CHAPITRE CINQUIÈME
La Journée d'un Ministre.
Après la crise. — Les revirements de conscience allant de conserve avec le transformations de la politique. — Morny et son installation, place Beauvau. — Ses premiers actes. — Une diversion instructive : la Journée d'un Ministre sous le Second Empire. — Coup-d'œil jeté sur l'envahissement quotidien des lettres, des avis, des rapports. — La parole est d'abord à M. le Procureur général. — Contre les ennemis de Tordre ; zèle de la Sûreté, rigueurs du Parquet. — D'autres pièces inédites. — Sollicitations et pétitions; la curée des places. — Des fonctionnaires aux publicistes. — Conditions précaires des journaux; quelques preuves frappantes. — Comment tombaient de toutes mains les coups de férule» — Correspondances entre ministres sur les gens et les choses de la presse. — En» pleine documentation officielle : particularités du genre d'existence qu'avaient à supporter, sous la tutelle de l'Administration, journaux et journalistes. — Comment M. le Minist re accueille les deman des en autorisation ; sévère aux feuilles politiques, facile à la littérature légère. — De plaisantes fondations : le Bonnet de Coton, l'Olympe ■et l'Amour. — Des lettres. — Quelques fleurs cueillies dans les platesbandes delà police. — Le dossier personnel de Villemessant; pièces officielles inédites. — L'examen de toutes ces pièces. — Fin de la « Journée d'un ministre ». — Comment en agissait personnellement Morny. — L'éloignement naturel qu'il avait des petites agitations et des Taines tracasseries, l'effort de sa pensée se réservant à remplir de plus larges vues. — Ses desseins brusquement arrêtés par le décret de conûscation des biens de la famille d'Orléans. — Démission offerte et acceptée. — Les causes complxes et véritables de cette démission. — Antagonisme secret entre le prince-président et le comte de Morny, — Prétexte opportun ; habile sortie.
La grande affaire était bouclée. Morny froidement en •considérait les fins, telles, en effet, qu'il les avait prévues. Persigny faisait grand bruit de la justification éclatante apportée par les événements à son indéfectible -confiance dans le retour de l'étoile napoléonienne. Maupas, dont les émois étaient calmés, exaltait les prouesses
de son administration policière. Saint- Arnaud louait et absolvait l'armée. Seul, entre ses conseillers, Louis- Napoléon gardait un nuage au front. Une pensée secrète le tenait triste et morose. Avec son cœur naturellement sensible il s'apitoyait sur le sort des victimes causées par une funeste erreur de la troupe. Il en exprimait le regret douloureux, le premier jour que se réunissaient,, en sa présence, après l'acte violent, ceux qui l'avaient consommé. Alors doucement Morny avait interrompu sa plainte :
« Monseigneur, en matière de guerre civile, il n'est point défendu aux chefs de parti d'aller à la bataille avec des gants; mais il ne faut pas, quand la nécessité le commande, que leurs gants empêchent le sang de rougir leurs mains et d'entrer un peu sous leurs ongles. »
Le flegmatique Saint-Just n'aurait pas trouvé mieux, dans sa cruauté froide et concentrée. . . L'accoutumance de la situation conquise et le large acquittement plébiscitaire, avant peu, raffermiront l'âme vacillante de N'apoléon.
Oui, le succès couvre tout (1). Le prince-président bientôt empereur et Morny son ministre en auront la démonstration prompte. Il y a quelques années de cela,, on eût compté sur les doigts les courtisans du malheur. Que la scène a changé I Les parvenus pressés de jouir sont déjà sous les talons du maître. On sent venir à grands pas cette arrière-garde des complaisants de tous les temps, tels que nous les reconnaissons dans l'ombre de toutes les révolutions et dont le rôle consiste à
(1) « Tout ce qui est haut et audacieux est toujours justifié et consacré par le succès », a dit un prince de l'intrigue : le cardinal de Retz.
attendre que la lutte soit finie pour grossir l'escorte du victorieux.
Le courant des adhésions, ou plutôt des soumissions calculées (1), grossissait à vue d'œil. Les défections commençaient à entamer sérieusement les rangs des monarchistes. Il y eut des retournements de consciences qu'on n'aurait pas attendus si tôt (2). On sentait mollir la résistance de quelques-uns des plus apparents légitimistes, tandis, que les irréductibles poursuivaient en pure perte leur aristocratique bouderie. Dans les masses profondes on avait accepté sans beaucoup d'agitation la loi des faits accomplis. On allait donc pouvoir respirer, vivre en paixl C'était Fessentielle et presque unique préoccupation d'un chacun. Sur le reste on s'entendrait aisément... Napoléon et la liberté, la république et l'empire, la Révolution en perpétuelle gestation d'hommes nouveaux et la dictature héréditaire sortie d'un brusque remous du flot démocratique (3), toutes ces choses se confondaient et s'arrangeaient dans les esprits, comme si elles n'eussent pas été diamétralement contraires.
(1) « Que de dévouements, aujourd'hui, quelle foule! C'est la même qui se pressait sous le balcon de Louis XVIII en criant : Vive le Roi et les Bourbons toujours!... qui nommait Charles X le roi chevalier, Louis-Philippe le roi citoyen et qui, en 1848, acclamait la République. Allez, messeigneurs du nouveau régime, allez réclamer un os à ronger ! » i Viel-Cas- TEL, Mémoires, 1" janvier 1852.)
(2) Le jour où le Sénat se prononcera pour le rétablissement de Temyjire, un monarchiste avéré, qui avait retenu sa place dans le cortège impérialiste dira, au sortir de la séance, à Berryer : « Nous venons de faire le lit de Henri V. » Sur quoi l'illustre orateur rispostera du tac au tac : « Eh bien ! ce lit ne manquera pas de paillasses 1 »
3) Le coup d'État n'avait-il pas été mené par le neveu de l'Empereur au nom de la liberté et de la souveraineté du peuple ? Le mot ne fut-il pas prononcé comme une affirmation sans réplique : « Napoléon, c'est la République du peuple? »
Quelques jours auparavant, il y avait une Assemblée Législative, une Constitution, une loi du 31 mai, un parti légitimiste et un parti orléaniste. Toutes ces choses étaient devenues terriblement anciennes. Il n'en restait qu'une vague souvenance.
Dans les milieux d'opposition dispersés d'un souffle, comme la paille au vent, on ne revenait point d'une telle et si violente surprise. Naturellement, un chacun rejetait la faute de ce qui s'était passé sur le manque de prévoyance du voisin, tandis que les uns comme les autres avaient eu les yeux recouverts d'un triple bandeau. A peu de temps de là, il y avait réunion de monarchistes dans un salon célèbre. Les conversations marchaient bon train. Deux groupes s'étaient formés : le premier, autour du général Changarnier — celui qui fut toujours sur le point d'agir, — l'autre, autour de Duvergier de Hauranne, qui avait eu l'honneur, comme beaucoup de ses collègues de l'Assemblée Législative, d'être conduit à. Mazas, le 2 Décembre. Des deux côtés, on parlait du coup d'État, si récent.
« Pourquoi, demandait-on à Changarnier, pourquoi n'avez-vous pas pris les devants, quand il n'était pas trop tard? Pourquoi, connaissant ses projets, n'avezvous pas arrêté le Président?
— Eh ! avait répondu le général, la Chambre ne me soutenait point. Ils n' osaient ^ms !
Et du regard il avait désigné, à l'autre bout du salon, Duvergier de Hauranne qui, justement, répondait à une question toute pareille et, montrant d'un mouvement de la main Changarnier, au milieu de ses interlocuteurs :
« Qu'est-ce que vous voulez, avait soupiré l'honorable. Us n'osaient pas!