‹ Frère et soeur (volume 2)Chapitre 1 sur 4 · HIPPOLYTE SOUVERAIN, EDITEUR · texte numérisé non relu

HIPPOLYTE SOUVERAIN, EDITEUR

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in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/frreetsoeur01luch

Les retards que l'auteur a mis à publier un livre annoncé depuis si long -temps tiennent à des motifs qui seront diversement appréciés, mais qu'il importe de faire connaître.

Ce livre n'a d'un roman que le titre, et peutêtre aussi la forme. Excepté deux, tous les faits qui le composent sont réels 5 excepté un, tous les personnages qu'on y voit figurer sont vivans.

— Jl — L'imagination de l'auteur s'est bornée à déguiser quelques noms d'homme ou de ville, à renverser f'ordre et changer la date de certains événemens. Sauf ces concessions peu nombreuses, faites à l'honneur d'une famille et aux besoins dramatiques de l'ouvrage , le lecteur ne trouvera dans Frère et Sœur que la vérité, douloureusement exprimée, sans doute, parcequ'elle a été douloureusement apprise. Aux mains caressantes et flatteuses le soin de poétiser ce qui est ignoble, et de cacher sous des feuilles de roses les boues infectes du chemin où marchent les hommes. Ici, la bienveillance a manqué à l'auteur , car il n'avait point à faire un poème, mais un pamphlet; et pour entrer plus robuste dans cette guerre de désespéré , il s'est armé des souvenirs de son histoire, il a trempé sa plume tremblante dans les larmes de sa jeunesse , afin que nul ne pût lui dire qu'il peignait ce qu'il n'avait pas vu, qu'il condamnait ce qu'il ne connaissait pas. Aujourd'hui l'auteur doit avouer qu'au mo-

ment d'accomplir sa tâche, il a eu peur bien souvent. Il a craint de n'éveiller que des haines et point de sympathies; il s'est demandé si le temps était venu de ne plus nous cacher ce que nous sommes ; il a douté de son œuvre et de sa force; il a douté surtout de son nom, car le public le connaît à peine, car il n'existe, lui, relativement au public, qu'à l'état de fraction, et non pas à l'état d'individu. Son début dans la librairie a été collectif, comme son début au théâtre. 11 fut pour moitié dans un roman , et pour moitié dans deux drames : or, comme il l'a dit ailleurs , qu'est-ce qu'un livre et un drame faits à deux ont jamais pu signifier pour l'avenir ou le renom d'un écrivain? A qui la pensée de ce livre? A qui son style ? A qui le but de ce drame? A qui sa forme? A qui la grâce des détails? A qui la majesté de la construction ? Personne ne le sait : les auteurs euxmêmes auraient de l'embarras à le dire, tant ils ont mêlé, battu , secoué, roulé ensemble la pensée, le style et la forme et le fond de cha-

cun. N'a-t-on pas bonne grâce à répondre, quand quelqu'un demande ce que vous avez fait : — J'ai fait la moitié , ou le tiers , ou le quart de telle chose? — Que trouveriez-vous d'un sculpteur qui vous dirait avec orgueil : — Monsieur , je suis l'auteur de la hanche droite, de l'épaule gauche et du nez de cette statue ? — Où l'association se forme , l'art disparaît. Deux écrivains qui s'unissent ressemblent à deux médailles dont le mutuel frottement efface l'effigie et réduit la valeur à leur poids d'argent ou de cuivre.

Ainsi l'auteur a attendu long-temps , trop long-temps peut-être, car il en était réellement à tout l'efFroi du novici^ , augmenté de la terreur que lui inspirait son équivoque renommée. Il tremblait toujours qu'on ne lui demandât de donner seul autant que deux. Un autre motif le faisait reculer encore ; c'était la certitude d'affliger une amitié bien ancienne et bien chère. A présent il est libre de ce côté. L'ami est toujours vivant, mais l'amitié est

morte! Celte illusion vénérée s'est évanouie avec les autres !

Puis est venu Aymar, audacieuse et noble tentative de M. de la Touche. Et cet exemple énergique d'un dévoùment qui ne calcule ni le danger ni la récompense , a mis fin aux hésitations de l'auteur. Il s'est pris à rougir d'avoir tant balancé entre son devoir et son intérêt ; il s'est dit que le nain doit sa parole et son action à tous aussi bien que le géant; il s'est enhardi en songeant que le courage de l'un est peutêtre plus grand que celui de l'autre , car le nain doit croire qu'il tombera après avoir frappé, et le géant est sûr de rester debout.

Quant au but de ce livre , puisque certains critiques exigent absolument que tout écrivain mette une devise sur son écu , l'auteur déclare que sous le rapport de la forme, il a voulu essayer d'émouvoir et d'intéresser sans amour, et que pour le fond , il a entendu formuler un attaque contre la Famille , parce que la plus grande part des mau\ qui désolent la société

lui paraît tenir aux vices monstrueux de cette despotique institution. H croît fermement toute amélioration humanitaire impossible , tant qu'un État, démocratiquement organisé, ne s'emparera point des jeunes citoyens , à l'heure même ou les soins de la femme leur seront devenus inutiles, pour les élever en commun, et chacun selon la direction indiquée par l'ensemble de ses facultés cérébrales. Jusques-là , dans la pensée de l'auteur, tous les efforts que l'on pourrait tenter pour amener l'homme à l'amour et au respect de son semblable , devront nécessairement se briser contre les privilèges héréditaires et l'égoïsme des castes.

L'auteur livre cette idée pour ce qu'elle vaut aux méditations de gens plus habiles que lui.

Maintenant il ne lui reste plus qu'à prier l'auteur d'Aymar d'accepter la dédicace de Frère et Sœur , comme l'hommage d'un soldat à son capitaine.

Taris, le. juin 183S.

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