PRÉFET DE POLICE
Le deuxième arrondissement est enlevé et les représentants aussi. Vos commissaires de police font des prodiges décourage. Cent représentants environ sont enfermés à la caserne du quai d'Orsay. C'est là un point immense.
Le Préfet de Police, Signé : De Maupas.
P. -S. — MM. Derryer et Falloux sont à Mazas. C'est rigoureux, je le répète, et je pratique avec la forcé seule. Nous serons maîtres de la situation. A ce soir, les barricades ! Du canon ! Du canon ! et du courage. Au Prince-Président de la République.
Sur le verso de l'enveloppe ainsi transmise, on lit : « l'original est en lieu sûr ».
Ladite enveloppe porte le timbre du 20 avril.
les cœurs du ministre et du préfet, le mémorable coup de main réussissait à merveille pour ses auteurs. L'issue en pouvait- elle être douteuse, quand la force, le nombre et toute l'armée étaient d'un seul côté? La résistance, à Paris, n'avait été qu'un court et stérile effort (1). Les dernières convulsions de la lutte sont éteintes. Les soldats ont pu réintégrer leurs casernes. Un nouveau Consulat qui, demain, aura les droits et les privilèges d'une souveraineté absolue, s'est installé sur le renversement des barricades. Des explosions de joie débordante retentissaient au camp des Saint-Arnaud, des Magnan et des Fleury. Gloire au Dieu des armées, qui a fait rentrer dans le néant ces misérables révolutionnaires ! A l'Elysée, au ministère de l'Intérieur, les impressions se recouvrent de plus de réserve. Louis-i\apoléon doit à sa dignité de conserver un masque impassible dans la joie du triomphe comme dans les épreuves du combat. Morny compose son maintien sur ce modèle; il a le visage placide, l'air assuré d'un vainqueur qui n'a pas, une minute, douté de la victoire. Sous les fenêtres de son hôtel, Paris roule ses flots lourds et calmés. Le rêve s'est converti en une réalité magnifique et sonore.
* * Le ministre de l'Intérieur télégraphiait partout des messages de paix. Il avait transmis aux préfets un
(1) De lutte véritable, il n'y en avait eu que dans le sanglant épisode du boulevard Bonne-Nouvelle, un effroyable malentendu, où les fusils partirent tout seuls en quelque sorte, sans Tordre des chefs, actionnés par la surexcitation des soldats et le fol entraînement des troupes. Cette fusillade insensée n'avait duré qu'un long quart d'heure. Mais <r que de blessés 1 que de morts 1 Le lendemain, on voyait encore des cadavres étendus par tas sur les trottoirs et des mares de sang au pied des arbres. » (Cf. Victor Pierre, Histoire de la Révolution de 1848.)
résumé sommaire des décrets et proclamations du Président de la République. Soucieux d'appuyer efficacement la forme d'autorité, qui leur semblait la plus apte à leur garantir la durée dans la jouissance de leurs fonctions, tous, ou peu s'en fallait, s'étaient empressés à multiplier les preuves de leur « loyalisme » battant neuf. Ils ne s'étaient pas consultés, à deux fois, pour se ranger aussitôt du côté des victorieux contre les défenseurs sans discipline et sans force d'une constitution frappée à mort et que des clameurs perdues étaient impuissantes à ressusciter.
Cependant, en province, sur des points nombreux, à l'est, au centre, au midi, s'était succédée une série douloureuse de troubles. Les uns s'étaient dissipés à la première menace sérieuse de répression. D'autres plus graves avaient dénoncé, dans les lieux où ils se produisaient, un état de surexcitation extraordinaire. Bien des communes s'étaient émues de l'événement du 2 décembre, comme d'un malheur public. On sonnait le tocsin dans les églises. Des bandes armées parcouraient les campagnes. De véritables insurrections éclatèrent dans plusieurs villes acquises aux idées démocratiques. Continuellement arrivaient au ministère des nouvelles de ces agitations malheureuses dont la seule cause n'était pas une révolte sincère de la conscience libérale, mais, en maintes places aussi, le déchaînement des instincts de turbulence et de de désordre. A Montargis, à Clamecy, s'étaient manifestés des excès pénibles. Des rencontres entre les troupes et les insurgés avaient dégénéré en de sanglants conflits. Plusieurs départements furent mis en état de siège. Morny envoya des ordres pressants, catégoriques. Lourde fut la main de l'autorité à frapper les coupables ou simplement les accusés.
Les révoltes étaient isolées ; elles éclataient sans cohésion et privées de chef. Il fallut rendre les armes, se soumettre, reprendre les habitudes de calme et de travail. L'apaisement régnera bientôt d'un bout à l'autre du pays. Habile à se mouvoir dans la magie des grands mots, Louis-Napoléon n'aura qu'à demander au peuple, pour l'obtenir, bruyante comme un triomphe, l'amnistie plébiscitaire. Les voix unies des hommes politiques et des membres du clergé s'accorderont à représenter l'acte de confiscation, qui venait de s'accomplir, comme le recours naturel et qui ne pouvait être évité d'un pouvoir aux abois. Jl sera prononcé de haut quelques-unes de ces nobles paroles de pacification, de justice, d'humanité, qui sont l'admiration et l'illusion des foules. L'Empire est fait ou va l'être. La France en aura pour dix-huit années de ce régime qui, malgré le vice de sa fondation, saura lui procurer des temps d'abondance et de grandeur incontestables.
Dés à présent, Louis-Napoléon et son ministre pouvaient considérer d'un regard tranquille et satisfait les flots aplanis. On était entré d'un violent coup de barre en cette période de triomphe par le fait, que sera le Second Empire, époque toute de réalisation positive, sans embarras de principes ni de sentiments, telle que la symbolisera dans l'action politique un Morny.