L EDUCATION ET LA JEUNESSE
se souvînt d'avoir fait le coup de feu pour « le Roi des Barricades » (1), ni d'avoir accompli, avant Tàge, aucuneaction d'éclat, héros de Juillet sans le savoir, il s'était entendu conférer ce grade à titre de « récompense nationale » (2). L'année suivante, alors que le général de Flahaut était envoyé à Berlin en qualité d'ambassadeur, il entrait à l'école d'État-Major ; peu de temps après, il se voyait lieutenant de lanciers, le corps à la mode de cette époque-là.
Tandis que son frère inconnu Louis-Napoléon poursuivait, à travers les nuages dont le ciel politique était obscurci, la marche de l'étoile impériale et, rêveur sur les bords -du lac de Constance, amalgamait en un même songe des desseins chimériques et des réalisations grandioses, Auguste de Morny s'apprêtait à recommencer, en partie, le curriculum vitœ de son père. Pendant sa courte présence sous les armes, l'occasion lui sera rendue belle d'attester, à son tour, les qualités de vaillance et d'énergie que les bulletins de la Grande-Armée signalèrent chez un Flahaut. Dans les salons, par l'autorité séduisante de son être physique, par la finesse de sa nature, par l'élégance choisie de ses relations, il ravivera les succès du charmeur hors ligne, qui avait su maintenir, au milieu d'une société violemment transformée, le modèle du bel air et rester l'homme du monde accompli d'autrefois.
Dès l'adolescence, il avait accusé les signes d'une nature impressionnable et passionnée. A l'âge des désirs
[1) Les légitimistes avaient ainsi surnommé Louis-Philippe.
(2) On avait associé à la même faveur les jeunes Desvaux, Henri Feray et Edgard Ney, destinés tous trois à devenir généraux de division.
naissants, lorsque Timagi nation commence à prendre des ailes sous la chaude influence d'Éros, il avait révélé, comme d'instinct, le goût de la galanterie et des femmes — un goût qui lui resta (1). S'il devait, par nécessité d'étude, feuilleter des livres d'histoire ou de sciences appliquées, combien trouvait-il plus intéressant d'aller chercher des leçons de la vie chez les vivants î Pareil à ceux de son âge, il interrogeait de prédilection les âmes fémini'nes, si complaisantes à livrer leurs secrets, lorsque la voix qui les en prie est jeune, chaude et pressante! Il était blond, assez grand, de tournure avantageuse. Dans son regard et sur son visage expressif se lisaient, en même temps que l'annonce d'une perspicacité audessus de son âge, tous les signes d'une vive intelligence. Les agréments déjà sensibles de son esprit, la distinction innée qu'il gardait sauve jusque dans les égarements du plaisir ; puis, les chances de l'occasion l'avaient mis bientôt en évidence parmi « la jeunesse dorée ». Cette distinction, il la tenait d'hérédité. Il en redevait une bonne part aux leçons de son aimable aïeule. On disait de M™^ de Souza qu'on ne pouvait rien lui refuser de ce qu'elle demandait et qu'elle montrait à le désirer tant de charme qu'en le lui accordant on se croyait encore redevable envers elle. Il fallait que Morny apportât aussi une rare bonne grâce dans l'expression de ses désirs, car on s'empressait fort à lui en donner contentement. Les conditions étant celles-là,
(1) Certain soir, Thiers dînait chez une femme d'esprit très ambitieuse de politique, d'action, d'influence. On parlait de Gambetta, le grand entraîneur des masses, le futur leader d'une majorité libérale et pacifique ; il interrogeait cette amie, qui le connaissait bien, sur son esprit, sa culture, a Sait-il écrire et parler aux femmes? En France, tout est là. » Morny, comme Flahaut son père, comme Talleyran-l son aïeul, avait commencé par se faire une expérience heureuse de ce premier talent.
LA JEUNESSE ET l'ÉDUCATION 57
faciles et promptes, devait-on s'étonner qu'il penchât vers la dissipation? On l'en blâmait avec douceur et mollesse.
Aussi bien ses devoirs militaires ne l'astreignent que modérément. Il en est à l'apprentissage de son grade, dont il a l'honneur plus que la charge. Ses loisirs, les commodités de déplacement dont on le favorise, lui procurent des distractions aussi variées qu'agréables, soit qu'il les cueille sur place, soit qu'il s'en aille les goûter à Paris. On en a des nouvelles, au 50 de la rue Saint-Honoré, où loge, à présent, dans un espace réduit et avec un train domestique bien allégé, M""^ de Souza. Elle s'y intéresse en femme du xviii^ siècle; clémente aux autres, comme elle aurait voulu qu'on le fût à son égard, sur le chapitre des faiblesses humaines, elle en atténue les écarts du sourire de l'indulgence.
« Auguste, annonce-t-elle à son ami Le Roi, me paraît fort occupé des femmes. Gela sied mieux à son âge que la politique, mais les mathématiques s'en ressentent un peu. »
Il s'y reprenait, toutefois, par des élans méritoires; et, pour dire la vérité entière, il ne limitait pas aux sciences exactes ses velléités studieuses. Il traversa une période ardente et laborieuse, mais de faible durée, pendant laquelle il se pressa d'amasser, sous les apparences d'un élégant dandysme, un certain fonds de connaissances solides.
La vie de garnison, comme elle se passait à Fontainebleau, était coulante ; elle lui laissait du temps à double fin, pour s'instruire ou pour se divertir. Enflammé d'un zèle tout nouveau, il venait de solliciter du ministre de la Guerre l'autorisation de prolonger librement ses séances d'études, à la bibliothèque des
officiers (1). Sa curiosité du moment était d'explorer d'une course rapide le domaine si vaste des problèmes sociaux et religieux. Courageusement il se lança dans la mer des livres, livres graves, livres sévères, pleins jusqu'aux bords de considérations abstruses; il compulsa les recueils de la théologie et se flatta de couler à fond, en quelques mois, ces questions insondables où tant de philosophes épuisèrent les réflexions de toute leur vie. Une lumière naturelle éclairait en lui le nébuleux et le confus qu'il y rencontrait. Il en sortit, le cerveau libre, dégagé complètement du désir de s'y replonger jamais et n'étant point, en somme, plus avancé qu'auparavant, puisqu'il n'y avait gagné qu'un vsurcroît d'indifférence et de scepticisme. En réalité, la métaphysique n'était pas son affaire ou, du moins, ne pouvait-elle l'arrêter longuement. D'une nature rien moins que spéculative, Morny n'était pas homme à s'enliser dans la poussière d'une bibliothèque, fût-ce la bibliothèque militaire de Fontainebleau ; il se sentit impatient de connaître aussi la poudre des champs de bataille.
La vie bien remplie d'un homme a ses périodes nettement tranchées. A l'éducation familiale, aux études suivies, se vouent les espoirs de l'adolescence; au service des armes reviennent les années de jeunesse où devra se tremper l'énergie du caractère pour l'effort à soutenir, plus tard, des luttes sociales; à l'ambition en marche, aux affaires, la phase décisive où se fixe une destinée; et le reste de l'existence est à la moisson copieuse ou maigre des labeurs accomplis. Morny était à l'âge de confiance et d'audace, où l'on fait campagne alertement.
(1) Au cours de 1833.
De plus, il avait compris qu'il lui serait profitable de passer par cette école et qu'un brevet de courage, hardiment enlevé, siérait d'une belle et utile manière, un jour ou l'autre, à ses diverses aspirations. En 1834, il obtint d'être envoyé en Algérie, comme aide de camp du général Trézel. Des larmes coulèrent, à son départ. C'est alors que le duc d'Orléans écrivait au duc de Nemours, son frère : « A propos de femmes éplorées, Morny part pour l'Afrique f>.
Cette guerre d'Afrique exerçait alors sur l'esprit de la jeunesse française une séduction puissante par ce qu'elle avait de hardi, d'aventureux, d'entraînant, presque de poétique. Aux images qui se levaient dans les cerveaux des belles courses intrépides à travers les montagnes et les ravins, des charges impétueuses dans la plaine, des surprises d'embuscades, des assauts, des razzias, les ambitions se coloraient d'enthousiasme. Des officiers, à leurs débuts, confiants en leur étoile et pleins d'avenir, brûlaient de faire leurs preuves en ces combats de jour et de nuit contre les fils du désert, dans ces expéditions sans cesse renaissantes, qui n'avaient rien de la marche régulière d'une campagne sur le Rhin ou sur le Danube, mais dont chaque pas en avant était une occasion de gloire, une espérance de mise à l'ordre du jour brillante, non seulement pour une troupe, un régiment, une compagnie, mais pour le plus jeune des sous-lieutenants ou pour le dernier des soldats ! (1)
Moins désireux de s'élever que de se distinguer dans les armes, il allait à cette guerre de partisans, d'une
i\'\ A. de la Guéronnière.
volonté froide et raisonnée, parce qu'il y voyait de l'honneur à conquérir, des périls à surmonter utilement, et parce qu'il pressentait qu'il lui en serait tenu compte, à l'heure venue des desseins larges et pratiques. Désigné pour prendre part à l'expédition de Mascara, il s'était acquis, de prime-saut, l'estime et les éloges du lieutenant général duc de Mortemart.
On Favait vu, dans les plus vives escarmouches, s'exposer avec autant de hardiesse que de bonheur. Le climat lui fut moins clément. Sa santé eut beaucoup à souffrir des ardeurs du soleil africain. Une ancienne gastrite, dont il avait subi les épreintes, pendant ses années de collège, s'était réveillée et aggravée. On avait dû recourir à de fortes saignées pour le sauver de la fluxion de poitrine. Ceux qui songeaient à lui, ceux et celles qui l'aimaient en France, et par-dessus tous et toutes M""^ de Souza, vivaient dans une alarme constante à son sujet. Elle-même n'avait guère à se louer de son propre état ; elle était restée abattue, languissante, au sortir d'une crise douloureuse, et, bien que convalescente, les forces lui manquaient toujours ; mais elle s'oubliait pour ne penser qu'à Auguste.
« Je consens à tout, écrivait-elle, pourvu qu'Auguste me revienne. Voilà tout ce que je demande à Dieu et à la médecine ».
Elle en exprimait la plainte inquiète, à tout moment, dans ses lettres :
« J'aime cet enfant comme le dernier bien que j'aie pu faire, comme la dernière feuille sur laquelle j'appuyai mes frêles espérances. Mais, à mon âge, l'espérance n'est jamais sans crainte (1) ».
(1) Lettre à M. Le Rot, 3 septembre 1834.
Devant la gravité de son état, Morny dut solliciter son rapatriement temporaire; et la nouvelle de son retour avait arraché des cris de joie à celle qui l'avait tant désiré. Rendu à la santé, peu de temps après qu'il eut touché la terre maternelle, on l'envoya tenir garnison à Xevers. En ces lieux aimables, parmi les officiers et les dames de la ville, régnait un agréable train de vie. Morny n'avait plus souvenance de sa gastrite passée. Les flammes de la jeunesse s'étaient rallumées en son être aussi vives que jamais, et de fièvre il ne connaissait plus que celle des plaisirs. La saison qu'il y passa fut courte et bonne. On ne le laissa point s'oublier dans les délices de... Nevers. En 1835, il reprenait le chemin de l'Algérie, prêt à se relancer au plus chaud des combats.
Les occasions ne lui manquèrent point d'y éprouver son courage et sa chance. Dans une seule rencontre, il reçut quatre balles qui, par un bonheur miraculeux, ne firent qu'endommager son képi, sa tunique et ses bottes (1) ! La même année, il était porté à l'ordre du jour pour avoir sauvé la vie au général Trézel, sous les murs de Gonstantine.
On le sait, les deux expéditions de Gonstantine, dont la seconde avait été entreprise pour venger l'insuccès de la première, ne furent pas jeux d'enfants. Rudes étaient les
(1) Tel, pendant la campagne de Russie, au combat d'Ostrowno, son père avait été préservé merveilleusement. Nous en lisons le détail dans cette lettre échappée du portefeuille de la comtesse d'Albany et qu'elle avait reçue, le 27 août 1812, de M'"^ de Souza :
« Imaginez-vous, ma très chère, que dans l'afTaire du 25, une balle est venue de biais et, tirée à dix pas de lui, a coupé son aiguillette en quatre morceaux, sur le sein droit, déchiré son habit sans que sa chemise fût effleurée, puis s'en est allée, Dieu sait où. Il est inconcevable qu'il n'ait pas eu le bras cassé ou la poitrine percée. Ma très chère, c'est moi qui ai senti ce froid de la mort, et je ne puis m'en remettre ».
marches, par ce massif montueux où le rôle de la cavalerie était forcément limité. Le col qu'il fallut passer avant d'atteindre au but de l'attaque ne présentait que boue et rochers ardus (1 ). La résistance frénétique des Arabes, les intempéries d'une saison affreuse, les fièvres, l'épidémie cholérique, le feu des ennemis décimaient la colonne. Au crépitement de la fusillade, au bruit des canons se mêlait la voix de la tempête et des éléments déchaînés. Durant des jours sans fin, la pluie tomba violente, continue, glacée. Les rafales s'abattaient par torrents. Le nombre des malades et des blessés attristait les regards. Les chevaux mouraient par centaines. La diminution rapide des munitions et des vivres inspirait les plus vives inquiétudes. Enfin, une fatigue inexprimable accablait les hommes sans défense contre le froid et le vent, blottis les uns contre les autres, transis, grelottants, frappés d'une stupeur morne, que parvenait seul à galvaniser l'api^el au combat. Et c'est, pourtant, dans ces terribles conditions, que se multiplièrent les actes d'héroïsme dont le couronnement fut la prise de Gonstantine.
Morny paya de sa personne, pendant la dure campagne de Kabylie. Mais la faiblesse de son organisme supportait mal de camper, jour et nuit, dans la boue. Il avait été repris d'une dyssenterie, qui l'épuisait. Coucher sur la terre nue et à la belle étoile, bivouaquer parmi les flaques d'eau, manger, comme le soldat, le biscuit qu'il faut rompre avec le marteau, grelotter sous le manteau, des frissons de la fièvre : ses forces et sa bonne volonté n'y devaient pas résister longtemps. Un congé de convalescence lui sembla, cette fois, d'une
(1) îLes troupes françaises n'avaient pas encore ouvert la route de Djidjelli à Gonstantine par Milah.
absolue nécessité. Il le demanda donc et, comme on tardait à lui accorder, il donna sa démission. Et cela sans beaucoup de regret, sachant bien qu'à moins de circonstances extraordinaires il aurait dû se résigner à une stagnation longue avant de parvenir aux grades supérieurs. Or, il ne se sentait pas la patience de gravir, échelon par échelon, les degrés de la hiérachie militaire. 11 avait soif d'une notoriété rapide, quels que fussent les moyens pour l'obtenir. Intensément bouillonnait en lui le désir de briller et d'arriver à tout prix. Son stage militaire était clos. Il avait vu le feu de très près et sans baisser les yeux, donné des preuves suffisamment de sang-froid, de décision ferme, de belle témérité. Il rendit l'épée et l'épaulette, pour se pousser à travers d'autres champs d'aventure.
ati
i^iriiii