A. DE S
Quant s'ouvrait la période des vacances, on s'ingéniait à les lui rendre si attrayantes et si pleines qu'il n'avait qu'un seul regret ensuite, celui de les voir finir trop tôt (2). M"'*" de Souza ne s'épargnait en rien sur ce qui pouvait lui être agréable ou utile. De son côté, Flahaut, qu'il fût présent ou absent, attachait de l'intérêt à sui\Te l'éveil de son intelligence. Auguste Demorny
(1) Collection d'autographes de M. Eugène Marbeau.
(2) a 11 trouve le carnaval trop court. Je lui fai5 entendre, comme je le puis, que les bons jours sont peu nombreux en cette vie. Il trouve cela contre nature. » (De la même au même.]
grandissait et s'ouvrait à la vie sous la protection de cet homme encore jeune, qui le traitait comme son fils et qu'il n'appelait, cependant, pas son père. Mais celui-ci, depuis peu de temps, s'était créé un autre ordre d'existence, une nouvelle famille.
Pendant que M"^ de Souza continuait à s'entretenir, la plume en main, des faits et gestes de « Monsieur Auguste », le général de Flahaut, retiré en Ecosse, avait eu le loisir de mener à ses fins une grande résolution, qui transforma du tout au tout sa vie privée.
A plusieurs fois, M""^ de Souza avait songé à marier son fils ; elle hésitait où porter ses vues, elle cherchait des yeux dans la société parisienne la perle rare, n'ayant encore d'idée précise ni d'espérance fondée. Las d'en attendre les effets, il prévint ses bonnes intentions en les réalisant par ses propres moyens ; et ce fut au prix d'une véritable conquête, hors de France, sur le terrain de l'aristocratie britannique, où s'étaient ramifiées ses relations. Des oppositions de famille tenaces voulurent lui barrer la route. Il s'en était rendu maître, ayant eu pour son allié le meilleur et le plus sûr la force du sentiment qu'il avait inspiré.
Après de longues résistances paternelles, se fondant sur l'inégalité des conditions de fortune, sur l'état de disgrâce poHtique où végétait l'ancien aide-de-camp de Napoléon, et sur d'autres raisons, que renforçaient des antipathies de nationalités, il était parvenu à épouser, parce qu'elle ne voulait avoir d'autre mari que cet officier français, miss Mary Elphinstone, fille unique de l'amiral lord Keith de Banheat. Quoiqu'elle eût pu prétendre par le rang et l'illustration attachés au nom
de son père, par sa naissance et par ses richesses, aux premiers partis de l'Angleterre, elle leur avait préféré, comme il le disait, un « étranger malheureux » (pas si malheureux, pourtant, puisqu'il était général de division, comte de l'Empire, pair de France, couvert de titres et jeune), et elle avait ajouté cette preuve à tant d'autres dont l'histoire des humains ruisselle sur la puissance irrésistible de l'amour.
Mari méthodique et de passion modérée (1), mais exact à ses devoirs, Flahaut avait lieu de se déclarer satisfait, sauf sur un point particulier. Il désirait un fils, un vrai fils qu'il pût avouer hautement. Or, les berceaux se succédaient, d'année en année, se préparant, chaque fois, mais en vain, à recevoir l'héritier d'un beau nom français et d'une pairie anglaise. A la troisième de ses filles il donnera le nom d'Hortense par le ressouvenir d'un attachement lointain et durable, en son cœur, puis continuera d'attendre en silence celui qui ne vint jamais (2).
Cette union l'avait presque fixé au pays d'outre- Manche. 11 pouvait, en ses nouveaux domaines, exercer, autant qu'il en avait l'occasion, les usages de l'hospitalité écossaise; on ne l'entrevoyait que par de courtes
(1) D'un ton calme, le pouls tranquille et sans fièvre au cerveau, il écrivait à sa mère : « J'ai dans ma femme une bien aimable et bien excellente amie. » Et M""« de Souza, aussitôt, de le redire à la comtesse d'Albany. {Lettre du 6 août 1817.)
(2) Sa fille Emilie épousera le quatrième marquis de Lansdow^ne et sera la mère de l'éminent ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni. Ce Henri de Lansdowne (1780-1863), l'un des membres du cabinet réformiste de lord Grey (1830) saura s'acquérir par la droiture et la modération de son caractère des sympathies marquées dans le parti whig. 11 aura aussi ses censeurs, particulièrement lord Brougham, le chancelier, qui répondait, un jour, à lady Holland, trop animée à vanter les mérites du marquis : « Oui, oui, je sais parfaitement qu'il représente toutes les vieilles femmes de l'Angleterre » .
apparitions sous le ciel parisien, chez sa mère. Aussi bien n'étaient-ce plus alors les cris de joie de M"^ de Souza retrouvant son « Eugène de Rotlielin (1) », son Charles, dit Néné. Elle ne suivait plus chacun de ses pas avec cet intérêt de surveillance qui ne lui laissait, auparavant, pas un moment de calme. Depuis qu'il était au port, abrité dans l'anse paisible du mariage, elle se faisait à ses absences. Eloignée d'un fils qu'elle avait réclamé de toutes les forces de son âme lorsque les périls de la guerre le tenaient incessamment sur les bords de l'abîme, mais qu'elle attend sans fièvre aujourd'hui qu'elle le sait endormi dans les douceurs d'une existence quiète et sûre; veuve une seconde fois; délaissée de quelques-uns, les amis des temps meilleurs, elle aA^ait reporté sur Auguste ses besoins de tendresse inoccupée. Il n'a pas encore franchi la mince lisière, qui sépare l'enfance rieuse de l'adolescence déjà prête à l'action, qu'elle s'est mis martel en tête sur ce qu'il pourra bien être et devenir, à travers tant de difficultés se dressant un peu partout. Faire son chemin sur la terre et vivre dans le ciel, se vouer au sacerdoce ou s'enrôler dans la Compagnie de Jésus: elle ne lui voit à ces saintes carrières de dispositions aucunes. Dans le métier des armes, sans ressort en temps de paix, l'avancement s'accompagne d'une extrême lenteur, à présent qu'est close la période des grandes guerres. L'avocasserie se montre terriblement encombrée. Et puis, ne faudrait-il pas un nom plus brillant que le sien, à qui voudrait
(1) Le héros tout paré de qualités d'un roanan de M"* de Souza.
a €ber Petit Pèrt', j'ai reçu ce matin l'agréable nouvelle que M"* de Flahaut est acœuchée, d'une cinquième fille. 11 n'y aurait eu de mieux que d'avDÏr eu deux ou trois jumelles. Ce sera peut-être pour l'an prodiain, que nous .ne nommeroas point l'an de gcàce.i) (M""* de Souza, Lettre à AI. Le Roi, 29 août 1825.)
aller loin et haut? Demorny... elle ne s'imagine pas qu'on puisse brûler beaucoup de chemin avec cela pour toute suite et tout support. En désespoir de cause elle s'est demandé si le plus sage encore ne serait pas qu'on le livrât à un cours d'économie rurale. En y songeant bien elle est arrivée à croire que ce serait encore le meilleur de son affaire. Sur ce thème elle bâtissait des projets. Elle aurait transformé « sa petite rente en une bonne petite ferme » ; et, cela fait, elle le vo^^ait épousant quelque dindonnière convenablement munie d'espèces, se créant un sort tranquille, « vivant ses pauvres jours sans les compter, du moins sans avoir à en rendre compte à personne (1). »
Par bonheur M°'^ de Souza avait des idées de rechange, autant qu'il était de jours dans la semaine. A d'autres moments se relevaient ses ambitions pour ce petits-fds auquel le nom de son père eût frayé des destins moins modestes, si on l'eût autorisé à le porter. Elle fondait alors des espérances étendues sur l'essor de ses facultés intellectuelles. Auguste avait l'esprit prompt et divers, aimant à voltiger plutôt qu'à se fixer, un esprit curieux d'effleurer toutes choses : la littérature, les arts, les éléments des sciences, pour
,1) Lettre à M. Le Roi, 16 avril 1824. Une autrefois, elle écrira au même, avec une sorte de détachement philosophique aussi bien à son propre sujet qu'à l'intention d'Auguste :
« J"ai été assez heureuse pour avoir su bien jeune qu'il fallait se renfermer en soi-même et laisser les autres dire, penser tout ce qu'ils voulaient, n'ambitionner aucune grandeur, vivre pour un petit nombre d'amis et aussi un peu pour soi ; enfin bien savoir qu'on a toujours la première place au coin de son feu. Ilest, cependant, bien rare qu'on ait le ion sens d'y rester. Mais voilà ce que je tâcherai d'inculquer à M. Auguste, puisqu'il aura assez d'esprit pour aimer la lecture ; je lui apprendrai aussi à faire des patiences, car ma philosophie pratique sait que le temps qu'on passe sans s'en apercevoir est le ^alus doucemEnt passé. »
en saisir et garder une teinte générale à peu près suffisante. En femme de lettres par état et de sentiment par nature, M"'^ de Souza l'encourageait de préférence à cultiver les fleurs de la poésie. Il se formait sous sa gracieuse discipline, prodiguait les gages de sa verve naissante et faisait luire des promesses d'imagination. Là-dessus on était déjà prêt, autour de lui, à concevoir des présomptions exagérées de ses talents. M"^*^ de Souza avait cru s'apercevoir qu'il était né poète, qu'il avait en soi le feu sacré et qu'il n'aurait qu'à le vouloir, réellement, pour en dégager cette flamme qui fait briller un nom.
Entre temps elle lui glissait aux doigts sa propre plume et se reposait sur lui du soin de remplir tel ou tel vide de sa correspondance familière. Il s'inspirait de la manière de sentir et de dire de M"^ de Souza pour écrire des lettres d'enfant, qu'on trouvait charmantes et dont certaines phrases semblaient avoir été dictées par elle-même. Parfois, il madrigalisait ou s'essayait à manier la pointe de l'épigramme.
Pour servir de thème à ses ébauches littéraires, volontiers, glanait-il des impressions directes dans son entourage, soumettant les gens et les choses de la maison aux traits de son humeur déjà frondeuse et n'en exceptant pas M. de Flahaut lui-même, lorsqu'il lui prenait envie de tancer un peu, mais tout bas, celui qui le gourmandait, tout le jour, à haute voix (1). Ignorant les
il) Voici l'un de ses billets, tel que nous Ta transmis le baron de Maricourt, et qu'Auguste de Morny, alors dans sa quatorzième année, adressait au plus ancien et plus fidèle ami de la « casa » :
« Nous venons d'être bien inquiets, mon bon M. Le Roi, notre ami. Bonne mère a eu la rougeole. Actuellement cette maladie est finie, mais elle a été prise, cette nuit, de ses grandes douleurs de foie. Cependant, elle est mieux, ce matin, mais elle dit que si vous ne venez pas la voir, elle ne se
FERDINAND-PHILIPPE, DUC d'ORLÉAXS
racines profondes qui le liaient aux membres de celte famille, au sein de laquelle le sort l'avait jeté; affranchi par là de cette réserve mêlée de crainte et de respectueuse considération qu'impose le sentiment filial; disposé à voir en Charles de Flahaut un censeur maussade plutôt que l'arbitre naturel de ses pensées et de sa raison, il s'était plu à le portraiturer en vers avec une sorte de liberté mutine, dont s'amusait en secret M""^ de Souza(i)... La jeunesse est à la fois enthousiaste et moqueuse. Par une plaisante rencontre, Auguste tenait de son père les dispositions railleuses, qu'il mettait en jeu contre lui, mentor de sa jeunesse. M"''^ de Souza nous Fassure: Charles de Flahaut riait de tout. Que dis-je ! Seul il était parvenu à faire rire son beau-père, le triste M. de Souza qui ne s'égayait de rien.
Tout cela était bel et bon, mais la fin n'en retournait
rétablira point, qu'elle est une pauvre patraque, qu'enfin elle est fort triste et que quoiqu'elle ait eu une maladie de jeune personne, elle a toutes les infirmités et les morosités de la vieillesse. Pour vous, vous ne connaîtrez ces malheurs que dans cent ans ; car, vous n'êtes pas encore majeur et vous êtes même plus jeune que moi, ce qui nous fait à tous bien plaisir. Plus de vers, plus de rires, plus de chansons, et le 14 de mai se passera bien tristement si vous ne venez pas raviver un peu notre maisonnette. Je suis pour toujours votre ami. »
(1) D'après ce qu'en disait M"* de Souza à son vieil ami Auguste Le Roi (13 décembre 1829) en lui envoyant ces vers de «Monsieur Auguste », le général le grondait, du matin au soir, tantôt sur une chose, tantôt sur une autre, l'appelant sans cesse flâneur, lambin, etc.
Le plaisir de gronder ! Ah ! l'armorce est trop forte !' De grâce, avouez-le, je suis bien malheureux. Mais vous qui contrôlez mes actions sans cesse.
Dites-moi dans votre jeunesse,
Fùtes-vous toujours un Caton ?
L'écho dit : Non.
M"* de Souza avait recommandé à Le Roi de brûler ce factum enfantin ainsi que la lettre. On conserva l'un et l'autre dans la famille, pour le bonheur du baron de Maricourt, qui les y a retrouvés et les imprima vifs.
que dé passe-temps et d'amusettes. Bien qu'il eût, au printemps de sa vie, modulé à sa manière la romance sentimentale, le général de Flahaut, le vaillant tireur d'épée dont la carrière s'était développée si rapide et si brillante, entrevoyait, pour le descendant clandestin des Beauharnais, une destinée moins précaire que celle réservée communément aux fils d'Apollon. Il décida qu'on le porterait à des occupations plus positives et qu'il serait mathématicien. Sur le moment, en furent très dérangées les conceptions idéalistes de M""^ de Souza. Elle se plaignit de cette résolution un peu soudaine, pour l'accomplissement de laquelle on allait lui enlever son jeune disciple beaucoup plus tôt qu'elle ne st serait attendue. Déjà se trouvait-elle mal disposée d'humeur, à cause d'une récente impression fâcheuse, il lui avait fallu se résigner à quitter, pleine de regret, son hôtel de la rue de la Ville-l'Evêque (1), pour des raisons de famille et d'argent arrêtées avec son beau-fils, le comte portugais de Yilla-Réal. On lui avait enlevé son cher jardin ; elle n'aurait plus de roses à cueillir, en la saison des fleurs. « Sans Auguste, s'était-elle écriée, je me retirerais à la campagne ! » Pour lui et, sans doute aussi pour ménager des habitudes citadines, qu'on ne brise pas impunément après un demi-siècle de pratique, elle s'était transplantée au n*^ 7 de la rue Saint- Florentin, dans un hôtel construit par l'architecte Gabriel et que venait malheureusement de visiter la mort en prenant son ancienne amie M™^ Devaine(:2). Et maintenant on l'y laissait seule ou presque, parce que l'exigeait
(1) Eli 18^4, sur le débir de son mari, elle avait dit adieu à la rue Verte pour s'installer au n" 22 de la rue de la Vllle-l'Evèque, où M. de Souza possédait un immeuble spacieux entre cour et jardin.
(2) Le 26 mai 1826.
ainsi la force majeure des mathématiques spéciales ! Auguste était loin déjà.
« On a mis toutes choses à l'envers pour ce pauvre enfant, soupirait-elle. Ce n'a pas été de ma faute. J'en souffre d'avance pour lui. D'Alembert disait : Qu'on me donne un bœuf et j'en ferai un mathématicien ; mais encore faut-il être un animal ruminant, et pauvre Auguste n'est rien moins que cela. »
Gomme allait expirer le mois de juin 1829 et qu'on approchait des vacances, Charles de Flahaut jugea bon de l'emmener avec lui à Aix-la-Chapelle pour une course instructive, au pays allemand. Hortense y voyageait d'aventure. Depuis qu'elle avait dû détacher de sa tête le bandeau royal et n'être plus que la duchesse de Saint-Leu, Hortense partageait le temps entre sa résidence d'Arenenberg, sise au sommet d'un haut plateau de la Thurgovie ; Augsbourg, la ville allemande où s'était retiré son frère Eugène de Beauharnais, déchu de la vice-royauté d'Italie; et Rome, la ville éternelle, dont les murs furent témoins de tant d'élévations soudaines et de chutes profondes ; Rome, où survivait à la ruine des siens Laetitia, la génitrice des aigles, la mère de tous les Bonaparte. Ses déplacements étaient connus. En hiver, par exemple, lorsque le froid trop rigoureux du nord de la Suisse ne permettait pas à sa santé délicate de passer la rigoureuse saison au bord du lac de Constance, on savait qu'elle avait pris l'habitude de se réfugier à Livourne, à Rome, à Florence, à Pise, à Ancône ; on savait aussi qu'aux approches du printemps, elle allait à Manheim sur le Rhin ou à Augsbourg.
Cette fois, et pendant l'été, elle avait fixé ses pas, pour quelques semaines, en la vieille cité carolingienne. Flahaut s'y était rendu, de son côté, intentionnellement,
ayant auprès de lui Auguste, alors dans sa dixseptième année. Elle avait eu l'occasion de le revoir en secret, et leur fils en même temps, sans que celui-ci soupçonnât l'intérêt poignant d'une telle rencontre. Vision fugitive, d'ailleurs, car, le 20 juillet, on repartait pour l'Ecosse. Ce fut un beau voyage, rempli d'impressions fortes et salubres, avant le retour à Paris et l'enfermement d'Auguste chez le professeur Guérard, qu'on avait chargé de l'initier aux austères leçons des sciences exactes.
Le changement survenu dans ses habitudes d'éducation était pour le surprendre. On y avait procédé de façon soudaine et radicale. Ce n'était plus la suite agréable des plaisirs du monde, dont il avait eu l'avantgoût, mais la stricte observance d'une vie studieuse et retirée. Il y plia peu à peu les formes de son esprit. Il se jeta tète baissée dans ces questions ardues qui ne devaient l'intéresser que peu de temps; mais, on Ta dit avant nous, c'est le propre de l'amateur de faire tout avec passion, môme ce qu'il ne fait qu'un moment.
Cependant, les événements politiques travaillaient en faveur des Flahaut. Louis-Philippe de Bourbon, duc d'Orléans, en relevant pour s'y asseoir le trône renversé de Charles X, s'était souvenu qu'aux heures sombres de l'émigration il avait partagé le pain de l'exil avec M"^ de Souza et souffert aux mêmes lieux qu'elle les épreuves d'une vie errante, à travers la Suisse et l'Allemagne, et il en avait reporté les sympathies, trente-cinq années plus tard, sur son fils. Tout en parcourant ses terres d'Ecosse, l'ancien aide de camp de Napoléon I"
apprit qu'il était rappelé définitivement en France et qu'à Paris l'attendait, avec un siège à la Chambre des Pairs, la dignité de lieutenant général des armées du roi. Flahaut n'avait pas traîné le temps à s'y rendre, lui, sa femme et ses cinq filles. Sa réinstallation parisienne fut aussitôt suivie de visites à la Cour, où il fit montre de paraître assidûment, tandis que sa mère, moins éprise d'opinions que de sentiments, affectait de n'y pas mettre les pieds, comme par un noble détachement des grandeurs.
Les vertus, les « hautes vertus de Néné », ainsi que les proclamaient celle-ci, la « fidélité de Flahaut, comme en a prononcé, de notre temps, un historien idolâtre de Napoléon, n'empêchaient point qu'il acceptât d'un cœur léger les changements de maîtres dont le vieux palais des rois était le théâtre, et qu'il y accommodât sans résistance ni peine ses convictions du jour. Lieutenant général, pair de France et l'un des commensaux de Louis-Philippe, Flahaut ne prévoyait pas encore qu'après avoir évolué de l'ancien régime à la première dictature napoléonienne, puis de l'Empire à la Monarchie constitutionnelle, il aurait à refaire agréablement le chemin de la Royauté à l'Empire.
Pendant que s'affirmaient par des marques si hautes les retours d'une faveur inespérée, Morny croissait en belles manières et en beau langage. Ses premiers ans s'étaient formés dans une atmosphère encore tout imprégnée des parfums du xvni^ siècle. Il n'avait eu sous les yeux que des exemples d'élégance, de finesse spirituelle, de douce urbanité. Des traces heureuses lui en étaient restées, reconnaissables aux dehors de son aimable jeunesse. Déjà savait- il en tirer avantage, sans perdre de vue la nécessité pour lui de devenir l'homme
de son temps, c'est-à-dire du siècle où il aspirait à s'élever, à posséder, agir et jouir.
D'autre part, les attaches indirectes que lui avaient créées le mariage de son père du côté de l'aristocratie anglaise n'avaient pas été sans contribuer utilement à son éducation mondaine, — une éducation qui ne se fait pas à l'école, mais dans le monde, en effet, qu'on fréquente et par les personnages de choix qu'on y rencontre. Des traits de son caractère, de ses habitudes, en furent impressionnés d'une manière sensible, expliquant ces contrastes de roideur britannique et de politesse française, de calcul et d'insouciance, de goûts sérieux et d'inclinations légères dont il ne se départira plus de toute sa vie.
On l'appelait, dès lors, Auguste de Morny. On avait pris l'habitude de séparer en deux parties le nom qu'il tenait d'une signature de complaisance : Demorny, d'en rendre distincte la première syllabe et de donner à l'ensemble cet air de noblesse originelle, que le préjugé social accorde à la structure d'un mot. C'était un premier point de gagné dans l'arrangement nobiliaire de ses papiers de famille ou soi-disant tels. Il ne restait plus qu'à le rehausser d'un titre héraldique facile à trouver dans la circulation. On n'en fut pas en peine. Il se réveilla comte de Morny, sans coup férir, et n'en fut pas autrement surpris. Des demi-révélations glissées à son oreille l'avaient instruit de ce qu'il était en mesure d'espc^rer et des voies ambitieuses où sa naissance l'inciterait à se pousser.
On lui tendit l'échelle de très bonne heure. Agé de moins de vingt ans quand éclata la Révolution de 1830, il avait eu la faveur d'entrer d'emblée dans les cadres de l'armée avec le grade de sous-lieutenant. Sans qu'il