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LE DUC DE MORNY ET SA FILLE

« Allons, venez faire un coup de lansquenet, Madame vous le permet !

— Vous le voulez absolument? Ce sera bientôt fait ! Et d'un pas rapide, comme pressé d'être revenu

déjà, il se rend où l'appellent, non le jeu, mais les joueurs.

« Votre jeu ? lui demande- t-on.

— La rouge et la noire. C'est expéditif.

— Votre enjeu ?

— Dix mille francs. »

Les partenaires se regardent. On ne s'attendait point à si forte réplique. Personne ne tient. Laffitte s'aperçoit de l'hésitation, s'approche et croit de son devoir de répondre. Enfin plusieurs personnes s'inscrivent. La somme est faite. Maintenant la parole est à la chance. Les cartes volent. Morny s'arrête à la rouge. On tourne la noire. Qu'importe I C'est donc fini. 11 veut se lever. On l'invite à la revanche.

« Revanche, soit. Dix mille francs à la noire. »

On tourne la rouge.

La seconde épreuve ne lui avait pas été meilleure que la première. 11 laissait vingt mille francs sur le tapis.

« Ah I très bien, dit-il, en réglant de sa signature et quittant la place; je vais donc pouvoir, à présent causer tranquillement. »

Par accoutumance et par inclination, répéterons-nous, il se complaisait dans la compagnie salonnière des femmes, aimant leur ramage et leur mines, goûtant les badinages dont les gens d'esprit semblent vouloir récompenser leurs déploiements de grâce et de coquclterie, et réagissant par sa manière d'être contre la tendance, qui commençait à s'introduire, timidement

encore, mais qui devait aller en s'accen tuant de plus en plus, à faire deux sociétés en une seule, les sociétés séparées des hommes et des femmes, ceux-là s'envolant aussitôt que le permettent les simples convenances pour se rejoindre aux salles où l'on joue, où l'on fume, celles-ci demeurant à peu près seules « comme des captives de harem », jasant, musiquant, s'écoutant sans un vrai plaisir ou s'entre-regardant, se critiquant des yeux sans parler.

Il ne s'y alanguissait point outre -mesure. Quand il avait assez madrigalisé du côté des femmes, il savait se reprendre du côté des hommes, sérieusement. On l'y jugeait intéressant et fin, quand il daignait quitter son visage d'idole ennuyée, terminer ses phrases, achever ses mots et donner la preuve qu'il était capable d'avoir du brillant, autrement que par échappées et par boutades. Il excellait dans la façon de parler entre deux fenêtres, en cette manière intime et dégagée d'apprêt où se peuvent échanger tant de choses spirituelles et profitables, sans qu'on ait eu l'air d'y songer en les disant. Il avait encore une adresse particulière à découvrir chez ses interlocuteurs, fïatteusement, des qualités dont ceux-ci, pour ne les avoir pas assez mises à l'épreuve, sans doute, n'avaient pas toujours le soupçon eux-mêmes; habilement, il les faisait valoir en sa présence, les relevait à leurs propres yeux, puis les laissait sous cette impression agréable, qu'il s'était plu à leur procurer en passant.

L'une de ses particularités de causeur était le contentement qu'il prenait à déconcerter les formes habituelles de la conversation, traitant les questions graves à l'étourdi ou parlant des choses légères avec gravité. On ne goûtait pas toujours, chez Morn}, cet air excédé,

dont il faisait un des caractères de sa distinction. On lui reprochait plutôt l'espèce d'affectation qu'il mettait à ne parler que du bon ton et la tendance qu'il avait, en l'intime, à donner sans cesse des leçons de langage ou de tenue. Manie étrange de sa part, qui le faisait ressembler — selon le mot d'un de ses secrétaires volants, Gustave Glaudin — à ceux qui, ne sachant rien, le matin, mais ayant appris quelque chose dans la journée, s'empressent à l'étaler, le soir. En cela paraissait-il inférieur, comme homme du monde, au comte d'Orsay, qu'il surpassait à tant d'autres égards, ne fût-ce que sous le rapport de la discrétion envers les femmes (1). Aussi bien savait -il se débarrasser, entre amis, de cette réserve, qui glace les dehors des personnages publics. S'il allait masqué de velours, par le monde, il lui tardait, d'en sortir comme d'un théâtre où tout est déguisement, dissimulation, mensonge, pour se retrouver le visage et l'esprit libres. Il avait ses moments d'abandon, de gaieté, où il était la séduction même. Un peu de hauteur, qui n'était, cependant, point la morgue d'un homme solennel et autoritaire

(1) Un exemple, rapporté d'Angleterre, par la duchesse de Dino, et qui n'est point pour embellir la légende de ce héros du dandysme. « Il y a une histoire fort vilaine, — écrivait-elle le 20 février 1834, — qui circule sur M. le comte Alfred d'Orsay. La voici : sir "Willoughby Cotton envoie deux lettres, le même jour, de Brighton, à M. le comte d'Orsay et à lady Fitzroy-Somerset; il se trompe d'adresse, et voilà M. d'Orsay, qui, en ouvrant celle qui lui arrive, au lieu de reconnaître sa méprise, à la première ligne, qui commence par « Dear Lady Fitzroy » lit jusqu'au bout, y trouve tous les commérages de Brighton, entre autres des plaisanteries sur lady Tullemore et un de ses amoureux, et, je ne sais encore à quel propos, un mot piquant sur M. d'Orsay lui-même. Que fait celui-ci ? 11 va au club et, devant tout le monde, lit cette lettre la met ensuite sous l'adresse de lord Tullemore auquel il l'envoie. Il a failli en résulter plusieurs duels. Lady Tullemore est très malade, le coupable parti subitement pour Paris. On est intervenu, on a assoupi beaucoup de choses pour l'honneur des dames, mais toute l'odieux est resté sur M. d'Orsay. »

tel que Baroche, mais qui se nuançait d'un peu de froideur et de dédain, apparaissait dans son attitude, au milieu des gens de cour; en revanche, il se montrait simple avec les simples; il fut bon pour ceux qui le servaient et bienveillant envers les modestes et les inconnus. Trait assez rare pour qu'il soit relevé, à son honneur. Nous en donnerons, pour preuve, une double anecdote, dont les détails ingénus nous reposeront des subtilités d'un portrait à la plume. La voici, telle que nous l'avons recueillie de la bouche du marquis de Charnacé, auditeur et témoin.

On se trouvait en petit cercle chez la duchesse de Bassano, dans l'appartement qu'elle occupait aux Tuileries. Auprès d'elle M°'^ de Sancy-Parabère, Mérimée, Mornj, Charnacé échangeaient des propos en l'air. La conversation, après bien des chassés- croisés, s'était arrêtée sur un incident de bal advenu, la veille, chez la princesse de Metternich.

Les redoutes, que donnait l'ambassadrice d'Autriche- Hongrie en son hôtel de la rue de Varennes, étaient fort recherchées et d'autant plus appréciées qu'on n'y pénétrait point sans invitation personnelle. M"^ de Metternich se montrait rigoureuse à l'extrême sur ce point. Elle n'accueillait pas toutes les demandes et ses instructions là-dessus étaient formelles : on devait se faire connaître en arrivant. Les hommes y étaient reçus à visage découvert; les femfties s'y présentaient en domino, mais le capuchon devait se relever, à l'entrée du premier salon, où se tenait la princesse (1). Par aveuli) (X. Les Femmes du Second Empire, la princesse de Metternich.

ture, en l'une de ces soirées dansantes et costumées s'était glissé quelqu'un, qu'on n'y attendait point, un personnage de taille élevée, aux formes correctes, ni gênant ni gêné et qui portait ce nom de roman: le marquis de Saffray. Était-il bien marquis? Je n'en jurerais point. Moins douteuse était la situation modeste, qu'il occupait dans les bureaux de l'Intérieur. C'était un original, un maniaque, dont l'une des bizarreries était la suivante. Assidu compulseur du journal qu'avait fondé Henri de Pêne, sous le titre de Gazette des Étrangers et qui était un peu le Gaulois d'alors, parce qu'on y voyait annoncer les réceptions du Paris mondain, il était parvenu à se convaincre que le seul fait d'être abonné à ladite Gazette l'autorisait à se rendre dans toutes les maisons recevant.

Cette folle lubie l'avait donc conduit, lui M. de Saffray, chez la princesse de Metternich.

Il venait à peine de passer le seuil du premier salon. ]^me ^Q Metternich, qui l'avait dévisagé de son regard prompt et connaisseur, appela un des attachés de l'ambassade :

« Quel est donc ce monsieur, qui se tient debout, là-bas, contre le palmier, à droite? Allez, je vous prie, lui demander son nom et s'il a reçu une invitation. »

L'attaché l'aborde et révérencieusement demande :

« Pourrai-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?

— Au marquis de Saffray, monsieur.

— Vous avez reçu, sans doute, une invitation de l'ambassade ?

— Non, pas précisément, mais comme j'ai lu dans la Gazette des Etrangers...

— Gela ne suffit pas, monsieur. »

Et il attend que son interlocuteur ait compris le parti qui lui reste à prendre.

« Eh bien I monsieur ! »

Il insiste et réitère son invitation... à sortir.

a Eh bien ! monsieur î »

Le geste était assez clair de sens. Le pauvre marquis de Saffray se réveilla de son illusion dans la rue.

M"^ de Bassano, qui, sans avoir l'esprit très brillant, possédait autant de bonté que de distinction véritable, avait trouvé cette exécution un peu bien sommaire et dure.

« Ne le pensez-vous pas comme moi ? demanda-t-elle à ses hôtes.

— Oh î moi, répond Morny, pour rien au monde je n'aurais voulu contrister mon ami.

— Votre ami ? »

On s'étonne. On se récrie. Des interrogations partent.

« A la vérité, nous n'avons, cet excellent ami et moi, que des rapports silencieux. Mais, il m'est utile, précieux à sa manière. Et voilà pourquoi je l'appelle mon ami. Vous le savez, ma femme ne s'occupe guère de mes députés. Mais il est là, lui, ne manquant aucune de mes réceptions, guidant mes invités parlementaires et leur faisant les honneurs de ma galerie sans en avoir jamais été prié.

» Comme il faut passer par la salle des tableaux pour entrer dans les salons, il se tient aux abords, attentif et prévenant. Des membres du Corps Législatif se trouvent-ils arrêtés en face d'une toile d'importance, il est à côté d'eux déjà, prêt à leur enseigner les origines, la valeur, le prix et jusqu'à la date d'acquisition du chef-d'œuvre. Je me souviens qu'une fois, curieux de

m'insti'uire, moi aussi, je m'approchai. Il tenait M. de Chevigné, un élu de Maine-et-Loire. Il exposait des faits, précisait des chiffres.

« Vous êtes sûr? demandai-je.

— Absolument, Monsieur le Duc, c'est un tableau que je suis depuis trente ans. »

Mon ami ne me parlait jamais. Un soir, pourtant, il m'aborde :

« Monsieur le Duc, j'ai une requête à vous présenter. »

— C'est fait. De quoi s'agit-il ?

— Ma mère... Mais peut-être, M. le Duc n'a-t-il pas lu les poésies de ma mère ?

— C'est un plaisir qui m'a été refusé jusqu'à ce jour.

— Voilà... Ma mère donne une soirée dans son appartement de la rue de Clichy, mardi prochain, et elle dira de ses vers, au piano.

— Au piano?

— Au piano. Monsieur le Duc. Nous ferez-vous l'insigne honneur d'être des nôtres ?

— Mais, comment donc! Certainement. »

» Je dînai, le jour en question, chez l'ambassadeur d'Angleterre, en tenue d'apparat et le grand cordon à travers la poitrine. Par quel hasard, au dessert et dans cette atmosphère diplomatique, me souvins-je de la singulière invitation, qui m'avait été faite ? Je l'avais acceptée et ne voulus pas manquer à ma promesse.

» Le dîner fini, je monte dans ma voiture et donne l'ordre qu'on me conduise à la maison désignée. Les marches gravies, je sonnai. 11 n'y avait pas foule à la porte. En entrant, cinq à six personnes m'apparurent paisiblement assises dans le salon. Le flot n'est pas

arrivé, pensai-je. Tout de suite, j'avais distingué, à son attitude, la Muse de ce temple domestique : une vieille dame très pâle et très amaigrie, vêtue de noir, coiffée d'un turban. J'étais intéressé déjà par le turban; j'en avais vu de pareils, en mon enfance, chez des amies de M""" de Souza.

« Madame, votre fils m'a parlé de vos poésies. J'avais à répondre à d'autres invitations. Mais je suis venu pour ces poésies. J'attends impatiemment le plaisir de vous entendre. »

» Elle se dirigea vers le piano, une épinelte pas grande du tout et bien ancienne. Ses mains gantées de mitaines blanches glissaient sur les touches et en tiraient des sons grêles. Elle avait commencé à réciter des vers, qui ne me parurent pas mauvais, en vérité, avec leur accompagnement en sourdine. C'était une primeur à mon oreille. Je l'en félicitai. Cependant, l'excellente personne s'étant levée pour recevoir une nouvelle arrivante, j'en profitai pour m'esquiver et j'allai finir la soirée chez la duchesse de Persigny » .

Ici, n'étaient en défaut ni le nombre ni la qualité des invités. Sous le ruisellement des lumières, c'était un très différent spectacle de blancheurs d'épaules, de clartés soyeuses, de pierreries scintillantes, de plumes et d'aigrettes piquées dans les chevelures. Et sur les habits des hommes étincelaient les croix à profusion. On en eût compté seize sur la poitrine du seul Bacciochi, ressemblant de loin, disait quelqu'un, à une vignette de missel du xv® siècle. On avait peine à circuler, ce soir-là, dans les appartements de la fille unique de M"^ de la Moskowa — une personne jolie à voir dans sa blondeur, mais de nature et de caractère un peu bien fantasques et dont l'écervellement faisait contraste de

bizarrerie avec la gravité plutôt morose du duc son époux (1).

En sa double qualité de personnage officiel et d'homme du monde, Morny se devait à bien des maisons parisiennes, à commencer par le Château, comme on appelait les Tuileries. Il ne pouvait se dispenser d'assister à aucune des réceptions de la Cour. On eût trop remarqué son absence, aux galas ministériels. Enfin les salons les plus cotés ne permettaient point qu'il les oubliât.

Il fut l'un des invités de marque du bal fameux de la duchesse d'Albe, comme il l'avait été du grand soir des Walewski, au Ministère des Affaires étrangères. Le dernier survivant des jeunes et brillants cavaliers, qui menèrent alors, chez M°'^ WalcAvska, l'adorable quadrille des pierrots et pierrettes, nous en retraçait encore, en 1909, l'image resiée fraîche et pimpante en sa mémoire. Lui-même, le baron Charles de Behr y conduisait la princesse Lobanof, née Paskiewitch, à laquelle on le savait attaché par des liens de roses, c'est-à-dire par l'attrait d'une affection sérieuse et tendre. Puis, Alfred de Grote, un joli garçon qu'on disait avoir été du dernier bien avec l'une des grandes-duchesses, et qui avait engagé la maîtresse de maison ; le comte Hoyos, ambassadeur d'Autriche-Hongrie, avec M^^*^ de Rivas de Saavedra ; et le prince Georges de Groy (2) avec M"^ de Grétry, une blonde gracieuse, que courtisa l'empereur, com-

(1) C'était cette duchesse de Persigny, que ses amis avaient surnommée lady Persington, pour Fengouement qu'elle affichait, en toute occasion, en faveur des choses et des costumes d'Oatre-Manche, et cela depuis qu'elle s'était vue la femme d'un ambassadeur à Londres. Après la mort du duc, elle devait se remarier moins brillamment avec un homme plus jeune qu'elle nommé Lemoine.

(2) Attaché à l'ambassade de Rome ; depuis, il épousa M"* de Durfort, fille du marquis de ce nom.

plétaient l'aimable groupe. Costumés de satin blanc avec des pompons rouges, tout poudrés et portant le petit chapeau pointu blanc avec des rubans rouges flottants, ajant même aux pieds des bottines blanches, les cavaliers formaient le vis-à-vis impeccable des danseuses, celles-ci toutes légères en leurs jupes de gaze ornées de réseaux d'or. Le corps de jupe était en soie de couleur rouge et blanche, avec des nœuds de ruban or. L'entrain était des plus vifs de part et d'autre. On avait exécuté la danse au tempo di galopo. L'empereur et la reine de Hollande avaient été si ravis du spectacle (1) qu'ils demandèrent qu'on recommençât le quadrille. Mais, cette fois, la sensible princesse Lobanof, que pressait trop la cadence, s'était évanouie, de sorte que le baron de Behr dut la soutenir sur son bras, pendant une partie de la soirée.

Ils étaient là tous et toutes, ceux et celles qui donnaient le ton à la Cour et au mouvement parisien. C'est à ce bal du Ministère des Affaires étrangères que la comtesse Tascher de la Pagerie avait fait son entrée sous les lustres, en chaise à porteurs et suivie d'un cortège. L'empereur, qui était arrivé en un domino noir s'était diverti à revêtir ensuite un domino mauve, pour intriguer sous les deux espèces. L'impératrice elle-même, apparue d'abord en une toilette noire lamée d'or, avec des étincellements de diamants et de rubis dans ses cheveux poudrés, était passée dans la chambre de M"'^ Walewska afin de se travestir et de se dérober aux regards trop prompts à la reconnaître. On disait merveilleuse — et c'était le sentiment par-

(1) Déjà le quadrille perdait de sa vive allure d'autrefois ; on s'habituait à le marcher plutôt qu'a le danser, selon l'ancienne et charmante façon.

ticulier de M. de Morny — la comtesse de Brigode ; on appréciait infiniment aussi la jeune Mélanie de Pourtalès, un vrai Greuze, et plus d'une encore de celles que nous avons portraiturées dans une précédente galerie, telle la comtesse de Gastiglione, l'unique, l'incomparable.

Morny n'allait guère qu'à titre officiel chez le prince Napoléon avec lequel ses rapports, déjà des plus froids vers 1852, furent longtemps à se réchauffer, quoiqu'il sût lui reconnaître des qualités d'intelligence rares et qu'il dut, en 1859, à la veille de la guerre d'Italie, le recommander à l'empereur pour la régence. Ses visites se faisaient moins rares chez la princesse Mathilde, assuré qu'il était d'y trouver des amis personnels — les hommes de lettres de la Païva. On le voyait, chaque fois, aux redoutes de la princesse de Metternich. Et des sympathies particulières le ramenaient fidèlement chez le duc et la duchesse de Bassano.

Lui-même, comme il convenait à sa situation, à son rang, faisait souvent dîner et danser.

On fut plusieurs années à se souvenir des magnificences déployées, le 20 mars 1855, à loccasion d'une fête de nuit offerte par le Président du Corps Législatif— et payée par la nation, qui eut à solder les frais des contre -danses officielles, Morny ayant enlevé le vote du bal.

Un trône avait été dressé dans la salle des Pas-Perdus. On ne voyait partout que glaces et tentures. Des statues modelées par Gruchot et fondues en fer intéressaient le regard, de place en place. Les cours et les jardins étaient couverts de pavillons. Du sein des parterres

s'élançaient des jets d'eau, jaillissant sous les lumières. Dans ce cadre féerique allaient les députés en uniforme, frac bleu brodé d'or et d'argent, boutons à l'aigle, gilet blanc, pantalon de casimir blanc à sous-pieds, et n'attendant que le moment où, après avoir rendu leurs hommages aux souverains, ils s'évertueraient aux jeux de Terpsichore. Combien séduisante apparaissait la nouvelle impératrice, en sa robe de crêpe rose à volants de points d'Angleterre, avec des traînants de narcisses, et sous son chapeau de fleurs ruisselant d'émeraudes. Et non loin d'elle, comme semblait exquise la toilette de cette autre princesse, toute nuageuse et mousseuse ! Sur une jupe de taffetas blanc semée de petites abeilles floconnaient onze volants de tulle de soie garnis d'une ruche de marabout et retenus sur le côté droit par un bouquet de traînasses de clochettes blanches. Car, c'était alors le triomphe des robes à la neige.

Une après -minuit d'hiver, en I806, on était sorti émerveillé de l'éclatante réception dont Morny fit les frais pour les beaux yeux(l) de la reine d'Espagne Marie-Christine. On n'admira pas moins la soirée très Régence, que donna, dans ses appartements. Son Excellence présidentielle et législative, à l'extrême fin du carnaval de 1859. Morny avait eu le soin d'indiquer, d'avance, à ses invités qu'ils eussent à conserver le ton de l'époque Louis XV, afin de prévenir les écarts d'imagination et les excentricités de travertissements auxquelles n'échappent point les bals même les plus aristocratiques. Toutes les chevelures étaient donc poudrées à blanc. Et comme les agitations de la danse

(1) Elle avait, en effet, le regard très doux, répondant à un sourire gracieux et fin, mais il ne fallait pas la considérer « plus bas que la tête », le corps étant presque monstrueux d'énormité.

lançaient par les airs de vagues nuages « à la maréchale », qui finissaient par retomber légèrement sur le sol, le maître de la maison avait pu dire, par une fine allusion à un mot du jour, que, si l'on ne dansait pas sur un volcan, on dansait assurément sur de la poudre.

Ce furent, d'autres fois, chez Morny, des réunions plus intimes, où son amusement était de faire chanter un air de LuUi à Houssaye, une romance du temps : V Amour nous mène, à Emile Augier, où l'on s'entretenait tout à l'aise d'art, de femmes et de théâtre.

A des dates es[>acées, revenaient les réceptions à falbalas où les hommes de cour en habits rouges, ponceau, bleus, verts « avaient des allures d'officiers, les militaires de dandys, les dames de biches » ; de ces bals masqués, dont les turbulentes imaginations purent être comparées à une descente deValentino se profilant dans un décor de Winterhalter.

On y jouissait d'un certain laisser-aller facile, indulgent. La tenue du maître de la maison était irréprochable, sans qu'il imposât à ses hôtes un ton cérémonieux et gourmé. Aussi, par aventure, n'était-il pas de façons hardies qu'on n'y osât. Les propos à mi-voix s'y rendaient audacieux. Les hommes serraient de près les jolies invitées sous le masque ou sans masque (1). Des cavaliers entreprenants, comme pouvait l'être un colonel

1^1) L'une d'elles, qui commençait à n'être plus si jeune et tendait à devenir prude, disait, au sortir d'une de ces fêtes, chez Morny ou ch'-z le duc de Bassano, à une amie :

ce Savez-vous qu'il n'est pas prudent pour nous d'y aller en domino, sans crinoline?

— Pourquoi donc?

— Les hommes s'approchent de trop près.

— Ah ! est-ce qu'ils vous pincent?

— Non, mais ils vous communiquent leurs impressions. »

de Galliffet, jetaient de l'émoi dans les rangs des danseuses. Mais le plaisir n'en était pas moindre, au contraire.

Dans la bagarre de certaines réceptions où frayaient, avec les habitués de la vie mondaine, des fonctionnaires, des députés et leurs femmes, se produisaient forcément des surprises. Un soir, Morn}^ se tenait à la porte du premier salon, prêt à recevoir. Il était en frac, culottes courtes et bas de soie. Une nouvelle arrivée de son département, la femme d'un ingénieur, prenant le puissant personnage pour un huissier chargé d'annoncer les invités, se nomme à lui et montre bien par son attitude qu'elle attend qu'il répète : Madame une Telle. « Le duc de Morny », répond-il, et il s'efface pour laisser passer la provinciale, rouge et confuse.

Quelques fausses notes, des incorrections accidentelles, des bigarrures inévitables n'empêchaient point les réceptions du comte, plus tard duc de Morny, d'être des moins foulées et des plus élégamment composées de Paris. Il recevait à merveille ; sa maison était admirable de tenue ; et nul mieux que lui, a dit l'un de ses convives, ne savait assortir les invités, de façon qu'ils fussent heureux de se trouver ensemble, lorsque sa situation ne lui imposait point des exigences contraires à son bon vouloir,

Hors de chez lui, il aftectionnait spécialement les salons diplomatiques et cette haute société russe, si remuante sous le Second Empire, avant et après son mariage avec une descendante des Troubetzkoï.

La colonie slave, accrue par des alliances et des unions récentes, se donnait, en effet, beaucoup de

champ dans le Paris d'alors. Tout un essaim de jolies Polonaises très en vue, très recherchées (1), et dont quelques-unes devinrent Françaises par leur mariage, en s'appelant marquise de Noailles (2), princesse de Beauvau, comtesse Marie de Bonneval (3), y contribuaient de toute leur animation. Elles avaient apporté, de leur patrie, ce charme attirant, cet esprit fin, ce mélange de dignité et de grâce voluptueuse, qui sont d'instinct chez les Polonaises, et le mouvement qu'elles excellent à répandre dans la société (4). Moins vives et moins enveloppantes, plus diverses en leurs qualités de nature et de conversation, les beautés russes rivalisaient avec elles de succès dans l'art de plaire, par les différents moyens qu'elles tenaient de leur caractère ou de leur éducation.

(1 Comment ne pas nommer entre celles-là Texqiiise Muse blonde- M"'^ de Kalergis, née comtesse de Xesselrode et devenue, en secondes noces, M'"'^ de Muchanow. Polonaise par sa mère, musicienne accomplie, admirée de Lizst, de Wagner, de Rubinstein, adorée du général de Cavaignac, intelligente, vive et bonne, elle était l'attraction même. On en disait autant des gracieuses comtesses Branitzka, Potoçka et de bien d'autres.

i2) D'abord, Laure Sweikowska. Sa sœur était la non moins jolie Lise,^ comtesse Pzesdjetzka. Toutes deux, les filles du général américain Lachmann et d'une mère issue de noblesse polonaise, se disputaient le prix de la grâce ; mais comme, pour en départager l'influence rivale, l'une habitait Paris et la seconde Nice.

(3; M"'^ de Bonneval fera plus tardivement ses débuts dans le monde. Elle apparaîtra, au dernier bal costumé du duc de Morny, en Marie-Antoinette et, jeune mariée de dix-huit ans, s'y emparera tout aussitôt des regards.

(i) Signalons à part la comtesse Alfred Potoçka, belle, spirituelle, altiére; la princesse Czartoriska, toute d'intelligence et de bonté, si visitée, si recherchée dans sa résidence célèbre de l'hôtel Lambert; et la bellissime princesse Sanguszka, née princesse Lubomirska, éclatante, distinguée et fiére. Sa fille Hélène, parée de tous les dons de la natui-e, très musicienne, très admirée, désirée, demandée, ne consentit jamais, poup une secrète raison de famille, à se marier et refusa même le duc de Nemours.

Leur centre de réunion habituel, de 1856 à 1859, était le salon de l'ambassadeur Kisselef, un grand seigneur d'aspect plutôt imposant, courtois autant que distingué, aimable et spirituel autant que digne. Gomme l'y engageaient ses attributions officielles, il travaillait à maintenir entre son Gouvernement et celui de la France les liens d'une harmonie durable; mais il avait été moins heureux, dans son domestique. Gar il vivait séparé de sa femme, née comtesse Potoçka, fille de la belle Phanariote, ayant elle-même conservé des restes de beauté, aimant la conversation, mais davantage les cartes et jouant gros jeu. Elle recevait, le soir, en son appartement des Ghamps-Élysées ; on y jouait toute la nuit.

En son lieu et place, à l'ambassade russe, faisait les honneurs la princesse Radziwill, née princesse Ouroussow et sœur de la ravissante femme du chancelier Gortschakow. Elle aussi avait desserré les liens matrimoniaux et vivait séparée, sans enfants, de son mari. Très élégante et de grand air, on la disait capricieuse et hautaine. Elle se souvenait, à Paris, du bien que lui voulut, à Saint-Pétersbourg, l'empereur Nicolas V% quand ses vœux s'étaient tournés vers elle. Gelte princesse Radziwill, qui protégea Morny et goûtait sa conversation, lui avait donné, quand il partit pour Saint- Péterbourg, des lettres de présentation, dont il tira de précieux avantages.

Aux réceptions de leur ambassadeur, les attachés avaient de quoi passer le temps en douceur; les regards féminins leur faisaient fête de partout. G'étaient : le brillant Albedinsky, depuis gouverneur général des provinces Baltiques et qui contracta mariage avec une princesse Dolgorouki, « la grande amie adorée » d'Alexandre

MAKIE DE MOnXY COMTESSE DE COUSANA, EN COSTUME NATIONAL UCSSE (A giiurlic, (liiiis un groupe d'amis Je celte aalioiialilé)

II (1) ; et le délicieux Alfred de Grote, qui fit tourner bien des têtes à Paris, avant de retourner sur les bords de la Neva, au Palais d'Hiver, où il devint grandmaître de la Cour. En ces parages dip]omatico-mondains, se montrait d'habitude un comte Tolstoï, de petite taille, pas très bon, spirituel et laid, en somme peu goûté ; le jeune prince Repnine ; Jean Paschkiéwitch, qui épousa, mais ne garda pas, l'exquise M"^ Souchanow, remariée (après divorce) à lord Hamilton ; et plusieurs autres cavaliers d'élite, comme le « beau ténébreux » Pierre Troubetzkoï. C'est à ce dernier que la princesse Lise Belosselsky (2) , l'amie de Thiers, de Roulier, de La Guéronnière, de lord Palmerston, de Gortschakow, de maintes célébrités politiques de Paris, de Londres et de Saint-Pétersbourg, octroya sa main et sa précieuse personne. Petite, blonde, plutôt autrement que belle, avec ses traits aplatis, cependant bien faite, élégante et se donnant des airs de marquise Louis XV, très bien douée, fort instruite, ayant beaucoup d'esprit, le sachant et tenant à ce qu'on n'en doutât point, parfois mordante en ses reparties, galante, fine, maniérée, en deux mots piquante et singulière, elle s'était créé une physionomie, un rôle, que l'aidait à soutenir un insatiable amour-propre. C'est cette princesse Lise Troubetzkoï, qu'on supposait informée toujours du dernier secret

(1) La nombreuse famille des Dolgorouki, très serrée, très unie, ne manquant aucune occasion de s'entr'aider, de se faire mutuellement du bien, moissonna beaucoup d'honneurs, de dignités et des privilèges de toute sorte ; l'influence morale de M"' Aldebinski ne fut pas sans action pour l'avancement et la fortune de sa famille.

^2) Fille de la princesse Hélène Kotschoubey, sœur du prince Belosselsky, et de M"« Marie Dournoœ qui, par la situation et l'immense fortune de son mari, a joué un grand rôle dans la société pétersbourgeoise.

des chancelleries ; elle n'allait point en visite qu'elle ne fût prête, chaque fois, à tirer de sa ceinture ou de son manchon une missive des plus importantes, qu'elle venait de recevoir justement de lord Granville ou du prince Gortschakov. Elle était comme l'Egérie des ambassades, ou passait pour telle ; on la prenait au sérieux. Telle, la turbulente princesse de Lieven, dont le salon avait été qualifié par Thiers V Observatoire de V Europe.

A ses côtés faisait bruit la spirituelle princesse Léonide Menschikow, née princesse Gagarine, très éclairée, presque savante et, néanmoins, naturelle et bonne ; aussi bien, amusante en ses dehors, aimant à rire avec une sorte de franchise garçonnière, grande, blonde, pas très jolie, ne s'illusionnant point, à cet égard, et en ayant pris bravement son parti ; intempérante en ses propos, mais discrète en ses amitiés ; galante tout franchement, mais honnête et sûre, sans intrigue ni méchanceté, et que les saillies de sa conversation, les éclats d'une gaieté un peu fiévreuse, n'empêchaient point de rester grande dame, en ses actes et ses procédés (1). Immensément riche, très hospitalière, très liée avec les princes de la famille impériale, elle gâta beaucoup Morny, l'incitant toujours à Saint-Pétersbourg et à Baden.

Aimée de tous et de toutes, parce qu'elle était exquise de charme et de bonté, passait dans le même monde la princesse Léonille Wittgenstein, née princesse Bariatinsky. La louange de ses mérites ne quittait point les lèvres de ceux qui parlaient d'elle. S'étant convertie au

(1) La vie de la princesse Menschiitow s'écoula, plus tard, à Bade et à Pétersbourg. L'un de ses compatriotes l'a comparée à une M°'* du Deffant russe, a douée de la vie qui manquait à la marquise et incapable de s'assujettir à la domination d'un président Hénault. »

MORNY, LE MONDE ET LES FEMxMES 243

catholicisme, le séjour en Russie lui avait été rendu difficile; elle habitait, avec son mari et ses enfants, Paris, l'hiver, et, en été, le château de Sayn, près de Goblentz. Ce fut au bel âge de sa vie, une céleste apparition, aux cheveux cendrés, aux yeux bleus. Elle adorait la France, malgré qu'elle dût se faire plus tard l'amie de Guillaume P' et de l'impératrice Augusta d'Allemagne (1).

A la pléiade russe eut manqué l'une de ses étoiles sans la présence de la princesse Obolinski dont la beauté s'épanouissait confiante en soi et n'exigeant que peu de la personne intellectuelle. L'empereur Guillaume fut à ses pieds. Son mari avait le renom d'un irréprochable cavalier, quoiqu'elle le tînt dans un effacement relatif. Tels la princesse et le prince Menschikow, celle-là toujours en vedette, celui-ci adonné aux sports et qu'on ne voyait pas.

Dans ce rayonnement ne passaient point inaperçues des parentes de M""® de Morn}^, nées comme elle princesses Troubetzkoï et ayant hérité des dons brillants de cette branche de l'aristocratie russe : la princesse Woronzow si connue par son esprit, ses talents, sa fortune illimitée (1); la comtesse de Ribeaupierre, sa sœur, ravissante par les traits du caractère autant que par les attraits du visage; puis Olga d'Oustinow, une charmeuse, disait-on, et dont les grâces jetèrent des feux, avant qu'elle se remariât avec un superbe Espagnol, Blanco d'Encala; la comtesse Apraxine, moins éclatante, mais

(1) L'un de ses fils épousa la fille du duc de Blacas. Aux em irons de 1910, ses amis auront encore pu la voir nonagénaire, vivant ses souvenirs dans la Suisse française, à Lausanne.

(2) On louangeait, pour sa grâce, une comtesse Woronzow ; mais celle-ci, née Narischkine, était une tout autre personne.

agrémentée des dons de la fine et élégante causerie, et très experte en fait de science mondaine (1). C'étaient encore la fille très douée de la princesse Julie Gagarine, née de Martinow, et les deux filles du maréchal Paskiévitch : la princesse Lobanow, fleurie de mille séductions, et la princesse Wolkonsky, douée d'intelligence plus que d'attraits, au reste distinguée de manières comme sa sœur. On n'en disait pas autant de la femme de leur cousin Korsakoff, la fille de l'intendant de ce dernier, un nommé Morgassow. M"'^ de Korsakoff fit tapage dans la chronique extra-mondaine du Second Empire. Grande, admirablement formée, d'une carnation éblouissante, avec une somptueuse chevelure et des yeux pleins de flamme, elle eût été parfaite, si le type kalmouk eut été sur ses traits moins prononcé. En ses allures, elle ne visait que faiblement à la distinction, au tact, à la retenue, contente assez si, de quelque façon que ce fût, elle s'imposait à tous les regards. Bien différente se montrait une M™^ Narischkine, née baronne Knorring, lettrée, instruite, ayant été fort jolie, avec des pieds et des mains d'enfant et qui donna la preuve, plus tard, qu'elle goûtait beaucoup les choses et les gens de théâtre; car, après avoir mis du sien aux essais d'un homme d'État vaudevilliste, notre Morny, elle épousera l'un des maîtres de la scène française, Alexandre Dumas fils. Une autre agréable personne portait aussi le nom de Narischkine, celle-ci née Ouschanow, et mère de la jolie princesse Obolensky, remariée à M. de Reutern. Brune de cheveux, rose de visage, elle était souriante et gaie, comme sa sœur également fixée à Paris, M°'^ de Martinow, et qui transmit ses

(1) Elle habita Nice, où elle fut la voisine et l'amie d'Alphonse Karr.

qualités d'àme et de visage aux filles, qui naquirent d'elle : la marquise Paulucci et la princesse Galitzine.

Mais pouvons -nous reconnaître au visage tous ceux et toutes celles qui composaient alors l'aimable tribu moscovite s'agitant dans les rayons du soleil parisien? Ce fut une douce époque, nous disait, avec un soupir de regret un grand seigneur russe (1), qui tint sa partie dans le concert. On aima là et beaucoup la belle vie, les belles toilettes, les élégances et les élégants.

Dans cette société originale et brillante, désinvolte en ses façons, indépendante de goûts et d'opinions autant qu'il fût possible, instruite, enjouée, spirituelle, pleine de contrastes et de séductions, Morny cultiva des amitiés chères. Il s'y montra très épris, en particulier, de M"® Natschokine. Il ne se lassa point d'y rechercher les plus aimables impressions de l'esprit et du sentiment. D'autre part, il y noua des intrigues dont le mystère ne resta pas toujours voilé, et qui comptèrent au nombre des épisodes heureux à demi ou davantage de sa carrière donjuanesque.

D'une façon générale, Morny, comme son frère Napoléon IH, avait la tentation facile en matière de galanterie. C'était un legs de famille. Il en eut l'inclination dans le sang. Un certain libertinage enveloppé d'élégance et de bon ton était la suite de ce grand amour du sexe. Qu'il estimât d'un très haut prix les qualités intellectuelles et morales de ce sexe auquel il était redevable de tant de gratitude, on ne le certifierait pas, à en croire un trait noté par les Goncourt. Un

(1) Le baron Charles de Behr-Pohpen.

soir qu'il se trouvait à dîner chez Emile de Girardin (entre hommes, Paul de Saint-Victor, le préfet de police Boittelle, le général Fleury et les frères de Concourt l'écoutant) il exposait, en la matière, sa profession de foi complète. Il s'était amusé à soutenir que les femmes n'avaient pas de goût, qu'elles n'étaient ni gourmandes, ni libertines, qu'elles ne savaient pas, en somme, ce qui est bon et qu'elles n'obéissaient en tout qu'à des boutades et à des caprices. S'animant sur ce thème, il en avait poussé si loin les développements, et d'une manière si hardie, que nous nous abstiendrons de l'y suivre jusqu'au bout. Mais, toute philosophie mise à part, et la question idéale laissée de côté, il appréciait infiniment, pour le réel de son enveloppe, l'éternel féminin.

On lui prêta des liaisons nombreuses, et quelquesunes dans le nombre où il ignorait lui-même s'être engagé. Tantôt trahi, tantôt infidèle, il connut le sort général des amants, avec des succès plus variés que le commun des mortels. « Il jouait fort bien la comédie », disait Jacques Raynaud, c'est-à-dire la comtesse Dash: la grandeur du théâtre faisait toute la différence.

Très épris du charme auquel nul ne résiste, habile à gouverner son expérience des concessions successives qui mènent à la dernière, il avait une réputation justifiée de connaisseur dans la technique de l'amour. En ces sortes d'aftàires, il s'en tenait souvent aux préludes, qui ressemblent à de rianles escarmouches sans être forcément le début des batailles décisives. 11 ménageait son courage et les occasions. « Il savait, me disait la vieille comtesse de Y. . ., choisir les instants; il n'importunait pas et, tous comptes faits, il s'arrangea si bien que, sans se presser, il arriva réellement à posséder

beaucoup de jolies femmes. » L'heure n'est pas venue, si jamais elle doit venir, d'en trahir l'incognito mondain. Mais ce qu'on peut déjà dire, c'est qu'il poussait de préférence ses flirtàtions vers la société étrangère. Instruit par un ancien et cuisant souvenir, il appréhendait trop les attaches indénouables, les liaisons qui ne veulent pas finir, chez les Parisiennes à demeure. Adroit, prudent, heureux, il se prodiguait à celles qui passaient. En ces nœuds passagers, il conservait toute indépendance et toute aisance. Il glissait entre les mains de ces belles voyageuses avec un dégagé et une chance de réussite incroyables. « C'étaient autant de chaînes de fleurs, disait-il, que la destinée se chargeait de dénouer d'elle-même sans heurt ni déchirement. »

Assez insoucieux de l'opinion pour n'en agir en tout qu'à sa guise, M. de Morny ne s'en tenait pas exclusivement, comme nous l'avons déjà noté, aux brillantes compagnies, qui étaient le terrain d'élection de ses goûts d'aristocrate; il ne dédaignait pas, l'occasion l'y portant, d'égarer son choix en des milieux plus bigarrés. Il dîna, maintes fois, à la table de femmes, comme la Païva, « très soutachées d'aspasianisme ».

Le charme attractif de M""^ de Silveira eut le pouvoir de le distraire des soucis de la Présidence. On comparait aux soupers voluptueux de la Régence ceux qu'il lui plaisait de prolonger chez des demi-mondaines ou des femmes de théâtre. Il fréquentait avec une assiduité, qui ne passait pas inaperçue, les coulisses et le fo^^er de la danse de l'Opéra (1). D'une manière plus

(1) Morny se montrait souvent à l'Académie de musique. Des raisons de personnes autant que Tamour du bel canto Vy ramenaient volontiers. Dans les intermèdes de la représentation, lorsqu'il ne s'égarait point, avec d'autres pontifes des avant-scènes par les détours du sérail, il allait.

étendue, par amour de l'art ou des artistes, on le savait facile et protégeant aux vocations naissantes (1) quand elles se recommandaient, à la fois, des dons de l'esprit et des grâces du visage. Il s'intéressa aux débuts d'une jolie personne arrivée de Louvain à Paris, Bernardine Hamakers (2) et la prit par la main pour la conduire à l'Opéra. Plusieurs comédiennes du Théâtre-Français, comme Rébecca Félix et Rachel se flattèrent de posséder plus que son amitié. Hortense Schneider eut à se louer de ses généreuses attentions. La délicieuse Alice Ozy, — quoiqu'elle ne fut pas un miracle d'intelligence, loin de là, — lui ménagea des entretiens pleins d'agrément; nous en avons pour gages des fragments de correspondance très intimes, venus, par hasard sous nos yeux. Aimablement conversèrent par la poste cette comédienne aux talents légers et ce grand personnage. Deux des lettres de M"^ Ozy, les deux premières sont dignes et respectueuses, mais combien vite auront été franchies les distances ! A la troisième déjà, le ton a complètement changé; on a l'impression qu'un fait nouveau s'est produit, dans l'intervalle, permettant toutes les libertés. Il n'y a pas à s'y méprendre, quand on a lu les lignes suivantes, où c'est elle-même qui donne l'assaut :

« Si vous ne me répondez pas prochainement, j'irai moi-même, et je compte bien me faire ouvrir la porte, au cas où on me la tiendrait fermée. »

Et cet autre passage, dans la note émoustillante :

■visiter dans sa loge telle ou telle reine du chant, comme Marie Sasse — qui ne l'oublia point — et trouver, pour louer les forces vives de son talent, des termes pleins d'à-propos et de finesse.

(1) V. la première partie des Mémoires de Sarah Bernhardt.

(2) Cf. notre volume de la Fête Impériale, Princesses d'Opéra.

« Mon cher Lauzun, j'éprouve le besoin de vous demander une audience. J'irai, jeudi prochain, à cinq heures; il fait assez nuit pour que je ne sois pas aperçue... Entretenez- vous dans l'espoir de me voir; et soyez aimable comme vous savez l'être (1). »

La jeunesse et la beauté égalisent promptement les conditions des femmes devant le désir des hommes. Morny en aima de certaines qui, pour n'être pas nées, comme disent en leur langage les dévots de l'armoriai, n'en furent pas moins des créatures convoitables. On le vit, d'aventure, promener son dilettantisme dans les sentiers en perdition du Château-des-Fleurs (2). Des « momentanées » se trouvèrent au niveau de son cœur. Quart d'heure de folie, tenlation, passade : il les oubliait aisément et ne prenait pas toujours la peine d'aller aux informations pour apprendre ce qu'elles devenaient ensuite (3).

Ainsi, Morny cueillait des roses dans tous les jardins de Gypris. Il ne se refusait à aucune expérience souhaitable. Il lui plaisait d'effleurer toutes les expressions

(1) Autographes d'une vente de Charavay.

(2) V. les Confessions d'Arsène Houssaye. Cf. F. Loliée, les Femmes du Second Empire, p. 144.

(3) L'une de celles-là connut les pires retours du destin. Grâce à la protection de l'homme d'État, elle avait vécu sur le pied coquet de 30.000 francs par mois. Cette protection retirée, elle avait végété quelque temps, puis elle disparut tout à fait de la circulation parisienne. Où s'était évanouie, dans quelles ténèbres avait sombré cette étoile fugitive ? On ne l'apprit que longtemps après, en la rencontrant, vers 1892, dans un des quartiers excentriques de Paris, mais en quel équipage ! Etait-ce bien elle qui poussait ainsi des deux bras une voiturette chargée de poissons à vendre, oh! des poissons très populaires, en faisant retentir les airs de ces cris rauques par lesquels les détaillants de la rue annoncent leur marchandise? Après une heure d'éblouissement, après s'être étalée dans le luxe tapageur dont un Morny avait été, pour elle, le magicien, elle avait glissé de chute en chute, jusque-là ! Cette endentellée du Second Empire allait, maintenant, vendant du poisson à frire — sur le pavé de Paris.

du plaisir, pourvu qu'elles eusseut l'attrait et l'excuse de la beauté.

Mais était-ce là le bonheur complet et durable ? Une joie lui manqua longtemps, et la meilleure, celle du foyer, de la famille, de la vie intime. Plusieurs fois, il témoioiia le désir d'arrêter dans les liens du mariaore un cœur las de se donner et de se reprendre. Il avait failli serrer les liens de l'hyménée, à Florence. Avant son départ pour la Russie, il avait été fortement question de son union possible avec une Américaine, devenue plus tard l'une des comtesses de Moltke; puis, avec une jeune fdle du faubourg Saint-Germain, >P^ de Bonde ville. On le crut un moment engagé du côté de l'Angleterre. Cependant, il avait passé presque la maturité de l'âge et il en était encore à ne connaître que la satiété des plaisirs changeants. Parfois, il se prenait à envier le confortable doux et paisible d'un intérieur bourgeois. Une raison particulière lui rendait, chaque jour, plus désirable la certitude d'un bonheur calme et régulier. Il y avait des années qu'il aspirait à se dégager d'un attachement ancien, que le poids de l'habitude avait alourdi comme une chaîne et qui se resserrait à chaque tentative qu'il faisait pour s'en évader. « Ètes-vous heureux! disait-il un jour à Fleury, qui venait de mettre à la raison ses goûts papillonnants. Que je voudrais pouvoir suivre votre exemple ! Le mariage me semblerait un paradis à côté de ce que j'endure; ni fo^er, ni liberté ni enfant : c'est odieux. » Mais il avait pu s'éloigner de Paris et de la France, sous les auspices d'une mission extraordinaire. Ce fut à l'étranger, en Russie, qu'il rencontra l'occasion libératrice.

xMORNY, LE MONDE ET LES FEMMES 251

Pendant que se déployait une fête magnifique, au Palais d'Hiver, ses yeux avaient suivi l'attrait qui les appelait en s'arrêtant sur la personne d'une des demoiselles d'honneur de la tzarine, Sophie Troubetzkoï. Elle avait le plus beau teint du monde, des yeux noirs (1), une abondante chevelure blonde. De taille moyenne, l'élégance de ses mouvements était très séduisante. Il vola aux informations. Elle vivait à la Cour, auprès de l'Impératrice et dans des conditions à part, qu'expliquaient les circonstances de son éducation. Née d'une race très orgueilleuse et qui se flatte d'être du sang des rois Jagellons, elle appartenait à cette famille des Troubetzkoï, chez laquelle il y eut toujours de l'étrange et de l'aventureux. Son grand-père avait épousé la princesse de Courlande, divorcée de Piohan, et, en secondes noces, la fille du général de Weisz, qui avait hérité de la beauté de la mère : une simple enfant de Bohême, passée d'une humble et voyageuse existence dans un palais. Le second des fils de ce Troubetzkoï (2) se nommait Serge; des épisodes de roman incidentèrent sa vie, dont l'un eut un retentissement énorme. Serge Troubetzkoï avait l'inclination conquérante et supportait mal l'attente ou la difficulté dans la réalisation de ses désirs. En plein jour, il ne craignit pas d'enlever, au sortir de l'église et presque au bras de son mari, la belle M°'^ de Jadimirowski, née Bravoura, et plus tard remariée au comte Gastel. L'audace trop flagrante appela les rigueurs du Tzar sur celui qui Tavait osée. Il envoya le hardi ravisseur au Caucase et le déposséda de ses titres. Ce fut à la suite de cette dernière

(1) Ou plus exactement d'une teinte brun-bleu.

(2) Il eut cinq fils et cinq filles.

mesure que spirituellement l'exilé s'était fait faire des caries de visite ainsi libellées : Serge Troubetzkoï, né frince. Marié à Catherine Moussine-Pouckhine, il fut le père de Sophia, la future duchesse de Morny. Union passagère et troublée. Des orages domestiques amenèrent bientôt la séparation des époux.

La princesse Catherine Troubetzkoï avait quitté Saint- Pétersbourg, emmenant avec elle son enfant, pour se rendre à Paris, où Kisseleff était ambassadeur. Elle possédait le don de plaire, qui ne va pas sans un grain de coquetterie. Ayant été l'objet des empressements de Nicolas \^' et ne dissimulant point une amitié vive pour Kisseleff, elle ne pouvait empêcher qu'on en parlât dans le monde. Des médisants prétendaient qu'elle vivait dans une grande incertitude sur la question de savoir si sa fille Sophia était de l'empereur Nicolas, de l'ambassadeur Kisseleff ou du prince Serge Troubetzkoï. Elle souriait de ces méchants propos et gardait, dans le mouvement de la société russe, l'enjouement et la grâce attirante, qui l'y faisaient rechercher. Soudain, elle était tombée malade, et gravement. Se cro^^ant aux portes du tombeau, et se souvenant de la bonté sans limites de l'impératrice Alexandra, femme de Nicolas P"*, elle avait eu l'inspiration de s'en remettre à cette princesse de l'éducation de sa fille. Sophia n'avait que sept à huit ans : on mit l'enfant à la malle-poste, avec une lettre pour la puissante et gracieuse souveraine. L'Impératrice décida qu'elle serait envoyée dans une institution analogue à celle de Saint-Cyr, en France, fondée pour l'éducation d'un certain nombre de jeunes filles nobles et pauvres (1), et l'y suivit avec une attention bien-

(1) L'Institut Sainte-Catherine, à Pétersbourg.

MORNY, LE MONDE ET LES FEMMES 2o3

veillante jusqu'au moment où elle l'attacha à son service d'honneur.

Dans la famille, on s'occupait avec beaucoup de sollicitude de l'établissement de Sophia Troubetzkoï. Morny était apparu bien à propos ; n'ayant plus la jeunesse, mais ayant gardé l'élégance, il se montrait revêtu d'un grand prestige. L'offre de s'appeler comtesse de Morny et d'épouser le second personnage de l'Empire français était pour la séduire. Lui-même, avons-nous dit, cherchait, dans la société étrangère, une épouse de haute naissance. Elle n'avait pas de fortune (1); mais elle appartenait aux premiers rangs de l'aristocratie russe et lui facilitait l'entrée dans un monde susceptible d'intéresser son amour- propre.

D'autre part, des tantes de la jeune princesse s'entremettaient avec une grande ardeur à hâter la conclusion de cette alliance. C'étaient la princesse Woronzov, rendue fameuse par le grand attachement que lui voua Nicolas I", et sa sœur, la délicieuse Sophia de Ribeaupierre, dont nous avons parlé déjà. L'une et l'autre, tout aimables et spirituelles, très allantes, un peu coquettes, avaient été ravies de l'occasion, et ne l'auraient pas laissé perdre, de confier à un mari la garde d'une trop jolie nièce, qui leur était venue dans la maison sans qu'elles l'attendissent, à la suite de la séparation des parents, et qui pouvait s'annoncer, à leurs côtés, bientôt, comme une rivale.

La nouvelle des desseins matrimoniaux du comte de Morny était déjà parvenue dans la capitale française. Elle ne fut pas sans y susciter des éclats et des protes-

(1) Au moment du mariage, l'Empereur de Russie lui attribua une dotation de cinq cent mille francs.

tations. Telle Ariane, la comtesse L... fit retentir les échos de ses plaintes contre la trahison d'Auguste. En outre, des questions d'intérêt avaient été soulevées, qui prêtaient une couleur fâcheuse au caractère de cette ancienne liaison — fâcheuse pour Morny. A ce qu'on prétendait, l'ambassadeur extraordinaire de France, avant de partir, avait oublié de nettoyer des comptes, qui, de ce côté-là, paraissaient fort embrouillés. Sous les auspices de la sympathie des âmes s'étaient amalgamées des associations de capitaux où n'entrait plus rien de sentimental.

L'intervention d'avocats officieux, tels que Rouher, avait achevé de compliquer l'affaire. On s'était adressé à l'Empereur, réclamant sa protection et son arbitrage souverain, pour empêcher que la partie féminine en cause se trouvât ruinée par l'abandon de Morny. Elle avait droit, à ce que déclarait Rouher, à une indemnité la dédommageant d'une rupture, dont les effets seraient de compromettre l'avenir d'une série d'affaires où cette personne s'était engagée, de commun avec de puissants spéculateurs. Napoléon n'avait point caché le gros ennui qu'il ressentait de cette histoire. Il vo} ait, d'une pensée inquiète, se dresser la perspective d'un procès, d'un scandale. Comment en dérober l'impression regrettable au jugement de tous, au verdict de l'opinion publique? Les éclaboussures en eussent rejailli non pas seulement sur Morny, mais sur le Gouvernement entier et sur son chef lui-même. La considération des services, que l'habileté diplomatique de Morny venait de rendre à l'influence française, n'apaisait qu'à demi le mécontentement de César. Napoléon III avait pris fait et cause dans le différend, et, sans entendre la plaidoirie adverse, enjoignit à Morny de verser, la somme réclamée, soit

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plusieurs millions. On dut s'y résoudre. Morny en conservera un vif ressentiment contre Rouher, son ancien protégé, qui avait conduit toute cette affaire pénible. Il ne lui pardonnera jamais une ingérence, qui répondait à une cause juste peut-être, mais qui, de la part de l'ancien petit avocat de Riom, tiré de l'ombre par le comte de Morny, ressemblait fort à de l'ingratitude.

Selon le général Fleury (nous le verrons dans ses Mémoires, s'attribuer le mérite d'avoir paré un coup si fâcheux), l'empereur avait manifesté la résolution de ne point rappeler Morny à la Présidence de la Chambre, tant lui avaient paru choquants ces démêlés d'alcôve et d'intérêts confondus. On avait dû lui représenter — et Persigny, qui, pourtant, jalousait les dons et la fortune du fds de Flahaut, mais dont le caractère se relevait de deux qualités incontestables : le désintéressement et la sincérité, avait appuyé sur la force de ces raisons — qu'en le dépossédant d'une charge, qu'il remplissait avec un tact et une autorité exceptionnels, on eût consommé en pure perte la ruine d'une influence précieuse. Il sera rapporté, en outre, et de la même source, que Morny avait eu l'avertissement de la disgrâce qui le menaçait, qu'il n'aurait eu rien de plus pressé, à son retour de Russie, que de courir à Plombières, plein de trouble et le visage altéré, pour avoir avec son frère et maître une conversation longue, mais, qu'ayant mis beaucoup d'éloquence à blanchir ses torts, on le verrait sortir du cabinet de Napoléon, l'air radieux d'avoir gagné sa cause et conservé son fauteuil présidentiel.

C'est ainsi, en effet, cpie Fleury racontera les choses, se louant d'une influence qu'il n'eut pas lieu d'exercer aussi complète. En vérité, Morny, ne s'était vu, à aucun

moment, malgré les éclats de la comtesse-associée et le mécontentement réel de Napoléon III, dans une posture aussi mauvaise. On en est convaincu, lorsqu'on a considéré les termes de sa dernière lettre, datée de Saint- Pétersbourg :

« Mon cher Empereur.

» Vous m'avez renommé Président du Corps Législatif; le sort en est jeté ; je me marie, néanmoins. Walewski me demande si je reviens, quand je reviens; à cela je ne puis répondre, si ce n'est que j'obéis aux ordres de l'empereur.

» Croyez à ma tendre et respectueuse affection.

« MORNY

Il n'y avait rien dans ces lignes qui dénonçât soit une crainte excessive soit des rapports profondément troublés .

Le comte et la comtesse de Morny étaient maintenant, en route pour la France. « Je les vis l'un et l'autre, nous écrivait, un demi-siècle plus tard, le baron de Behr- Pohpen, comme ils revenaient de Saint-Pétersbourg et s'arrêtèrent à Francfort-sur-le-Mein. Ils étaient descendus à l'hôtel de Russie, elle ravissante en tenue de voyage de piqué blanc, sans autre parure, lui rayonnant de bonheur, très épris. »

Elle ne sortit dans le monde que vers le printemps, ayant été retenue en son intime par l'espoir d'une première maternité. Un bal était donné chez sa gracieuse

(1) L'acte de mariage du comte de Morny fut rédigé en latin, le 7 jan- YÎer 1857 (style russe) et la cérémonie célébrée, à Saint-Pétersbourg, dans la paroisse de Sainte-Catherine, par Pierre Couder, curé de l'église de Saint-Louis de Moscou, autorisé par Dom Venceslas Zylinski, archevêque de Mohilef, métropolitain de toutes les églises catholiques romaines de l'Empire russe. On a remarqué que cet acte ne mentionne ni les noms des père et mère des deux époux, ni leur décès, ni leur consentement.

PRINCESSE LÉONIDE MENTSCHIKÛW, -NÉE rUI-NCESSE GAGAUINt

MORNY, LE MONDE ET LES FEMMES 2o7

compatriote M*"^ Narischkine-Ouschakov ; elle y produisit l'effet d'une aimable apparition en sa robe bleu ciel clair avec des étoiles d'or semées dans le tissu, une rose en ses cheveux blonds serrés d'un ruban noir, et des perles splendides au cou. Son mari la conduisit aux Tuileries et aux fêtes du monde impérialiste. Elle s'y porta sans entraînement. A l'instar de certaines grandes dames du moment, elle considérait en la dernière pitié les contrastes trop frappants de cette Cour improvisée et montrait de la résistance à en suivre avec l'exactitude, qu'eût commandée la haute charge de celui dont elle partageait le nom, les soirées officielles. Légitimiste et bourbonienne par tendance ou par dilettantisme, affectant d'orner sa chevelure ou son corsage de l'insigne fleurdelysé en diamants, elle avait adopté, dès le début, à l'égard de la société bonapartiste, une réserve un peu hautaine et qui n'était pas exempte de parti pris. Se croyant, à tort ou à raison, hors de son élément dans cette mêlée brillante mais trop nouvelle pour n'avoir pas eu à souffrir de bigarrures inévitables, elle appréciait sans indulgence la Cour étrangère où elle venait d'entrer. A l'une des réceptions du Château, elle avait tenu longtemps les yeux fixés sur l'une des invitées principales, qui n'était autre que la comtesse de Montijo, et, la comparant avec Timpératrice-mère de Russie, elle en avait tiré des conclusions rien moins qu'avantageuses pour la grande dame espagnole et, par ricochet, défavorables à l'entourage : « Voici, disait-elle à son voisin et parent le baron de Behr, qui nous en garda le détail, voici l'impératricemère d'ici ! Vous jugez du reste : prostoï ! iirosloï ! » et elle reprenait, étendant sa réflexion à d'autres points et à d'autres personnes du milieu impérial ; icsejda prostoï,

2o8 FRÈRE d'empereur

c'est-à-dire : tout et partout commun. » Tant de rigueur, était excessive envers une Cour forcément disparate et, néanmoins, relevée, en maintes places, d'un éclat plus vif que « les glaces et les nullités de Saint-Pétersbourg, » comme l'eût exprimé la duchesse de Dino. A la même époque, l'opinion européenne était toute fascinée par le lustre de cette société parisienne, dont elle essayait bien de critiquer les légèretés aimables, mais sur laquelle elle ne cessait d'arrêter son regard et qu'elle enviait comme la première, la plus séduisante de toutes.

La comtesse de Morny en était aux premières impressions. Elle n'avait pas eu le temps de se défaire de quelques préventions acquises ; au demeurant, elle n'avait pas la foi napoléonienne. Elle était en fraîcheur avec l'impératrice et ce sentiment réciproque devait se refroidir encore, lorsque la suite des circonstances voudra qu'elle épouse, en secondes noces, le duc de Sesto, qui était resté, à travers les métamorphoses surprenantes de la destinée d'Eugénie de Montijo, l'idéal sentimental de la belle et fière Espagnole ( 1 ). Ses relations avec la

(1) Assez singulièrement, dans ses Souvenirs manuscrits, qu'elle nous confia, la marquise de Moniy, fille cadette du duc et de la duchesse, parlant de riiabitation d'Alcanizes de Sesto, à Madrid, consigne ces détails, dont nous lui laissons l'entière responsabilité : « Cette chambre (la pièce que nous occupions) était celle de mon beau-père, quand il n'était pas marié; et j'avais souvent entendu dire que l'impératrice Eugénie ^bien avant de l'être, naturellement) vint jusque-là réclamer le duc, dont elle était follement éprise. Elle parla plusieurs fois de mourir, à cause de lui ; elle-même vilit lui offrir sa main, quand le Président la demanda en mariage. Mais Papa aimait sa sœur (la future duchesse d'Albe) et déclina cette préférence de la comtesse de Téba. Alors, malheureusement pour la France, n'ayant pas eu celui qu'elle désirait, elle accepta l'empereur.» Si le point n'est pas inexact, il prouverait en faveur du désintéressement d'àme d'Eugénie de Montijo, qui aurait haussé le choix de ses sentiments par-dessus les tentations d'un trône.

plupart des grandes dames de la Cour restaient superficielles. Les façons émancipées des cocodettes lui semblaient choquantes, ce qui n'empêcha pas qu'elle dût, plus tard, prendre son parti, forcément, des allures non moins dégagées et tout aussi tapageuses, régnant dans la séduisante colonie russe, où elle avait à se rendre souvent et en particulier chez sa parente, la comtesse Woronzov (J).

Observatrice et spontanée, en même temps inattendue et fière, elle avait ses jugements, ses opinions, dont l'esprit et la forme ne manquaient pas d'originalité. « La femme française, disait-elle, par exemple, a le charme, l'intelligence, la finesse. D'elle à nous, la différence est qu'elle se meut à petits compartiments. Chez nos compatriotes, c'est à grands compartiments qu'on espace son existence, avec les suites, il est vrai, des dettes en nombre et des drames sans fin. Mais il faut aux turbulences de l'âme slave du large et du mouvementé. » De l'élévation dans les idées, de la hauteur, de la domination, du fantasque, de la brusquerie dont l'entourage ne s'expliquait pas toujours les causes, de la douceur et de la violence, une franchise d'àme absolue, qui la rendait capable d'attachements durables et profonds en amitié, aussi bien que sensible à l'offense, de manière à ne plus l'oublier : elle était extrême en tout.

Elle pouvait se montrer attirante, gracieuse et fine; telle on la jugeait, parmi ceux qu'elle vo}^it avec complaisance; mais aimant ses aises, ses habitudes, et souffrant mal qu'on visât à l'en distraire, fût-ce par

(1) Sa tante et la sœur de son père, laquelle habitait avenue de Tlmpératrice. Là, s'installera quelques années plus tard, la coterie des gnindsducs Alexis, Wladimir, avec leur gaieté un peu osée.

raison d'État. Se mêlant fort peu à la vie politique de son mari, elle n'acceptait pas comme un devoir d'en supporter les obligations de retour, par exemple de l'aider à recevoir mondainement ses députés. Le fallait-il, elle ne s'y résignait qu'à contre-cœur, L'un des membres de sa famille, qui lui conserva un sentiment d'estime et d'affection invariable, me représentait, au fil de ses souvenirs, de quelle manière froide il l'avait vue, plusieurs fois, étant assis auprès d'elle et l'observant, accueillir les honorables du Corps Législatif. Eux saluaient et passaient. Elle, comme statufiée, était parfaite d'indifférence. Et, comme il lui exposait cette réflexion qu'étant la duchesse de Morny elle devait aux invités du duc (1), même en ne leur portant qu'un faible intérêt individuel, de la bonne grâce, elle répondit :

« Sans doute, mais quelle particulière conversation pensez-vous que je puisse tenir avec eux? Je suis étrangère à la politique française. Ils doivent connaître, venant du dehors, le temps qu'il fait. Leurs femmes ne m'ont pas été présentées ; je n'ai pas à leur demander comment elles vont. Alors, que puis-je, sinon me taire ?

— Mais il y aurait d'autres sujets d'entretien avec des gens d'esprit, comme il en est plus d'un parmi ceux-là, soyez-en bien certaine.

— Oh ! pour de l'esprit, je le veux croire. Tout le monde n'en a-t-il pas en France? »

D'ordinaire, elle se dérobait à ce genre de réceptions. Elle n'aimait pas les députés et le disait. Elle avait ses

(1) Comme nous le verrons, dans un des chapitres suivants, le comte de Morny sera créé duc en 1862.

intimes, dont le cercle lui semblait de beaucoup préférable. Tranquillement, pendant que Morny, en bas, faisait les honneurs de sa galerie et des salons de la Présidence, elle restait dans sa chambre somptueuse, fumant des cigarettes, accueillant ses fidèles, des compatriotes, des amis ou battant les cartes et composant des « patiences ». Morny avait pris son parti délibérément de cette abstention, quoiqu'il eût pu, s'il s'en fût donné la peine, obtenir d'elle un concours plus familier et plus actif. Eavers elle, animé d'une grande indulgence, qu'il tirait d'un sentiment de supériorité hautaine et légère, il ne contrariait en rien ses goûts, où passait.de la singularité (1) ; il ne contraignit jamais son humeur ni ses fantaisies.

Hors de ce cercle politique et bourgeois — les parlementaires absents — elle redevenait elle-même, causante et vive. Ses côtés d'originalité ne déplaisaient point à Morny; il riait de ses boutades, s'en amusait, et ne l'arrêtait que rarement.

En résumé, comme elle avait pour lui un sentiment profond, irréprochable, il éprouvait à son égard une affection réelle, complaisante et délicate. Il l'aimait avec une sorte de tendresse gracieuse et digne, avec bonté, presque avec condescendance. Ce qui ne voulait point dire qu'il lui gardât une foi impeccable et sans défaillance. Gomme le disait Octave Feuillet de son héros. Monsieur de Gamors, il appartenait encore à la passion, qui avait été « le tort suprême de sa vie ».

Trop de tentations l'environnaient, dans cette Gour, où la volupté semblait toujours être à la portée du

(1) Par exemple, l'une de ces singularités était Tamour des animaux étrangers. Des oiseaux aux aspects rares et bizarres, des sapajous, des petits chiens japonais encombraient les appartements de la Présidence.

désir, où l'amour ne prenait que la peine de naître, où les femmes, bien qu'il manquât de jeunesse et de cheveux, l'entouraient d'une idolâtrie visible, pour qu'il pût, avec son penchant tenace ou ses retours d'habitude, se montrer un modèle de constance.

Après les premiers enthousiasmes du mariage, il avait repris des allures de liberté, qu'il ne laissait pas savoir, à la maison.

Une imprudence, certaine fois, fut commise.

M""^ de Morny avait emmené avec elle, de Saint-Pétersbourg à Paris, une jeune fille de grande naissance, de petite fortune, et qui avait été sa compagne d'école préférée. Au pensionnat, alors que, dans la première chaleur de la sentimentalité naissante, jeunes filles, elles échangeaient des rêves d'avenir, elles s'étaient fait l'une à l'autre la promesse que la première d'entre elles, qui aurait trouvé le mari de son choix, emploierait tous ses soins ensuite à l'établissement de la seconde. Sophie Troubetzkoï, devenue comtesse de Morny, en attendant d'être davantage, s'était souvenue. Elle s'était juré de ne négliger rien pour la bonne réalisation de la promesse donnée. A chacun elle vantait les mérites de son amie; elle aurait voulu confier le bonheur de celle-là au plus aimable et au plus méritant. « La voulez-vous ? » demandait-elle, un jour, tout franchement à son cousin de Behr, qui craignit de s'engager.

Finalement, les choses eussent reçu leur dénouement entrevu, si M^'^ de **''' se fut trouvée un peu moins souvent sur le chemin de M. de Morny. Elle était spirituelle, attirante, légèrement étourdie. Il avait des éloquences particulières du regard, de la voix et du geste. Il arriva ce qui était à craindre.

La comtesse de Morny avait l'habitude, le jeudi,

d'aller voir la première née de ses enfants, portant le nom de Marie, à Viroflay, où elle était élevée. Son mari l'accompagnait, d'ordinaire. Par exception, ce jeudi-là, il s'était excusé sur des motifs d'empêchement absolu. Les projets de M""^ de Morny et l'emploi de son temps s'en étaient trouvés modifiés. Elle était revenue plus tôt qu'à l'accoutumée. Elle monta droit à la chambre de son amie, poussa la porte. W"" de X... n'était pas seule. Et le trouble où elle la vit portait la preuve trop évidente de ce qui s'était passé. Des reproches violents montèrent aux lèvres de M'"^ de ^lorny ; elle chassa de la maison son ancienne compagne en lui disant :

« J'ai rempli à ton égard les devoirs d'une amitié constante. Tu ne m"as pas été fidèle; tu m'as pris ce que j'avais de plus cher : mon mari. Je ne veux plus te voir. »

Il en resta quelque amertume au cœur de M""^ de Morny. Peu à peu l'oubli se fit. M. de Morny avait su regagner une aftèction qui lui était chère, à laquelle il répondait avec sincérité, mais qui ne le subjuguait pas entièrement, parce qu'il y avait dans l'air qu'il respirait une influence plus forte que sa volonté. Malgré les marques de son attachement véritable pour les siens, il ne renoncera jamais complètement à de certaines dissipations du cœur et des sens, qui sont l'entraînement ordinaire de la jeunesse, mais dont il ne pourra se déprendre. Jusqu'à l'extrême fin, il continuera d'efleuiller d'un geste las les fleurs de la vie.

De la scène mondaine aux jeux et plaisirs du théâlre. — Morny vaudevilliste. — L'estime particulière où cet homme d'Etat tenait les produits de sa veine dramatique. — Joies et déceptions d'auteur. — « Quelqu'un troubla la fête. » — Morny, Villemessant, Rochefort. — Un désir toujours manqué; comment, gratifié, comblé de toutes les faveurs des dieux et des hommes, le duc de Morny put en être hanté, préoccupé jusqu'à ses derniers instants. — Des accommodements plus faciles ; Thiers et l'ancien ami du duc d'Orléans. — Des fusions politiques imprévues, à hauteur de cimaise. — La célèbre galerie -salon de Morny. — Son dilettantisme artistique en général et ses goûts de Mécène. — Les secrétaires de Morny : les deux Daudet, Ludovic Halévy et divers. — La part différentielle, qui revenait à chacun d'eux dans son intimité ou dans l'action quotidienne de sa vie politique.

Son Excellence le Président du Corps Législatif, avait d'autres passe-temps que les mondaines jouissances pour rafraîchir la sécheresse de ses travaux politiques. Particalièrement lui étaient chères les personnes et les choses du théâtre.

A l'époque où la princesse de Metternich régissait avec sa turbulence aimable les plaisirs de Compiègne, la comédie mondaine faisait fureur. Tous en avaient le goût ou la manie. Chacun aurait voulu se découvrir des talents ignorés d'acteur ou d'auteur. Napoléon III se flattait d'avoir, une fois, collaboré, dramaturge novice, avec le spirituel Gondinet. L'ambassadeur-ministre Walewski, qui tenait par plus d'un lien au Théâtre- Français (disaient les journaux, faisant une allusion assez claire à sa liaison bien connue avec Rachel) avait

fondé de grandes espérances sur la représentation de son Ecole du Monde, chez Molière. Les choses avaient été préparées de loin pour le succès. Le directeur de la Comédie-Française, un publiciste gratifié d'estime, Edouard Thierry, y avait, un tant soit peu, travaillé; on avait lu le chef-d'œuvre devant un aréopage de critiques en renom, puis donné une première audition en présence de Thiers, Rémusat, Mignet, d'Alton-Shée. M"*' Anaïs, chargée du rôle principal, promettait de le remplir avec autant de cœur que de talent... Ce fut, d'ailleurs, une chute complète et que ne changea pas en triomphe le billet de Victor Hugo à l'auteur désemparé : (f Courage ! Vous avez des ennemis , c'est encore un succès! »

Quant à M. de Morny, il ne doutait aucunement de ses aptitudes pour le vaudeville. Le personnage d'État doublé d'un financier spéculateur, dont on savait les préoccupations multiples, n'aimait rien tant que passer pour l'un de ces agréables fantaisistes, dont l'art est de donner du prix aux moindres mots. Il avait, à double fin, des noms de rechange. Hors du Palais- Bourbon, il s'appelait « M. de Saint-Rémy » et signait de ce pseudonyme ses élucubrations théâtrales. Par instants, la passion des choses de la scène le tenait si fort qu'il confondait les rôles et les attributions sans s'en apercevoir. A son insu, le président s'effaçait devant l'auteur dramatique qu'il se piquait d'être. Plus d'une fois, tandis que, sur le point d'aller prendre sa place au fauteuil présidentiel, il se faisait passer le grand cordon de la Légion d'honneur et arborait ses plaques, il se surprenait fredonnant un air d'opérette, la veille entendu. A l'ouverture de telle session parlementaire dont la date exacte ne nous revient pas, on

préjugeait une séance importante. Des questions d'ordre supérieur y devaient être débattues à fond. Or, il l'avait presque oubliée, ou la pensée lui en était devenue presque importune, parce que, tout à la minute, son dernier vaudeville, la Succession Bonnet, à moins que ce ne fussent les Finesses du mari, était en répétition dans ce même Palais -Bourbon. Il avait chargé Delaunay, l'incomparable diseur, d'en établir la mise en scène. On jouait encore sous ses yeux. Il ne pouvait s'arracher au délice d'écouter sa prose et de voir marcher ses personnages. Il en oubliait l'heure, le procèsverbal du jour et les débats. Des secrétaires accouraient à la file, le prévenant que chaque député était à sa place, qu'on attendait le Président pour ouvrir la séance. 11 n'avait pu retenir un geste boudeur en leur répondant: « C'est bien! j'y vais! » Et, « à la dernière réplique de Baptiste ou de Sophie répondaient le bref commandement de l'officier de garde et le roulement des tambours (I) ».

Dans la chambre fameuse, qui lui servait en même temps de cabinet de travail, il avait à recevoir, le matin, une foule de gens : des candidats à toute sorte de faveurs, des hommes de finances, des députés, des artistes ou simplement ses intimes. Encore avait-il en réserve de petites audiences pour les costumiers de l'Opéra et d'ailleurs, auxquels il se plaisait à donner des conseils, où perçait son goût fin et sûr en matière de frivolités.

Autant qu'il pouvait s'en donner permission il revenait à sa fantaisie. Il s'éprenait d'un sujet de théâtre, monté à son cerveau entre deux bâillements parlemen-

1; Adolphe Brisson, Portraits intimes, Delaunay,

taires, et qu'il entrevoyait déjà prenant vie sur les planches. C'était une velléité de comédie-proverbe, une façon de revue (1), un prétexte à saynète, à charade, qu'il destinerait à une société de choix très entendue à ces sortes de délicatesses. Il s'y mettait de bon cœur. On le disait, dans ces moments-là, fort occupé. Son Excellence se tenait enfermée, sans doute, pour l'examen approfondi d'une sérieuse affaire. En réalité, M. de Morny n'avait fait que repasser la plume à son double: M. de Saint-Rémy. Un excellent homme ce M. de Saint-Rémy, et que les comportements d'un bourgeois de sa connaissance, du nom de Ghoufleury (2), paraissaient intéresser beaucoup plus que les modifications à apporter à la Constitution de 1852.

Si courtes que lui fussent les journées, il s'y ménageait des loisirs, soit pour assembler des notes musicales sur quelque motif tendre ou léger, soit pour composer des pièces, à défaut de chansons. Il en donnait lecture à des amis dont certains, comme Ludovic Halévy ou Hector Crémieux, étaient avertis déjà, pour y avoir légèrement contribué. D'ordinaire, la première audition de ses essais vaudevillesques avait lieu, en toute intimité et portes closes, chez jyjme jVarischkine. D'entrefaite il appelait sur des bouts de dialogues ou des scènes détachées les avis de cette grande dame russe aux habitudes originales, toujours veillant et fumant, faisant du jour la nuit, lisant ou conversant, au gré d'un caractère enjoué, d'un esprit alerte et sémillant. Puis, on faisait passer l'objet à la

(1) Comme la Corde sensible, dont Tempereur avait donné l'idée, et que Morny improvisa, pendant une saison à Compiègne.

(2) Offcnbach mit en musique une petite opérette dont Morny s'accusa Tauteur, et qui était intitulée : Monsieur Choufteury restera chez lui.

censure sans rigueur des hommes du métier installés dans la place, qui l'avantageaient, de ci, de-là, par des retouches complaisantes. Enfin, la représentation avait son tour, devant un public facile et chaleureux.

Morny trahissait un faible prononcé pour les produits de sa veinule dramatique et ne détestait point qu'on lui en fit compliment sous le manteau. Il se jugeait autre et mieux qu'un amateur. De bonne foi croyait-il posséder la faculté souveraine : le don. Cette conviction s'était implantée en lui qu'il eût pu réussir en qualité de vaudevilliste, si le sort ne l'avait pas engagé dans la voie des honneurs. Son ambition secrète aurait été de mériter la croix par ses talents comme auteur de pièces, s'il n'eût été créé grand-croix pour sa collaboration serrée au drame du Deux-Décembre. Et c'est en quoi notre héros s'exagérait l'importance de ces innocentes distractions. Sans qu'il y prît garde, l'ambition littéraire était allée, chez lui, en s'aggravant. Les manuscrits sortaient de ses tiroirs mi-clos. Ils s'envolaient chez le libraire et tentaient osément les risques de la publicité. Si l'amour-propre de Morny amateur de lettres et de théâtre en savoura les joies, il eut aussi à en essuyer les revers. La Vie de Jules César par son illustre frère trouvait déjà bien des censeurs. 11 devait s'attendre à ce que les boutades de M. de Saint-Rémy ne passeraient pas non plus sans rencontrer leurs critiques.

Intentionnellement ou non, le secret du pseudonyme avait été mal gardé. Plus d'un quêteur de nouvelles avait pu se faire dire à l'oreille quel nom, quel personnage se cachait sous ce masque. D'applaudir et de louer, on ne s'en priva point dans le monde des courriéristes. Il y eut, comme on le pense, beaucoup

de fleurs jetées dans les chroniques du jour. On enguirlanda des louanges les plus délicates ou les plus brillantes le recueil nouveau-né et son mystérieux auteur.

Mais une voix détonna dans le concert, une voix ironique et gouailleuse qui, sans le moindre respect, malmenait en diable le théâtre de M. de Saint-Rémy, les sujets, le dialogue et les personnages, enfin n'en laissait rien d'intact. Pourtant l'auteur du madrigal, peu de jours auparavant, avait été invité à la Présidence, où se trouvèrent convoqués tout l'entourage impérial et les princes de la critique dramatique. Ne jouait-on pas, chez M. de Morny, un fin proverbe, qu'on savait être de sa composition? Celui-là n'y vint pas. Et comme les journaux se répandaient en des compliments outrés, dithyrambiques, Rochefort (car c'était lui) en avait eu la bile remuée. Jules Lecomte exultait d'enthousiasme. Albéric Second, feuilletoniste décoratif et plus décoré que convaincu, pour couronner son compte rendu, avait lancé ce dernier coup d'encensoir.

« Ah ! qu'il est heureux pour nous pauvres écrivains que l'auteur de ce délicieux petit acte ait la majeure partie de son temps absorbée par les préoccupations de la haute politique! Que deviendrions-nous s'il avait assez de loisir pour se consacrer entièrement aux choses du théâtre! »

C'était le jour de chronique d'Henri, comte de Rochefort (1). Il se sentait mal disposé déjà; échaufTé

(1) a Si républicain qu'il se soit dit, écrivait Villemessaat. qui avait, à regard de son chroniqueur, une petite rancune à purger, Rochefort est très fier d'être comte et ses amis savent bien qu'il portait toujoui*s sur lui deux espèces de cartes de visite, une sur laquelle on lisait Henri Rochefort et l'autre gravée d'une couronne de comte au-dessous de laquelle était écrit : le comte de Rochefort de Luçay. Cette dernière lui servait dans les grandes occasions. » (Mémoires.)

par cette tirade d'Albéric, il y répondit du tac au tac: ^ Ah! qu'il est heureux pour l'auteur que, ayant participé à un fructueux coup d'État, il n'ait pas besoin de sa plume pour vivre! Si l'un de nous osait porter à un directeur une ineptie de ce calibre, il Je ferait immédiatement saisir et précipiter dans la fosse aux ouvreuses, avec ordre à celles-ci de l'exterminer à coups de petits bancs! »

Le boulevard eut de quoi s'égayer, le matin, en s'éveillant, et le tout Paris frondeur, qui, ayant perdu, depuis plusieurs années, sa vieille indépendance, n'était pas fâché d'y revenir, à l'occasion. En ouvrant son Figaro, Morny avait eu le déplaisir de s'y voir ainsi traité. Malgré son flegmatisme habituel, il n'échappa point à une double impression de surprise et de mortification. D'où venait? Par quelle étrange liberté, le Figaro et son rédacteur osèrent-ils?... Immédiatement fut détaché au journal un garde de Paris très officiel, le casque en tête, un pli cacheté à la main. Le directeur était mandé, de suite, à la Présidence. Yillemessant n'était point sans se douter du motif qui l'y faisait appeler, mais ne s'en inquiétait pas outre-mesure. Il se savait en cour auprès de son Excellence, qu'il amusait de ses racontars, de son exubérance prime-sautière, de tout le mouvement qu'il apportait de son journal (1), tempérés d'adroite courtisanerie, enfin des éclats de son gros rire immédiatement ramené au respect des Monsieur le Comte et plus tard des Monsieur le Duc inclinés jusqu'à terre. Aussi bien Yillemessant, qui n'avait pas perdu la mémoire des attentions multipliées dont il

(1) «Mon Figaro était déjà le journal qui représentait le mieux Tesprit parisien. » {Id., ibid.)

fut l'objet de la part du Ministère de la Sûreté générale et du Parquet, sous forme d'avertissements, condamnations, contraventions et suspensions, quand il gouvernait contre vents et marées l'ancienne Chronique de Paris, était-il payé pour estimer à sa valeur, en ces temps difficiles, le prix d'une protection haut placée. Encore récemment le sourire de Morny avait servi de passeport à des frasques hasardées du Figaro.

Aussitôt dans la place, c'est-à-dire dans le cabinet du Président, il essaya de détourner l'orage, en prenant le ton et l'air de plaisanterie, qui lui réussissait, d'ordinaire :

c( Comment, monsieur le Président, feignit notre homme, ce n'est donc pas pour me décorer ? Mes rédacteurs, croyant à la bonne nouvelle, illuminaient déjà I »

Mais la saillie n'eut pas l'effet attendu. On avait affaire à un auteur blessé. Morny ne se déridait point :

« Votre rédacteur, monsieur de Yillemessant, a dépassé les bornes de la critique permise; c'est de la malveillance évidente et raffinée. Qu'ai-je donc fait à ce monsieur de Piochefort et pourquoi m'en veut-il?... Il m'eût été facile, pourtant, de tarir son encrier et de briser sa plume. »

Alors, Yillemessant de se confondre en excuses et de prendre les mines les plus désolées :

« C'est effroyable. Avec moi un pareil article n'aurait jamais passé. Mais, précisément, ce jour-là, par extraordinaire, je ne suis pas venu au journal. Les gredins en ont profité, je n'ai pas revu les épreuves. »

Morny ne se paya pas de ces raisons, tout en ayant l'air de s'en contenter. L'impression demeurait désagréable > au vif de son amour-propre; il eût désiré qu'on amendât le mauvais effet produit en suscitant

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[N-CESSE RADZnVILL, NÉE PRINCESSE OUROUSSOW

dans le même journal un nouvel article et qui fût comme la réparation du premier. Tel un jeune poète nourri d'illusions, il envoya son opuscule à Jouvin, Bénédict Jouvin, le gendre de Yillemessant (1), un courriériste délicat apprécié pour la finesse de son goût et qui tenait en main la chronique théâtrale. Jouvin remercia, promit et ne tint pas sa promesse, dans le doute où l'enfermait un double risque : manquer aux lois de la courtoisie ou faire injure à la vérité. En attendant, le hardi feuilletoniste n'avait pas quitté la place. Ce premier éclat de Rochefort en donnait à craindre de nouveaux. Son esprit de persiflage et de moquerie universelle s'aiguisait pour d'autres escarmouches jusqu'au moment des vives campagnes. L'humeur railleuse du futur pamphlétaire inquiétait la clairvoyance de Morny au-delà de son offense personnelle. C'était un adversaire prochain (2) dont il sentait croître et la veine et l'audace. Jusqu'alors le séduisant fils de Flahaut n'avait pas eu à douter de

(1) Et probablement aussi l'auteur de ses articles. On Tinsinuait, du moins. On Tavait même affirmé sans détour aucun dans ce passage d'un rapport manuscrit de la Police générale sur les faits et gestes de M. de Villemessant :

« Il a publié beaucoup de journaux de théâtre et critiques, qu'il a ins~ pires plulôt que rédigés; car on assure que, malgré tout son esprit, il ne sait pas écrire. C'est un sieur Jouvin de Grenoble, qui est rédacteur des articles signés de Villemessant, »

(Ministère de la Police générale, 2« division, pièce manuscrite, 7 juillet 1852.)

D'autre part Rochefort dit à peu près la même chose, dans les « Aventures de sa vie » avec plus de malice :

a Villemessant, qui n'écrivait pas dans son journal pour ce motif péremptoire qu'il ne savait pas écrire, n'était point jaloux de ses rédacteurs. »

(2) Rochefort sera écarté de la rédaction du Figaro, par ordre de l'Administration, quelques années après.

son ascendant. Il avait enlacé dans ses liens plus d'un adversaire déclaré. Ne pourrait-il pas aussi bien par la vertu de son sourire et l'enveloppement de ses promesses attirer à lui cette verve indisciplinée et s'en servir, au besoin, en tournant contre les ennemis du régime les pointes de cette gaieté dénigrante? Il en avait touché deux mots à Villemessant, son féal, qui ne jurait que par Morny, Fexaltait urbi et orhi comme la divinité protectrice du Figaro, et qui, cependaut, ne parvenait pas à faire abaisser devant lui la plume d'un de ses rédacteurs (i).

Une occasion s'offrit, qu'on jugea excellente, d'opérer le rapprochement. Ce fut, à la première représentation d'une opérette célèbre. Ludovic Halévy en était l'auteur; et Morny, qui l'aimait, le protégeait, n'aurait eu garde de manquer au spectacle. Rochefort y fut pareillement, et aux premières loges. Jamais salle de théâtre n'apparut plus brillante, plus animée. Toutes les personnalités du jour se croisaient dans les couloirs, pendant les entr'actes. Morny avait arrêté ^Villemessant pour lui glisser à l'oreille :

« Je vous tiens, vous allez me présenter Rochefort.

— Mais certainement, monsieur le Duc, avec le plus grand plaisir. Nous causions, lui et moi, il y a deux minutes. Je cours le chercher et vous l'amène. »

Il s'était trop avancé. Tout ce qu'il put faire valoir de bonnes raisons ne décida point l'obstiné journaliste, Rochefort, qui, du reste, n'aimait pas beaucoup Villemessant et ses façons de planteur, se rencoigna dans sa loge et n'en sortit plus de la soirée.

(1) Ce Villemessant régnait en maître au journal; il y tranchait, despotisait en autocrate ; mais il ne gouvernait pas Rochefort. Voir les Trente Ans de Paris d'Alphonse Daudet.

C'était à recommencer.

Ainsi qu'Alphonse Daudet en a fait le récit et comme Rochefort lui-même m'en précisait les détails, un soir qu'on en parlait, il y eut là une idée tenace, une véritable hantise chez Morny, se heurtant à une volonté non moins obstinée chez l'auteur des Français de la Décadence de se refuser à cette sorte d'affection bizarre mêlée d'attraction spirituelle, de crainte et de rancune.

Quelques-uns auprès de Morny s'en apercevaient avec étonnement; ils s'employaient à le débarrasser de l'étrange obsession, qui, chez cet homme adulé, gâtait le charme des plus douces flatteries. Tels s'ingéniaient à lui démontrer que le journaliste dont il se formait une image exagérée d'importance et de volume ne méritait pas tant d'honneur de sa part. A les entendre, ses opinions étaient factices, ses raisonnements étaient creux; il ne possédait que les apparences de l'esprit et n'avait aucun style. Ils pouvaient parler longtemps, décrier l'homme et rabaisser le vaudevilliste : Morny avait l'oreille absente de leurs discours. Il songeait au moyen le plus sûr et le moins éloigné de se rencontrer avec l'absent, qui le gênait, l'irritait, placé sur son chemin comme une épine inarrachable, et de s'expliquer ensemble, une fois pour toutes. L'ancien ministre, l'homme tout-puissant, le vice-empereur, était disposé à faire les premiers pas, puisqu'il le fallait.

Le potentat du Figaro, pour son propre compte, se sentait mal à l'aise entre la « toquade » de l'un et l'intransigeance de l'autre. Ne désespérant pas d'amener enfm à composition « l'enfant terrible» de son journal, il s'avisa d'un moyen, qui lui parut infaillible. Dès ce temps-là, Rochefort avait la passion des tableaux. Pour la découverte d'une toile rare, il n'eût plaint ses pas ni

ses démarches. Villemessant lui vanta les merveilles de la collection de Morny. Il les lui montrerait une à une, et tous ses sens en seraient ravis. Le rendez- vous fut pris pour le surlendemain. Naturellement, le maître de eéans était du complot. Il fut exact à se promener dans sa galerie; il fut patient à attendre une heure et davantage « le monstre désiré », qui, ayant éventé le piège, était resté chez lui. Morny en eut longtemps l'âme ulcérée.

Ce désir toujours manqué restera l'une de ses préoccupations constantes; jusqu'à la fin de sa vie, jusque sur son lit de mort, il en aura l'esprit hanté. Longtemps après, un des familiers de l'ancien homme d'État, son banquier Delahante, se trouvant à Monte-Carlo en même temps que Rochefort, de qui nous l'avons entendu dire, }ui adressera cette parole : « Tous aurez été l'un des derniers regrets de Morny, l'image troublante de ses derniers jours. »

Le polémiste aux instincts de bataille avait été prudent. En se dérobant aux pièges d'une rencontre avec cet amateur de peinture le plus séduisant du monde et parmi cette réunion de chefs-d'œuvre, il avait préservé son indépendance (1). Car, plus d'une fois, la galeriesalon de Morny fut une des attractions de sa politique et lui servit de terrain de rapprochement, d'où ses adversaires repartaient ses amis.

Il était bien entendu qu'on venait là sans autre intention que d'admirer des joyaux d'art. On se réjouissait, à l'avance, de penser que les regards apercevraient, à

(l) Morny en aurait-il eu raison par son charme?... «Rochefort, prétendait Villemessant, est un esprit singulièrement malléable sur lequel le dernier venu marque aisément son empreinte. Il est toujours sous yinfluence de l'ami, qui vient de le quitter. »

l'entrée, superbe, un Rembrandt à grand feutre noir, à moustache et barbiches aux tons fauves; que tout près on aurait la gourmande impression d'une certaine Escarpolette, bien savoureuse de Fragonard; qu'on y verrait encore la célèbre Fête de Watteau, avec ses délicats personnages blasés et mélancoliques; Y Heureuse Famille de Boilly, aux carnations appétissantes ; la Dévideuse, de Greuze, si provocante en son ingénuité; et des nids de chairs roses où folâtra, voluptueusement, le pinceau de Boucher. On s'y rendait, à seule fm d'y goûter ces jouissances de l'œil et de l'imaginatioa, N'était-ce pas la zone idéale d'où sont bannis les passions turbulentes et les ressentiments de la politique?... Mais, avant d'en sortir, on s'était trouvé face à face avec l'heureux possesseur de ces œuvres exquises; on en avait parlé; et l'on s'en allait charmé, presque tout acquis et converti, si l'on avait encore besoin de l'être.

Telle se passa l'entrevue de Thiers et de Morny, en 1863, dans la célèbre galerie de damas rouge.

Jadis, l'un et l'autre avaient navigué de conservée dans le sillage orléaniste. Les événements de décembre avaient fort endommagé leur ancienne sympathie. Mais ces deux hommes étaient d'intelligence trop avisée pour qu'ils gardassent l'envie d'entretenir à perpétuité de stériles rancunes. Il fut secrètement arrangé qu'on se raccommoderail à demi sans en avoir l'air et sans en avoir rien dit à personne. Tout en n'étant plus en commerce de relations avec Auguste de Morny, Thiers connaissait assez l'homme et ses habitudes pour savoir qu'il réservait une heure de sa journée à ses tableaux. Et c'est à ce moment-là, vers une heure et demie, que, le vendredi 6 novembre 1863, il avait porté sa promenade du côté de la galerie présidentielle, avant de gagner la salle

des séances. Gomme par hasard, Thiers était venu rendre une courte visite aux chefs-d'œuvre et fortuitement aussi Morny avait pris le même chemin, à cinq minutes d'intervalle, de sorte que ces deux illustres collectionneurs s'étaient presque heurtés devant la toile rembraîiesque. Comment, en pareille circonstance, ne pas échanger des appréciations picturales et ne pas rendre un mutuel tribut d'admiration au génie de ce merveilleux maître du clair-obscur? Ainsi firent-ils. La conversation se prolongea ; elle s'étendit peut-être à d'autres sujets. Puis, on s'était quitté sur une cordiale poignée de main pour se retrouver, une demi-heure plus tard, dans la salle des séances, où Morny gagna solennellement son fauteuil présidentiel, pendant que Thiers allait se placer à gauche, dans les bancs supérieurs, au-dessus de Jules Simon, à côté de Lanjuinais. C'était jour d'ouverture de la session. Morny, dans son discours, mit une certaine coquetterie à tenir compte de cette réconciliation toute fraîche. Avec une bonne grâce infinie, il avait salué la rentrée dans l'enceinte parlementaire de grandes personnalités (1), écartées passagèrement de la politique, mais qu'il se réjouissait de revoir, maintenant, à leur place, confiant en la loyauté de leurs intentions.

Le lendemain, il s'était rendu aux Tuileries, où Napoléon l'attendait pour le féliciter de son discours. Toutefois, le chef de l'État avait cru devoir tempérer son éloge de quelque réserve :

« Mon cher Président, votre allocution a été des plus habilement appropriées aux circonstances. Toutefois, il y a là une phrase que je trouve un peu vive

(1) Berryer, Thiers.

sur l'élection de M. Thiers. Vous avez dit : Pour ma part je me suis réjoui... C'est beaucoup, réjoui; c'est beaucoup, quand il parle d'un député de l'opposition. »

Il fut répondu qu'il s'agissait d'anciens collègues, qu'il leur était dû des égards, que de l'aménité dans les mots, de la condescendance dans les formes était sagesse en pareil cas...

« Allons, allons, répliqua l'empereur sur un ton de douce gaieté. Il faut que j'en prenne mon parti; je suis entouré d'ennemis. Vous êtes orléaniste, décidément, vous êtes orléaniste » (i).

Sous une forme ou sous une autre, pour ses contentements artistiques, politiques ou financiers, Morny s'entendait adroitement à pratiquer l'amour des tableaux. Au surplus en avait- il le sens délicat et éclairé. Il tenait ce goût-là d'hérédité. On avait raffolé de tableaux dans la famille. Il y eut un moment où l'on fut enragé de peinture, chez M""^ de Souza. Elle et son fils Charles, quotidiennement, parcouraient les quais et les magasins, à la recherche de trouvailles miraculeuses. Écoutons plulôt comme elle en parle dans ses conversations épistolaires avec la comtesse d'Albany :

« Je ne sais, lui écrivait-elle, le 15 avril 1811, ce que nous devenons avec notre passion de peinture. Nous achetons à qui mieux mieux, et si M. Fabre n'approuve pas, à son retour, la qualité, au moins la quantité lui fermera la bouche. »

(1) Orléaniste, Morny l'était, comme l'impératrice était légitimiste, à condition que rien ne fût changé dans Tétat de choses régnant et que le reste se perdît en paroles.

Elle voulait bien confesser qu'ils y apportaient tous deux plus d'enthousiasme que de connaissance autorisée :

« Vous dites que Charles et moi nous n'entendons rien aux tableaux. Il se pourrait; cependant, je sens que je m'y connais mieux. Du reste, les brocanteurs à six liards se sont tous faufilés avec moi. Vous en ririez » (1).

Très fière de la quantité, comme nous venons de le voir, elle disait son ravissement d'avoir pu, elle et Charles, rassembler tant de belles choses en si peu de temps :

« Vous saurez, monsieur Fabre, que je possède à moi trente-huit tableaux et plus, de valeur considérable, que je brûle de vous montrer mes trésors, sans compter le plaisir que j'aurais à vous revoir. Mais le connaisseur Talleyrand est toujours enchanté de mes Carlo Dolci. »

Elle ne met pas en doute, un seul instant, la chance peu ordinaire, qui l'a mise sur les traces d'un Titien, d'un Ostade, de vingt tableaux de grands maîtres ni des succès qu'a obtenus dans le même genre d'acquisitions son fils Charles, devenu, depuis peu, par son nouveau titre un riche seigneur (2) :

« Délerrez-nous donc des Carlo Dolci, redisait-elle, ces Carlo Dolci, que vous dédaignez et qui conviennent à mes moyens comme à ma chambre. Laneuville a mis Charles dans le train d'acheter des tableaux. Il manquait ce goût à son penchant à la dépense. Ce qui m'amuse, c'est qu'il répète en se frottant les mains :

(1) 15 mai 1811.

(2) y. ses lettres des 5 et 22 décembre 1810, du 14 mai 1813.

a C'est ma mère qui m'a fait verser de ce côté » . Il est vrai que Charles ne penche pas, il verse. »

La mère comme le fils eurent souvent la vaste illusion d'accepter de magnifiques croûtes ainsi que des perles d'art. Leur goût très excité par l'imagination n'était ni très informé, ni très sûr. Morny, leur descendant, eut à la fois un discernement plus juste du beau et des ressources plus larges pour y satisfaire. Ses amis ne se lassaient point d'admirer ses Watteau, ses Rembrandt, ses Metzu, ses Terburg, ses Greuze et surtout de le lui dire, usant d'un moyen qu'ils savaient sûr de lui plaire.

Une notable partie de ces chefs-d'œuvre avaient orné déjà son ancien petit hôtel des Champs-Elysées bien étroit, bien maigre d'apparences, quand on le considérait du dehors, mais que relevaient, à Tinlérieur, d'une beauté sans mesure ses richesses artistiques. La collection s'était formée sans parti pris d'école, en n'y admettant que du rare et de l'indiscuté. Elle s'était augmentée à petites doses, avec choix et dilection, de ces productions hors pair dont la valeur ne cesse de croître, par la passion avec laquelle les grands amateurs s'acharnent à s'en déposséder, tour à tour. Il avait eu, plusieurs foiî», la main heureuse et passé quelques marchés superbement avantageux. Car, en peinture aussi, il avait foi, cet homme habile, dans les dividendes de l'avenir. S'il recherchait les tableaux de valeur, il n'en poussait pas l'amour jusqu'au sacrifice. Il en était des peintures, qui provenaient de sa galerie comme de certains chevaux qui sortaient de ses écuries : ils gagnaient du prix par le fait d'y avoir passé. Maintes toiles enlevées à des palettes célèbres ne firent que traverser sa maison, juste assez pour en prendre

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l'air et la marque, y acquérir une notoriété marchande supérieure et se revendre à proportion (1).

Son dilettantisme s'étendait à toutes les formes d'expressions capables de charmer ou d'instruire. La musique lui fut une inclination filiale. L'amour des élégances de l'esprit, il le tenait de M°'^ de Souza. Son penchant pour les lettres se montrait aussi vif que celui qu'il manifestait pour les arts. Il se traduisait par maints témoignages de son action journalière : les essais de sa plume, graves (2) ou légers, les sympathies judicieuses dont il favorisait les écrivains, le caractère de ses amitiés choisies dans les cercles intellectuels, enfin le mécénat protecteur qu'il se plaisait à exercer autour de lui.

C'est ainsi qu'il s'était attaché, en guise d'aides de camp administratifs de jeunes secrétaires mal pourvus d'aptitudes bureaucratiques, d'ailleurs fort intelligents, très friands de ces agréables sinécures, qui permettent aux académiciens en herbe de traverser sans douleur les épines du noviciat littéraire. Un certain Ludovic Halévy, un nommé Alphonse Daudet, furent de ceux qui paperassèrent à son service.

Lorsqu'une bonne chance eut amené Alphonse Daudet dans l'atmosphère d'un salon parisien, où fréquentait

(1) Il y avait un certain nombre d'années que s'était imposée, dans un monde de financiers principalement, la manie des galeries et qu'on .y remuait, pour cela, des sommes énormes.

(2) Lorsque fut saisi, en 1860, le livre d'Edmond About sur la Question romaine, ce brillant écrivain aimait à raconter qu'il avait eu les gens du :gouvernement pourcollaborateurs, que l'Empereur avait revu les épreuves, que Fould y avait travaillé et que Morny avait fourni la fin, la Métropole ■à Paris, d'après une idée de Napoléon I".

Morny et que le puissant seigneur en lui offrant de l'attacher à son cabinet lui promettait en même temps de la sécurité et des loisirs, de l'ingénuité flottait dans ce cerveau romanesque. Par un scrupule ■aussi touchant que naïf il avait cru de son devoir d'objecter à Morny qu'il était légitimiste. « L'impératrice l'est aussi », avait répondu le Président d'un air de belle indifférence, qui voulait dire : cela ne signifie rien ou pas grand'chose pour les services que j'attends de vous. A cette heure initiale, l'expérience que pouvait avoir des hommes et des affaires le poète des Amoureuses était courte. 11 avait vingt années et quelques mois en sus. Ses aptitudes administratives étaient vagues et sa ferveur très mince. Toujours le dernier venu au bureau et le premier parti, il y passait, mais n'y séjournait guère. Le sort qu'on lui faisait n'avait rien que d'enviable. Par un bon sentiment il songea qu'il y trouverait plus de douceur encore s'il pouvait en partager les agréments avec son frère aîné, qui besognait obscurément, à Provins. Il appela de ce côté les bonnes grâces de son Mécène.

A ce moment -là justement un retour d'activité s'était ouvert pour les travaux des Chambres, qui venaient de recevoir enfin permission de parler, de discuter, c'est-à-dire d'exister. En conséquence on avait reconnu le besoin d'augmenter le personnel des secrétaires chargés de la rédaction des comptes-rendus des débats. Deux nominations restaient à fixer. L'une fut décidée en faveur de Ludovic Halévy; pour l'autre Alphonse Daudet fit accepter son frère Ernest. Et celui-ci d'accourir. Avec une candeur toute provinciale (lui-même a confessé les détails de cette aventure ingénue), le nouveau débarqué se faisait conduire

en fiacre à la Présidence, dès sept heures du malin. Novice aux usages du monde officiel, et convaincu qu'on n'approchait ces grands personnages autrement qu'en habit de cérémonie, il avait revêtu le frac noir et la cravate blanche, comme pour une soirée ou pour un bal. On était au plein du mois de novembre; c'était à peine si la clarté du jour s'était introduite en même temps que lui-même dans les vastes antichambres du palais. Les huissiers arrivaient, un à un, le pas lourd, ensommeillés. Ils le reçurent assez mal. D'où venait cet inconnu ? Etait-ce là une heure d'audience? On allait lui signifier, et vite, qu'il se trompait de maison. Sur le vu de sa lettre de présentation, l'un de ces honorables fonctionnaires daigna, cependant, le conduire dans le salon chinois et l'y laissa.

Un temps infini se passa, et la matinée entière et puis encore une heure après midi. Exténué d'attente et de faim, et ne sachant plus comment tuer les minutes, le visiteur s'avisa de remettre un peu d'ordre en ses vêtements fripés à force d'avoir été traînés de meuble en meuble. 11 y procédait de son mieux, lorsque tout à coup s'ouvrit la porte: une vision féminine apparut et s'évanouit dans le froufrou d'une robe de soie et la fumée d'une cigarette. C'était M'^^de Morny, qui, tout émue, alla prévenir son mari que le salon chinois était habité. Alors, le président du Corps Législatif d'entrer brusquement, en veston de velours bleu, une calotte noire sur la tête :

« Qui êtes-vous? Que faites-vous? » demande-t-il.

On se nomme, on s'explique.

« Ah I je vous avais totalement oublié. »

En trois minutes d'audience, pas une de plus, Morny lui apprit qu'il était nommé, qu'il aurait à voir le

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secrétaire général Valette, qu'on le présenterait à son chef de service Denis de Lagarde, qu'il y aurait, désormais, deux Daudet attachés au cabinet de la Présidence et qu'il pouvait se retirer sur cette bonne nouvelle.

Morny avait-il discerné, dès les premiers jours, les dons de nature exceptionnels de son jeune secrétaire Alphonse Daudet? Avec une sorte de condescendance familière il daignait parfois l'interroger sur les cigales, les Arléôiennes, ou lui parler de son moulin et du mistral. Mais qu'il eût pressenti tout le charme merveilleux de son intelligence, rien n'était moins sur. Il ne l'associa jamais à l'intime de sa pensée. Il le protégeait d'un peu haut. Et puis, Alphonse Daudet, au regard de Morny, avait trop les apparences et la chevelure d'un poète. Le duc, qui avait le front tout à fait dénudé, n'observait pas sans un peu d'agacement les boucles sombres d'Alphonse Daudet ruisselant jusque sur ses épaules. A chaque rencontre, il lui rappelait l'adresse du coiffeur Lespès(i) : « Coupez-moi donc çal » ajoutait-il. Lui Daudet ne changeait rien à l'état de sa longue chevelure, mais gardait de la remarque une impression dépitée, mortifiée. Il avait la plume nerveuse, comme l'était son tempérament. Si mince que fût le grief, il put bien en résulter quelques égratignures légères, par humeur ou par caprice, à la mémoire du duc. L'auteur du Nabah avait, dès lors, le goût des annotations précises, destinées à devenir, sous sa plume, des épisodes, des portraits. Néanmoins, il n'était pas appelé à les recueillir en pleine lumière

(1) La boutique de ce barbier, qui fut un coin curieux de Paris, à cette date, occupait tout l'angle de la maison Frascati entre la rue Vivienne et ie boulevard Montmartre.

et d'une manière suivie dans la maison de Morny> Des aperceptions fugitives, des détails enleA^és d'un crayon rapide, des impressions dispersées : à cela devait se borner son étude personnelle. Il n'avait pas la clef des confidences. Et ce serait l'explication d'un mot que nous disait, un matin, sans complaisance, le fils aîné du duc de Morny : Alphonse Daudet voyait les choses de rantichamhre.

En réalité les points de contact étaient rares entre l'Excellence et son attaché. Daudet ne montait chez le duc que pour lui demander des congés. Il n'en était pas de même de Ludovic Halévy, qui, le voyait, tous les matins.

Le futur auteur de la Belle Hélène était entré au ministère d'État, en juillet 1852. L'espace de quelques journées à peine s'était écoulé entre sa sortie du collège et ses débuts administratifs. Le fin ironiste eut à considérer de bien près les petites misères du fonctionnarisme. Pour son propre compte, il perdit le goût de la cuisine politique en la regardant faire, mais non point l'intérêt de son temps dépensé, si l'on songe aux nombreux profits qu'en tira son esprit d'observation. Du reste, il appréciait à leur prix temporaire les avantages d'une situation de tout repos sans charge ni peine, en attendant qu'il repassât la place à quelque autre et donnât sa démission le plus tôt possible. Non pas aussitôt, pourtant qu'il Tavait prémédité. Ludovic Halévy ne devait rompre ses derniers liens avec l'administration que lorsque la mort du duc aurait brisé les attaches personnelles, qui l'y retenaient.

Quotidiennement, il lisait à Morny le compte-rendu des séances du Corps Législatif, tel qu'il l'avait luimême sténographié, tout à l'heure, à la petite table oà

il était installé, entre ses amis Maurel-Duperré et Anatole Claveau, au-dessous de la tribune. Par ces rapports de tous les jours, il recevait le contre- coup direct des idées et des impressions, qui se succédaient dans l'esprit de l'homme public et auxquelles ce caractère froid et réservé n'avait pas l'habitude d'associer beaucoup de personnes.

C'est qu'en effet, depuis peu, s'étaient produits des faits nouveaux et importants. Le décret impérial du 24 novembre 1860 avait rétabli la communication entre le Corps Législatif et le pays. On avait relevé la tribune parlementaire. De brillants paroliers, que la Constitution de 1832 rendit muets, venaient de retrouver la voix comme par ejichantement. Il y avait, à nouveau, des discours et de la publicité autour des débats. Si l'éloquence officielle se flattait de posséder en Billault, par exemple, un virtuose consommé, fertile en ressources, ductile et puissant, la gauche libérale ne s'honorait pas moins de représenter dans cette enceinte, avec Jules Favre le raisonnement, avec Ernest Picard l'esprit, avec Emile Ollivier l'émotion. Et de son côté, le Président de la Chambre, investi d'un rôle moins illusoire que par le passé, avait sincèrement pris à tâche de grandir dans l'opinion publique l'autorité morale de ses députés.

Mais ces derniers points nous ramènent aux actes et à la personnalité politique de Morny, que nous avons trop longtemps délaissés.

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