CHAPITRE SEPTIÈME
L'homme du monde, après l'homme politique et le diplomate. — Un retour attrayant sur le passé. — Dans les salons à la mode, sous la monarchie constitutionnelle. — Chez M" ^ Boscari de Yilleplaine. — Physionomie variée de ce centre aimable de réunion. — Une plaisante historiette. — Auguste de Morny et son mystérieux domino de l'Opéra. — En d'autres maisons. — Plaisirs et succès continus. — Sous l'Empire. — Morny et ses imitateurs. — Son portrait physique et moral, aux environs de 18.55. — La société d'alors. — Histoires de monde, de femmes et de jeu. — Anecdotes de fêtes, de réceptions, de bals costumés. — Le spectacle piquant de l'aristocratie slave à Paris, entre 1856 et 1859. — L'attraction féminine et le rôle considérable qu'elle occupa dans l'existence de Morny. — Des traits des exemples, à travers toutes les catégories de monde. — Fragments de correspondance intime. — Lassitude éprouvée de cette dispersion extrême. — Mariage du comte de Morny. — Les préliminaires de cette union; les incidents qui s'y mêlèrent, entre Paris et Saint-Pétersbourg, et la répercussion qu'ils eurent jusque chez l'empereur. — Apaisement de ces troubles. — Retour en France du comte et de
. la comtesse de Morny. — Portrait de Sophia Troubetzkoï, comtesse de Morny. — Pages d'intimité.
Les séances journalières du Corps Législatif et les batailles de la Bourse n'avaient pas aôaibli, chez le comte de Morn}^ le goût d'aller dans le monde.
Il avait toujours été du soir, et cela depuis les premières années du règne de Louis-Philippe, quand les salons s'occupaient fort d'un jeune homme blond, appartenant par ses relations à tous les cercles et qui lui ressemblait comme un frère. Il débutait à peine que les regards allaient à lui. Le monde l'appelait sans le retenir. On le voyait un peu partout, aux réceptions, dans les coulisses de l'Opéra, sur le turf, au théâtre, en
attendant qu'il confiât sa barque aux flots mouvants de la politique.
L'influence de M"'^ de Souza lui avait ouvert plusieurs maisons aimables, d'où l'on avait exclu l'ennui comme un hôte incommode.
Tel, le salon de M'"^ Boscari de Villeplaine, qui s'était vu très en faveur, sur la fin de la Restauration et pendant une grande partie de la monarchie de Juillet.
En ces lieux agréables faisaient figure, du côté des habits noirs: le duc Pasquier, un observateur judicieux, s'il en fut, un homme adroit surtout, trop habile même pour s'être gagné beaucoup de sympathies, sur le chemin de sa longue existence; le major Fraser, un original à triple dose, dont la vie d'aventures et de mystère, de sports insensés et d'études transcendantes, de simplicité dans les manières et d'excentricité dans le costume, intriguèrent si fort, une génération durant, Paris et les Parisiens (1); Viennet, un partisan très déterminé de la branche cadette, depuis que la branche aînée était en exil; l'excellent Yatout, l'indispensable Vatout, qui ressemblait si singulièrement à Louis- Philippe par une raison bien naturelle (2); le comte Horace deViel-Gastel, un témoin redoutable et qui commençait à tailler ses crayons; le marquis de Boissy, un faiseur de mots dont on se repassait les boutades et les prestes répliques; le docteur Véron en passe de devenir un gros personnage, mais qui ne l'était pas encore et se contentait de promener avec conviction, tant au Musée qu'à l'Opéra, son bizarre titre de médecin inspecteur des
(1) Nestor Roqueplan,
(2) Vatout était un fils de Philippe-Egalité, et, par conséquent, un frère de Louis Philippe. Cf. Fréd. Loliée, les Femmes du Second Empire, p. 155.
tableaux du Louvre{l}; le général deFlahaut (une physionomie de connaissance), Charles de Flahaut, auquel sa longue commensalité chez Talleyrand (2) avait valu l'honneur d'être considéré comme un homme politique.
Dans l'assemblée des robes, c'étaient, en première ligne, de grandes dames étrangères, aussi connues par la finesse de leur intelligence que par le brillant de leurs titres, comme la remuante princesse de Lieven, la comtesse d'Apponyi, femme de l'ambassadeur d'Autriche, et la princesse de Ligne. Marquises de vieille roche, duchesses de l'Empire et comtesses de courtoisie (ainsi dénomme-t-on poliment, en Italie, les aventurières du blason) s'y rejoignaient dans une confusion agréable, et toutes portaient noblement leurs couronnes vraies ou fausses (3).
Qu'un tel salon attirât la jeunesse, on ne devra pas s'en étonner si l'on pense, en outre, qu'on l'avait baptisé le paradis de Mahomet, pour le nombre et le choix des jolies personnes, que la bien intentionnée M""^ de Villeplaine se plaisait à grouper en son hôtel de la place Vendôme. L'une d'elles en rapporta toute une gerbe de souvenirs où ne fut pas oublié le comte de Morny. Car, il était en coquetterie réglée avec plusieurs des beautés de l'endroit, depuis une certaine histoire, dont nous glanerons les détails chez cette mémorialiste attrayante, mais peu sûre, des salons d'autrefois, la comtesse de Bassan ville.
Il était arrivé ceci. $
L'une des visiteuses habituelles de M"^ Boscari de
(1) Sur la liste des emplois inutiles et patentés on avait bien eu, jadis, des contrôleurs de perruques.
(2) Nous en connaissons le pourquo),
(3) M"* de Bassanville,
Villeplaiiie occupait chez elle, à jours fixes, une habile couseuse, qui, pendant d'autres jours de la semaine, faisait courir l'aiguille chez une femme très à la mode et, parlant, fort soigneuse de sa toilette.
Un matin qu'elle traversait la salle à manger de son appartement vinrent à frapper son oreille des propos, que tenait, dans une pièce voisine, à sa femme de chambre l'ouvrière en question. Elle s'arrêta net et, tout indignée qu'elle fût d'avoir à écouter de pareilles balivernes, elle ne bougea de la place qu'elle n'eût entendu cette conversation jusqu'au bout. Or, il avait été conté, derrière la porte, que, dans la maison de l'autre personne, des domestiques indélicats s'étaient amusés à perforer, à l'aide d'une forte vrille, la cloison qui séparait l'antichambre d'un joli boudoir, où s'abritaient des intimités, dont nous n'avons pas à préciser l'objet ni les formes, et que lesdits serviteurs n'en perdaient pas un détail.
Quoique un peu légère en ses propres façons, la dame dont nous parlons s'était courroucée fort contre de pareils agissements. Il fallait, jugeait-elle, en prévenir de suite la victime de cet abus de confiance. Mais comment? Elle en avait encore l'imagination perplexe, un soir que ses pas l'avaient conduite, en domino et le minois caché sous un masque de velours, au bal de l'Opéra. Apercevant le comte de Morny, qui, par hasard, se promenait sans compagnie dans le foyer, elle alla droit à lui et d'une manière un peu hésitante d'abord, mais qu'elle eut le temps d'affermir dans la suite de la conversation, elle lui expliqua qu'on aurait un service à rendre, intéressant l'honneur d'une femme, et qu'elle attendait de sa chevalerie qu'il ne s'y refuserait point. Elle ne lui avait révélé, toutefois, qu'une
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partie de l'aventure, aiguisant à dessein sa curiosité, la tenant en suspens pour l'exciter davantage, et se disant qu'il n'en irait que plus vite à s'acquitter de la commission. Il devenait interrogeant, et, comme elle voulait dégager son bras du sien, il la retenait, trouvait des prétextes à prolonger l'entretien, demandait à voir le visage qu'elle masquait à ses yeux, et qui ne pouvait être que charmant, enfin commençait à s'échauffer.
« Ecoutez, lui répondit-elle, je consentirai à vous répéter, mot pour mot, tout ce que j'ai entendu, quoique le sujet n'en soit pas des plus aisés pour la bouche d'une femme, mais à une condition, c'est que le fait principal soit certifié véridique, et qu'il soit bien attesté qu'on a pratiqué réellement dans la cloison le judas révélateur. Assurez-vous-en, d'abord ; et, le sachant, venez, vendredi, au bal chez M""*" de Villeplaine, avec un camellia rouge à la boutonnière; j'y serai, je vous ferai un petit signe auquel vous me reconnaîtrez ; vous prendrez place à côté de moi ; et, cette fois, vous saurez tout. Je vous le jure. »
Là-dessus, ils se séparèrent. Le vendredi suivant, Morny ne manqua pas à l'espoir du rendez-vous. Il fit son apparition, portant, comme on en était convenu, le camellia à la boutonnière, un camellia d'un rouge éclatant, énorme comme une pivoine. Cependant, celle qu'il cherchait ne se hâtait point de lui adresser de la main, des yeux ou des lèvres, le signe attendu. Elle avait juré sur l'honneur qu'elle serait fidèle à la parole donnée; mais, comme elle était d'un sexe dont les paroles n'engagent à rien, comme elle avait atteint son but et ne tenait pas à pousser les choses au delà des commencements, elle continuait à se dérober. Seulement elle ne s'était pas refusé le plaisir d'en avertir
ses jeunes amies. Sémillantes, aguichantes et moqueuses, elles étaient là plusieurs qui souriaient de leur plus beau sourire, quand passait près d'elle l'élégant Morny et sa fleur, de sorte qu'il s'arrêtait auprès de chacune, demandant à celle-ci, puis à celle-là si par hasard, elle n'était pas son domino du bal de l'Opéra. Il n'en apprit rien, ce vendredi, ni le suivant ; mais il ne se découragea point et poursuivit son enquête, si bien que ces escarmouches de galanterie durèrent tout l'hiver, avec le bon espoir que tant de patience serait enfin récompensée par quelqu'une.
Du salon de M"'^ de Villeplaine ses goûts coutumiers émigrèrent en celui de la comtesse Le Hon, d'une importance sociale plus relevée et qui lui servirait de marchepied pour atteindre à la fortune d'abord, à la réputation ensuite.
Dans les cercles mondains, il ne recevait qu'encouragements, accueil de fête ; il était bien, comme on le qualifiait sans attacher à l'épi thète aucune intention d'ironie, « la fleur des pois » du jour. De cette période de dandysme, où lui faisaient cortège les « lions et lionceaux » d'alors, flattés de croire qu'il était des leurs, malgré qu'il ne leur accordât point d'être des siens, il s'était élancé dans un courant d'activité, où toutes les passions humaines étaient en jeu. Il eut vite derrière soi un passé d'industriel, de candidat politique satisfait, tout en continuant à promener, le soir, ses désirs frivoles en des réunions de choix. Car, de tels points de rencontre ne manquaient point; il en existait encore une sélection, bien qu'on aft'ectât de prononcer dans un certain monde, que, depuis la mort de M'"^ de Vaudemont,
il ne se voyait plus rien de distingué, de noble ni d'élevé en hommes et en femmes, sous le roi Louis- Philippe.
A travers les révolutions politiques dont il fut spectateur ou acteur, à travers les changements de personnes et de condition, Morny ne crut point qu'il dût renoncer à l'application heureuse des enseignements de sa jeunesse. Parvenu au summum de son influence, il régnait à l'ombre de l'Empereur et presque autant que cet empereur même. Mais, parce qu'il avait fourni ses preuves d'homme d'action, il n'avait pas abdiqué l'ambition de rester un homme à la mode.
Il Tétait demeuré, en effet. Dans l'aristocratie plus ou moins mêlée, qui paradait au Bois, dans les théâtres, sur le champ de courses , on citait le nom de ses chevaux. Je dirai même qu'on s'intéressait à ses liaisons et qu'on croyait savoir le nom de ses maîtresses. Tel que nous le représentions, en sa jeunesse hardie, papillonnant d'un boudoir à l'autre, ou, en compagnie d'un vicomte d'Alton-Shée ou d'un Montguyon, s'échappant par les zones d'un monde légèrement frelaté, tel nous le retrouvons, aux beaux jours de l'Empire, se dépensant à l'extrême, sous ses airs tranquilles et nonchalants. Il avait pris des années et de l'importance, sans se détacher de sa propre ressemblance; et il n'avait pas à s'en plaindre, les soirs de réunions mondaines, où les plus séduisantes l'enserraient de leurs coquetteries. Les jeunes et les jolies, qui le savaient appréciateur, répétaient, à son intention, les petites comédies des clins d'yeux, des remuements de tête, des airs attirants, dont elles se mettaient en frais si généreusement pour son frère couronné. Heureux Mornv! « Heureux comme un bâ-
lard!», murmurait une princesse étrangère en le voyant traverser les salons de son pied léger et sûr.
Sur tout le reste dénué d'illusions, il continuait d'être celui qu'il avait été, naguère, lorsqu'il préludait à la haute vie : facile à ses penchants, indulgent à la conduite d'autrui et très accommodant sur les principes par la raison simple qu'il n'en avait point. Enfin, avec son scepticisme, disposé à ne voir dans le nionde que des vertus feintes ou des vices déguisés, il se mêlait au spectacle de son temps en dilettante ou le considérait d'un peu haut sans amour et sans haine. D'aversion véritable il n'en avait qu'à l'encontre de l'inconvenance et de la vulgarité, s'en préservant avec soin, comme d'une salissure, et ne les tolérant pas à ses côtés. Pourvu que la correction demeurât sauve, que les dehors fussent à peu près irréprochables, nul n'était plus coulant en faveur de ceux qui l'approchaient. Dans l'abaissement général des caractères, se montrer difficile sur la valeur morale des gens en possession de titres, de privilèges sociaux et de richesses acquises, c'eût été s'obliger à fermer sa porte à trop de monde. Il s'en gardait, par raison ou par prudence.
Cette vague indulgence lui valait des retours de satisfactions particulières. On lui savait gré de cela en se réglant sur lui et en l'imitant. Plus d'un à Paris (des étrangers, également, désireux de se faire Parisiens) le prenait pour modèle en tout, copiant ses gestes mesurés, sa démarche et toute l'extériorité de sa personne. Son accent même, ses façons de parler, ses intonations venues d'une sorte de dédain lointain, avec cette atténuation voulue de simplicité, qui en formait un composé unique, tout cela faisait école. 11 y avait bien des « Montpavon » dans l'entourage du comte de Morny, qui
trouvaient un chic supérieur à jeter une réponse, comme lui, du bout des dents à traduire, une impression, comme lui encore, avec cet air aristocratiquement fatigué, qu'il parut toujours de bon ton de prendre dans un monde particulier, où Ton semblerait vouloir abandonner à l'usage du commun l'emploi banal de la parole. Peut-être n'y apportait-il pas luimême du maniérisme calculé, mais de la lassitude, quelque paresse, et le désir de se dérober à l'échange des propos superflus.
Dès avant l'année I80I, Morny avait pu frôler toute la société en montre de la politique, du théâtre, de la littérature, et aussi le monde de la finance, sans l'aide duquel il est fort malaisé de jouir d'aucun de ces biens. S'il recherchait de préférence, comme son élément naturel, les milieux de haule élégance, il ne se refusait point à lier commerce en des maisons opulentes et bourgeoises. Des motifs sans désintéressement le poussaient à faire acte de présence chez des financiers ou suppôts de financiers, dont il avait à soigner pratiquement les rapports, pour les meilleures fins de ses spéculations. Le juste sens, qui l'avertissait du ton à prendre en tous lieux, lui conseillait de n'affecter là aucune morgue déplacée, mais d'y mettre à l'aise sa gentilhommerie par de la rondeur et de la simplicité.
Il n'était pas le même homme partout. Dans les salons où plaisaient son esprit et sa distinction, on lui reprochait, parfois, une certaine fierté dont la cause ne s'expliquait pas. Jl se souvenait trop, en ces momentslà, de la reine Hortense. Avec les gens de Bourse, les traitants modernes, les manieurs d'argent, il jugeait
inutiles les grandes façons; il usait avec eux d'une sorte de bonhomie familière, qui les lui rendait avantageusement sympathiques.
A leur table, dis-je, il se montrait bon prince. Néanmoins, il lui arrivait d'éprouver, au contact de certaines médiocrités de personnes ou de procédés, une gêne, un malaise, qui blessait ses intimes délicatesses; et, alors, le grand seigneur qu'il se flattait d'être se faisait reconnaître à la manière dont il en signifiait le rappel autour de soi.
Un jour, il dînait en nombreuse compagnie chez un banquier, de la tribu de Jacob, dont la grosse fortune n'avait pas ennobli les formes autant qu'il eût été souhaitable. Le service était large, bien conduit et ne péchait que par un seul détail; encore fallait-il qu'on en eût reçu l'avertissement pour s'en apercevoir. Le maître de la maison avait coutume de se faire servir à part d'un « Léoville » d'une année exceptionnelle. C'était l'art du valet de chambre particulier du personnage de tirer de sa cachette, à point nommé, la précieuse bouteille, d'en verser adroitement à son maître ou à un intime désigné, puis d'escamoter le flacon et de le remplacer non moins lestement par d'autres vins à l'usage de tous les convives. Morny s'était laissé conter cela. Désireux de rappeler son hôte aux devoirs de la parfaite courtoisie, il surveillait la manœuvre; et, comme le domestique s'approchait, ayant en mains deux bouteilles et demandait avec empressement ce qu'on voudrait bien accepter : Branne-Mouton ou Ermitage ? Morny répondit, en désignant du doigt que les gens du monde savent mettre dans leur œil, l'endroit où se dissimulait la fameuse marque : « Je préfère du Léoville. » Il avait dit cela d'un ton
assez haut pour être entendu de l'amphytrion. Le maître d'hôtel troublé regardait son maître. Le secret était éventé, on n'avait d'autre ressource que de faire bonne contenance. « Servez à monsieur le comte le vin qu'il préfère. » Le valet obéit, va rechercher l'élixir en son coin, et, avec une sage lenteur, le distille goutte à goutte dans le verre qui lui est tendu. Alors, Morny, que le maître du logis observe attentivement, curieux de saisir du regard la flatteuse impression, qui ne manquera point de le chatouiller aux papilles les plus délicates du goût, Morny, plein d'indifférence, verse le contenu du petit verre dans un plus grand, l'étend d'eau commune largement, et reprend la conversation interrompue avec son voisin. Quelle leçon, ce beau geste dédaigneux du gentilhomme au parvenu (1) !
De l'aisance il en avait en toute compagnie. Il ne respirait à son gré que dans l'air épuré du grand monde (épuré, dis -je, quant aux manières et à l'esprit), quitte à le délaisser, de temps en temps, pour tenter d'agréables diversions par les détours des coulisses et du demi -monde.
(1) Morny n'eut pas toujours le dernier mot dans ses colloques occasionnels avec les gens de finance. Un matin, quelque raison d'argent ou l'urgence d'une information à prendre l'avait amené en personne à la banque d'un des Rothschild. Le haut baron l'avait reçu assez cavalièrement :
« Monsieur, lui dit-il, sans plus de formes, veuillez prendre une chaise.
— Savez-vous qui je suis ? répartit l'homme d'État légèrement offusqué. Vous parlez au comte de Morny.
— Monsieur le comte de Morny, répliqua M. de Rothschild en y mettant cette fois, beaucoup de cérémonie, ayez donc la bonté de prendre deux chaises. »
L'anecdote est-elle véridique ? On l'a contée plusieurs fois. Exacte ou non, elle était plaisante à redire.
Il exerçait en toute société une sorte de fascination personnelle à laquelle il était très difficile de résister, quand il le voulait bien. Une noble douairière se plaignait à son fils de ce qu'il blessait son oreille à lui vanter à tout propos la bonne grâce du comte de Morny. « Je ne verrai jamais cet homme! » prononçait-elle d'un ton résolu. Elle ne put empêcher, cependant, qu'il n'v eût rencontre accidentelle, dans une maison où tous deux avaient l'habitude d'aller. Morny, qui n'ignorait point la prévention dont il était l'objet, s'employa de tout son pouvoir à la faire disparaître; et, vraisemblablement, son succès fut complet, car la conversation avait duré presque la soirée entière. Le lendemain, le premier soin du fils avait été de questionner sa mère : « Que pensait-elle du comte de Morny? Lui gardaitelle une antipathie si tenace ? » Et celle-ci de répondre moitié figue, moitié raisin : « Je l'ai invité à dîner ! »
En quelque maison qu'il allât, sa prédilection était acquise (autant qu'il pouvait lui donner contentement) à la fraction féminine. C'était un repos, un charme à son esprit d'y côtoyer les caprices d'une causerie légère, où ses qualités d'éducation avaient beau jeu. L'enlevait-on à ce plaisir, il se défendait mal d'un mouvement d'humeur et d'un peu de maussaderie jusqu'au moment d'y retourner. Dans les premiers jours de l'Empire, on le voyait assez fréquemment chez le banquier Laffitle, dont les belles-sœurs avaient la réputation d'être aussi spirituelles que jolies. Une aprèssouper, qu'il était de conversation avec l'une d'elles, on vint le prier de passer à la table de jeu. 11 n'en avait aucune envie et s'excusa. Mais on tenait fort à sa présence, dans la pièce d'à-côté pour animer le tapis vert.