CHAPITRE DIXIÈME
La fin d'un homme d'État.
Trop d'efforts et de dépense vitale. — Les suites de ce surmenage intellectuel et mondain du duc de Morny. — Premiers symptômes d'une affection grave, incomprise des médecins. — Conscience discrète qu'il eut tout d'abord de son véritable état. — Morny et la Faculté. — La demi-légende de «l'homme aux perles». — Des détails moins romanesques et plus précis. — Comment à l'abus de vivre le duc de Morny ajoutait l'abus des remèdes pour avoirja force de vivre. — Lesvariations d'une maladie bien déterminée : la pancréatite. — Premières alarmes sérieuses. — Aggravation du mal : inquiétude à la Cour ; effarement des serviteurs et de tous, dans le Palais-Bourbon. — Comment, au dernier degré de la faiblesse, Morny veille avec sérénité aux préparatifs de son «départ». — Triage des papiers intimes; la part du feu. — Les adieux à la duchesse, aux enfants, aux amis. — L'empereur et l'impératrice dans la chambre de l'illustre malade. — Une scèna pathétique. — La fin. — Après la mort du duo. — La duchesse et ses enfants. — En. quelles circonstances particulières elle vint à s'appeler duchesse de Sesto. — Autre foyer, autre sphère de vie et d'éducation.— Les conséquences de la disparition du duc de Morny pour les siens, pour le régime impérial et pour le pays même.
Par le travail, les affaires et le plaisir, Morny se dépensait étrangement de jour et de nuit. Mais, cette dépense extrême, il ne se préoccupait pas assez de la proportionner à la mesure de ses forces. Il attendait trop de la nature humaine pour qu'elle ne lui imposât point la rançon de ce qu'il exigeait d'elle en ellorfes, satisfactions, jouissances.
Les travaux de la Chambre, les soucis de la politique générale, les études poursuivies en silence sur la situation intérieure du pays, les réceptions qu'il continuait à prodiguer, les soirées qu'il n'abandonnait point, le
théâtre, les salons, et, dans l'intime, des retours de fantaisies, qui devenaient des imprudences (1), toutes ces causes réunies contribuaient à tarir ses réserves d'énergie physique.
Depuis un certain temps, quoiqu'il se défendit d'en laisser rien paraître, sa santé battait de l'aile. L'un de ses familiers était allé, un matin, prendre congé du Président, et, en le quittant, lui avait demandé permission, comme il se rendait à Monaco, de lui envoyer une caisse d'oranges de son jardin,
« Envoyez, dit-il, envoyez, cela me fera peut-être du bien.
— Seriez-vous souffrant?
— Mieux que cela ; je me crois, je me sens très malade. J'éprouve une vive douleur, ici, au côté, trop persistante pour n'être pas un symptôme sérieux. »
Son interlocuteur avait essayé de le rassurer. Luimême avait éprouvé, naguère, une sensation comme celle-là et consulté un éminent praticien. Rien de grave, lui avait-on répondu. Des accidents nerveux, pas autre chose. Et il lui indiquait un remède anodin qui le soulagerait aussitôt. Morny avait écouté en hochant la tête, et lorsqu'il eut à tendre la main au partant, il accompagna le geste d'un sourire méla.ncoIique et de cette parole :
« Oh I c'est plus dangereux que cela î » Quelques mois auparavant, en compagnie de sa femme, il avait fait un court voyage en Auvergne, à son château de Nade. L'heure du retour étant arrivée.
(l) a II est un âge de la vie, notait Mérimée en songeant à l'empereur, où il faut se méfier des regains. » Jusqu'à sa cinquante-sixième année, Morny garda un reflet de beauté capable de faire illusion et tenant à des qualités particulières d'élégance et de proportion.