‹ Frère et soeur (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

}|3rolo^uc. '

Au fond du golfe de Bretagne , entre les grèves funèbres du mont Saint-Michel et l'île anglaise et française de Chausey , s'élève un rocher formidable , les pieds dans la mer , la tète couronnée d'une église de granit. Aux flancs de ce rocher pendent des guirlandes de

maiscuis bâties et rangées de façon assez fantastique et hardie pour que, si quelque tradition populaire nous racontait comment un jour les architectes de ces maisons sont tombés du ciel ou montés de l'enfer, elle nous trouvât attentifs et crédules a son récit. Une étroite langue de terre, ou plutôt de pierre, un isthme , comme disent les lettrés du lieu , attache le rocher au continent. Une population énergique et robuste , des femmes grandes et majestueuses, aux formes saxonnes, au visage espagnol, animent de leur mouvement grave et silencieux les rues escarpées de cette ville étrange, sur laquelle une enceinte de murailles fortifiées ferme chaque soirses portes ferrées, mesure mesquine ajoutée aux puissances inaccessibles qui la défendent. Il résulte de tout cela l'ensemble le plus sauvage et le plus pittoresque que l'on puisse imaginer. L'été , c'est délicieux comme une plage napolitaine; l'hiver, c'est farouche et sombre comme une

marine de Cooper. Peu de personnes ont vu cela; aucune n'en a parlé, que je sache: c'est une richesse inconnue, un trésor ignorécomme tant d'autres choses admirables enfouies à chaque coin de la France, et que nos artistes foulent dédaigneusement aux pieds tous les ans , pour s'en aller copier une millième fois les éternelles vulgarités de la Suisse et de l'Italie.

Ce rocher est en Basse-Normandie et se nomme Gran ville. A six lieues de là est Avranches, jolie ville qui rappelle Saint-Germain-en-Laye par sa construction et les sites qui l'entourent, colonie anglo - franque de singes fort proprement habillés , qui passent leur vie à contrefaire les belles manières de Londres et de Paris. Ces singes ont l'amourpropre de se croire éminemment fashionables et la manie de vouloir enseigner le bon ton. Ils sont très admirés du reste depuis chez eux jusqu'à Granville; mais leur renommée s'arrête

et meurt au pied du vieux manoir de Hyenville . verte oasis toute parfumée de parisianisme , quimacque la moitié du chemin de Granville à Coutances. Trois fois par semaine , l'été, la haute société d'Avranches vient dans ses calèches de toile cirée, attelées de chevaux à cinquante écus la paire , prendre les bains de mer sur la superbe plage de Granville , en compagnie des dandies de Jersey. A ce propos, et pour faire preuve de sa bonne éducation, la municipalité granvillaise a bâti sur une petite plate-forme taillée dans le roc au bord de la mer, une fort gentille cabane en planches où l'on donne le soir bal et bouillote a l'instar de Dieppe et autres lieux. La jeune fashion et les bas bleus d'Avranches mangent et perdent la en trois mois leur revenu de neuf; puis, pour rétablir Téquilibre, ces gens de loisir et de luxe s'en retournent vivre le reste de Tannée avec du pain de sarrazin et de la morue salée. Voilà plus de dix ans que leurs

mœurs fainéantes travaillent a déformer Granville, et qu'elles se brisent sur l'indocilité de cette nature magnifique.

Un soir du mois de juin 1821 , le joli paquebot Carolma, chargé à cette époque du service de Granville aux îles de Jersey, débarqua deux hommes , qui , totalement inconnus fun à l'autre trois heures auparavant , se prirent le bras familièrement au sortir du paquebot, et gravissant ainsi la pénible rampe du rocher , pénétrèrent ensemble dans la haute ville. L'un de ces deux hommes pouvait avoir cinquante ans; l'autre, la moitié. Le plus âgé était un négociant de Granville , M. Duplessis, que des affaires d'armement ramenaient de Jersey; le plus jeune était un Anglais qui venait se distraire en France. La physionomie engageante de M. Duplessis avait attiré l'Anglais vers le Français sur le pont du navire ; c'était à M. Duplessis, de préférence à tous les autres passagers, que le

jeune homme avait voulu demander comment et où Ton pouvait se loger à Granville. Cette question pleine de con6ance avait provoqué de la part du négociant l'aveu naïf, qu'a moins d'être roulier ou matelot , on trouvait difficilement à Granville une hôtellerie convenable. Puis , voyant que cette fâcheuse révélation chagrinaitle jeune homme, M. Duplessis, après cinq ou six tours sur le pont , deux ou trois renseignemens du capitaine et un examen très adroit de la personne de l'étranger, était venu tout d'un coup la main ouverte , le chapeau bas, lui offrir un appartement meublé dans sa propre, maison: — C'est, avaitil dit gracieusement, celui oii je loge d'ordinairemes commeltans et surtout mes amis.' En vous l'offrant, monsieur, je n'en change pas la destination. Vous aurez deux jolies chambres au Sud-Ouest ; vue sur la campagne et vue sur la mer. Vous y serez très bien. Vous y serez chez vous.

Cette offre, faite de si bonne façon, avait été dignement accueillie. Le jeune Anglais avait serré la main que lui tendait le négociant avec une émotion très vive et très vraie. Il lui semblait, à cet étranger, que l'homme qui venait de l'aborder ainsi à deux pas d'une terre inconnue s'était trouvé placé la par ses concitoyens^ tout exprès pour le saluer en leur nom et lui souhaiter la bien-venue. Il avait senti l'amitié lui venir au cœur pour le Français qui, en dépit de haines nationales à peine refroidies , faisait si loyalement à un Anglais les honneurs de son pays. Aussi les termes dont il se servit pour remercier le négociant exprimaient-ils au moins autant d'aflfection que de reconnaissance. ï^e brave homme s'était emu à son tour, et voila ce qui leur donnait presque l'air d'anciens amis quand ils traversèrent le port et le faubourg pour se rendre à la maison de M. Duplessis.

Comme ils étaient sur le point d'arriver,

ils rencontrèrent une jolie petite fille que sa bonne tenait par la main. L'enfant quitta sa bonne en les voyant approcher , et s'arrétant devant M. Duplessis, elle tâcha de se faire grande pour qu'il put l'embrasser plus aisément. — C'est ma fille , dit le négociant. Bonjour, Ahce, ajouta-t-il en la baisant au front. Et ta mère ? Où donc est ta mère ? Eh bien ? tu ne dis pas bonjour à monsieur?

Le père fit ces demandes d'un ton singulier qui parut eflfrayer l'enfant. Alice cacha sa figure dans le tablier de sa bonne.

— Mais dis donc bonjour à monsieur !

répéta le négociant.

— Je ne le connais pas... répondit la petite fille

— Au fait... c'est vrai... elle ne sait pas votre nom ! Ni moi non plus , répliqua M. Duplessis en reprenant son sourire.

L'étranger se baissa vers Alice , et prenant k deux mains sa jolie tête inondée de cheveux

blonds , il lui demanda , presqu'a genoux devant elle :

— «Est-ce que vous n'embrasserez pas votre ami Henri Sidney? Est-ce que vous ne voulez pas que Henri Sidney soit votre ami?

L'enfant le regarda un instant, ses yeux noirs tout grands ouverts, et puis elle lui passa ses bras autour du cou , en disant d'un ton décidé :

— Si!... je veux bien. Venez!

Et ils allèrent ainsi , en courant devant M.Duplessis et la bonne, jusqu'à une maison d'assez belle apparence , quoiqu'à porte bâtarde; la porte cochère étant inconnue et inutile dansune ville oii il n'y a pasde cochers , parce quil ne peut pas y avoir de voitures. Cette maison , solidement faite en quartiers de granit , avait à ses fenêtres des ^doubles châssis dont l'utilité était prouvée par les nombreuses cicatrices du toit , quc"les vents

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de Nord-Ouest déchiraient horriblement tous les hivers. Les croisées du rez-de-chaussée drapées de rideaux blancs, les volets fraîchement repeints , des traces de grès abondamment répandues sur le seuil de la porte entr'ouverte, donnaient à la maison un cachet de propreté tout-a-fait favorable , en même temps que son architecture monumentale , et sa haute taille, puisqu'elle avait trois étages, la distinguaient notablement de toutes ses voisines. La petite fille savait cela sans doute, car elle quitta son compagnon , monta se poser fièrement sur les degrés de la porte et dit avec un air de triomphe :

— C'est ici chez nous!

Le négociant présenta Sidney à sa femme ; etl'accueil que madame Duplessis fit au jeune Anglais mit le comble aux séductions qui le caressaient depuis son arrivée. Des larmes de bonheur lui vinrent aux yeux. Il crut que cette famille si affectueuse allait l'adopter et

lui rendre ce qu'il avait perdu. A vingt-cinq ans, Henri Sidney, possesseur d'une belle fortune , héritier d'un des noms les plus illustres de l'Angleterre , Henri Sidney beau , spirituel, bon, aimant, se trouvait seul parmi les hommes. Fils unique, il avait tué sa mère en venant au monde. Son père était mort à ses côtés à la bataille de Waterloo. C'est une chose bien horrible que de voir ainsi mourir son père , et sans pouvoir le venger : car, qui sait d'où 'vient une balle sur un champ de bataille? Ce malheur était cause que Henri avait quitté le service : l'uniforme, les armes lui causaient une horreur insurmontable ; le bruit du tambour le faisait tressaillir ; la chasse , autrefois son ardente passion, lui était devenue antipathique. A la moindre explosion d'une arme à feu , il se sentait pâlir et trembler , le souvenir de ia mort de son père se réveillait en lui ; il s'enfuyait , il se cachait pour pleurer. Son père

l'avait tant aimé ! Son père avait été pour lui tout autre chose qu'un de ces juges entêtés , de ces despotes arrogans qui mettent leur orgueil a voir une pauvre jeune victime palpiter d'épouvante sous l'éclair de leurs regards , sousle tonnerrede leur voix; féroces imbécilles, qui, lorsque leurmarmotpleure de souffrance, prétendent le guérir à force de coups 5 misérables pédans qui courbent seize heures par jour, sur une table de travail, la frêle charpente d'un enfant poitrinaire , afin qu'à certains anniversaires de famille ils puissent , tout glorieux , exhiber à la compagnie cette science venue en serre chaude, et faire admirer au cousinage de niais qui les entoure , les belles sentences latines ou grecques , que , d'une voix craintive , le nouveau Pic de la Mirandole laisse tristement tomber de ses lèvres pâles et gonflées. Le père de Henri avait vu dans son fils la pure et candide re- . présentation d'une épouse adorée ^ un sym-

LE TESTAMENT. i3

bole d'innocence et de paix , l'association consolante d'un ange à ses chagrins. Il l'avait salué a sa naissance , comme le lien sublime que Dieu lui j était pour attacher un passé plein de désespoir et de larmes à un avenir plein d'espérance et de joies ; il s'était dévoué tout entier à la tâche sainte que venait de lui léguer sa femme mourante , et malgré les obsessions de sa famille , de ses amis , il n'avait jamais voulu se remarier.

Henri n'avait point eu d'autre précepteur que son père , point d'autre guide , point d'autre camarade. Pour lui , sir Anthony Sidney s'était refait enfant ; tout ce qu'il faisait étudier a Henri , il l'étudiait en même temps : c'était une sorte d'enseignement mutuel entre le père et le fils , oii toujours le père se plaisait à laisser les avantages au fils , parce que toujours le fils s'efforçait de vaincre le père. Leurs leçons étaient des jeux, leur travail un bonheur ; après le travail ils

jouaient , ils couraient , ils se battaient ensemble comme deux écoliers. La confiance qu'une pareille éducation leur inspirait réciproquement ne peut point se dire ; l'enfant se fût levé au milieu de la nuit , il eût attendu jusqu'au jour le réveil de son ami pour lui raconter , non pas une action , mais seulement une pensée oubliée la veille \ il est fort douteux, en revanche, que la conscience de sir Anthony ait jamais eu un secret pour Henri. Ils vécurent ainsi vingt-deux ans Tun avec l'autre : ils ne se quittèrent que le jour de Waterloo.

Pendant cinq ans, le pauvre fils traîna par l'Angleterre le fardeau de son inconsolable douleur , traversant en aveugle des nuées de plaisirs et de fêtes , insensible aux amitiés , aux amours qui se levaient de toutes parts autour de lui. Puis , il prit son pays en dégoût, et, réalisant son héritage , il résolut de voyager en France , en

Europe , partout , jusqu'à ce qu'il mourût. 11 venait de se mettre en route quand M. Duplessis le rencontra sur le paquebot de Jersey. Les manières bienveillantes de son compagnon de traversée lui gagnèrent le cœur , comme nous avons dit , et sa tête , fatiguée de souffrir , consentit a recevoir des impressions plus douces. Il pensa que l'homme, qui venait à lui avec de si bonnes paroles et une figure si amicale , devait être en dedans comme en dehors. Voilà oii l'éducation donnée par son père avait failli I en lui apprenant à ne jamais faire mentir son visage ni sa langue , elle ne lui avait point dit tout ce qu'il trouverait de visages menteurs et de faux langages sur son chemin. Quelques jours passés dans la maison du négociant le détrompèrent. M. Duplessis n'était point ce qu'il paraissait. M. Duplessis , joyeux compagnon , brave convive , recherché , fêté ; M. Duplessis, bonhomme, ennemi de toute

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dispute , donnant raison k tout le monde et sur tout au monde , M. Duplessis enfin, vanté par la ville comme un type de tolérance et de bénignité , prenait dans sa maison , sur les siens , une horrible revanche des gentillesses , des amabilités que Tamour-propre et la dissimulation lui faisaient faire et dire chez les autres. Cet homme avait un masque de gaîté accroché à sa porte ; il se l'appliquait sur la face pour sortir , il le déposait en rentrant. Sa présence répandait chez lui une atmosphère de glace et de plomb. Femme , enfans , commis , domestiques , tous tremblaient et frissonnaient a son approche. Sa bouche ne s'ouvrait jamais que pour laisser tomber un sarcasme , gronder un reproche , tonner une imprécation. Positif, égoïste, impitoyable , il ne pesait nulle peine , n'appréciait nul travail , ne reconnaissait nul service. Si ses ouvriers lui donnaient leurs jours et leurs nuits , c'est qu'ils lui devaient

leurs jours et leurs nuits ; un soldat donne bien son sang pour deux sous par jour, leur disait le maître. Aussi comptait-il pour temps volé celui que ses mercenaires mettaient à essuyer la sueur de leur fronl. Pour lui toute fatigue était lâcheté ; toute maladie, paresse; toute affaire personnelle, mensonge. A table , s'il voyait quelqu'un des siens manger moins qu'à l'ordinaire , c'était désir de se rendre intéressant ; si l'on mangeait plus , c'était gloutonnerie. Le rire lui semblait une insolence ; la plainte , une demande de congé \ le silence , une insulte. Au reste, les journées étaient bonnes chez lui , et les appointemens convenables ; il se montrait d'une exactitude minutieuse dans le paiement : jamais un centime de plus , mais jamais un centime de moins : jamais une minute d'avance , mais jamais une minute de retard. Tout le monde souffrait chez lui , plus ou moijns ; quand on avait assez soufl'ert , on

s'en allait. En général , il gardait peu ses victimes. Une seule était à sa merci depuis seize ans ; une seule , depuis seize ans , se desséchait brin à brin et sans se plaindre, au contact rongeur de cet homme ; et celle-là , moins heureuse qu'une servante , qu'un ouvrier , qu'un commis , n'avait pas même la nuit pour relâche; car la nuit, elle était a lui comme le jour -, car la nuit il la po.ursuivait , il la torturait , il en faisait sa proie comme le jour : celle-là , c'était sa femme.

Madame Duplessis , mariée à dix-sept ans , eu avait trente-trois alors. Née a Granville , belle et noble de cette beauté , de cette noblesse à la. fois espagnoles et saxonnes que les seules" femmes de Granville possèdent, madame Duplessis empruntait au malheur de sa vie un charme triste , une splendeur martyrienne qui la faisaient plus belle encore. A ne la voir qu'un moment, il eût été impossible de savoir qu'elle n était pas heureuse , tant

sa physionomie avait bien pris le moule de la résigna tionj mais en la regardant long-temps, en Tobligeant à ramener plusieurs fois ses grands yeux noirs sur le même objet , il devenait facile de saisir le véritable sens du calme presqu'effrayant qu'elle témoignait ; alors autour de sa riche chevelure d'ébène , il semblait voir se dessiner la blanche auréole d'une sainte , et l'on se sentait profondément touché.

Il ne fallut pas a Sidney une étude bien longue pour apprendre à lire la vérité sur le visage de madame Duplessis. Quoique le négociant, depuis qu'il avait un pensionnaire , songeât presque toujours à se masquer chez lui comme chez les autres , la froide cruauté de ses rapports intimes perçait encore malgré lui, et le jeune Anglais sut bientôt comment et par qui toute espérance de bonheur était morte au cœur do la pauvre femme. Cette découverte lui fit mal ; et d'abord il voulut

quitter la maison , sortir de la ville , aller à Dieppe , à Boulogne , ou dans quelqu'autre port , passer le reste de la saison des bains. Un dimanche matin , il descendait de sa chambre , dans l'intention d'annoncer son prochain départ à ses hôtes , lorsqu'étant presqu'au bas de Tescalier il entendit des éclats de voix , et vit M. Duplessis qui sortait, la figure enflammée. 11 s'arrêta :

une voix secrète lui disait de remonter

la pitié l'emporta ! il acheva de descendre ; et, tout tremblant , il ouvrit la porte du salon. Madame Duplessis était seule , et pleurait. En le voyant , elle se leva précipitamment et voulut sortir , mais il lui tendit la main, sans parler, en attachant sur elle des regards pleins de compassion. Alors , elle le regarda aussi : et , pour la première fois , Sidney s'aperçut qu'elle était admirablement belle.

Il la fit asseoir , et la conjura de se con-

fier à lui. Elle hésita.,., le regarda encore, et consentit.

Elle ne lui dit point d'abord le motif de ses pleurs , motif bien léger en apparence, puisqu'il s'agissait d'une défense d'aller à la messe , basée sur la nécessité de mettre certaines écritures au courant. Mais elle lui raconta sa vie en quelques phrases. Il sut qu'en se mariant elle n'avait fait que changer d'esclavage , et passer des chaînes d'une bellemère aux chaînes d'un mari. C'était un de ces êtres à destinée maudite , qui passent leur vie à l'ombre , pour ainsi dire , et que jamais un rayon de joie ne réchauffe ; fleurs languissantes et décolorées qui naissent , s'ouvrent et tombent sans que le soleil les ait visitées. Quand sa dot , assez considérable , la rendit femme de M. Duplessis , le négociant était armateur de corsaires. Dix ans de piraterie , comparables à dix ans de jeu, avaient promené sa vie de la richesse à la

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ruine. Il commençait à se rétablir de quelques chances assez mauvaises, quand la chute de l'Empire avait écrasé son industrie. Le désespoir lavait fait se jeter à corps perdu, dans le mouvement des Cent-Jours ; il en était sorti fortement compromis, au point d'être obligé de disparaître pendant les premiers mois de la seconde Restauration. Les démarches de sa famille ayant assoupi les poursuites que l'on se préparait à exercer contre lui , il était revenu enFrance vers la fin de 'ISIS. Depuis lors , il essayait de tout , et venait enfin d'entreprendre des armemens pour la pêche à Terre-Neuve , l'une des maîtresses branches du commerce de Granville. Associée à cette orageuse existence , a ce fracas d'affaires si peu en harmonie avec ses goûts simples et doux , madame Duplessis , femme timide , instruite dès l'enfance à ne jamais se redresser quand on la frappait , madame Duplessis avait consenti , sans se plaindre , à tou-

tes les taches que son mari lui imposait. Pendant dix ans , les corsaires de M. Duplessis virent la tète angélique de sa femme se mêler à leurs têtes de démons . 11 y en eut que ce contraste révoltait , et qui ne comprenaient pas pourquoi leur armateur faisait écrire les comptes de prise par madame Duplessis. Le négociant le savait bien , lui : des commis eussent jasé peut-être, et dans cette féroce tenue de livres , il y avait des choses dangereuses a dire. Madame Duplessis dévorait tout cela : Dieu et ses deux enfans la consolaient ensuite. Mais depuis la Restauration, son fils s'élevait dans un collège de Paris : dans huit jours , sa fille devait être mise en pension à Avranches ; et le matin , son mari venait de lui défendre d'aller prier Dieu. Qui donc aurait pitié d'elle alors ? Qui donc la consolerait ? -

Dans ce triste récif de la pauvre mère , il n'y eut point un seul mot de reproche pour

son mari. Et lorsque Sidney, tout ému de ce qu'il venait d'entendre, voulut exprimer Tindignation que cet homme lui inspirait, madame Duplessis l'arrêta. C'était, disait-elle, sa vie avec les corsaires , c'était son agitation politique et sa fuite pendant les Cent-Jours , c'était enfin ses revers commerciaux depuis 484 5 qui lui avaient aigri le caractère :il fallait le plaindre et lui pardonner.

— Il prétend, termina-t-elle , que je perds mon temps à l'église, et cependant je n'y vais jamais sans prier pour lui !

Sidney résolut de rester encore.

ir.

Les confidences d'une femme mariée sont un flambeau ou un poison pour le jeune homme qui les reçoit. Elles l'éclairent ou elles le tuent. Celles de madame Duplessis eurent le résultat qu'elles devaient avoir. Elles rendirent Sidney amoureux. Sa vie qui ne tenait plus a rien , sa vie encore toute meurtrie du malheur immense qui l'avait frappée , s'arrêta instinctivement au point d'appui nouveau que le hasard lui offrait. Elle s y attacha, elle s y cramponna avec violence, croyant trouver en lui consolation pour toutes ses dou-

leurs, guérison pour toutes ses blessures. Si Madame Duplessis avait été une femme heureuse , Sidncy Veut évitée facilement ; il eût passé à côté d'elle sans la voir : mais elle pleurait et souffrait comme lui, elle l'attirait nécessairement. Les lois du magnétisme voulaient qu'il cherchât et qu'il trouvât cette femme. Et quand il feut trouvée, il noua fortement ses bras a l'entour , de manière à ne pouvoir s^en séparer que mort.

La petite Alice fut bientôt emmenée au pensionnat d'àvranches. Ce départ, comme nous l'avons dit, épouvantait la mère. Une fois encore madame Duplessis osa tenter de prouver à son mari que l'enfant pouvait s'élever à Granville aussi bien qu'ailleurs, et cette fois, comme les autres , le négociant eût imposé rudement silence à sa femme ; mais Sidney était la , le despote daigna s'expliquer. Sou explication fut que puisque les nobles de la

ville envoyaient leurs filles a Avranches , il fallait faire autant que les nobles de la ville.

L'absence d'Alice mit un vide afifreux dans l'existence de madame Duplessis. On ne sait pas tout ce qu'une jeune fille de dix ans contient de trésors pour sa mère ! On ne sait pas les ineflfables jouissances qu'une mère trouve à se rajeunir, à se ressusciter dans sa fille. Tous les malheurs, toutes les amertumes, tous les dégoûts du ménage tombent , s'adoucissent , s'éteignent par la sublime étude que cette mère fait chaque jour de ses souvenirs. 11 faut qu'elle retrouve sa vie comme elle était à dix ans, ses travaux et ses jeux de dix ans, ses amitiés , ses haines , ses coquetteries , ses joies , ses peines de dix ansj et quand elle a retrouvé tout cela , elle l'enseigne à sa fille et elle oublie le reste. Et c'est toujours ainsi , d'année ou année , jusqu a ce que vienne un jour où le monde lui apprend qu'il n'y a plus

entr'elles de mère ni de fille , mais seulement deux femmes dont l'une est jeune et l'autre est vieille. Alors toute cette tendre fiction s'écroule, tous ces rêves enchanteurs s'évanouissent, tout ce suave amour se flétrit. La mère ne comprend plus la fille ; la mère , chose horrible, quelquefoisdevientjalousedelafiUe! C'est qu'alors elle a cessé d'être mère , elle est redescendue à sa nature de femme.

Quand Alice fut partie , madame Duplessis eut peur. Cet enfant était un bouclier pour sa mère ; sa présence gardait la pauvre femme comme un talisman , comme un charme impénétrable où s'arrêtaient émoussées les brutalités du mari, Sidney savait tout cela. Attentif, dévoué, il épiait la victime restée sans défense, il entendait ses gestes , il traduisait ses soupirs. Et lorsque marchant à côté d'elle, sur ses pas, il la vit plier les épaules et chanceler sous le fardeau , il s'offrit pour en prendre la moitié et elle ne le repoussa pas. Qui

donc blâmera ces deux malheureux d'avoir ainsi voulu faire route ensemble , ces deux faibles plantes de s'être liées pour se soutenir, ces deux semblables de s^étre rapprochés et unis?

Cependant l'automne arriva. Depuis longtemps les étrangers avaient déserté Granville. Le seul Sidney restait toujours. L^armateur ne s'en plaignait pas : loin de là. Le caractère original de son hôte lui plaisait , l'attachait même ; sa conversativ^n simple et naïve , sa franchise tranquille l'amusaient. Ce qu'il aimait surtout en lui, c'était la régularité mathématique de sa conduite , c'était la manière ponctuelle et libérale dont il payait sa pension. — Votre père a eu grand tort , lui disait-il souvent, de ne pas vous avoir mis dans le commerce ; vous auriez fait un excellent négociant. — Une autre fois, il le repor*-^t tait aux circonstances de leur rencontre, il s'en attendrissait , il lui parlait de la sympa-

thie,il iui faisait du sentiment. Il allait même, ces jours-là, jusqu'à regretter que sa fille n'eut point six ou sept ans de plus. — Qui sait ! ajoutait-il en souriant, on aurait pu en faire madame Sidney! — Alors venaient des questions afifectueuses sur les affaires de l'orphelin , sur le chiffre de sa fortune , questions auxquelles le jeune homme répondait de façon à augmenter infiniment la bonne opinion que l'armateur avait prise de lui. Bientôt en-fin , Sidney eut toute la confiance de M. Duplessis ; bientôt son influence sur l'organisation du négociant devint telle, que la vie intérieure de celui-ci en fut modifiée. Il se fit presque jusle^ presqu'aflfable : ses gens l'entendirent, chose inouïe, se justifier et se plaindre de sa dureté pour eux ; ils le virent tomber un jour jusqu'à demander pardon à sa femme et lui promettre de mieux la traiter à l'avenir. Tout le monde bénit l'auteur de cette

prodigieuse révolution ; personne, pas même l'auteur, ne sut comment elle s'était faite.

Ceci était le secret de M. Duplessis. Les réponses de Sidney et quelques renseignemens venus d'ailleurs lui avaient appris que son hôte était fort riche. Les goûts modestes de l'Anglais , ses mœurs sans luxe, sans éclat, donnaient à penser qu'il ne savait que faire de son argent. Le négociant, que d'anciennes habitudes portaient vers les opérations aventureuses, le négociant, encore tout endommagé des secousses de la Restauration , avisa très bien qu'une association avec le jeune capitaliste pourrait non seulement raflfermir sa fortune ébranlée, mais encore lui donner une solidité, une puissance qu'elle n'avait jamais eues. Il ordonna donc a. ses domestiques et à ses commis de redoubler d'obéissance et d'égards pour M. Sidney. Il trouva que sa femme était bien sérieuse et bien froide dans sesTapportsavec leur pensionnaire. — Je suis sûr, lui

dit-il , que vous n'allez jamais voir chez lui si tout est en ordre, s'il ne lui manque rien. Vous savez pourtant que ce n'est pas un homme à se plaindre, ni à demander la moindre chose. — ■ S'il avait su combien les rôles changeaient en son absence , et pourquoi Sidney restait à Granville! Mais cette douce alliance de deux malheurs était k jamais mystérieuse et inviolable , et M. Duplessis pouvait hardiment , d'après les apparences, reprocher à sa femme de négliger M. Sidney.

Tous ces préliminaires terminés, le négociant résolut d'aborder franchement la question. Un matin donc , il monta chez son pensionnaire. C'était la première fois depuis l'installation de Sidney. Comme il allait sonner , la porte s'ouvrit et madame Duplessis se présenta pour sortir. En voyant son mari , elle resta frappée de terreur , et . s'adossant au chambranle pour ne pas tomber , elle attendit, tremblante et la tête baissée, comme un

comdamné à mort devant le bourreau. Il la regarda sans parler pendant quelques secondes , dans une telle immobilité , qu'elle se mit à prier ardemment, car sa dernière heure lui semblait être venue. Enfin , il sapproclia d'elle y il lui prit un bras qui se retira mourant sous la main qui le touchait! Elle allait crier grâce... quand, d'une voix pleine de douceur, il lui demanda de le laisser passer , en la grondant beaucoup de sa frayeur. — Savezvous qu'il est bien malheureux , lui dit-il , que vous ayez peur de moi ainsi ? Comment! parce que vous vous êtes un instant de'rangée de votre bureau ? M. Sidney pourrait nous entendre, et sortir, et vous voir comme cela

Allons donc! ne vous avais-je pas dit de venir de temps en temps savoir s'il ne lui manquait rien ?

En ce moment , Sidney, qui était dans la seconde pièce , parut.

— Mon dieu! ajouta M. Duplessis d'un Ion

presque caressant, que vous êtes peu raisonnable !

Là-dessus il entra : et sa pauvre femme descendit en se demandant s'il avait raillé ou parlé sérieusement.

Le négociant offrit la main a Sidney d'un air fort amical , et s'assit sans façon. Sidney, qui avait tout entendu , n'accepta qu'avec défiance le geste cordial du négociant, et chercha sur sa figure l'impression que la rencontre de tout à l'heure avait dû y laisser. 11 ne trouva rien. Etait-ce franchise ou dissimulation ? Dans le doute , Sidney tâcha de se faire une mine indifférente , et sa voix ne tremblait pas trop quand il demanda à M. Duplessis quel motif pouvait lui valoir l'honneur de cette première visite.

— Est-ce que vous ne vous trouvez pas bien ici ? demanda le négociant avec intérêt.

— Moi , monsieur ? au contraire , répondit le jeune homme troublé.

— Est-ce que vous ne vous êtes pas plaint tout à l'heure à madame Duplcssis ?

— De quoi me plaindrais-je , monsieur?

Tout le monde chez vous m'accable de soins el de prévenances.

— C'est bien ainsi que je Tentends. Mais, en la voyant sortir de chez vous si bouleversée, car elle était vraiment très bouleversée , j'ai cru.... Je me serai trompé, alors!

Evidemment, M. Duplessis ne .savait par oîi entamer la conversation. Quant à Sidney, le cœur lui battait avec violence ; ces lieux communs lui semblaient sinistres et l'effrayaient. L'idée d'avoir pu compromettre une femme sainte a ses yeux, objet de son respect encore plus que de son amour , lui faisait attacher un sens terrible aux paroles vides du négociant. Enfin, celui-ci, prenant bravement son parti , ouvrit au jeune homme le bilan de ses succès et de ses désastres , le compte courant de ses inquiétudes et de ses

espérances. Il s'accusa , en appuyant fortement sur ce point, d'avoir engagé la dot de sa femme dans des entreprises maritimes qui jusqu'alors n'avaient donné que pertes sur pertes. Là-dessus , il mouilla sa voix afin d'exprimer d'une façon plus pathétique ses regrets de père et de mari , parce qu'il jugea la corde bonne à faire vibrer chez celui qui l'écoutait. Bref, il se montra au jeuue homme, écrasé d'une part sous l'imminence de sa ruine , mais soutenu de l'autre par l'excellent crédit dont il jouissait. Puis , il aborda le chapitre des capitaux. Une somme assez peu considérable pouvait, disait-il, en dégageant la dot de sa femme , lui ôter le remords de ses jours et de ses nuits ; une autre somme répandue convenablement sur la place, donnerait a ses afi'airesl' extension seule capable de les faire prospérer. Raisonnant dans cette hypothèse , le négociant s'anima , il évoqua le plus brillant avenir , il se fit une litière

de billets de banque , il se couronna de millions , il vil ses navires sur toutes les mers et le commerce de France à ses pieds. Puis, s'arrêtant tout a coup , il parla de faillite , de de'shonneur, de suicide ; il peignit madame Duplessis de'pouillee , cliasse'e par les créanciers , allant, ses deux enfans a la main, implorer la pitié de sa famille ; et il termina en disant, d'un ton solennel : — Monsieur Sidney , vous pouvez me donner tout ce bonheur, me sauverloute cette honte.... Devenez

mon associe 1

Nous ne saurions dire exactement combien le jeune Anglais fut surpris et réjoui de ce discours. La conclusion surtout lui fit un bien infini, carilcrut pouvoir en tirer une heureuse conséquence, c'était que M. Duplessis n'avait aucun soupçon, et n'interprétait pas fâcheusement la rencontre de sa femme. Cette conséquence lui semblait la seule raisonnable ,

la seule possible , à moins de supposer que i'armateui- fût le plus lâche des hommes.

Après avoir entendu la dernière phrase de son hôte , Sidney, sans témoigner la moindre surprise, alla s'asseoir à son bureau; il prit une feuille de papier à lettre , et , la plume à la main , il dit : — Combien vous faudraitil , Monsieur?

M. Duplessis , déconcerté par cette question si simple , mais si brusque , ne répondit pas d'abord.

— Enfin , vous devez savoir cela mieux que moi , dit en riant Sidney.

— Mais je crois.,., j'espère que Oh

oui ! cent mille francs seraient plus que

suffisans ., risqua le négociant en hésitant beaucoup.

— Voyez calculez.

— Cent mille francs : ... c'est assez.

— Cent mille francs ? c'est bien ; reprit tranquillement le pensionnaire.

Et il écrivit a la maison Coutts et compagnie , de Londres , de lui envoyer quatre mille

in.

Long-temps après , pendant une magnifique soirée du mois d'août 1 822 , deux hommes descendirent l'escarpement septentrional de Tisthme qui noue Granville au continent. Quand ils furent arrivés sur la plage, ils s arrêtèrent. L'un des deux hommes ôta son chapeau , le jeta h ses pieds et s'assit sur un quartier de roche , les coudes collés à ses genoux^ la télé couverte de ses deux mains ^ dans Tallitude dune médilaliou de-

scspéiée. L'aulie , reste debout , les bias croisés, le regard baissé , attendait avec discrétion que son compagnon parlât. La lune , éteignantdans sa vapeur magique riuimble cortège d^étoiles qui l'entourait, brillait tière et splendide sur la blanche moire du ciel, et puis descendait se briser dans la mer, en étincelles mille fois réfléchies par les petites vagues tremblotantes qui venaient doucement mourir aux pieds des deux hommes. Derrière eux , les roches ferrugineuses de Tisthme projctaieiit des ombres immenses et ouvraient de larges excavations dans lesquelles Timperceptible brise de la nuit , la molle rumeur des flots allaient se traduire en retentissemens lugubres, en plaintes douloureuses et déchirantes comme les plaintes des damnés. De la ville , endormie sur ces hauteurs menaçantes, pas un bruit , pas un souffle ne tombaient à l'oreille des deux hommes, et sans l'apparition lointaine et fugitive d'un douanier noyé dans le clair de

lune , sans quelques notes égarées de Tinsaisissable chanson d'un garde de marine , ils auraient pu se croire les seuls témoins vivans du spectacle sublime que la terre, la mer et le ciel déployaient à leurs regards.

L'horloge de l'église sonna. L'homme qui était debout compta Theure , et , se baissant vers l'autre , il lui frappa doucement sur l'épaule.

— Il est onze heures , monsieur^ dit-il.

— J'ai compté comme vous , répondit l'homme assis. Et il se leva péniblement.

— Eh bien? continua-t-il après un silence, avez-vous réfléchi , mon cher Valéry ?

— Oui, monsieur ; en hypothéquant votre maison, en escomptant de nouveau la dot tic madame Duplessis , en vendant votre goélette à M. Champion , vous pourrez , avec ce que j'ai en caisse, rembourser demain M. Sidney, et payer à la fin du mois.

— Tout cela peut il être fait demain ?

— Demain ?.... Oui , monsieur.

— Vous êtes sûr ?... bien sûr!

— Oui.

— Tant mieux donc ! dit sourdement l'armateur en poussant un profond soupir.

— Mais, reprit Valéry, voyons, monsieur Duplessis; la chose est-elle absolument nécessaire ?

— Si elle est nécessaire , mon Dieu I

— C'est que vraiment,., il ne vous restera rien.

■ — Qu'importe !

— Et les échéances de septembre ?

— Nous verrons cela en septembre ! nous aurons des rentrées d'ici-là.

— Et si les rentrées ne se faisaient pas ?... l'argent est si rare !

— Eh bien! .... alors....

— Alors, monsieur, la maison Duplessis

4i LE TESTAMENT.

suspendrait ses paiemens : le plus beau nom commercial de Granville serait....

— Déshonoré, n'est-ce pas? Déshonoré par une faillite ! répondit le négociant avec exaltation. Sans doute ! sans doute , c'est horrible ! mais, est-ce que vous ne

seriez sensible qu'à ce déshonneur-là , vous, Valéry ?

— Ah! c'est que , pour un négociant, monsieur , ce déshonneur-là est le pire de tous.

— Le pire de tous ! répéta M. Duplessis en laissant tomber sa tête sur sa poitrine. Au bout d'un instant il ajouta : — Oui , pour ses confrères , pour le public mais pour

lui , non! non!... Ce n'est pas vrai !

— Eh monsieur ! il n'y aurait pas })l!is de déshonneur sans public , qu'il n'y aurait de duels sans témoins.

— Valéry, ce n'est pas à mon caissier, ce n est pas au dépositaire de mon honneur de marchand que je parle, reprit impétueusement

M. Duplt'ssis ; c esta un contideiit , c'est à m\ ami , c'est à l'homme qui m'a vu insulter ce soir devant vingt personnes !...

— D'abord, interrompit le caissier, sur ces vingt personnes , quinze au moins n'ont rien entendu. Quant aux autres... elles connaissent trop bien votre femme. Il n'y a pas eu de bruil , pas d'éclat : ce n'était point une dispute, c'était une conversation.

— C'était au moins aussi bruyant que le murmure du flot qui se brise là, n'est-ce pas? dit le négociant d'un air sombre. Eh bien ! entendez-vous l'efîrayante voix des cavernes qui mugissent derrière nous ? C'est le monde qui répète la conversation de ce soir ! C'est toute la ville , c'est toute la province , qui disent que le négociant Duplessis a vendu la moitié de son lit cent mille francs au bel Henri Sidney, pour ne pas faire faillite ! Qui sait si l'on ne trouvera pas que c'était bien cher , cent millefrancsP.il faut que je rende cet

argent , il faut que je chasse cet Anglais. Vous pensez comme moi , Valéry j oh ! dites que vous pensez comme moi.

— Monsieur , répondit Valéry , voilà dix ans que je suis votre caissier, voilà dix ans que j'étudie vos aflfaires; je sais que , fort en désordre l'année dernière , elles sont à présent dans le meilleur état possible. Ce changement est dû tout entier aux cent mille francs que vous a prêtés l'Anglais. Otez la cause , l'efiet tombe à l'instant même. Comment voulez-vous que l'employé investi de votre confiance, que l'employé quia vu toutes vos traverses, partagé toutes vos inquiétudes , qui regarde votre maison comme la sienne , votre renom comme le sien , aille jamais, de gaîté de cœur , vous conseiller votre ruine ?

— Bon Valéry , dit le négociant en serrant la main de son commis! Aussi vous ai-jc demandé d'oublier tout cela. Je veux que ce

soit rjiomme qui me parle. Eh bien ! que ferait l'homme , s'il était à ma place?

— Croyez-vous ce qu'on a dit ?

— Est-ce que je sais , moi ! s e'cria M. Duplessis au désespoir.

— N'importe ! l'homme ne romprait point une association à laquelle tient son existence pas plus qu'il n'irait jouer sa vie de père de famille contre le fat qui a parlé si bêlement ce soir.

— Que ferait-il?.... mais, que ferait-il, encore une fois ?

— 11 se tairait.

— Vous êtes un lâche , monsieur Valéry ! dit l'armateur.

— Non^ monsieur. C'est vous qui êtes un imprudent, répondit lentement le caissier, en levant sur son patron un regard plein de haine et de mépris.

AS LE TESTAMEM.

— D'ailleurs , ajouta M. Duplessis eu se reprenant, Sidney n'est pas mon associé. Il m'a prêté cent mille francs sur mon simple reçu , h cinq pour cent. Il peut me les réclamer demain, et il faudra que je les lui rende à l'instant niéme. C'est vrai qu'il n'a voulu ni part dans mes affaires, ni garantie!... Est -il donc possible qu'après une chose si noble , si loyale , ce jeune homme ait fait ce qu'on dit !...

— Et dans le doute , au lieu de vous abstenir, comme veut le proverbe , au lieu d'attendre une preuve

— Attendre ! Mais demain, je chercherai un double sens a toutes les paroles que j'entendrai! demain, je n'oserai point marcher dans les rues , parce qu'il me semblera sentir mon affront gravé en signes éclatans et lisibles pour tous sur mon visage ! Non ! si je garde l'argent , il faut que je garde l'homme , il faut que je garde la honte. Je rendrai l'argent.

Venez, Valéry , venez, et pardonnez-moi ce que je vous ai dit tout à l'heure. Je n'avais pas la tête à moi.

Le commis suivit son patron en haussant les épaules. Us rentrèrent dan s la ville. Comme ils approchaient de la maison , M. Duplessis vit une lumière sortir de chez sa femme et monter chez Sidney. Il serra , plein de fureur , le bras de son compagnon.

— Tue-le donc, si tu crois qu'il t'outrage! dit celui-ci entre ses dents.

Le négociant n'entendit pas. Il se jeta sur la porte bâtarde et frappa d'une manière terrible. Tous les chiens de la ville aboyèrent. Minuit sonnait gravement a l'église. Jamais on n'était rentré si tard dans cette rue.

Madame Duplessis vint ouvrirelle-même. Le mari entra impétueusement, il arracha des mains de sa femme le flambeauqu elle tenait; et, sans la regarder, sans dire un mot à qui que ce fût , il conduisit Valéry dans son cabinet

pour chercher avec lui ce qu il fallait dire ou écrire à Sidney.

Le malin , a huit heures , le négociant monta l'escalier qui conduisait chez son pensionnaire. Arrivé sur le palier , il s'arrêta haletant. Sa mine pâle , ses yeux rouges montraient qu'il avait veillé toute la nuit. On lisait sur sa physionomie crispée , l'horrible combat que l'intérêt et l'honneur se livraient dans son cerveau. Après s'être consulté quelque temps, il parut prendre une résolution; il avança la main pour saisir le cordon de la sonnette, quand, par hasard , ses yeux tombèrent sur deux lettres entrelacées , crayonnées dans un coin de la porte. Ces lettres étaient H et S. Madame Duplessis s'appelait Sophie , Sidney s'appelait Henri : le négociant n'expliqua point autrement ce chiffre fatal. Tremblant de colère , il tira de sa poche une lettre cachetée , la glissa sous la porte et redescendit précipitamment.

C'était la petite Alice qui , pendant une vacance de quelques jours, avait ainsi écrit sur la porte les initiales de son bon ami Henri Sidney.

A dix heures , le pensionnaire vint déjeûner comme tous les jours , et ne parla de rien. A onze heures, c'était un dimanche, madame Duplessis sortit pour aller k la grand'messe. Une demi-heure après , on vit le jeune homme, suivi d'un garçon de magasin qui portait ses malles , traverser silencieusement la cour , un peu plus pâle qu^à l'ordinaire , mais toujours aussi droit , aussi calme, aussi ferme. En passant devant la salle à manger , il rencontra le négociant, et, ôtant son chapeau, il lui dit d'une voix solennelle : — Votre conscience , monsieur , jugera ce que vous faites en ce moment.

Puis, il se fit conduire dans une auberge, et, donnant une guinée au garçon qui avait porté ses malles, il le pria de dire au caissier

de M. Duplessis qu'il l'attendrait le lendemain jusqu'au départ du paquebot.

Le lendemain , à la marée haute , Valéry , porteur de cent mille francs en traites sur Londres , et de trois mille sept cent cinquante francs en or , pour les intérêts de neuf mois , se présenta chez Sidney en grande hâte. Le paquebot allait partir.

L'Anglais était assis à une table. Il écrivait.

— - Vous m'apportez de l'argent , dit-il ?

— Oui monsieur c'est-à-dire du

papier sur Londres.

— Je suis à vous.

Il acheva la lettre qu'il tenait , ajouta quelques mots à une autre , et les ferma toutes deux. Une de ces lettres était très grande et très lourde ; il mit cinq cachets sur celle-là , l'un au centre , les autres aux quatre angles , ayant soin que l'empreinte en fût bien claire et bien pleine. Ensuite , il prit les traites , il

les parcourut tranquillement , demanda en souriant si les signatures étaient bonnes ; compta For, et puis , tirant de son portefeuille le reçu de M. Duplessis , il le remit au caissier. A présent , dit-il , nous voilà quittes, n'est-ce pas ?

— Oui , monsieur , répondit Valéry en s'inclinant et serrant avec précaution le reçu dans son gilet.

L'Anglais s'assit alors et parut réfléchir profondément.

La servante de l'auberge entr'ouvritla porte.

— Monsieur n a pas voulu se dépécher , dit-elle ; voilà le paquebot qui démarre.

— C'est bien , répondit Sidney sans se déranger. ^ ^

La servante refermait la porte , il la rappela et prit sur la table la plus petite des deux lettres qu'il venait d'écrire.

— Portez cette lettre au paquebot , dit-il; et il retomba dans sa rêverie.

— C'est ma faute , monsieur ; je vous ai fait bien attendre , dit en s'excusant le caissier ; mais il était difficile de trouver une pareille somme en bon papier sur Londres , et tout cela s'est arrangé si vite , que...,

— Vous savez ce que m'a écrit M. Duplessis ? interrompit Sidney en se levant brusquement.

— Oui , monsieur.

— Alors il est inutile que je vous lise sa lettre. Avez-vous vu sa femme , aujourd'hui ?

— Je l'ai vue ce matin,

— Que dit-elle ?

— Elle pleure.

— Vous la connaissez depuis long-temps , je crois? ^

— Oh oui ! monsieur.

— Vous avez été commis de son père ? On vous a presqu'élevés ensemble ?

— C'est vrai , monsieur.

— L'aimez- vous ?

— Tout le monde ne Taime-t-il pas ? re'pliqua le caissier, en baissant les yeux.

— Pouvez-vous perdre une heure ou deux avec moi ?

— Comment donc , monsieur Sidney !

— • Venez.

L'Anglais ramassa l'or et les billets , il approcha d'une bougie la lettre de M. Duplessis et la brûla ; il prit son chapeau , et sans ajouter un mot, il se mit à courir jusqu'au port. Valéry le suivait, fort intrigué. Arrivé sur le quai , Sidney accosta un pécheur qui , plusieurs fois , l'avait promené en mer.

— As- tu là ta barque ? lui dit- il.

— Qui çà, ma barque? Cest-ilpas le canot que vous voulez dire ? ^

— Oui , le canot.

— Il est là , au bas des huitrières , mon milord : tenez , le voyez-vous ? ce petit vert , tout frais peint.

— Descendons, monsieur Valéry, ditSidney.

— C'est-il pour rejoindre le paquebot ? demanda le pêcheur.

— Non.

— Alors, je ferai assez, moi tout seul , n'est-ce pas , mon milord ?

— Oui.

— C'est bon.Nousy\oilà. Tenez-vous bien et n'ayez pas peur.

Us sautèrent dans le canot , tous trois. Le pécheur prit l'aviron et se mit a nager tout doucement, en temps de promenade, comme il disait. Quand la barque fut assez loin des jetées, Sidney frappant sur l'épaule du bonhomme , lui demanda si ce qu'il faisait là était bien difficile.

— Oh! ma foi non, mon milord. Par une mer douce comme aujourd'hui, il y a d'aucuns bourgeois qui en feraient bien autant que moi. Tenez, M. Valéry, par exemple! On peut dire qu'il gouverne comme un vieux pilote.

— Est-ce vrai , monsieur Valéry ? dit Sidney.

Le caissier fit un signe de modestie affirmative ^ en cherchant vainement dans l'impénétrable physionomie du jeune homme ce que tout cela pouvait vouloir dire.

— Parbleu ! si monsieur Valéry gouverne bien! continua le matelot. Je Fai promené bien souvent jusqu'à Chausey, moi, avec madame Duplessis et sa petite fille , dans mon canot que voila : et vrai , je n'avais qu'à me tenir les bras croisés.

— Madame Duplessis s'est promenée dans ta barque? dit l'Anglais tout ému.

— Pas dans la barque ! Je vous dis dans le canot , à la place où vous êtes, tenez ! Eh bien , c'était un plaisir de voir travailler le bourgeois. Allons, nageons ensemble un petit coup, monsieur Valéry, pour faire voir au milord.

Le caissier prit un aviron et montra qu'il méritait les éloges du pécheur.

— Et tul'as promenée souvent, madame Duplessis? demanda l'Anglais.

— Plus de vingt fois, mon milord.

— Combien vaut un canot comme le tien ?

— Dame... mon milord, quand c'était neuf, cela pouvait bien valoir cent vingt francs; mais, à cette heure... Tout de même , il me fait le service d'un neuf. Ainsi, ça m'est égal. Bon temps pour se baigner^ pas vrai, mon bourgeois?

— Oui... A propos , tu dois savoir nager , dit Sidney.

— Je suis né sur la mer! cela serait bien le diable si je ne pouvais pas aller un peu dedans.

— Irais-tu bien à terre, d'ici?

— Cette idée! et de la-bas aussi, allez! — Il montra une distance double.

— Je te paie ton canot , si tu y vas.

— Bon!., mais... si vous ne le ramenez pas, le canot?

— Tu as peur, allons' Tiens... voilà \ingt pièces de vingt francs... Je parie que tu ny vas pas.

— Ont-ils des drôles d'imaginations, ces milords? A-t-on jamais vu! Mais vous ramènerez le canot ?... Je gage que vous l'échouez à la côte , moi !

— Eh! la mer n'a pas une ride.

— Oui... mais voilà un grain qui vient làbas. Tenez !

— Puisque monsieur Valéry gouverne comme un vieux pilote, dis-tu.

— ' Au fait! vingt pièces de vingt francs , cela fait quatre cents livres : j'aurai encore du bon... Je m'en moque!... donnez... vous êtes un homme. En voilà une, de journées!

Il prit les vingt pièces d'or et les arrangea soigneusement dans sa cravate qu'il noua autour de ses reins. Il ôta sa chemise de laine et resta en pantalon : il allait se jeter a leau , quand Valéry , tout frissonnant d'inquie'-

tude, se leva pour l'en empêcher. Sidney arrêta le geste du caissier , en lui disant froidement : — Laissez donc ce brave homme se faire une bonne journée. Nous serons bien assez forts pour ramener le canot.

— ' Merci, mon milord! bonne promenade!

leur cria le pêcheur en donnant une tête.- — Prenez garde aux corps morts, ajouta-l-il en remontant faire la planche.

— Maintenant, dit Sidney prenant l'aviron du pêcheur, k nous deux, monsieur Valéry! et ferme, ferme sur la côte !

Et le canot fila d'une vitesse a rendre son maître jaloux. Si le pécheur avait vanté l'adresse nautique du caissier , qu'aurait-il dit en voyant faire Sidney?

Depuis une heure que Valéry tâchait de comprendre , il n'avait rien trouvé. IS'osant pas s'avouer qu'il avait peur , il se résigna et obéit passivement à tous les gestes , k tous les signes du nouveau batelier. Quand Sidney et

lui furent à la côte , ils entrèrent et se cachèrent dans une niche que la mer s'était creusée à même le roc. Alors, l'Anglais sauta hors dû canot, et fichant son poignard dans une fente de la niche , il dit à Valéry de lui jeter l'amarre. Celui-ci obéit encore La barque attachée , Sidney tendit la main au caissier pour l'aider a descendre, et sentit qu'il tremblait ; il le regarda, et vit qu'il était pâle.

— Vous avez peur de moi , lui dit-il avec une tristesse infinie : j'ai déjà vu cela tout à l'heure quand le pécheur s'est jeté à l'eau ! Vous avez peur de moi, monsieur, de moi qui vous aime parce que vous êtes un digne homme , parce que vous aimez cette pauvre femme, vous aussi! 11 fallait bien pourtant nous débarrasser du matelot. Je voulais être seul avec vous : seul , comprenez-vous , tout seul ; sans être vu , ni entendu de personne ! sans craindre qu'une oreille curieuse vint se coller k la cloison de ma chambre , ou qu'un

œil insolent regardât par la serrure de ma porte. Il nous fallait ce trou de rocher, avec la mer sous nos pieds , le ciel sur nos têtes, devant nous l'éternité . Tout cela , monsieur , ajouta-t-il d'une voix grave et lente , parce que j'ai un testament de mort a vous confier maintenant , parce qu'il faut que dans une heure le grand nom de Sidney soit éteint en Angleterre, et que Thomme qui vous parle n'existe plus. Vous frémissez! vous traitez peut-être de crime ce que je vais faire. Vous avez tort, monsieur Valéry^ le suicide n'est un crime que s'il détruit une chose utile, que s'il fait un vol à quelqu'un. Se débarrasser du fardeau qui vous écrase pour le jeter sur les épaules d'autrui , c'est un grand crime certainement. Mais quand Sidney se sera tué , qui donc cela fera-t-il souffrir ? Quel parent , quel ami pleureront Sidney ? Qui portera le fardeau que Sidney aura secoué ? Personne ! ma vie est a moi, bien a moi; voila sept

ans que j'en suis le maître, hélas.... voilà sept ans que j'en abuse : c'est assez.

— Vous dites que personne ne vous pleurera , monsieur Sidney , dit le caissier : sommes-nous donc si loin de Granville ?

Sidney baissa la tête , et se tut.

— Oui , reprit-il enfin d'une voix sourde et sombre comme le tonnerre que l'on entendait gronder au loin , car le grain qu'avait annoncé le pêcheur s'élevait tout noir à Thorizon :, oui ! j'aurais pu vivre toujours, et heureux, auprès d'elle . . . Depuis la mort de mon père , ce fut mon seul amour , monsieur Valéry ! Amour saint et sacré comme celui que se portent les anges , entendez-vous. Je n'avais plus de père , continua le malheureux en pleurant ; j'ai voulu avoir une mère , j'ai voulu avoir une sœur. . . Il faut bien aimer quelqu'un, n'est-ce pas ? Est-ce qu'on vivrait sans cela ? Oh ! si vous saviez combien de fois , en m'agenouillant devant cette pauvre

femme si pâle et si triste , en tenant dans mes mains la jolie tète blonde de sa fille , j'ai rêvé que Dieu , en échange de mon père mort, m'avait donné une sœur et une mère! Et la calomnie a soufflé sur ces rêves , et elle les a souillés ! et voilh une famille divisée , l'honneur d'un ménage perdu, parce que, moi , pauvre orphelin , j'ai baisé les mains de cette femme qui m'appelait son fils ; parce que j'ai souri aux jeux de cette enfant qui m'appelait son frère ! Et rien , rien au monde , pas même ma mort , pas même sa mort à elle , ne pourra ôter ce qui a été dit ! Ils se tairont en voyant mon cadavre , les infâmes ! mais ils ne rétracteront rien. ... 0 mon dieu , mon dieu !. . . Pardon , monsieur Valéry. . . mais laissez-moi pleurer un peu... c'est si horrible , cela , voyez-vous.

— Vous avez tort de vous aflfecter si fort , aussi ! dit le caissier.

— C'est fini, tenez : c'est fini.... .Dites-

moi : voici un sentier ^qui grimpe dans la roche et qui conduit à la grande route, vous le connaissez , n'est-ce pas ? Vous m'avez apporté tout à Theure des traites sur Londres qui me sont inutiles. Dans la position génëe où je sais M. Duplessis, ce remboursement pourrait lui être dangereux....

— C'est sa ruine , dit le caissier.

— La ruine de sa femme , de ses enfans , grand dieu ! Oh ! reprenez tout cela , rendezlui ces cent mille francs : quand il sera riche. . . eh bien , il en fondera dans sa ville un asile pour les pauvres marins. Tenez prenez. . .

— Mais il aurait fallu... endosser les traites , remarqua le caissier.

— Vous avez raison!.... comment faire ? dit l'Anglais avec impatience. Toutes ces idées me sont venues si brusquement. . . . comment faire ?

— J'ai là mon écritoire de poche , reprit Valéry.... si vous vouliez ?. . .

— Donnez , donnez vite.

Les deux hommes s'assirent sur les algues visqueuses de la roche. Le chapeau du caissier servit de pupitre. Il y avait quarante traites , chacune de cent livres sterling ; l'Anglais écrivit quarante fois son nom , et quand il eut fini , il demanda au caissier un feuillet de son agenda pour y mettre deux mots à M. Duplessis ; mais Valéry , en se de'rangeant, avait fait tomber son écritoire dans la mer.

— Maladroit que je suis ! s'écria-t-il.

— N'importe, dit Sidney , vous vous souviendrez de tout , et vous le redirez. Prenez aussi ces rouleaux d'or ; vous distribuerez ce qu'ils contiennent aux domestiques qui m'ont servi , et aux pauvres de Granville.... Cette montre est bonne ; je vous l'offre , monsieur j gardez-la en mémoire de moi

Ce portrait est celui de mon père , les cheveux qui l'entourent sont ceux de ma mère et les miens... donnez cela de ma part à celle

que je n'ose plus nommer Consolez cette

pauvre femme ; veillez sur elle ; promettezle-moi, mon ami ! Maintenant, écoutez bien; et que ces paroles , qui sont les dernières que je prononcerai, se gravent profondément dans votre conscience , car il faudra que votre bouche les répète exactes et fidèles comme j'aurais voulu les écrire.

Yalery écoutait attentivement. L'Anglais tira de son sein la lettre qu'il Bnissait d'écrire quand le caissier était venu le trouver à Tauberge. Il examina les cinq cachets qui étaient larges et intacts.

— C'est un mariage d'intérêt qui a fait son malheur, à Elle, reprit-il , d'un ton plein d'énergie et de solennité, à travers les roulemens du tonnerre qui grandissaient a chaque instant ; dites à monsieur Duplessis que Henri

Sidney, l'homme qui va mourir pour lui racheter l'honneur, le supplie, au nom de Dieu, de ne pas marier sa fille Alice comme les parens de sa femme ont marié leur fille. Qu'il la laisse libre donc ! et que l'avenir de cette enfant ne l'inquiète point. Le jour de son mariage avec celai qu'elle aimera , Alice ouvrira la lettre que je vous donne en ce moment , et alors, si elle n'a point tout k fait oublié son frère Henri Sidney , qu'elle donne une larme à ma mémoire. Serrez tout cela dans ce portefeuille , monsieur \alery ; prenez encore la déclaration que voici , où j'ai écrit et signé qu'il ne faut accuser personne de ma mort... Maintenant, donnez-moi la main, et allezvous-en vite , car l'orage vient... Adieu ! vous me promettez de faire et de dire toutes ces choses ?

— Je le jure , dit Valéry.

Sidney arracha le poignard auquel tenait la corde et se rejela dans le canot. — A moi

cette barque , s'e'cria-t-il ! Elle y est venue

que ce soit mon tombeau. Adieu ! Dites-lui de prier pour moi.

Et d'un coup furieux de ses deux avirons , il mit la barque en pleine eau. Valéry monta le sentier. Quand il fut en haut , il vit le canot s'éloigner a toutes rames pendant quelques minutes. Puis, tout-à-coup, la barque devint immobile , s'enfonça peu à peu , resta un moment engloutie , et reparut la quille en l'air.

Le caissier gagna la grande route.

FIN DL PUOLOGUE.

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