménageait, en d'autres lieux, des contentements moins illusoires. L'amie n'était point l'unique aimée.

Tout idylliques que parussent en la forme ses tendres déclarations, le jeune officier dont l'image avait inspiré à la main maternelle, heureuse de l'embellir et de l'idéaliser, le portrait en lignes pures d'un « Eugène de Rothelin », ne s'en tenait pas sur le terrain de la réalité, aux seuls termes du roman. Les jouissances de la pure essence ne remplissaient point toutes ses aspirations. La retenue qu'il avait pu garder auprès de la comtesse Potocka et dont il faillit bien sortir à l'égard de la belle Eléonore de La Valette, eût été moins exemplaire s'il n'avait eu l'âme et les sens occupés en la compagnie de la reine Hortense. De ce côté il ne retournait pas que de platonisme et de ménage d'esprits, — à telle enseigne qu'il en résulta des suites irrécusables et palpables. Or, nous voici justement arrivé au point délicat.

que nous ne saurions passer sous silence, parce qu'il a la valeur consacrée d'un fait historique : la liaison établie, aux environs de 1810, entre Hortense de Beauharnais, reine de Hollande, et Charles de Flahaut, aidede-camp de Sa Majesté napoléonienne.

Il est à peine besoin de rappeler quelle désunion de sentiments profonde, incessante, troubla, jusqu'à la rupture complète, l'existence intime de Louis-Bonaparte et d'Hortense. Cette mutuelle désaffection s'était dénoncée dès avant les lueurs fugaces et pâles de leur « lune de miel ». C'est qu'en effet Hortense avait été mariée par raison d'État, alors que son cœur déjà pris ne lui appartenait plus. Elle l'avait donné au brillant officier qu'était Duroc, l'ami le plus cher du Premier Consul. Ils s'étaient juré d'être l'un à l'autre; la politique, les visées confondues de Napoléon et de Joséphine les avaient séparés (1). Un matin, elle était passée, les yeux noyés de mélancolie sous les regards de celui qu'elle aimait; dans l'église emplie de parfum et de musique, se déployait le faste d'une cérémonie royale : on la joignait à l'époux qu'elle n'avait pas choisi. Ces noces, où l'on avait tout réglé, tout prévu, sauf le désaccord qui pourrait résulter de l'union de deux caractères absolument opposés, ces noces, qui s'étaient

(1) Cette séparation n'empêcha point la reine Hortense de conserver à la famille de Duroc (créé duc de Frioul) des sympathies fidèles. Elle désira servir de marraine à la petite-fille du duc et de la duchesse de Frioul et la tint sur les fonts baptismaux en même temps que la fille du duc de Bassano. Les deux enfants portèrent son nom. A cette occasion, M"-^ Duroc reçu de sa main, en souvenir, un bracelet enrichi de diamants avec son portrait.

faites contre le gré d'Hortense, Louis-Bonaparte luimême ne les avaient pas désirées.

« Jamais, confesse -t- il, en ses il/emoiVes, cérémonie ne fut si triste; jamais deux époux ne ressentirent plus vivement le pressentiment d'un mariage forcé et mal assorti. »

Dès les accordailles, des bruits outrageants avaient été mis en circulation, visant les motifs secrets qui auraient poussé personnellement le Premier Consul à hâter la conclusion d'une telle alliance (1). Gomplaisamment la princesse Murât, une ennemie des Beauharnais comme tous les Bonaparte, la perfide Caroline en avait rapporté les échos à Louis, dont l'amour-propre ombrageux, la susceptibilité toujours en quête et en alarme, et la bizarrerie de nature, qui lui faisait un besoin de se tourmenter, de se rendre malheureux à propos de tout, se trouvèrent fort mal qu'on l'eût choisi lui en qualité de successeur. Ce fut le premier prétexte dont il s'arma afin de justifier des surveillances jalouses et des éclats d'humeur, qui ne firent qu'empirer avec le temps. Objet d'un espionnage domestique de tous les moments, la reine Hortense voyait soupçonner chacune de ses lettres, chacune de ses liaisons, et jusque son amour fraternel pour Eugène de Beauharnais. Les scènes violentes se renouvelaient sans cesse. Se quittait-on à la suite d'une brouille: les correspondances échangées se remplissaient de reproches et de récriminations. Séparés l'un de l'autre par des intervalles de temps prolongés, ils ne se rejoignaient que pour voir

(1) Napoléon s'en défendit toujours et s'élevait encore, à Sainte-Hélène, contre celte allégation.

renaître bientôt dans le tête à tête leurs habituels dissentiments (1).

Tous les torts n'étaient pas d'un seul côté. Si fantasque et tracassier qu'il pût être, Louis avait marqué de bonnes intentions; il eût été capable d'une vraie tendresse à l'égard de cette compagne imposée, s'il l'eût vue moins étourdie, moins accessible aux adulations des hommes en général et des hommes d'épée en particulier (2), moins égoïste aussi et plus confiante; enfin si elle eût montré plus de retenue dans ses relations de Cour et d'intimité. Trop de nouvelles lui étaient revenues aux oreilles sur ce chapitre désobligeant. Sans qu'il dût paraître excessif, il eut lieu de se plaindre de ce luxe d'héritiers, surtout, dont elle le gratifiait des deux mains, de la gauche comme de la droite (3). Mais, la fille de Joséphine, qui se donnait volontiers pour une femme à principes, qui était arrivée à faire dire à son glorieux beau-père, cependant peu crédule (4) : Hortense me force à croire en la vertu; et qui, d'ailleurs, mettait un air de coquetterie à se parer d'une auréole de victime, comme si elle eût été la créature la plus malheureuse de son temps et la moins digne de l'être :

il) C'était un trait de famille : Joséphine de Beauharnais, sa mère, n'avait pas fait meilleur ménage avec M. de Beauharnais, son père.

(2) a De tous les hommages qu'une femme peut recevoir, écrivait cette reine assez bourgeoisement, ceux que rendent les militaires ont toujours quelque chose de ciievaleresque dont il est difficile de ne pas être flattée. » (Hortense, fragments de Mémoires inédits.)

1,3) Le cardinal Fesch le remarquait d'une façon assez plaisante : «Quand il s'agit des père*; de ses enfants, disait-il, Hortense s'embrouille toujours dans SCS calculs. »

[h] L'empereur était plein d'indulgence, et son affection était profonde à l'égard d'Hurtense ; il dut, néanmoins, revenir de cette bonne opinion; pluRieurs fois il se vit obligé de lui faire des remontrances sur la légèreté qurllc affectait avec ses aides-de-camp.

Hortense de Beauharnais acceptait mal qu'on la jugeât, en quoi que ce fût, reprochable. Elle seule était la sacrifiée. A toute occasion se répandaient ses plaintes et sa douleur. Parmi tant d'officiers de haute mine qu'elle accueillait dans ses salons avec une préférence marquée, les uns appartenant à l'état-major du prince de Neuchàtel, d'autres n'ayant pas encore dépassé les premiers échelons de la hiérarchie militaire, comme le jeune et charmant lieutenant de Brach, que ses frères d'armes surnommaient pour la blancheur de son teint, pour la délicatesse de sa physionomie blonde : Mademoiselle de Brach, sans qu'il se sentît, en l'espèce, moins de nerf et moins de feu: pîlrmi ceux-là, quoi de surprenant s'il en était plus d'un aspirant à étancher les pleurs dont s'humectaient les prunelles languissantes de « Madame Louis » et à la consoler des injustices de son sort de femme (1) ? En une telle disposition d'âme et de sens, elle laissait errer ses sympathies, indolente et capricieuse.

Le plus vif et le plus durable de ses sentiments eut pour objet Charles de Flahaut. Avec ses jolis yeux bleus et son sourire avenant, celui-ci traversait d'un pied léger le monde et les boudoirs. Relativement pauvre, il possédait les plus beaux équipages de l'armée et trouvait cela trè^ simple (2). On enviait ses succès. Ses intimes mérites étaient de bruit public. Ne disait-on pas qu'on se les disputait dans les alcôves impériales? Napoléon s'était fâché, plusieurs fois, de cet excès d'intérêt; mais en vain avait-il critiqué cet engouement

il) Hortense et le lieutenant de Brach. iVoir le livre du général de Ricard : Autour des Bonaparte, p. 215.)

(2) Fragments de souvenirs inédits, destinés à paraître en 1910.

de toutes en faveur d'un homme auquel il ne voyait rien, en somme, de si extraordinaire (1), avec sa taille de fuseau et ses jambes interminables, les grandes dames dont il était la coqueluche, ne se rangeaient pas à l'avis du maître et continuaient à lui trouver, Hortense toute la première, fort bonne tournure. Pour couper court, il envoyait, de temps en temps, le héros prendre l'air des camps, gagner de la gloire et des rhumatismes.

A l'examiner en détail, Flahaut avait bien ses petites imperfections. Déjà s'apercevait-on, par exemple, que sa chevelure finement bouclée, ne lui tiendrait pas aux tempes longue et fidèle compagnie (2). En effet, Charles de flahaut (Morny, son fils, lui ressembla sur ce point comme sur maints autres) eut de bonne heure le front dépouillé de toute parure capillaire. Mais

(Il Un jour que Joséphine vantait devant lui les grâces et l'esprit de M. de Flahaut. «De l'esprit? reprit Napoléon, brtt! qui n'en a pas comme cela? 11 chante bien? belle qualité pour un soldat, qui, par état, est presque toujours enroué. Ah! il est joli garçon, voilà ce qui vous touche, vous autres femmes... Eh bien ! je ne lui trouve rien du tout d'extraordinaire. Il ressemble à un faucheux avec ses éternelles jambes. Ce n'est pas delà tournure naturelle. Il faut avoir de la tournure. » Et, regardant avec complaisance ses petites jambes grasses renfermées dans des bas de soie, il semblait dire : Pour avoir de la tournure, voilà comment il faut être. » (Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. IV, p. 306).

(2) Une autre anecdote. En 1823, Charles de Flahaut, qui n'avait pour sa m»-n' quo des demi secrets, lui confiait qu'il avait conçu un vif sentiment pour une femme des plus séduisantes et qu'il désirait lui offrir un présent vraiment rare, unique peut-être comme sa personne. Sur le choix de ce présent il s'en remettait au goût maternel.

" Si je vous entends bien, mon fils, répondit M"' de Souza, vous êtes à la recherche de quelque chose de très rare. »

ft — Oui, ma mère, de très rare. »

Lii dessus, elle parut chercher, réfléchir.

a Je crois avoir trouvé, dit-elle enfin, donnez-lui un de vos cheveux. »

C'était en 1823. Déjà, en 1811, dans une lettre à la comtesse d'Albany, M"* de Souza, avec un peu de malice, notait cette constatation :

0 Néné so irniplumo, mais il a moins de cheveux que jamais. »

qu'importait cette légère défection ? N'avait-ii pas assez d'avantages en lui capables d'attirer, de charmer I II élait brave à la guerre jusqu'à la témérité; pratiquait comme un diplomate la politique de cour, avait l'usage exquis du monde. Son air de dignité, agréablement atténué d'une sorte de mollesse ou d'insousciance naturelle et par cette sorte d'étourderie, qui sied à la jeunesse lorsqu'elle ne dégénère ni en fatuité ni en licence, achevait de lui gagner les cœurs. Hortense y fut entièrement conquise.

Elle l'avait distingué, choisi, avant qu'il soupçonnât la tendre estime dont il était l'élu. Tout en s'efforçant à tenir enfermé dans son sein le faible qu'il lui avait inspiré, elle en trahissait les signes, elle en avouait l'impression troublante à la personne du monde la mieux en état de s'y intéresser, en dehors de Flahaut même, à M™^ de Souza. Après Varsovie, il était resté comme oublié dans une triste garnison d'Allemagne. Combien de temps l'y laisserait-on languir? Pour lui donner patience, sa mère lui répétait, à chaque lettre nouvelle, qu'une personne dont le crédit était bien établi et qui l'aimait, sans qu'il s'en doutât, n'épargnait point les démarches pour le faire revenir. Et, en effet, il avait reçu, signée de la main de l'Empereur, l'autorisation de rentrer à Paris et à la Cour. Le temps d'}^ respirer un peu, avant de remonter en selle pour de nouveaux et plus funestes combats. Il revint donc et put approcher, considérer de très près sa mystérieuse protectrice. Elle n'était point aussi séduisante «t belle que son imagination l'eût souhaitée. Malgré les flatteries dont on l'assiégeait, Hortense, avec sa figure longue et « son sourire de résignée », ne s'exagérait pas la puissance de ses charmes. Selon les propres termes d'une

lettre de Flahaut à la comtesse Potoçka, n'étant point jolie elle se croyait condamnée à ne jamais être aimée et n'osait même pas chercher à plaire. Son constant et généreux attachement se dérobait à tous les regards sous le couvert d'une affection quasi -fraternelle.

« Mes rapports avec son frère, déclare-t-il sans la nommer, ces rapports me donnent l'occasion de la voir sans cesse. Je l'observai longtemps avant de la payer de retour. Elle ne m'inspirait ni l'attrait que d'autres m'avaient fait connaître, à mon entrée dans le monde, ni l'amour exalté que vous avez fait naître dans mon ànie. Je finis par l'aimer, car j'eus mille preuves de son dévouement. Plus je l'appréciai, plus il me sembla indigne de tromper son attente. « Oui, me disait-elle de sa douce voix, si vous pouviez aimer une autre femme comme vous avez aimé en Pologne (1), je sens que j'en mourrais. » Ces mots firent que je lui sacrifiai ma liberté... Depuis deux ans, je me suis dévoué à son bonheur et je me suis cru moi-même heureux en voyant avec quelle reconnaissance elle acceptait ma sincère affection. »

On le voit à ce ton de condescendance presque apitoyée : il n'avait pas eu besoin, pour couronner sa conquête, de faire appel aux grands moyens de séduction qu'aurait pu lui enseigner Talleyrand, son pseudopère, s'il ne les eût tirés de sa propre expérience. Il n'avait eu qu'à se laisser conduire mollement à la victoire.

L'habitude resserra cette intimité. Flahaut ne manquait pas un des bals donnés par la reine Hortense, ni

(l)La tournure est adroite, le compliment à double lin.

de ceux où elle aimait à se rendre. C'est ainsi que, vers la fin de l'hiver 1810-1811, il avait conduit avec elle, haut la main, un quadrille très admiré et qui représentait les Péruviens se rendant au temple du Soleil. On parla beaucoup des diamants d'Hortense, de la grâce de ses vêtements vaporeux, et du goût sans reproche, de la taille souple et élancée de Flahaut. Elle chérissait la musique et composait des romances. Il chantait remarquablement et sa complaisance ajoutait à son talent. Elle se mettait au piano. Il modulait des chants d'amour et d'héroïsme. Elle était l'inspiratrice de ses pensées. Il était le chevalier parfait, « le jeune et beau Dunois », prêt à partir pour une campagne lointaine afin de mériter son cœur. C'était un accord touchant, une harmonie complète de leurs sentiments, de leurs goûts, de leurs mutuels désirs.

Un accident troubla la fête, ce genre d'accident trop naturel que les précieuses du xvii^ siècle qualifiaient, en pareil cas, le contre-temps de Vamour. Malgré tout le mystère dont on essaya d'en voiler les circonstances, les historiens s'en saisiront, un jour, pour l'appeler : « là naissance du duc de xMorny ».

L'événement, ses antécédents et ses suites s'étaient passés à peu près comme nous Talions dire.

HORTENSE DE BEAUHARXAIS

Page 1