‹ Frère d'EmpereurChapitre 27 sur 51 · MINISTÈRE DE LA SÛRETÉ GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DE LA SÛRETÉ GÉNÉRALE

— Paris, 7 juillet 1852.

Monsieur le Ministre,

Après une équipée en Vendée à la suite de la duchesse de Berry, le sieur de Villemessant s'est produit à Paris... Il a fondé beaucoup de journaux de théâtre et de critique, qu'il a inspirés plutôt que rédigés...

Après avoir obtenu pour un sieur Fauvel, marchand de peignes d'écaillé, boulevard Bonne-Nouvelle, n" .10, l'entrée à tous les théâtres de Paris, le sieur de Villemessant a obtenu, à son tour, du même Fauvel les fonds nécessaires à la publication de la Chronique de Paris, qui a été successivement imprimée depuis 1850, chez Bureau, Chaix, la dame de Lacombe, Martinet, et actuellement chez M"^ Dondey-Dupré.

Aujourd'hui, brouillé avec le marchand de peignes, le sieur Villemessant s"est arrangé avec un sieur Goubaud, éditeur de journaux de modes, rue Richelieu, n" 92, pour continuer la publication de la Chronique de Paîis, avec annonces de modes et objets de luxe.

Le sieur de Villemessant n'a plus de crédit (1) chez les marchands de papier et les imprimeurs, et il doit beaucoup. Le Commissaire, Inspecteur de la librairie, Gaill.\rd.

En sa sécheresse administrative, la note est tout un poème. Il en est quelques-unes encore allant de compagnie, et du même goût. On ne saurait trop bien faire. Et, pour terminer, le procureur de la République conclut à opposer un non possumus absolu à la demande de Villemessant. La malheureuse Chronique sera condamnée à perdre la vie.

(1) Du crédit, il en retrouvera pour ressuciter le Figaro, enlever à prix: d'or aux feuilles rivales leurs chroniqueurs les plus célèbres, gouverner en négrier ses hommes de plume, s'élever, sous la protection de31oruy, au (rang d'une puissance, jouir de la vie. à pleines rasades, déplacer une ■ quantité d'air énorme dans l'atmosphère parisienne, et remplir jusqu'au bout la place d"un homme riche et fort.

Mais, la série des enquêtes journalistiques pourrait aller fort loin, de ce pas. M. le Secrétaire d'État délégué à l'Intérieur estime qu'il en aura eu plus que son compte pour une seule journée et même pour plusieurs. Il en repassera la lecture à ses attachés ; ce sera leur affaire, maintenant, de se débrouiller, à sa place, dans cette confusion.

II s'apprête à lever le siège. En hâte, il donne ses instructions retardées à ses secrétaires, annonce qu'il recevra, demain, dans la matinée, à onze heures, le haut personnel du ministère, pour des raisons de service, et rentre, la tête un peu lourde, en ses appartements.

Des différents ministres, qui passèrent à l'Intérieur, pendant la période autoritaire de la fin de la Présidence et les commencements du Second Empire, le comte de Morny fut certainement celui qui s'attarda le moins dans les broussailles des procédures administratives.

Il répugnait aux mesures inutilement vexatoires comme à des moyens de petite guerre dédaignables. Il laissera au bouillant Persigny le plaisir entier de despotiser la presse, de voir partout des intentions condamnables et de faire pleuvoir sur les délinquants: communiqués, avis officieux, mesures de suspension, amendes et saisies judiciaires. Ce sera la gloire du futur ministre de la Sûreté générale, Maupas, d'infliger en aussi peu de temps qu'il en fallut pour les écrire, quatre-vingt-douze avertissements aux journaux I Morny n'eut pas à se targuer d'un zèle punisseur aussi exemplaire. Pour ce genre de délits, il avait le regard indul-

gent, la main légère. Un soir qu'un de ses collègues se plaignait, en sa présence, que l'on eût raconté dans je ne sais plus quelle feuille boulevardière, une anecdote qui eût dû rester secrète, il avait répondu : « Bah I pourvu qu'ils ne parlent point politique, laissez-leur dire ce qu'ils voudront: tant pis pour ceux dont on lèvera les masques î » On ne l'aurait pas vu, à l'instar de son successeur direct, faire condamner le rédacteur en chef d'un quotidien de la ville de Tours, non soumis au cautionnement, à 1.700 francs d'amende, à un mois d'emprisonnement en sus et à la suppression de son journal, pour le grief unique d'avoir publié le discours prononcé par l'empereur, à l'ouverture de la session législative (1). Si, au moment de se mettre à l'œuvre ou dans le fort de la lutte, la vigueur et même la violence lui semblaient des éléments d'action obligatoires, il savait se montrer, après le succès, un vainqueur généreux et comprendre que sur ce terrain les plus conciliants sont aussi les plus habiles. Un jour qu'il écrivait de sa plume à l'un de ses préfets, le priant de ne pas poursuivre à outrance un certain Jacomy, il ajoutait, comme pour conclure du particulier au général :

« Poussez de votre mieux ce qui doit développer la richesse du pays, vous ferez plus de bien qu'en entretenant l'aigreur des luttes politiques (2). »

Le décret du 17 février 18o2, soumettant les écrits périodiques au timbre et au cautionnement et déférant

(1) Archives du Ministère de rintérieur, documents inédits.

(2) Autographe du comte de Morny. Vente de Charavay, décembre 1892, A la vérité, comme nous l'avons pu lire en d'autres passages de la susdite lettre, Morny était intéressé lui-même aux affaires en mauvais état de ce Jacomy. De sorte que le mérite de sa recommandation s'en trouve morale- ■ment diminué.

Page 1