LA FIN D UN HOMME D ÉTAT
tous deux se disposaient à reprendre le chemin de Paris. La voiture était prête, les bagages chargés. M"^ de Morny et le duc prenaient place, quand elle s'aperçut qu'elle avait oublié dans une chambre de l'étage supérieur un objet familier, un bijou. Morny voulut l'aller chercher lui-même. A la minute précise où il redescendait les dernières marches, une glace haute, qui éclairait le fond du grand escalier, se fendit du haut en bas, d'un éclat net, soudain, sans qu'aucune raison extérieure, aucune cause perceptible parût expliquer cette brisure. La duchesse de Morny prédisposée, ainsi que le sont les âmes du Nord aux craintes superstitieuses, en avait été fort émue, comme d'un pronostic de malheur. « Jamais s'était-elle dit avec un serrement de cœur, jamais nous ne reviendrons ensemble au château de Nade(l). » Un triste accord des circonstances voulut que le pressentiment se vérifiât, dans un terme bref.
La vie de l'homme même la plus prospère a son fond de tristesse. Étourdi, harassé par le tumulte brillant, où s'épuisaient ses jours, il dut parfois sentir passer en lui l'anxiété profonde du personnage de roman, l'homme à la peau de chagrin (2), qui, pour reculer l'échéance fatale et qu'il voyait si proche, avait éloigné de soi jusqu'à l'apparence d'un désir. Beaucoup de sensibilité
(1) Devenue duchesse de Sesto elle décida, un jour, qu'elle irait revoir, avec son fils Serge et sa fille Missie, ce château de Nade; mais elle s'y déplut, l'ayant trouvé dans un état de grand abandon. « 11 fut vtndu pour un morceau de pain par notre tuteur, le comte Benedetti. » (Mémoires manuscrits de la marquise de Morny.)
(2) Dans l'œuvre de Balzac l'existence de Raphaël est liée à ce talisman de peau de chagrin, qui décroît instantanément, dès qu'un de ses désirs est accompli. C'est avec une sorte d'émotion irritante qu'on suit, à travers les épisodes, le héros du livre étouffant ses sensations, recherchant le sommeil de son intelligence et l'anéantissement de ses facultés, pour obtenir le délai de vivre quelques heures de plus.
nerveuse, de la langueur agitée de fièvre, une i m près sionnabililé frisonnante, la crainte excessive et continuelle du froid jusque dans la tiède atmosphère de ses appartements : c'étaient, à ne pas s'y tromper, des signes de l'anémie, qui exténuait le sang de se& veines.
Morny n'avait point hérité de son père, quoique celui-ci dût lui survivre de plusieurs années (1), une constitution forte. Les lettres de M""^ de Souza à la comtesse d'Albany sont entrecoupées de plaintes continuelles sur les fréquents malaises et toutes les incommodités de Charles, au printemps de son âge. Dès 1811, n'ayant que vingt-six ans, il n'était déjà plus un cavalier très brillant de santé.
« J'ai reçu, écrivait sa mère à la dame de Florence^ une boîte d'alkermès, et je vous en remercie mille fois. Charles a été bien, bien souffrant d'un mal de gorge auquel s'est joint un rhumatisme dans la tête. Il a tellement souffert, une nuit, qu'il avait envie de se jeter par la fenêtre. Enfin il est mieux, et le voici courant à cheval le bois de Boulogne (2). »
Il est souvent question aussi, dans cette correspondance inquiète, des névralgies et des faiblesses d'estomac du jeune Auguste. En résumé, Morny avait toujours été peu ou prou la proie des médecins. Sa jeunesse s'était révélée frêle et délicate. Croyait-il avoir redonné du ton et de l'endurance à son organisme naturellement sensible, il le soumettait bientôt à des épreuves trop répétées par l'action ardente et le plaisir Alors, afin d'en réparer les quelques dommages, il s'adressait à l'art gué-
(1) Le général de Flahaut s'kîteignit à l'âge de soixante-quinze ans.
(2) Lettre à M"' d'Albany, du 4 juin 1811.
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risseur ou prétendu tel. Tant et si bien qu'il s'accoutuma à en faire l'objet instant de ses préoccupations. Devenu Tun des première personnages de l'État, il était assailli de visites. A sa porte stationnaient maints solliciteurs ou gens d'affaires, avec cette patience sereine, que donne l'habitude des antichambres officielles. Il les recevait, à tour de rôle, ou les remettait à plus tard. Son médecin, qu'il s'appelât le docteur Rayer ou le docteur Oliffc, n'attendait point.
. D'habiles gens, au surplus, des empiriques avaient gagné dans le monde des riches et des oisifs un crédit singulier. Il y eut, pour des vendeurs de spécifiques, une période des plus florissantes. On couvrait d'or leurs prescriptions et leurs remèdes. Pressurant la mode aussi longtemps qu'elle consentait à les servir, expérimentant à outrance leurs drogues ou leurs breuvages sur les organismes épuisés, blasés, surmenés, ils étaient bien à l'image de ce docteur « Jenkins », l'homme aux perles qu'a dépeint si vigoureusement Alphonse Daudet. Ces globules ou, si l'on veut, pour le dire simplement, ces pilules avaient une action réputée. On en disait merveilles. Elles rendaient, paraissait-il, aux regards ternis, sous les paupières lourdes et plissées, une animation fébrile, un regain de jeunesse apparente, qui faisait illusion aux intéressés comme à la galerie. Toute leur efficacité véritable est qu'elles donnaient aux nerfs détendus le coup de fouet, qui les remontait, selon le besoin du moment ou l'appel des circonstances. C'était la sensation immédiate trompant délicieusement l'être sur la durée d'un renouveau factice. Par quel ressort soudain?... Tout à l'heure on languissait, miné à fond, ruiné de forces, et il avait fallu si peu de chose pour qu'on retrouvât, à point nommé, cette vivacité, cette
ardeur (1) ! On y croyait ingénument, on y recourait avec frénésie. C'était «l'électro-vigueur » de ce temps-là. Morny en usait comme d'autres et, sans doute, en abusait, ne fût-ce que pour soutenir jusqu'au bout sans déchéance son rôle d'homme à bonnes fortunes, qui était une des étiquettes de sa gloire mondaine.
En réalité, il était atteint d'une affection déterminée (ayant son siège entre le foie et l'estomac), que les médecins ne précisaient pas et dont il accélérait les progrès par l'excès des remèdes tendant à l'en guérir. Lui que captaient si malaisément, en affaires, les phrases de réclame et, en politique, les éclats de mots pompeux; lui qui se défendait de subir aucune superstition en matière de croyances ou de sentiments, le sceptique Morny se laissait prendre sans résistance aux amorces des marchands de panacées (2). Avec cette disposition d'esprit assez fréquente chez ceux que tourmente moins la maladie que la crainte de la maladie, il était prêt à adopter le dernier remède, chaque fois, en attendant qu'il le délaissât pour un autre, faute d'y avoir trouvé ce qu'il en espérait. Il avait ce faible d'accorder de l'intérêt plus qu'elles n'en méritaient aux annonces médicinales. Parcourait-il les journaux, son regard s'arrêtait là avec une sorte d'insistance. A ces phrases mensongères il se prêtait de bonne foi. Il avait des complaisances à part pour les belles promesses des thérapeutes et des empiriques. Tantôt il se passionnait de certains
(1) Telle était, du moins, la légende des perles à base d'arsenic, celles qui produisent des effets si prompts et si brûlants, si désirables et si périlleux, dans le roman d'Alphonse Daudet, où frayent de compagnie « M. de Mora », c'est-à-dire Morny, le docteur Jenkins, autrement nommé Oliffe et le Nabab, c'est-à-dire Bravais.
(2) Tous ces détails nous sont venus d'une source très intime et sûre.
MISSIE DE MORXY
(dans sa onzième annéej
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galvanisants, qui réveillaient la chaleur en ses veines endormies, et il caressait la douce erreur qu'ils lui seraient un élixir de force et de jeunesse. Tantôt, au contraire, il s'éprenait d'une de ces solutions bienfaisantes, qui se flattent de ramener dans les sens surexcités le calme et l'apaisement.
En dernier lieu, il s'était engoué des pastilles Leroy, qui devaient réaliser des prodiges pour la purification et le renouvellement du sang. Cette composition drastique n'était pas aussi salutaire qu'il l'eût voulu croire; elle eut, ainsi que le calomel dont il lui avait plu d'user parce que son père disait s'en trouver bien, des conséquences néfastes sur la santé du duc de Mornj.
De toutes ces misères, de ces intimités de l'être physique il ne témoignait rien, mais restait en cela, comme en toutes choses, discret et digne. Le mal qui l'affaiblissait avait quelque chose d'indéfini. Il n'éprouvait point de souffrance prolongée. Rien ne donnait à supposer, il ne supposait point lui-même qu'il devrait abandonner si tôt puissance, honneurs, fortune. Mais sa langueur augmentait. Les forces se retiraient de lui. Des pâleurs livides s'étendaient sur son visage, qui dénonçaient une vitalité organique sérieusement compromise. Ses comportements extérieurs n'en paraissaient pas modifiés. Le sommeil s'obstinant à fuir ses paupières (1), il persévérait à sortir, le soir. On le revoyait
(1) « Jamais homme politique n'a moins dormi. Quelle que fût l'heure i\ laquelle il rentrât, M. de Morny se mettait au travail. Comme tous les hommes qui travaillent beaucoup, il se levait matin ; l'été, il mettait une veste de velours bleu de ciel ; l'hiver, il endossait une robe de chambre de cachemire et passait un pantalon à pieds; dès qu'il était levé, il essayait sa respiration, allait se regarder à son miroir et, sans autre consultation que son caprice, s'administrait telle ou telle drogue » (Villemessant, Mém. d'un Journaliste).
au cercle, aux premières des théâtres. Il avait conservé sa boune humeur coutumière.
On ne l'entendait parler de ses malaises, sinon pour avouer qu'il ressentait de la lassitude, que le re}30s allait lui être indispensable, et qu'il voudrait se dérober bientôt aux fatigues de la présidence. Comme il exposait à des confidents son intention de délaisser la ix)li tique, de donner sa démission, et de vivre, désormais, paisible au milieu des siens, des voix protestaient que l'heure était prématurée, que la session prochaine du Corps législatif soulèverait des questions graves, qu'on aurait à traverser une période difficile et qu'allait être indispensable plus que jamais sa direction ferme et clairvoyante :
« Mais ce sont justement, avait-il répondu, ces conditions-là, telles que je les prévois avec vous, qui me font craindre de n'avoir pas les forces suffisantes pour les remplir. »
Et il insistait à répéter : Je dei^rais me retirer.
Un jour de février, tandis que le ciel fraîchement ressuyé de pluie s'attiédissait aux pâles rayons d'un soleil d'hiver, il avait eu froid plus que d'habitude. Malgré les rayons, qui se jouaient aux baies vitrées, malgré les bûches flambant dans la large cheminée et la douce chaleur enclose en ses fourrures de renard bleu, un frisson le tenait, qui ne le quittait point. Il en était moins soucieux qu'énervé d'impatience. « Ce n'est rien, lui disait son médecin ordinaire — V^ous vous écoutez trop, ajoutait la duchesse d'un ton confiant et léger. » Sans répondre, il se serrait plus près du feu (tel exactement « M. de Mora » dans le Xabab), remuant les braises rougies et continuant à grelotter, avec l'ennui de se savoir si faible, de ne pouvoir sortir ni agir. Ayant eu de l'abattement, avec des intervalles
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de crises névralgiques, il fit appeler des médecins. Tout un conseil de savants en renom s'était réuni. Ils se nommaient Trousseau, Ricord, Voillemier, Olift'e. La consultation en commun fut longue sans qu'on arrivât à se fixer sur un diagnostic certain. Des symptômes d'influenza furent constatés, qui n'étaient point les signes de l'affection réelle, mais une complication de ce mal ignoré par les docteurs. Trousseau ni Ricord, malgré leur science profonde, n'avaient découvert le point critique. Gomme il se plaignait d'être éprouvé dans la région du foie, ils l'avaient ausculté avec soin, mais pour s'en tenir à cette déclaration qu'il n'y avait là ni lésion ni engorgement. Le grand physiologiste Claude Bernard n'avait pas encore révélé à la science médicale le fonctionnement ou les altérations possibles du pancréas, qui était l'organe vital atteint chez le duc de Morny (1).
Le 17 février I860, il avait prononcé d'une voix faible son discours d'ouverture de la session parlementaire. Le lendemain, il s'était senti dans la nécessité de prévenir le vice- président Schneider qu'il eût à le remplacer au fauteuil. L'assemblée parut, cette après-midi-là, distraite, préoccupée. On remarqua de la gêne et de l'incertitude sur la physionomie de quelques-uns, d'Emile Ollivier en particulier auquel sa situation nouvelle, oscillant entre la gauche et la droite, rendait sa contenance trop difficile, en l'absence de Morny.
Toutefois des inquiétudes sérieuses ne s'étaient pas encore fondées ni chez lui, ni au dehors. Très récemment, une joyeuse animation régnait dans un bal donné par la maréchale Randon. La duchesse de Morny y prenait
(1) Un homme d'État de la troisième République, Waldoïk-Uousseau, comme Morny, succomba aux suites d'une lésion organique du paRcréas.
part. Et comme M""^ Walewska (nous le tenons d'ellemême) lui demandait des nouvelles de son mari. « Il est très souffrant. Je suis venue parce qu'il faut se montrer, se distraire un peu; je serai tout à l'heure à son chevet.»
Une semaine se passa. Un bien-être décevant s'était prononcé. Malgré qu'il fût le seul peut-être à connaître son état, Morn}^ avait caressé l'illusion d une renaissance durable. Il était gai, souriant. Avant la séance du 25, la dernière de sa présidence effective au Corps Législatif, on l'avait vu répondant à chacun, remerciant ses députés de l'intérêt qu'ils prenaient à son rétablissement et leur confiant, entre autres détails, d'un air heureux, qu'il avait reçu, le matin même, orné d'une dédicace tout amicale de l'Empereur, le premier volume de la Vie de Jules César, par Napoléon.
Les névralgies l'avaient quitté. Il respirait à Taise; son sang courait plus chaud et plus léger. Il se crut presque rétabli. C'était un jeudi, le jour où recevait la duchesse. Des personnes étaient venues dans le salon chinois, qu'il ne quitta qu'après minuit. Il avait la mine satisfaite, quoique mauvaise de teint; on le trouva très changé, malgré qu'il certifiât d'un mieux sensible. Il se montrait fort gai. Jusqu'au 28 février, pas une variation fâcheuse ne s'était déterminée. On reprenait bon espoir. Ce jour tombait un mardi gras ; il avait pris plaisir à voir ses enfants sous des travestissements de carnaval. A l'extérieur, la température était exceptionnellement douce. Un besoin de marcher le poussait à travers la salle de billard et le salon chinois. On lui conseilla de sortir. Il fit une course en voiture, au Bois. Elle ne lui fut pas favorable ; car il se sentit, au retour, comme dans une fournaise et dut s'aliter. Une bronchite s'était déclarée. On la jugea