EUGÉNIE, IMPÉRATRICE DES FRANÇAIS
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leurs rédacteurs aux tribunaux correctionnels, ne lui sera pas imputable. II n'aura pas eu la primeur du régime des avertissements, dont Tinnovalion sortira tout armée du cerveau de Rouher. Lorsque, à dessein de se hausser dans son estime, des subalternes rivalisaient à qui se montrerait le plus incommode censeur, le plus âpre à trouver les journaux en faute sur quelque chose ou sur rien : ces calculs étaient déçus, car il ne leur en savait aucun gré. Loin qu'il les félicitât, il levait les épaules, se disant: « Ces gens-là sont trop bêtes I » Il voulut ignorer bien des vilenies commises en son nom, ou plutôt au nom du chef de l'État, et sous le prétexte de défendre l'ordre de choses nouvellement instauré.
Il voyait plus haut et visait plus loin.
Dès le commencement de janvier, il s'était occupé des élections législatives prochaines. Bien qu'il invitât les préfets à concourir au succès du gouvernement, en sélectionnant les candidatures officielles, en désignant, de préférence, au choix des populations les hommes les plus entourés d'estime, les plus soucieux des intérêts du pays (1), il les exhortait à n'y procéder qu'avec prudence, mesure et discrétion ; on ne devait laisser sentir, nulle part, leur signifiai t-il, la pression administrative. « Avec le suffrage universel, affirmait-il en sa circulaire du 8 janvier, il n'y a qu'un ressort, ressort immense qu'aucune main ne peut détourner ni comprimer, c'est le suffrage universel. » Très habilement il s'appliquait à concilier les contraires ; il usait de l'action gouvernementale et souhaitait qu'on en usât pour en tirer les meilleurs avantages possibles, mais
(1) Jusqu'à quel point furent-elles suivies, ces belles instructions théoriques?... On eut plutôt à s'étonner de la foule des nullités, qui se glissèrent à la Chambre, sous le patronage du Gouvernement. :
en la déguisant, en l'adoucissant de manière à la rendre presque insensible.
On vantait la haute raison du ministre de l'Intérieur. Il grandissait en autorité dans le pays. On parlait de l'extension probable de ses pouvoirs. Après avoir donné une impulsion durable aux services du Département de l'Intérieur et constaté que le calme régnait sur tous les points, dans le ressort de ses fonctions, on s'attendait à le voir évoluer en d'autres sphères plus idéales, moins assujettissantes et non moins importantes. La poésie succéderait à la prose. Un ministère des Beaux-Arts serait créé. On disait Morny déjà désigné pour en être le chef et l'organisateur. Etendant au-delà son action, il y joindrait, croyait-on, l'Instruction publique, les bibliothèques, les théâtres. On l'attendait aux mesures d'initiative et d'heureuse prévoyance, dont il voudrait avoir l'honneur, en ces différents domaines.
Mais il se produisit une grosse surprise. Les choses tournèrent exactement à l'inverse de ce qu'on avait supposé. Au lieu d'une ascension on eut pour spectacle une chute.
Tandis que le comte de Morny s'apprêtait à envoyer une circulaire aux préfets, appelant leur attention sur la nécessité de développer la vie locale, il fut détaché d'un tel soin brusquement par une mésaventure qu'il avait été loin de prévoir. La lune de miel de son ministère n'avait eu que six semaines de durée, qu'elle vint à se brouiller, irrémédiablement.
Le 22 janvier 1852, Louis-Napoléon promulgua, sans crier gare, deux décrets. L'un, qui souleva peu de protestations, décidait que les princes d'Orléans auraient à vendre, dans le délai d'un an, les biens de famille qui leur appartenaient en France. L'autre, dont les consi-
dérants — selon le mot d'un écrivain monarchiste — respiraient une vague odeur de brigandage, prononçait que les biens compris dans la donation faite par Louis - Philippe, le 7 août 1830, auraient à rentrer dans les domaines de l'État pour être affectés aux services publics. Au premier moment, la confiscation fut trouvée rude et intempestive. On craignait qu'elle ne fût le prélude d'actes nouveaux non moins arbitraires. La Bourse baissa. La bourgeoisie s'effara. Les affaires marquèrent aussitôt un recul sensible.
Les orléanistes frémissaient de leur colère rentrée. Louis-Napoléon, murmuraient-ils, avait la mémoire courte et ne payait de reconnaissance ni pour lui, ni pour les siens — si l'on se rappelait que Louis-Philippe s'était montré d'une rare bienveillance envers la duchesse de Saint-Leu, sa mère; qu'il resta plein de mansuétude, même en punissant, pour l'auteur des révoltes en armes de Strasbourg et de Boulogne; enfin, que son indulgence avait été poussée jusqu'aux bornes extrêmes de la faiblesse à l'égard de certains détenus
(1; Il est juste de le constater historiquement : les Bonaparte s'étaient présentés souventen solliciteurs auprès deTancienne monarchie, légitime ou constitutionnelle. Ils avaient beaucoup demandé aux d'Orléans, surtout, à commencer ou à finir par Lucien Bonaparte, qui les avait assiégés de ses sollicitations, afin d'obtenir le poste d'ambassadeur de France.
« J'ai vu, notait en 1833 la duchesse de Dino, sur l'un des feuillets de sa chronique journalière, j'ai vu l'impératrice Joséphine et M"* de Saint- Leu demander à être reçues par Louis XVIII, quinze jours après la chute •de Napoléon. J'ai vu, à Londres, Lucien Bonaparte se faire présenter par lady Aldborough au duc de Wellington ; et, au Congrès de Vienne, Eugène de Beauharnais chanter des romances. Les anciennes dynasties peuvent manquer d'habileté; les nouvelles manquent toujours de dignité. »
Mais Louis-Philippe n'avait-il pas, de son côté, dépossédé autant qu'il l'avait pu la branche aînée? C'était le remords constant de la pieuse Marie-Adélaïde. A la veille de la révolution de 1848, il était encore occupé à soutenir un procès contre le comte de Chambord.
politiques, du genre de Persigny, qu'un Napoléon P'' eût fait fusiller immanquablement s'il les eût trouvés dans le camp des ennemis de l'intérieur, entreprenant et conspirant.
Jusque parmi les siens, le Président avait été fortement pris à partie. La turbulente princesse Mathilde s'était écriée en apprenant les choses : « Si Louis-Philippe a pu, quelquefois, être jaloux du Président, aujourd'hui, s'il vivait, il serait bien vengé. » Le faubourg Saint-Germain s'était saisi de l'incident à plaisir et faisait des mots. De salon en salon on avait mis en circulation une lettre de faire-part ainsi formulée : « L'anarchie est heureusement accouchée du despotisme, la mère et l'enfant se portent bien. » Les critiques étaient nombreuses, à travers le pays. Si les populations rurales demeuraient quiètes, indifférentes et peut-être même n'en sachant rien, la société bourgeoise ne cachait point son mécontentement.
On avait beau répéter que les décrets étaient d'une équité toute pure et que les biens du roi composant des apanages ne devaient point sortir des mains de l'État. La résolution prise, toute défendable et justifiable qu'elle pût être, avait eu le tort d'éclater trop tôt, quand les esprits n'étaient pas entièrement rassurés, quand les classes moyennes étaient encore sous la crainte de retomber dans les agitations, les aventures (1).
(1) a II résulte des renseignements qui m'arrivent des divers points de mon ressort qu'en dehors du parti, qui s'en trouve atteint, ces décrets ont paru regrettables, au point de vue politique, à des hommes sincèrement dévoués à la cause du prince Louis-Napoléon et décidés à soutenir son pouvoir et son autorité. {Rapport manuscrit du Procureur général au Garde des sceaux, février 1852, Ministère de la Justice.)
« Le second décret du 22 janvier relatif aux biens de la famille d'Orléans a agité la bourgeoisie [de Reims]. Les personnes appartenante cette
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Le comte de Morny, qui gardait à la mémoire du duc d'Orléans un sentiment profond, avait combattu cette mesure exceptionnelle, la jugeant impolitique et impopulaire. La veille, à un dîner de la comtesse Le Hon, on avait exhalé à son oreille des plaintes amères. Et le comte de Montalivet, qui connaissait les dispositions personnelles de Morny, s'était rendu chez le Ministre afin de protester, auprès de lui, contre cette spoliation. Morny crut de son devoir d'intervenir et de faire des représentations verbales au Prince-Président. 11 espérait qu'on l'écouterait et que le décret serait rapporté. Le contraire arriva. Morny se heurta contre une résolution inébranlable et ne réussit qu'à se compromettre assez pour être obligé de donner sa démission.
Cependant, la mauvaise impression produite au dehors s'était dissipée, ou peu s'en fallait. On cessa de verser des pleurs apitoyés sur la misère des d'Orléans réduits, les pauvres, à n'avoir plus qu'une centaine de millions à se partager entre eux. Chacun retourna d'un cœur tranquille à ses affaires personnelles. Mais Morny n'était plus ministre, et Persigny avait pris sa place.
En réalité, il y avait eu d'autres causes à la retraite du comte de Morny que la confiscation d'une partie des biens de la famille d'Orléans, des causes plus indirectes, des raisons plus intimes.
De sa part, des impatiences mal calculées, des visées irréfléchies, dont il ne s'était pas suffisamment gardé, l'avaient depuis quelque temps desservi et diminué.
classe font entendre des plaintes... On annonce qu'elles organisent une opposition, qui voudrait se manifester, lors des élections au Corps Législatif. Cette classe de personnes se compose surtout de négociants... Il y a tout lieu de croire que ce mauvais vouloir ne persistera pas. (Id., ibid., pièce inédite.)
Presque au lendemain du coup de théâtre de décembre, lorsque Napoléon, en prévision de l'Empire, commençait à préparer en douceur la hiérarchie des Altesses et des grands dignitaires, il avait revendiqué comme son droit
— étant lui aussi de la famille — la consécration officielle de ses origines. D'habitude, M. de Morny s'avérait un homme habile et prudent ; il avait, en affaires, la circonspection avisée d'un financier, la pénétration froide d'un diplomate, la réserve d'un confesseur ; il possédait une maîtrise de soi, qui se laissa rarement surprendre. Il n'était hors de sa calme raison que sur un seul point, le point justement qu'on ne lui permettait pas de tirer au clair, malgré qu'il en eût l'envie brûlante.
C'est que, par- dessus tout, Morny avait l'orgueil de sa filiation doublement irrrégulière. Lorsqu'il était arrivé au pouvoir, l'une de ses premières ouvertures de conversation avait été pour révéler à des intimes les relations qui existaient entre Talleyrand et lui, à travers Flahaut. Il ne messayait point à ce gentilhomme
— dont les scrupules en morale (nous parlons de la morale conventionnelle) avaient l'inconsistance de l'air — de se dire le petit -fils de l'illustre homme d'État et d'être considéré comme tel. Avoir eu peut-être pour arrière-grand-père Louis XV le Bien-Aimé, être autorisé, en quelque sorte, à mêler un lys ou deux aux fleurs de l'hortensia sur son blason barré; avoir eu pour aïeul un Talleyrand, pour père un général de l'Empire, pour mère une qui fut reine et pour frère un empereur : cet imbroglio familial extraordinaire flattait son amour- propre en même temps qu'il amusait sa douce ironie. C'est en y songeant qu'il lancera, quelque jour, une singulière boutade; on la lui attribuera, du moins,
et très plausiblement, pour les bonnes raisons qu'il aurait eu de la concevoir telle, s'il ne l'eut pas effectivement sur les lèvres :
« Je nomme, dira-t-il, mon père comte; j'appelle ma fille princesse (1), je dis à mon frère : Sire, j'ai le titre de duc et tout cela est naturel » .
Déjà de son propre assentiment avait- il aidé à courir le monde et la ville des confidences bien explicites sur le secret de son berceau. Qu'on eût la curiosité de connaître le point de départ des destinées d'un personnage de son importance, la chose était assez compréhensible déjà; elle n'en était que plus éveillée, lorsqu'on savait de lui-même qu'il ne se résignerait jamais à laisser croire qu'il sortît d'une souche médiocre et de parents obscurs. Pour garder les gens d'erreur, il avait donc favorisé des indiscrétions, que son demi -frère estimait déplacées et choquantes pour l'honneur maternel. Entre eux deux s'interposait une pensée obsédante, qu'ils ne pouvaient librement mettre dehors pour en avoir l'àme délivrée. L'un aurait voulu la crier à haute voix et la lancer par les fenêtres ; l'autre n'admettait pas qu'elle eût d'autre écho que le secret aveu de leur conscience.
Tantôt Morny dénonçait par des signes, qui parlaient aux yeux, ses muettes revendications filiales ; c'est ainsi qu'il affectionnait d'un amour singulier, entre les ornements des jardins, l'hortensia, une fleur de famille. Tantôt il s'expliquait ouvertement de ses ascendances, comme il lui plaisait qu'elles fussent connues. Dans la première quinzaine du mois de janvier iSo'l, il avait offert une fête brillante, au Ministère de l'Intérieur. Le
(1) Cf. Les Femmes du Second Empire.
monde parisien, et du meilleur, y affluait. Morny passait de salon en salon, avec son élégance aimable. Avisant par hasard l'un de ses invités, Granier de Cassagnac, il alla vers lui, le prit par la main et le conduisant vers un vieillard de grande taille et de digne apparence : « Venez, lui dit-il d'un air tout naturel, je vais vous présenter à mon père, le comte de Flahaut. » Ces choses -là se répétaient de proche en proche, suscitant une irritation sourde dans le cœur d'un frère qu'il se croyait plus attaché (1).
Il ne s'en était pas tenu là. Il voulut brusquer son admission dans le lignage napoléonien. Tandis que Louis, par la crainte de porter une grave atteinte à la mémoire de sa mère et de nuire au prestige de la dynastie, opposait à ses vœux une douce mais ferme résistance, Auguste insistait, revenait à la charge, et comprenait mal qu'on hésitât à lui promettre les titres et les privilèges relevant de ses origines princières. Comme on ne se décidait point à lui céder la satisfaction tant réclamée, il avait pris sur lui de s'arroger en principe ce qu'on ne lui reconnaissait pas de fait. Il
(1) En réalité le rôle de l'Empereur eut toujours grand'peine à se gouverner à travers les embarras de cette parenté de hasard, qui groupait autour de lui, — fils incertain d'Hortense et de Louis Bonaparte, — Walewski, Morny et d'autres. A ce propos, Viel-Castel disait que le temps de Napoléon III fut le règne des adultères couronnés. En vérité, la Cour des Bonaparte n'en eut point l'aubaine et l'ancienne monarchie, la monarcbie du droit divin, n'avait pas été, sur ce chapitre, moins largement pourvue- Pour s'en convaincre, on n'aurait qu'à relire l'interminable tirade de Saint-Simon établissant que Paris était devenu, depuis Louis XIV, le rendez-vous des bâtards de tous les pays du monde, « bâtards de Charles IX, de Henri IV, de Louis XIV, bâtards du duc d'Orléans et des princes de Condé, bâtards d'Angleterre, de Savoie, de Bavière, de Danemark, de Saxe, tous honorés et illustrés », par-dessus la première noblesse de France.
ne s'était pas encore enhardi jusqu'à faire imprimer sur son carosse les armes parlantes, qu'il arborera en 1857, lors de sa mission en Russie, le bouquet d'hortensias en fleurs, accompagné de cette devise pleine de sens : Tace, sed mémento. Mais il avait parlé de ce qu'il aurait dû taire, et assez haut pour qu'on l'entendit mettre en ligne des rapprochements, qui déplurent. Le 4 janvier 18o2, le Préfet de la Seine, Berger, aj^ant offert au Ministre un banquet, au nom du corps municipal, Morny, dans cette grande occasion, crut pouvoir élever un toast, où, sans ambages, était précisé le rang qu'il aspirait à tenir auprès du chef de l'État. De ce qu'il avait tant désiré en 1852 on reparlera, deux ans plus tard. Au commencement de février 1854, un journal anglais publiera un grand article sur la légitimation de Morny, ou plutôt sur la reconnaissance de ses droits, comme fils de la reine Hortense « et, par conséquent, du roi Louis ».
Il s'était avancé, cette fois, témérairement. On fut trop heureux, dans la camarilla, qui formait le Conseil du Prince, de grossir les détails de l'incident et de les envenimer de façon à rendre la situation intenable pour celui qui l'avait provoquée. La crise éclata. Morny fut convoqué au cabinet de Napoléon. La discussion monta au diapason aigu.
On était à l'aurore d'un régime solidement établi. Jaloux de maintenir sa prépondérance exclusive, peu soucieux d'afficher des liens trop intimes avec l'un de ceux qu'il avait associés à la fondation de ce pouvoir, mécontent de la tournure qu'avait prise, tout à l'heure, un entretien où les distances du rang avaient paru s'effacer devant le rappel de l'égalité du sang, Louis- Napoléon était resté sous une impression de mauvaise
humeur (J), toute prête à accueillir les dénonciations des ennemis de Morny. Comme averti de l'opportunité de l'heure, Maupas était arrivé presque aussitôt chez le Président. Il venait précisément se plaindre à lui d'agissements malintentionnnés du Ministre de l'Intérieur à son égard; ses preuves étaient flagrantes, il était prêt à les fournir, pièces en main ; il ne pouvait plus continuer à servir l'Empereur (il disait déjà l'Empereur) sous une tutelle aussi désobligeante et incommode. (Il s'agissait d'une question de rivalité administrative dont les détails ne tournaient pas à l'avantage de Morny.) Enfin, Achille Fould avait apporté le dernier argument ou plutôt porté le dernier coup. Avec l'art dont il s'était fait une habitude de voiler ses ambitions ou ses antipathies personnelles sous de beaux prétextes d'utilité gouvernementale, et avec les réticences, les retirements habiles, les regrets simulés que comportait la situation, il démontra la nécessité s'imposant à « l'Élu de la France » de se priver des services de M. de Morny.
C'est qu'en effet celui-ci avait avivé des plaies d'amour-propre et réchauffé des inimitiés tenaces, et qui ne se lassaient point d'agir. Il s'était aliéné Persigny, que le Prince-Président avait toujours voulu faire entrer dans son Conseil, et que Morny en avait toujours écarté énergiquement; puis, Fould déjà nommé, et qui, tout en jouant le dévouement et l'affection, se plaisait à glisser les insinuations les moins complaisantes. Lui
(1) On lit, dans le Journal d'Henry Gréville, ces paroles de Thiers, au 18 mars 1852 :
« Le président ne su])porte ni la contradiction ni la familiarité ; c'est pour cela qu'il s'est querellé avec M. de Morny, qui a fait preuve d'un grand manque de tact en affichant sa parenté avec le président, et qui s'en est trop prévalu ».
Fould avait un regret profond à le dire, mais la nature des relations du Ministre de l'Intérieur avec le Prince et quelques-uns de ses collègues, à l'égard desquels il affectait des airs de supériorité, qui ne réussissaient qu'à les blesser, devait aboutir fatalement à une rupture. Fould en avait si bien prévu le moment qu'il s'était fait le pivot, d'avance, d'un remaniement du Cabinet. C'était Maupas encore, l'aimable comte Maupas, l'ancien chanteur de romances, qui ne lui pardonnait point et ne lui pardonnerait jamais d'avoir voulu lui donner un remplaçant à la Préfecture de Police, la veille du coup d'État.
Sans y mettre beaucoup de résistance, le Président de la République épousa la conviction qu'on tendait à lui inculquer que, depuis un certain temps, le comte de Morny affectait à son égard des allures trop peu dépendantes. Prétendrait-il tout régenter, et devenir à bref délai, le Richelieu de la monarchie en formation? Dans ces dispositions d'âme, Louis -Napoléon avait fait comprendre au Ministre de l'Intérieur qu'il aurait à préparer sa retraite, en attendant que se présentât une raison avouable de la publier officiellement. Les décrets du 22 janvier avaient été cette raison, ce prétexte officieL
Morny avait trop de dilettantisme en ses goûts et de mobilité dans l'esprit pour qu'on puisse croire qu'il ait aimé d'une passion ardente l'exercice du pouvoir. Il tenait à l'action directe plus qu'à la direction des affaires. Il recherchait l'aventure pour l'aventure même, comme la plupart des natures entreprenantes, que pousse l'amour de la lutte. Il aurait pu prendre à son compte et comme
sa devise la réflexion de Napoléon I", disant, un jour, par caprice et par boutade : « J'aime le pouvoir, moi, mais c'est en artiste que je l'aime. Je l'aime comme un musicien aime son violon. Je l'aime pour en tirer des sons, de l'accord, de l'harmonie. » En arrivant au ministère, il avait eu un premier feu d'activité, que suivit un arrêt par lassitude, par l'ennui prématuré des assujettissements administratifs. Les mille rapports, qui sont le côté banal de la vie politique, l'excédaient. La paperasserie lui était en aversion. Il n'y portait la vue et la main qu'à contre-cœur. Gomme il abhorrait les phrases creuses il haïssait les vaines formalités d'écritures. Cependant, il avait appris à goûter la domination en la pratiquant; et il n'en lâcha point les rênes sans regret. Mais il était beau joueur. Il sut sauver la face et sortir à son avantage de cette disgrâce.
La duchesse de Dino en faisait la réflexion avec beaucoup de justesse, en 1834, sous l'inspiration de son oncle Talleyrand : dans une carrière politique, il faut surtout s'appliquer à choisir son terrain de retraite et quitter la scène de bon air et de bonne grâce, afin d'emporter encore les applaudissements des spectateurs et d'éviter leurs sifflets. N'étant pas tenu de divulguer au public le sujet et les suites de la conversation un peu vive qu'il avait eue, naguère, avec le chef de l'Etat, il passa le fait sous silence; et, quand fut venu l'instant psychologique, il ouvrit une crise ministérielle, où furent entraînés plusieurs de ses collègues. D'une manière simple et digne, il en exposa les motifs apparents à l'opinion publique et gagna sa cause auprès d'elle. En peu de temps il avait dénoncé des mérites d'homme d'État; à travers ses instructions aux agents du pou-
voir, OU dans ses circulaires on avait appris à connaître son esprit de pondération et de mesure. Avant d'abandonner un poste, qu'il n'était plus libre de garder, mais qu'il semblait avoir voulu accepter seulement comme un poste de combat (tel un général victorieux ne faisant que passer sur le champ de bataille), il avait eu l'adresse de se ménager une sortie brillante. Il eut la louange générale de ce beau mouvement d'abnégation. On exalta la constance de ses sentiments, sa belle fidélité aux amitiés déchues. Il resta le favori des salons. 11 fut encore Morny.
Après la démission ministérielle. — Morny et le haut personnel impérialiste; compétitions adverses et jalousies réciproques. — Pour se donner patience, Morny redevenant homme d'affaires. — Nomination à la Présidence du Corps Législatif; continuation de ses bons rapports avec les hauts barons de la finance. — Le personnage nouveau du spéculateur au pouvoir. — Activité générale du comte de Morny. — Comment il fut choisi en qualité d'ambassadeur extraordinaire, auprès de la Cour de Russie. — Récit pittoresque du voyage de Morny et de ses attachés à Saint-Pétersbourg et à Moscou. — Le faste et l'élégance de la mission française. — Conquête rapide des sympathies prononcées de la haute société russe et du tzar lui-même. — Les efforts de Morny pour convertir en des avantages sérieux, utiles pour son pays et son Gouvernement, de l'influence qu'il a su prendre sur l'esprit d'Alexandre II. — D'heureuses négociations, insuffisamment soutenues par la diplomatie impériale. — Des lettres de Morny à l'empereur des Français et au ministre des Affaires Étrangères. — Entre les deux souverains ; la dignité indépendante de son langage. — Son rappel en France, au lendemain d'un mariage contracté à la Cour de Russie.
Pendant que Morny descendait les marches du pouvoir, Louis -Napoléon s'apprêtait à en gravir le faîte suprême. Quels changements survenus dans le sort de cet homme, de ce frère qu'il connaissait à peine, il y a peu d'années! Qu'était-il alors? Un prétendant sans auréole, se consumant à l'étranger de désirs, de regrets, d'impatience. Maintenant, il est le maître unique; demain, il sera l'Empereur : il est tout. Napoléon le troisième aurait pu dire, comme Gicéron, au retour de Brindes, — son retour triomphal, après les proscriptions de Glodius :
« Je ne crois pas seulement revenir de l'exil ; il me semble que je monte au ciel ».
L'ex-ministre, qui avait été le principal artisan de cette grandeur, n'en recevait, pour le moment, que des reflets distants et amoindris. La comtesse Le Hon, les princes d'Orléans, la mémoire imprudemment éclaboussée de la reine Hortense : ce trio de motifs avait jeté la brouille entre les deux frères. Louis-Napoléon en était revenu aux préventions de la première heure, lorsque la pression intelligente de Morny, pendant les préliminaires du coup d'État, avait si fort inquiété sa personnalité dirigeante. Discord passager, aux racines peu profondes, et qui se fût dissipé comme la fumée dans les airs, s'il n'y eût pas eu, tout près de là, de bonnes âmes pour l'entretenir.
C'est qu'en effet, chez le haut personnel impérialiste, l'harmonie des sentiments était loin d'aller de pair et compagnie avec l'accord des opinions, soudé par l'intérêt. Le succès bien établi, chacun eût voulu passer pour avoir été l'inspirateur ou Facteur essentiel de la pièce, auprès de l'homme en faveur duquel elle avait été hasardée et gagnée. On s'était efforcé surtout d'y amoindrir le rôle de Morny, justement parce que ce rôle s'était rendu prépondérant (1). La bataille terminée, les choses remises en ordre, Maupas s'était fort agité, aûn d'accréditer cette opinion que, dans la préparation du grand acte, il avait su se dégager de toute dépendance, aussi bien envers le ministre de l'Litérieur,
(1) Quelles que pussent être ces compétitions à Thonneur d'avoir occupé la place principale dans l'élaboration d'un « attentat politique » et de quelque manière qu'on ait à les juger, il est certain que l'idée du coup d'État fut suggérée par Morny à son frère et qu'il conduisit d'une volonté parfaitement réfléchie toute l'intrigue de ce drame.
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