‹ Frère et soeur (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Et quand les deux naufragés se trouvèrent tout seuls et tout nus , sur cette terre sauvage où ils ne voyaient que des bétes féroces prêtes à les dévorer; ils se jetèrent la face dans le sable, en s'écriant : — Mon Dieu ! mon Dieu ! nous vous avons donc bien offensé?

Michel Massos.

Oh! bi j'avais été ta sœur, moi!!

Félicia Lafo?«d.

î^ne 3lUii5ton be mmns.

Revenons à Paris, maintenant.

Le vendredi qui suivit la catastrophe que nous Venons de vous raconter, Paul traversait, vers midi, la place de TOdéon, pour aller voir son ami Eugène, logé dans la rue Corueille, à l'hôtel Corneille. Comme il allait entrer, il heurtf»

presqueune dame qui, en l'apercevant, tourna vite la tête, épaissit tant qu'elle put les plis de son voile noir, et s'élança dans un fiacre qui l'attendait, la portière volante et le marche-pied abaissé. Le jeune homme s'arrêta tout interdit, en croyant d'abord qu'il s'était trompé. Mais il faut toujours bien deux minutes a un cocher pour refermer son fiacre, pour monter et s'arranger sur son siège : Paul put donc regarder tout a son aise dans la voiture , et se convaincre qu'il connaissait parfaitement le visage et la tournure de cette dame si mal cachée derrière une vitre dépourvue de stores, comme on faisait alors les misérables vitres des voitures de place .

C'était bien elle ! C'était bien la belle dame de la rue des Couronnes, la première , la terrible passion de Paul, la divine et désolante apparition de toutes ses nuits , depuis le soir où , se roulant à ses pieds, éperdu de désirs et d'amour, il l'avait entendu lui dire :-

UNE ILLUSION DE MOINS. 2|SlL

— Au retour! nous verrons!.. Peut-être! — Que venait-elle faire à celte heure, la riche femme à voiture et à livrée , dans une maison d'étudians, dans l'hôtel garni d'Eugène, en fiacre, voile'e , cachée ? S'informer du pauvre Paul? Oh non ! car en le voyant, elle s'était enfuie de lui, elle n'avait pas voulu le reconnaître... Sans doute elle savait tout, hélas! quelqu'un lui avait déjà dit que le carbonaro n'était pas allé à Tours , qu'il avait violé son serment , qu'il avait eu peur , qu'il était un lâche et un traître! Sans doute elle le méprisait maintenant; sans doute elle le ferait chasser s'il osait jamais se présenter chez elle : les femmes ont tant d'horreur pour les lâches! Mais alors pourquoi venait-elle ainsi dans l'hôtel garni d'Eugène? Quel intérêt mystérieux pouvait l'y amener, elle, une dame, une grande dame? La politique avait-elle donc de telles exigences ? Si plutôt !

Un horrible soupçon traversa le cerveau

de Paul. Frémissant et le front baigné de sueur , le jeune homme entra brusquement dans rhôtel. 11 passait sans rien dire devant la loge du concierge , et montait l'escalier tout droit, mais le clairvoyant gardien Tavait aperçu au travers de sa cage vitrée ^ il sortit en criant : — Monsieur ! monsieur! chez qui allez- vous?

— -Chez M. Eugène Valéry... N'' 15; est-ce que vousneme reconnaissez pas? répondit Paul en montant toujours.

— Si fait, monsieur, je vous reconnais, reprit le concierge qui l'avait vu venir vingt fois. Mais , c'est qu'il n'y est pas, M. Eugène Valéry. Pas vrai , ma femme? Hé! mais.... écoutez donc, monsieur î

En disant cela , il rejoignit Paul qui était déjà au premier étage.

— Laissez donc, répliqua le jeune homme tremblant de deviner, et s'arrélant devant le 'concierge avec un sourire forcé. Laissez donc!

INE ILLUSIOiN DE MOINS. 225

Eugène y est toujours pour moi... D'ailleurs , la personne qui était avec lui vient de sortir : je Tai rencontrée à la porte.

— Ah! c'est diflférent, dit alors le bonhomme, du moment que vous connaissez la chose, vous pouvez monter.

La-dessus le concierge ôta poliment sa casquette et redescendit.

Paul avait donc trouvé juste ! Cette afifreuse révélation le fit chanceler. Il resta sur le carré, le dos contre la rampe , la figure morte de pâleur , sans bouger, sans penser. Puis des larmes brûlantes, lourdes comme des gouttes de plomb , tombèrent sur ses joues ; il se dit un moment : — Qu'irai-je lui demander? Ne sais-je pas tout maintenant! — Et pourtant il acheva de monter jusqu'au N^ 1 5 , soutenu par cette espérance fugitive, inexplicable, qui reste encore en nous à la première perception d'un grand malheur, par ce besoin de nous

abuser qui ne s'éteint que devant une certi-

tude foudroyaiilc : mystérieux résultais de la profonde antipathie de tout être vivant pour la soufifrance. Et quand le pauvre garçon, arrivé à la porte d'Eugène , tourna d'une main frissonnante la clé que celui-ci venait de remettre en dehors, ces voix décevantes lui soufflèrent qu'un autre motif que l'amour pouvait avoir conduit madame L*** chez son ami.

11 entra, et tout de suite , dès le seuil de la porte, il regarda bien en face Eugène qui semblait saisi , non point comme un homme qui revoit à l'improviste un ami qu'il n'attendait pas , mais comme un coupable à l'aspect du témoin ou du juge de son crime. C'était du trouble , mais c'était aussi de l'épouvante, et du remords peut-être 1 la main de l'étudiant n'osait point venir prendre celle du voyageur; sa bouche restait muette, ses yeux se détournaient baissés. Âh! c'est qu'Eugène était tout jeune, voyez-vous; il manquait d'habitude et de sang-froid, il n'avait encore que des

clisposilions : c elail au temps k faire le reste. L'examen clm^a quelques secondes à peine; celte fois Paul savait bien tout. L'espérance se taisait, l'illusion s'était envolée. L'ami d'Eugène soupira profondément, il essuya ses yeux qu'il avait honte de sentir humides, et puis il redevint ce qu'il fallait qu'il fut, le courageux frère d'Alice, le fort et noble jeune homme.

— Eh bien! Eugène, demanda-t-il avec un triste sourire, est-ce que tu ne me dis pas bonjour?

— Oh!... si , mon bon Paul... bonjour ! répondit l'étudiant. C'est que... j^étais à cent lieues de penser...

— Que j'allais déjà revenir, n'est-ce pas? interrompit le fils maudit. Vois pourtant! j'aurais pu très bien être ici il y a une demiheure, plutôt même; car voilà quatre heures que je suis à Paris. Et je vous aurais dérangés, n'est-il pas vrai , mon ami , mon brave camarade?

— ■ Dérangés! comment donc? répliqua Eugène qui commençait à se remettre.

— N'était-elle point ici tout à Theure?

— Elle? qui donc? elle! Tu parles par énigmes.

— Allons! ne mens pas. A quoi bon? Je lai \u, il n'y a qu'un instant, remonter en voiture à la porlc de l'hôtel. Je l'ai bien reconnue , va! Elle aussi m'a reconnu. Eli bien? qu'est-ce que tout cela fait? Pas grand chose après tout. C'est ta maîtresse...? Bah! elle ne l'est peut-élre plus seulement , puisqu'elle vient chez toi, puisqu'elle court après toi!... Une si grande dame... Oh ! tu es bien heureux, Eugène!

— Paul ! Paul ! pardonne-moi , dit l'étudiant tout ému.

— Te pardonner! te pardonner! Eh! il le faut bien, mon dieu. Toi, ma première et ma dernière amitié dans le monde!.... Oh! pourquoi ne m'as-t.u pas dit, il y a trois mois, liens...

UNE ILLUSION DE MOINS. ^'iO

seulement il y a huit jours... oui! il y aura huit jours ce soir ; c'était un vendredi comme aujourd'hui . . . pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu étais l'amant de cette femme? J'aurais essayé de ne pas l'aimer alors ; j'aurais peutêtre pu Si lu savais comme je l'aimais,

comme je l'aime encore, mon dieu 1 Si tu savais quelles délices, quels enchantemens, quel ardent mélange de rires et de larmes, de douleurs et de joies, l'idée de cette femme répandait sur ma vie! J'étais a elle , vois-tu bien^ je me serais tué , je t'aurais tué pour elle! Et si à présent que je te parle, je ne prends pas ces pistolets pendus dans ton alcôve , pour nous étendre morts tous les deux sur le carreau de ta chambre , c'est qu'un devoir est là qui me tient maintenant, et qui crie dans ma tête brisée plus haut que tous les amours, que tous les désespoirs, que toutes les vengeances. Oh! pourquoi , pourquoi ne m'avoir pas dit que tu étais son amant, Eu-

gène? Tu m'aurais sauvé d'une si grande douleur ! Et j'en ai tant! Et je soufire tant! Et je suis si à plaindre , mon dieu ! mon dieu !

— Calme-toi , Paul! calme-toi I que veux- tu que je fasse? Je suis prêt à tout, s'écria l'étudiant.

— Je ne veux rien , hélas ! reprit le malheureux. Que pourrais-tu faire ? Tiens, j'ai eu tort de me laisser aller ainsi, a gémir et a pleurer comme une femme. De l'amour pour moi? Quelle folie! Je suis laid, moi, et tu es beau; je suis triste et tu es aimable. A toi les plaisirs , à toi les conquêtes' a moi la soufifrance et l'abandon. Chacun sa part. La Providence^ puisqu'on dit tant qu'il y a une Providence , même en présence des pestes, des naufrages, et des inondations! la Providence a sans doute trouvé le partage juste. Ainsi n^en parlons plus.

— J'ai été bien coupable ! dit Eugène. Je te jure, Paul, que j'ensuis désolé. Si j'avais su..

— Qu^'aurais tu fait? bah ! prends donc le bonheur quand il te vient, et ne t'inquiète pas des larmes que peut coûter ta joie. Qui sait? En me voyant amoureux de ta maîtresse , tu as eu peur peut-être de m'enlever mon illusion. Tu t'es peut-être dit : — Laissons-le se tromper, puisqu'il part; le voyage le distraira; en revenant il aura oublié : pourquoi lui donner un chagrin à emporter? — Si c'est comme cela, tu as bien fait, mon ami-... Et, c'est comme cela^ n'est il pas vrai?

— Oui! oui! c'est comme cela, dit aussitôt l'amant de madame L***, heureux de se tirer de là par un mensonge.

— Vois-tu ? j'en étais bien sur , reprit amèrement Paul. Eh bien, Eugène , je ne l'ai pas fait, ce voyage ; je ne le ferai pas , je ne tiendrai pas le serment que j'ai prêté ; vous penserez de moi ce que vous voudrez , vous m'accuserez, vous me jugerez, vous me condamne-

rez! mais je n'irai pas à Tours , je resterai ici. Cest mon idée.

— Que dis-tu , Paul? Comment! Est-iî possible ? Tu as peur, toi ?

— Oh ! vous voiia bien tous 1 la peur 1 A tout ce qui vous étonne, vous répondez — la peur! Il s'agit bien de cela vraiment.

— Mais enfin.... comment veux-tu que je m'explique?... Est-ce que par hasard ce que tu viens de me dire pour madame L***?... Paul, tu es un homme! PauL^ tu as de l'honneur!

— De l'honneur!... Oui, c'est encore une de vos grandes raisons... Mais tu ne le souviens donc plus que cette femme était avec toi, il y a un quart d'heure , et que je ne l'ai su qu'en entrant ici ? C'est lundi que je suis parti de Dieppe , Eugène.

— De Dieppe ! Tu es allé à Dieppe? Pourquoi donc faire?

— Comment! Tu ne le savais pas? Ton oncle ne t'en a rien écrit?

— Mon oncle? Il m'écrit une fois par trimestre, en m'envoyant ma pension. Je n'aurai des nouvelles de lui que le mois prochain.

— Alors, écoute : que je te conte cela. C'est curieux, tu vas voir!

Et, reprenant les choses que vous connaissez, depuis la lettre d'Alice trouvée chez la portière de M. Gaudin-Depardieu, Paul en fit à Eugène un récit fidèle. Ce fut long et terrible. Alors Eugène comprit quen effet il eût été charitable d'éviter au pauvre Paul un tourment de plus : il se repentit, et demanda pardon.

— - Mais... dit-il, quand le frère d'Alice eut fini de rapporter la scène qui fait le sujet du précédent chapitre ; mais ces domestiques ne firent point sans doute ce que leur ordonnait ton père ? Us ne te chassèrent point de la maison ?

— Nul chez mon père ne désobéit à mon père , répondit Paul , parce que quiconque

l'oserait serait mis dehors à rinstant même. Et ces gens ont besoin de vivre , ils ont une femme, ils ont des enfans ; c'est le travail des magasins de mon père qui nourrit tout cela: or, la ville est trop malheureuse pour que Touvrier puisse facilement y choisir sa servitude ; ils le savent bien, ces despotes, ces vampires du travailleur , ces assassins du pauvre qu'on appelle les négocians ! Aussi , je te le répète, placés entre leur pitié et la faim , les gens de mon père obéirent. Le moindre semblant de résistance eût été trop dangereux.

— Eh bicii... et ta mère? que fit-elle?

— Ma mère ne résista pas non plus ; mais elle se dévoua. Ma mère est une femme religieuse, etune épouse soumise, qui pense qu'après Dieu un père est le maître absolu de ses enfans. Selon le raisonnement de ma mère, un père n'aurait pas le droit d'empêcher que sa fille s'enferm;Udans un couvent, mais il aurait très bien celui de la jeter dans les bras

UNE ILJ.IJSION DE MOINS. 235

d'un méchant homme, parce que le couvent, c'est Dieu. Elle nous couvrit tant quelle put de ses prières et de ses pleurs, la pauvre femme, et puis quand M. Duplessis eut prononcé sur nous sa malédiction , quand à l'exemple de Dieu bannissant le premier homme , il eut appelé ses anges à quarante sous par jour pour nous chasser d]u Paradis de la Famille!... ma mère, qui était a genoux, se releva muette et suivit ses enfaus. M. Duplessis courut après elle plein de fureur, il l'atteignit , ii allait la frapper ; mais j'étais là, Eugène! Je me suis précipité sur mon père , j'ai pris ses mains dans les miennes , je l'ai retenu , je l'ai vaincu ! Le jeune homme a été plus fort que le vieillard. Ma mère et ma sœur quittaient la maison pendant ce temps. Quand j'ai vu qu'elles étaient en sûreté , j'ai lâché mon père et j'ai croisé mes deux bras devant lui. 11 ne s'est pas vengé, il m'a seulement maudit une troisième

fois. Alors ^ j'ai tiré de ma poche la lettre de change de cinq cents francs qu'il m^avait donnée le matin , et je l'ai jetée à ses pieds en disant : — Le fils maudit ne veut rien du père qui l'a renoncé. — Et j'ai été rejoindre ma mère et ma sœur qui pleuraient dans la rue en m'attendant.

— Après ?

— Ma mère nous a conduit chez son ami d'enfance , le vieux capitaine granvillais, qui était venu à Dieppe pour le mariage d'Alice. Là, j'ai été blâmé. Ma mère surtout m'a repris , parce que j'avais empêché son mari de la poursuivre et de la frapper. Cette longue servitude du ménage l'a brisée , entends-lu bien. Mais comme j'ai dit au capitaine, pouvais-je ne pas défendre ma mère ?

— Non , sans doute. Pourtant beaucoup de gens te diront qu'un fils est toujours mal venu quand il ose se placer entre son père et sa mère.

UNE ILI.l SION DE MOINS. 'i37

— ■ Eh î mon ilieu , une femme est bien autre chose qu'un homme par rapport à son . fils , Eugène: Ma mère a souffert , ma mère a couru risque de mort en nous mettant au monde ; ma mère peut dire à ses enfans : — Vous me devez de la reconnaissance et de l'amour, car vous m avez coûté cher ! Vous trouvez triste , peut-être , cette vie que je vous ai donnée. Mais moi j'ai eu bien des douleurs aussi; j'ai pleuré, j ai veillé, j'ai prié sur votre berceau quand vous étiez malades; je me suis levée de mon sommeil à votre plus faible cri , et tout alarmée de vos maux inconnus, tremblante de vous perdre^ mes pauvres petits enfans, j'ai cependant trouvé des sourires et des chansons pour vous consoler et vous endormir! — Tandis que le père, que fait-il? Après un acte brutal , transition dégoûtante d'une orgie fumeuse à un sommeil de plomb, il attend tranquillement , le pèrel Il a ses aftaires , ses calculs , ses plaisirs qui

vonl toujours. Que lui imporle? sa femme est enceinte : eh bien I il y a des accoucheurs. La femme souffre, le père est fier : la femme se plaint, le père la gronde : la femme est triste, le père la rudoie. Le jour arrive, le père va se divertir : — C'est un spectacle qui fait mal à voir, dit-il ! — Quand il revient, l'enfant est né . Le père voulait un garçon ; c'est une fille : ou bien , il voulait une fille , et c'est un garçon. Il est mécontent , il boude , il n'aimera pas cet enfant. Il dira tant , il fera tant , que peut-être la mère finira par le haïr aussi. Le malheureux s'élève le plus loin possible du père que ses cris fatiguent, que sa turbulence impatiente. La mère est obligée de se sauver du mari , avec le pauvre petit dans ses bras : elle a tout le mal, tout le danger , toutes les peines, hélas! Le père n'a qu'un peu de souci dont il sait se débarrasser très bien j il est le maître! Et pourtant, voyez! quand l'enfant est devenu grand, cet enfant bien plus à la

femme qu'a l'homme , n'est-il pas vrai ! l'homme s'en saisit, il en fait ce qu'il veut j il le place, il le marie, il le vend j il l'arrange à sa fantaisie ! Ces! sa chose, à cet homme, sa chose qui ne lui a rien coûté , qu'un peu de travail de plus , peut-être; et encore! Combien n'entre-t-il pas d'amour-propre et de calcul dans les soins que se donne un père pour l'éducation et l'avenir de ses enfans? La mère n'est plus rien, alors ; son rôle de nourrice est fini. A peine si on lui laisse le droit de conseiller. Ah ça! qu'est-ce doncqu'un homme voit dans sa femme? IN'est-elIe donc pour lui qu'une machine ou une servante, bon dieu!

— Tu vas bien loin , il me semble , dit l'étudiant.

— Oh non! je sais bien que mon père me hait parce que je lui ai fuit voir qu'il ne devait pas compter sur moi pour transmettre commercialement l'héritage de son nom. Il élevait en moi, non pas un fils, mais un Duplessis,

mais quelqu'un destiné k écrire un jour en tête d'un compte de vente ou d'armement : PaulDu- PLEssis, SUCCESSEUR DE SON père! El commc cette glorieuse raison de commerce que j'expose U mourir par mon refus , aurait pu revivre indirectement au moyen de l'association de ma sœur a ton oncle , mon père me hait doublement pour avoir prêté les mains à la rupture de cette combinaison si flatteuse. Amourpropre de marchand, je te dis!

— Et comment tout cela s'est-il terminé , mon pauvre ami ?

— Eh bien! le capitaine nous a gardés chez lui. A dix heures , il est allé reconduire ma mère chez son mari et il est rentré bientôt en m'apportant sept cents francs , les épargnes de ma mère! Les pauvres de Dieppe vont perdre au scandale que je suis venu faire dans leur ville! Le lendemain matin, Victoire nous a remis une malle contenant les vêtemens de ma sœur, et nous sommes partis.

UNE ILLUSION DE MOliNS. 241

— Et pas de nouvelles de ton père?

— Aucune : si ce n'est que ma mère voulait venir nous dire adieu, et qu'il l'en a empè chée. Arrivés à Rouen, nous avons été forces de nous arrêter trois jours ; ma sœur était malade. Hier soir seulement^ nous nous sommes remis en route. A sept heures et demie ce matin , nous étions à Paris : ma sœur s'est couchée, abîmée de fatigue et de soucis -, cela se conçoit, une jeune fille! Moi, en venant te voir, j'ai été a la poste oii j'ai trouvé une lettre de ma mère qui m'engage a réfléchir, qui mo ditque tout peut encore se réparer. Ton oncle est plus que jamais amoureux d'Alice, à ce qu'il paraît. Mon père oubliera tout, si Alice revient. Ton oncle est si riche ! A propos , tu ne m'avais jamais parlé de cette fortune rapide de l'ancien commis demonpèi-e?

— Ma foi , c'est qu'à te dire vrai, je ne sais pas grand'chose là dessus. Mon oncle a héril*-. de son frère, U ce qu'il paraît!

— Mais le frère de Ion oncle , c'était ton père, il me semble? Et du vivant de ton père, tu étais fort maigrement élevé au collège de Caen ; et lorsque ton père est mort^ je ne sache pas qu'il te soit revenu grand'chose.

— Dame î que veux-tu que je te dise? Mon oncle a probablement arrangé tout cela. De quoi irais-je m'inquiéter? Il m'a tiré du collège de Caen pour m'envoyer ici étudier la médecine ; il me paie très régulièrement une fort jolie pension. C'est un brave et digne oncle. Voilà tout.

— Mais ton père était pauvre , encore une fois!

-- Bah; les vieillards de province ont toujours de l'argent caché.

— Alors, comment n'as-tu pas su que ton père cachait de l'argent? Ton oncle ne l'a donc pas rendu ses comptes fidèlement?

— Est-ce que je sais , moi ! Tu me parles là d'un tas de choses auxquelles je n'avais ja-

mais songé... Qu'est-ce que cela me fait? Où \eux-tu en venir?

— A ceci : c'est qu'il me paraît bizarre qu'un homme comme ton oncle, obligé pour vivre de se mettre aux gages des autres....

— Aux gages! aux gages!...

— '- Aux appointemens , voyons! Faut-il chicaner sur les mots? Il est étrange , dis-je, qu'un homme h douze cents francs d'appointemens , comme ton oncle , n'ayant jamais , à la connaissance de qui que ce soit à Granville, traité , ni pu traiter la moindre affaire pour son propre compte , se soit trouvé, tout à coup, parce que son frère venait de mourir, laissant une boutique de six mille francs et un fils , à même d'avancer vingt-cinq mille francs à son patron pour les simples échéances d'un mois.

— Eh bien?

— Eh bien , je le répète ; c'est étrange.

— Ah ça ! voudrais-tu dire que mon oncle a volé cet argent ?

— Je n'en sais rien ! répondit sèchement Paul.

— Allons donc , Paul! tu es fou , dit Eugène , le rouge à la figure.

— Non , certes, je ne suis pas fou! reprit le frère d'Alice. Mais de deux choses Tune : ou M. Valéry t'a volé ton héritage, ou il a fait un mensonge à mon père. C'est évident. Choisis.

— Parbleu ! un homme joue à la bourse... -. — La bourse ? à Granville ?

— ' Eh bien , il gagne à la loterie de Paris, ou de Lille , ou de Francfort... que sais-je moi ! Et il ne veut pas l'avouer ; parce qu'il craint de passer pour un joueur. Qu'y a-t-il de si étonnant h cela? Voyons , Paul , après tout, M . Valéry est mon oncle ; c'est comme mou père, c'est mieux que mon père pour moi, quelle est ton envie en me parlant de lui comme tu fais ? Est-ce de nous brouiller ensemble, dis?

— Eugène, dit en se levant le fils de M. Duplessis, je n'en sais pas assez quant à présent pour soutenir contre toi cette dangereuse discussion. Mais j'ai mes idées arrêtées pourtant ; et je prévois que nous ne pourrions plus nous revoir sans qu'involontairement il m'arrivât de déverser sur toi une part de la haine implacable que j'ai vouée à ton oncle. Donc, le mieux est, il me semble, que nous cessions toute relation. A la rigueur, la rencontre que j'ai faite à ta porte pourrait me servir de motif. Mais laissons cela , comme je t'ai déjà dit. Eugène, je suis venu chez toi tout de suite, dès mon arrivée , pour te raconter ce que tu viens d'entendre ; c'était pour moi un devoir, et un devoir sacré. Je te devais cette confession à toi, Eugène Valéry, qui as couvert mon nom du tien, qui m'a présenté^ au risque de ton honneur , dans la redoutable association dont il fant que je me sépare aujourd'hui. J'appartiens k ma sœur, entends-tu; il y a

entre elle et moi maintenant un pacte que mon père a scellé de sa malédiction. J'essaierai, je verrai, je mourrai à la tâche , s'il le faut! c*est mon affaire. Mais j'avais besoin de venir te dire tout cela , pour que si jamais quelqu'un, parmi vous , s'avisait de traduire mon nom à la barre et de le souffleter du reproche de lâcheté ou de trahison , Eugène Valéry, mon parrain , pût se lever alors et s'écrier : — Au nom de l'honneur! au nom de la vérité! celui qui parle ainsi de PaulDuplessis ment ou se trompe ! — Souviens-toi de cela, frère ; et à présent, dis à nos chefs que devant tous comme devant toi je suis prêt à rendre compte de ma conduite. Adieu , Eugène.

— Tu t'en vas, Paul?... Quand te reverrai-je ?

— Je te l'ai dit. Rarement,.. Jamais! c'est le plus probable.

— Mais... dans cette vie nouvelle où tu vas

entrer, penses-tu trouver tout de suite une amitié prête et une bourse ouverte?

— Non sans doute! mais ton amitié n'est pas sûre, Eugène! La bourse que tu me tends, c'est ton onde qui la remplit. Adieu, Eugène I

— Adieu , Paul.

ittidjcl ^msonnd.

A quelques jours de là, Paul venait de louer dans la rue de Fursteniberg un petit logement pour sa sœur et pour lui. Comme il allait monter le trottoir du Pont-Royal, un manœuvre, tenant son déjeuner de quatre livres sous le bras, cl les mains dans ses poches, trouva

bon, suivant l'usage , rlc se frotter a lui en passant. Paul avait un habit noir; et toutes les personnes qui ont rencontré des maçons doivent savoir que le drap noir attire le plâtre. Le jeune homme s'arrêta en grondant pour épousseter sa manche; quant au limousin, il continuait de se dandiner, sans paraître le moins du monde au courant de ce qui se passait. Pour lors, un vieux compagnon qui mangeaitassis, les jambes pendantes, sur le gardefou du quai Voltaire, apostropha le manœuvre en ces termes :

— Tu ne peux pas faire attention, sans blanchir le monde, petit?

— -Ahi donc! normand, répondit obligeamment le limousin .

Lk-dessus , le compagnon passa son couteau dans l'autre main, afin de tirer son bonnet au jeune homme.

— Pardon, excuse, mon bourgeois, dit-il , c'est un peu farceur. C est si jeune !

Puis, tout-U-coup, en regardant Paul, il se laissa glisser au bas du garde-fou. — Pardié! reprit-il, est-ce que ce n'est pas vous qui êtes le fils Duplessis?

— Oui... c'est moi... Pourquoi? dit le frère d'Alice, tout étonne'.

— Vous ne me reconnaissez pas ?

— Non, répondit Paulaqui sa mémoire ne rappelait aucun des traits du bonhomme.

— Dame ! il y a si long-temps ! . . . vous étiez si petit! Ce pauvre petit Pau/of, comme nous disions !

— Attendez donc! reprit le jeune homme. Il me semble qu'en effet, je vous ai vu quelque part.. . mais il n'y a pas long-temps... Et vous dites...

— Ah oui! interrompit le maçon, vous voulez parler d'il y a eu vendredi quinze jours, dans la rue Saint-Martin, là-bas, la petite jeunesse en robe rose ? Comment donc qu'elle se porte? Et votre vieux dur-à-cuire de capitaine, le

25i MICHEL SANSONNET.

marchand de loiles, M. Gaudin , je crois que vous l'appelez? En voilà une , de lête! A quoi donc qu'ils ont songé, vos parens , devons mettre chez un chrétien pareil? Mais vous n'êtes pas content, peut-être, que je vous parle comme cela, tout bonnement , sur un quai? C'est que je suis si heureux de vous voir, mon gentil M. Paul, vous qui étiez si bon enfant! Vous souvenez-vous du jour que j'ai voulu vous apprendre à fumer? hein? Cetlegrimace que vous faisiez! Et votre bonne mère, la pauvre chère dame , une vraie sainte du bon ' Dieu^ elle en avait tant de peine, qu'elle m'a fait jeter ma pipe, quoi!

— C'est singulier, dit Paul , je ne me souviens pas.

— Ah dame! c'est peut-être le costume, reprit tristement le maçon. Et puis , à votre âge, ce n'est pas comme au mien , à ce qu^il paraît; on oublie. C'est égal, je ne croyais pas que vous auriez perdu si vite la mémoire de

Michel Sansonnet, votre matelot. J'en pleurerais, tenez!

Et le pauvre homme passa sur ses yeux la manche poudreuse de son bourgeron.

— Michel Sansonnet! s'écria Paul que ce nom prononcé rejetait à douze ans en arrière ; Michel! est-il bien possible? Oh! donne-moi ta main ; dis-moi que tu me pardonnes , mon

bon vieux camarade !

— A la bonne heure donc! dit le compagnon , plein de joie. Vous me remettez à présent!

— Parbleu , je le crois bien ! Où diable aussi vas-tu te faire maçon? Un matelot!

— Est-ce qu'on fait toujours ce qu'on veut,

M. Paul? Dites donc! savez-vous que je

meurs d'envie de vous embrasser?... et je n'ose pas. Tous ces gens qui nous regardent...

— • Qu'est-ce que cela fait ? Embrasse-moi tout de même!

— Laissez-donc! je vous arrangerais joli-

ment avec mon plâtre ! Tenez , si vous vouliez... Ah! mais non-, un monsieur comme vous! cela ne se peut pas.

— Quoi donc ?

— Vous voyez bien là-bas? la petite maison rouge, le commerce de vins, comme ils disent. Nous entrerions là tout doucement ; sans faire semblant. 11 y a une chambre de société où nous serions tous les deux bien tranquilles. Et puis, si vous aviez le temps, je vous conterais ma petite histoire. Cela vous fâche-t-il?

— Mais toi, Michel? ta journée?

— Ne vous inquiétez pas de ma journée ! qu'est-ce que je me moque de ma journée ! J'en donnerai cent, des journées, pour le quart du bien que je vais me faire ! Mais vrai , cela ne vous fâchera pas , d'entrer chez le marchand de vin?

— Je te suivrai où tu voudras , mon vieil ami , dit Paul avec un sourire d'attendrissement.

Michel ne se sentait pas de joie 5 il traversa le quai comme un fou : en trois enjambées il fut à la porte du marchand de vin. Le bonhomme était redevenu jeune!

— Ne cours pas si fort, Michel, l'heure ne fait que de sonner, lui cria le manœuvre qui finissait à pas comptés son déjeuner ambulant.

— Qu'est que cela me fait, Theure !

— C'est donc toi qui paie un canon? Ce n'est pourtant pas ton tour, ce matin ; c'est le tour de Jérôme. Pas vrai, Jérôme ?

— Va-t-en au tremblement , toi et ton canon, répondit le matelot. Je suis en famille.

— En famille ! Et ta journée , vieux pochard ?

— Le tremblement, que je te dis!

Et il entra avec Paul qui l'avait rejoint.

— Dis donc, Jérôme, fit le Limousin, c'est donc que ce serait son fils, ce monsieur qui a

258 MICHEL SANSO^^ET.

l'air d'un entrepreneur? Ah bien , excusez! le plus souvent que je te gâcherais du mortier avec un fils de cet uniforme-là.

— Faut-il que tu sois limousin! dit Jérôme. Tu ne vois pas que c'est quelque fainéant qu'il aura voulu élever en vrai mange tout, par ambition? Voilà pourquoi il n'a jamais le sou j le plus clair de ses journées y passe. Des bêtises de père, quoi!

— Entrons , dit le Limousin , cela va les vexer.

— Non! il ne faut pas les gêner. Ce nesl pas son tour ; ainsi , rien a dire. Viens t'en boire notre canon à l'autre coin. Ce n'est pas aussi bon, mais bah! une douleur est bientôt avalée.

— C'est pour cela qu'il me disait que j'avais tort de le blanchir, pensa le manœuvre, tout fier de sa découverte.

Michel fit monter Paul dans la chambre de sooiété. Il demanda deux bouteilles du cachet

(^er/, et quand le garçon les eût apportées : — Ha ! dit-il, nous voilà seuls ; permettez que je vous embrasse, monsieur Paul. — Là dessus, il ôta sa blouse. — A présent, je ne vous abîmerai pas.

— Est-ce que tu ne peux pas m'appeler Paul tout court? reprit le frère d'Alice.

— Non! je ne pourrais pas, vrai: mais c'est égal, allez. Le monsieur n^ fait rien. A votre bonne santé!

— Ala tienne, mon père Sansonnet... Cela te faire rire ?

— Oui! c'est si gentil, que vous vous souveniez comme cela de moi !

— Ah ça ! dis moi un peu : comment donc m'as-tu reconnu ?

— Je vais vous dire. J'étais parmi les autres, que je raccommodais cette maison de la rue Saint-Martin , en face de chez vous. Pour lors, j'allais le matin chercher le fromage de mon

!260 MICHEL SA.NSOiNiNET.

déjeuner chez la même fruitière que ces messieurs de la rouennerie où vous êtes. En vous voyant venir, comme cela quelquefois, dépenser vos trois sous par jour, car il paraît que c'est l'ordonnance, trois sous : pas vrai?....

— Sans le pain et la bière.

— Ah, oui-dà ? C'est fièrement comme il faut, alors. En vous voyant donc faire vos comestibles , je vous avais déjà bien dévisagé , parce qu'il faut vous dire que vous ressemblez à votre digne et respectable mère , que c'en est vraiment étonnant. A sa santé, mon bon ami! au contentement de ses vieux jours.

Paul trinqua en soupirant.

— Votre figure m'intriguait, reprit Michel: si bien que le matin du vendredi, vous savez, ce vendredi de la petite jeunesse que votre vieux serpent de patron avait sitôt effarouchée ; le matin donc, j'avais été chez la fruitière, comme d'habitude, et je n'avais vu que ce pauvre petit de chez vous, qui a l'air d'un vrai souffre-

douleur, un rouge de cheveux, comment donc que vous l'appelez ?

— Joseph.

— C'est cela, M. Joseph. Voyant qu'il avait fini d'acheter son neufchâtel , et que vous n'arriviez point , ma foi , je n'ai fait ni une ni deux, je lui ai demandé s'il n'y avait point dans la maison un grand jeune homme appelé Duplessis , qui était de Granville ? — De Dieppe, qu'il m'a dit. — C'est bon, que je lui ai dit. — Alors, comme c'était l'heure, je suis remonté sur ma boutique et puis , autour de midi et demi, je vous ai vu à votre fenêtre et je prenais tant de plaisir à vous examiner que j'en ai perdu le dîner , vous savez bien. La journée finie, j'ai été pour vous parler chez le portier, on m'a dit que vous veniez de sortir et que pour vous voir, il fallait être là le lendemain, h l'heure où le soleil met ses guêtres. C'était juste mon affaire. Maisle lendemain, bcr nique! on n'a jamais su m'apprcndrccequevous

étiez devenu. Il fallait voir l'inquiétude et le tourment de la portière ! Elle vous aime un peu drôlement, celte femme-là! Le dimanche, le lundi, le mardi, même chagrin. J'en pleurais comme une bête. Enfin, j'ai été obligé de quitter le quartier et devenir par ici, etquand je vous ai rencontré tout-k Theure , jetais là que je me demandais si j'irais ce soir à la rue Saint-Martin , ou bien si demain je perdrais un quart de jour pour vous chercher plus à mon aise. A votre santé.

— Ce bon Michel ! merci, je viens de boire.

— Eh bien , mais , sans être trop curieux , où donc que vous étiez allé ?

Paul raconta son voyage au bonhomme, que cette narration absorba au point de le faire écouter une demi-heure sans interrompre.

— Est-il dieu possible! s'écria-t-il ; vous avez été tout chavirer comme cela? Voilà qui est bien! Oh! si j'avais été là! je l'aurais un peu étourdi, moi, votre M. Valéry. C'est cela!

OU lui en élèvera, des petites Alice Duplessis! Etre cause que vous voilà brouillé avec votre père! Âh oui! je l'aurais retourné, le vilain oiseau... Pourtant, il ne faut pas trop que je dise..,, il a été brave homme avec moi.

— Valéry?

— Oui. C'est une justice à lui rendre, il a agi comme un bon enfant. Mais dame! vous me feriez oublier la nature entière, vous: même que, tenez, j'ai là mon verre plein depuis des temps infinis et je n'y pense pas. A la santé de mademoiselle Alice! Soyez tranquille, M. Paul, allez: je vous aiderai , moi, et vous verrez si le vieux Michel est manchot. Les enfans de madame Duplessis , ces pauvres petits que j'ai promenés tant de fois sur le Roc ! MslÏs c'est mes dieux! c'est les deux yeux de ma tète! Tant pis pour M. Valéry.

— Tu dis donc qu'il l'a rendu service? reprit Paul.

— Qui cela? M. Valéry? Je vais vous rap-

porter la chose en deux mots. Vous savez que j'avais commencé par être matelot dans un temps. J'avais ma vocation pour l'eau ; mou père a eu beau dire, il a fallu me mettre dans mon élément. Mais voilà qu'un beau jour je suis pris de la conscription; ma foi, l'histoire d'être apprenti caporal me séduisait médiocrement. C'est encore cela une fameuse bêtise du gouvernement ! Penser qu'à vingt ans on vous prend un jeune homme qui a son état fait, sous prétexte quil faut qu'il paye sa dette au pays. Qu'est-ce donc qu'il m'avait donné, le pays? Je ne sais pas, moi. Voyant cela, je m'en fus à Granville en cachette trouver votre père pour lui demander k faire la course, comme un vrai réfractaire que j'étais. Votre père me reçut agréablement. Je changeai mon nom de Michel Bernard contre celui de Sansonnet, de crainte des gendarmes; je fus couché avec ce baptème-là sur le registre de la marine et me voilà de mon propre chef embarqué comme

MICHEL SAINSONNET. 265

un homme à bord du capitaine Aiiger, commandant \ Intempérant^ un joli lougre à M. Duplessis. C'était un fier me'tier, il n'y a pas de doute : mais on aurait eu besoin de se faire faire des membres en fonte pour y tenir. Car vous sarvez bien les temps que nous choisissions pour nous mettre à la mer ! la vie du corsaire c'est la mort du vaisseau-marchand ; et moins le vent laissait de toits sur les maisons de Granville, plus nous étions prompts à démarrer. 11 ne fallait pas trois ans de cette vielà pour fricasser un homme. Mais dame! on n'aimait pas les Anglais, voyez-vous, et puis on vivait bien. On se cousait des guinées sur sa veste en guise déboutons ; on avait des bas de soie et des gants de peau ; on faisait frire des pièces de cent sous à la poêle chez le cabaretier du faubourg, et puis on jetait ces beignets-là tout chauds par la fenêtre , histoire de rire et de voir les galopins se brûler la pâte en les ramassant. Et les jambons ! et

l'eau-de-vie! et le vin sucré! et les petites Hlles! et le bœuf, un gros bœuf attaché tout entier à l'arrière du lougre pour se mortifier dans l'eau salée! Le bon temps, JVl. Paul, le bon temps! A sa mémoire, ipw'

— Et Valéry? demanda le jeune homme.

— M. Valéry? Oui, oui... m'y voilà. A ma vingt-deuxième course... non! c'était la vingtunième... Mais si , je dis bien! A ma vingtdeuxième course, nous rentrâmes à Granville avec un brick de la Jamaïque que nous avions pris dans le travers de Jersey. Il avait fallu se battre à tout démolir. Chacun son coup. Moi, j'en avais obtenu trois: un coup de h»che dans l'épaule, ici; une balle dans la clfisse, lài et puis un coup de sabre à la tète , vous voyez. Je fus obligé à toute force de prendre ma retraite pour six mois, un an. Mais ne voilà-t il pas , quand j'ai eu fini de me réparer, que Louis xviii, et la paix, et tout le trend)lement arrivent! Je vous demande un peu! J'avais

fait une convalescence joliment chenue ; je ne ménageais pas, je comptais sur la première prise : et plus de prises , plus de courses , nos bons amis les alliés ! Me remettre dans le cabotage, je ne voulais pas ; on est trop volé par les armateurs: dans la pêche , un métier à mourir de faim, où les maîtres rous rongent comme des crabes! ma foi, j'ai acheté une petite péniche pour promener les amateurs dans l'été, et puis je me suis dit: — L'hiver, je reprendrai le vieil état de mon père, je serai maçon. — Voilà, M. Paul.

— Mais Valéry enfin! Car tu ne me parles pas de Valéry.

' — Ah ! bien , vous allez voir. H y a six ou septans, on venait de mettre votre petite sœur en pension à Avranches ; moi, je ne venais plus guère chez votre père. Qu'est-ce que j'y aurais fait? vous n'y étiez plus ni l'unniTautre, pasvrai, mes jolis petits enfansîEtpuis, j'avais bien du tracas , allez. Figurez-vous que ma

sœur, qui était venu dans le temps me joindre a Granville, avait eu le malheur d'écouter un scélérat d'armateur, chez qui elle allait en journées , la pauvre fille. Ce gueusard-là me l'avait séduite , je ne sais pas comment, car il n'était guère beau j je dis cela au passée parceque,dès que j'eus appris la chose, je m'en fus tout chaud, le trouver à son comptoir et je lui dis qu'il fallait faire de ma sœur une honnête femme. La-dessus il me rit au nez, et voulut me mettre poliment dehors. Ah dame! je me suis fâché, et je l'ai tapé si fort et si bien qu'il en a été malade. Il paraîtrait même que c'est de cela qu'il est mort. Au bout de quelque temps, mon cher monsieur Paul, j'eus le chagrin de perdre ma pauvre bonne Marie, toute jeune, à vingt-six ans. C'était le chagrin, la honte, qu'est-ce que je sais! Et pourtant, seigneur de dieu , si elle était la, elle pourrait bien vous dire que je me serais coupé la langue cent fois plutôt que de lui lâcher une niau-

MK.IIKr. SANSONNET. 269

vaise parole. Est-ce que c'est leur Taule , à ces pauvres femmes? Est-ce qu'elles feraient jamais des vilaines choses , si ces canailles d'hommes ne les enlorlillaient pas comme des vipères? Enfin , s'il y a un paradis , comme ils disent, Marie doit y avoir une belle place, car elle a assez pleuré sur la terre. Faites excuse, monsieur Paul, mais toutes les fois que je pense à cela, voyez-vous...

Le matelot se tut un moment. Paul lui remplit son verre en silence. Cette fraternelle douleur trouvait de récho dans les affections du jeune homme.

— Pour lors , reprit Michel, ma sœur en mourant me laissa une petite fille , gentille comme les amours. Je fus un peu embarrassé, moi , qui avais trouvé à me marier vingt fois, et qui n'avais jamais voulu, parce que je me connais 5 je sais comme je suis bète avec les enfans , d'abord! un enfant me mène à la ficelle comme un chien. Tenez, vous autres,

dans le temps , vous m'auriez dit: — Michel, va-t'en nous chercher la lune ! — que j'aurais e'té capable d'embarquer pour la lune. Au bout du compte , me voilà père , que je me suis dit , il faut songer k élever la petite bien gentiment. Alors , j^ai été trouver votre mère qui m'a bien conseillé ; nous avons mis Georgette à l'école ; votre mère lui a donné les petites robes et les vieux joujoux de mademoiselle Alice ; elle a traité Georgette comme son véritable enfant. Je n'oublierai jamais cela , monsieur Paul. Moi, je me suis réformé 5 je n'ai plus été au cabaret que le dimanche , quand j'avais promené Georgette et après que je l'avais couchée. J'ai travaillé double pour tâcher d'amasser une petite pelote, mais cela n'allait pas bien fort; quand un jour d'août ^1822, que je flânais sur le port eu tâchant d'accrocher quelque baigneur , curieux d'aller se secouer l'estomac , je vois accourir à moi M. Valéry, en compagnie d'un Anglais

qui avait long-temps logé chez votre père.

— Sir Henri Sidney? dit Paul.

— Cela pourrait bien être ce nom-la. Si bien que l'Anglais me dit si je voulais les promener ; et quand je les ai eu menés un peu loin, l'Anglais me parie quatre cents francs que je n'irai pas à terre à la nage. Sans mon épaule qui me fait encore mal de temps en temps , j'aurais nagé trois fois le chemin , vous pensez ! Je croyais d'abord qu^il se moquait de moij l'Anglais ; je ne les aime pas, les Anglais ! c'est une vieille habitude que j'ai. Mais quand je vois pourtant qu'il me lire vingt louis d'or de sa bourse, je me frotte l'œil, et je me décide. Je n'avaispas touché d'or depuis /'//z^em^eVaw/; jugez si j'étais bien aise! Je noue les quatre cents francs autour de moi dans mon mouchoir de cou ; je laisse là ma barque , ma veste, la compagnie et tout; et a l'eau! C'est bon, je vais jusqu'à terre. Là , je me lève , je regarde et je vois le bateau tout au large.

Cela me saisit, entendez-vous, parce que le ciel se faisait noir, et qu'il y avait un grain qui frisait. Alors je vais vite me changer, je mets une casaque et je grimpe sur le Roc. Qu'est-ce que j ^aperçois? le bateau qui e'tait amarré a la côte, à gauche des huîlrières! Cela me paraît drôle, d'autant mieux que le flot montait. J'ai peur pour mes hommes; et voilà que je cours bien vite par le chemin creux , jusqu'au petit sentier quidescendjvous savez, la oii je vous menais dans le temps, pour vous apprendre à nager. Je me tapis la-haut et je vois le bateau vide; contre lui , mes deux hommes assis sous la voûte , qui avaient l'air de causer ensemble. M. Valéry était, comme qui dirait où vous êtes, son chapeau sur ses genoux, je le vois encore! et une écritoire a la main; l'Anglais se tenait vis-à-vis de lui avec une plume , et il écrivait quelque chose sur un tas de morceaux de papier. Quand il a eu fini , M. Valéry a ramassé les morceaux de papier bien soigneusement

et il les a mis dans sa poche. Alors l'Anglais s'est levé : il a parlé assez long- temps à M. Valéry en faisant des gestes , comme une personne très animée ; et puis, j'ai vu qu'il a donné à M. Valéry une espèce de paquet , plié k la façon d'une grosse lettre , et cacheté en rouge à quatre ou cinq endroits. Je ne suis pas curieux: mais j'aurais bien voulu entendre ce qu'ils se disaient! Gela m'intriguait. Il n'y avait pas moyen î j'étais trop loin. Après, l'Anglais a serré la main à M. Valéry, et il a embarqué dans la péniche. Alors M. Valéry s'est mis k grimper le sentier; quand j'ai vu cela, vite! je me suis caché. Il a passé tout contre moi, M. Valéry. U avait la mine bien drôle ; et pourtant il riait , oh mais! il riait, voyez-vous, d'un rire que je n'oublierai jamais de ma vie. Quand il a été monté tout-à-fait, je me suis remis à regarder du haut de ma roche. L'Anglais ramait ferme au large. Qu'est-ce qu'il va faire, que je me disais? JNe voilà-t-il pas

qu'à une demi-portée de canon , il s'arrête, laisse aller les avirons, se penche au fond du canot... et puisil tape, il tape, que c'était effrayant! Il faisait un trou au bateau , mon cher monsieur Paul! Le trou percé, vous pensez bien que l'eau n'a pas demandé permission pour entrer. La pauvre péniche a chaviré, et le malheureux avec. Je criais tant que je pouvais, mais bonsoir! Je me suis rejeté à la mer; j'ai cherché, j'ai plongé j des pécheurs qui allaient rentrer ont fait comme moi : pas moyen! Nous avons sauvé la péniche: quant a l'homme , on ne Ta eu que le soir, à la marée , à moitié mangé par les marsouins. Je ne pouvais pas faire mieux que je n'ai fait, pas vrai , monsieur Paul ?

— Sans doute, sans doute.... répondit le jeune homme tout entier au récit de Sansonnet. Continue, mon bon ami.

— C'est fini, dit le matelot.

— Comment , c'est fini? Mais tu as dû re-

voir Valéry après cela?... Tu as dû savoir ce que c'était que les papiers remis au caissier de mon père par le malheureux Anglais ? Parle , Michel, parle! ma vie est peut-être dans ce que tu vas dire.

— Mon dieu, je n'ai plus rien su , M. Paul. Ecoutez donc : pour que des hommes s'en aillent causer ensemble dans un trou de rocher, il faut bien qu'ils aient quelque chose de particulier à se dire ; et ce n'est pas à un pauvre diable comme moi qu'ils viennent ensuite le raconter, vous pensez bien! Si quelqu'un a été mis au courant de la chose, ce serait plutôt votre père.

— Mais ces services que t'a rendus Valéry ? reprit vivement Paul. Comme il faut t'arracher les paroles, Michel.

— Ah bien! c'est bon... Moi qui avais peur de vous sembler bavard! Pour lors, le pauvre Anglais fut donc enterré au cimetière de Granville, moins ce que les marsouins avaient mangé de

son corps. Moi , je me mis U suivre la hierre comme les autres : j'étais payé pour cela , pas vrai ? M. Valéry so trouvait là. Ma foi, je lui dis ce que j'avais vi;i, tout bonnement, et que j'étais bien fâché d'avoir eu peur de les gêner... Au fait, qui sait? En venant tout à coup leur tirer mon bonnet , j'aurais peut-être empêché le malheur de se faire. Au premier mol que je dis , M. Valéry me fit signe de parler tout bas , et puis il se mit à trembler et à pâlir. C'était sûrement l'émotion que lui causait la mort de l'Anglais. Toujours est-il qu'il ne voulut point me quitter pendant toute la cérémonie: et quand le cercueil eut été mis dans la fosse, quand les croquemorts eurent placé la pierre par dessus; je fis la commission que votre bonne mère m'avait donnée, qui était de jeter sur celte pierre trois couronnes, une pour elle , une pour votre sœur et une pour vous. Après cela je m'en revins avec M. Valéry qui me suivait comme s'il avait e'té mon om-

bre. 11 commença à me parler de mes petites affaires, en s'interrompant de temps en temps pour me dire : — Comment, Michel , vous n'avez rien entendu? C'est bien étonnant....

c'est bien drôle — Là dessus, je lui fis

part que j'avais envie d'acheter un petit fonds de débitant d'eau-de-vie et de cidre au bas du faubourg , afin de tâcher d'établir quelque jour une dot à ma nièce ; que c'étaient les quatre cents francs de ce pauvre Anglais qui m'en avaient donné l'idée. U ne fut pas trop de mon avis ; il me ditque les affaires n'allaient pas fort k Granville, que j'aurais peine à me tirer, en raison de la concurrence; il m'engagea à retourner plutôt dans mon pays , a Caen , parce qu'il allait y faire un voyage a cause de la succession de son frère et qu'il m'emmènerait avec lui.

— Mais, M. Valéry, que je lui dis , voilà mon plan : je ne veux pas quitter la promenade qui est une bonne chose, l'été. C'est pour

ne pas manger le mien dans l'hiver que j'ai eu ide'e d'acheter ce petit débit. Et puis, madame Duplessis est si bonne pour Georgette, que je serais un ingrat de m'en aller. D'ailleurs je n'ai pas assez déjk pour faire l'affaire ici, je serais bien moins à l'aise à Caen!

— • Qu'à cela ne tienne , qu'il me répondit : s'il vous faut encore un sac de mille francs, on vous le trouvera.

Je vous demande un peu si je fus saisi , monsieur Paul, moi qui avais toujours connu M. Valéry pour un homme très regardant. Aller m'oflfrir mille francs , autant presque qu'il gagnait en un an chez votre père ? Je ne pus m'empêcher de rire et de le toiser comme un événement. — Oui , qu'il reprit alors en baissant les yeux, le malheureux qu'on vient d'enterrer, en me chargeant de ses affaires, m'a recommandé d'avoir soin de vous. Quittez Granville, et le jour de votre départ, je vous donnerai raille francs, à condition que vous

ne parlerez jamais à personne de ce que vous avez vu l'autre jour. *

— • Cela vous gênerait donc bien, si j'en parlais, que je lui dis?

Il eut l'air embarrassé un moment j et puis il finit par me répondre que c'était une triste aflfaire, dans laquelle le nom de votre mère se trouvait mêlé d'une façon très désagréable.

— L'insolent! s'écria Paul.

— Oui, reprit Michel. Alors il ajouta que puisque j'étais attaché à madame Duplessis , ce serait lui rendre service, à elle-même^ que d'oublier ce qui avait rapport k la mort de l'Anglais. Cela m'a paru extraordinaire. Et puis c'est qu'il aurait fallu voir son air en me parlant. Je vous raconte la chose à vous, parce que vous êtes Paul Duplessis, mon vrai chérubin ; et qu'ayant à vous plaindre du particulier, cela pourra vous servir un de ces jours , peut-être. Toujours est-il que

j'ai fini par lui dire : — Ecoutez, M. Valéry, je n'en sais pas ftint, moi ; je ne tous ai rien demandé. Si le brave jeune homme s'est souvenu de moi et qu'il vous ait donné une commission de mille francs à me remplir , j'accepte ; mais je n'ai pas de raisons pour m'en aller de Granville. Je veux bien me taire, puisque cela vous arrange, d'autant que je ne vois pas, pour le moment, ce que je gagnerais à jaser..-.

— Pour le moment ni plus tard , fit-il en m'interrompant. Ceux que cela regarde le savent.

— Alors, bouche close, que je répondis; mais quant à la chose de rester ici, j'y tiens.

— C'est bien, dit-il; vous êtes le maître. Achetez votre débit , et je vous remettrai mille francs.

Voilà, monsieur Paul, continua Michel. Je fis l'acquisition et je payai avec l'argent de M. Valéry. Il y a un proverbe qui dit que le

bien mal acquis ne profite jamais. Ce n'était pas mon cas , à moi, et pom'tant je n'eus pas de profit: au contraire. On aurait dit que cet argent m'avait porté guignon. Dans le petit commerce , voyez-vous , c'est peut-être tout de même dans le grand! pour gagner, il faut voler. 11 faut vendre à fausse mesure j il faut mettre de l'eau dans les liquides. Je ne savais pas tout cela, moi : et je m'aperçus bientôt quun petit verre que je vendais un sou me revenait àcinqliards; en voila un^ de commerces! Au bout d'un an , il fallut fermer boutique. J avais été honnête homme, on me traita de voleur j j'aurais gagné double k être voleur, on m'aurait traité d'honnête homme! M. Valéry était revenu, cousu d'or, de la succession de son frère . Lui et monsieur votre père avaient fondu la cloche à Granville , et ils étaient parti s'établir à Dieppe. Je voulus essayer de faire autre chose : mais plus de crédit , monsieur Paul; on disail que j'avais bu moji fonds

de débitant. La petite grandissait, malgré tout cela : il lui fallait de l'éducation et un état. Je la mis en apprentissage chez une couturière , et pour payer les dépenses de l'enfant de sa sœur , Michel Sansonnet se souvint de son vieil état de corsaire, monsieur Paul : il se lit contrebandier. Une nuit que j'avais été à Jersey prendre un ballot de foulards, un poste de douaniers me vit au moment que je débarquais; il faisait un temps à ne pas mettre son chien dehors ; mais les douaniers, c'est intrépide. .On me cria d'arrêter, je courus ; on me tira dessus à coups de fusil ; je tombai par terre, avec mon paquet sur le dos et une balle dans les reins. Je fus provisoirement emprisonné à l'hôpital; et puis je n'étais pas encore guéri qu'on se mit à méjuger. Je ne me voyais guère inquiet de mon affaire ; je me disais : — Je n'aurai quà raconter aux magistrats l'histoire de ma pauvre sœur ; — mais voyez un peu la chance! Le procureur du roi

se trouvait être justement le fils de Tarmateur qui dans le temps avait été cause de la mort de Marie ; c'était le frère de ma nièce , quoi! Il s'en donna après moi comme un enragé: il prouva aux juges que j^étais un scélérat, un brigand , que je voulais la ruine et le malheur delà France, quejj'avais compromis la fortune publique.... Tout cela pour un méchant paquet de foulards! Si c'est permis! Je fus condamné a deux ans de prison. Oh! la prison, M. Paul! la prison! c'est bien horrible, allez! Et si je ne me suis'pas laissé mourir de faim, étant là-dedans, c'est à cause de Georgette. J'avais fait tort au gouvernement de cent écus de droits , à peu près : j'avais eu quatre mois d'hôpital, de la fièvre et des douleurs k faire trembler; deux ans de prison par la-dessus et huit cents francs de frais à payer ! On appelle cela de la justice. Et il y a au tribunal de commerce de bien des ports de mer, à ce qu'on m'a dit , la moitié des

juges qui ont fait leur fortune dans la contrebande et qui ne seraient pas devenus juges sans cela. Comprenez-vous bien? Enfin! on trouve encore des bonnes âmes , heureusement. La couturière chez qui j'avais placé Georgette voulut bien la gardera crédit pendant tout ce tourment. Mon temps fini, il fallut payer le domaine qui ne voulait pas me faire grâce d'un liard , et comme je n'avais rien, il fallut rester en prison encore un an ; je vous prie de me dire ce que cette année-lk de plus a pu rapporter au gouvernement ? On s'est vengé de ma misère en me nourrissant gratis pendant un an; cette générosité! Quand ils ont été las de m'avoir pour leur pensionnaire, ils m'ont mis à la porte. La belle avance! Qu'est-ce que je pouvais faire? J'étais abîmé, perdu ; trois ans de prison vous désorientent terriblement un homme! Sans Georgette , j'aurais fait quelque mauvais coup j j'aurais tué ou je me serais tué j mais ,

MiniF.r SANSONNET. 285

la pauvre pelilc fille m'attachait à l'honneur et à la vie, comme défunt sa mère : elle était si bonne et si gentille pour moi ! Vous n'avez pas idée , monsieur Paul , des fêtes qu'elle s'est mis a me faire quand j'ai été sorti de prison: jusqu'à venir le matin, pendant que je dormais, pendre des bouquets de fleurs a tous les coins de mon lit, si bien qu'en m'éveillant, je me croyais dans le paradis! Je vous la ferai voir, ma petite Georgette, monsieur Paul; elle est ici , à Paris , dans un magasin ; je vous l'amènerai à quelque dimanche. 11 faudra qu'elle fasse connaissance avec mademoiselle Alice ; au fait, elles se connaissent déjà, puisqu'elles ont mis les mêmes robes et qu'elles ont joué avec les mêmes joujoux , pas vrai?

— Tu es un digne homme, Michel, dit Paul, en serrant la main du vieux corsaire qui pleurait. Mais, dis-moi, comment donc a.s-tu fait pour être maçon k Paris?

— Ah! vous allez voir. Une fois que j'eus

repris l'air comme il faut , je me dis qu'après toutes ces affaires de prison, je ne pouvais plus rester à Granville. Mais où aller? De quel côté me tourner? Pas d'argent; pas d'amis, conséquemment ; des dettes à moi, des dettes à Georgette j un vrai bourbier , quoi ! Et pour m'achever de peindre , la surveillance , s'il vous plaît : la surveillance de la police , vu que j'étais un malfaiteur et un repris de justice. 11 fallait me choisir une résidence : comme c'était commode! Pour cette fois, l'envie me prenait d'aller résider dans la fosse commune ; quand un matin , voilà qu'il m'arrive un beau monsieur de quarante à cinquante ans, en jabot et en guêtres, pantalon couleur de sole frite, chapeau gris, gants de daim, tout raide des pieds jusqu'à la tète; un Anglais première qualité, enfin, lime regarde, me fait un petit signe de tête , et puis il s'asseoit tranquillement.

— C'est vous , me dit-il , qui avez aidé à

noyer, il y aura bientôt cinq ans , M. Henri Sidney ?

Il fallait entendre le satané accent qu'il avait pour me dire cela : c'était à lui sauter à la cravate! — Comment, aidé à noyer! que je lui répondis. Est-ce que vous plaisantez? Il n'a, pardieu, eu besoin de personne... M. Valéry qui ne Ta pas quitté, est la pour vous le dire. Aidé à noyer! ah bien, c'est bon! — J'étais furieux comme un serpent, moi ; vous comprenez! Alors, voilà mon homme qui me dit : — M. Valéry ? qu'est-ce que c'était que M. Valéry ? Conduisez-moi tout de suite chez M. Valéry.

Là-dessus je me mets à penser que j'ai peut-être dit une bêtise , vu que M. Valéry en me donnant les mille francs, m'avait fait promettre de ne souffler mot à personne.

— Mais, M. Valéry n^est plus ici , que je reprends, un peu embarrassé.

— Nous allons partir ensemble et vous me

mènerez où il est. Je vous paierai hieneomme il faut, comme un prince. Je suis le banquier le plus riche de Londres.

— Comment, je dis j vous voulez que j'aille à Dieppe avec vous ?

— Tout de suite. Je suis le banquier le plus riche de Londres , qui avait reçu un million pour M. Sidney. Je vous donnerai vingt-cinq guinées pour voir M. Valéry.

Ma foil quand je vis cela, moi qui n'avais pas le sou , je m'en fus tout bonnement à la police, dire que, si la chose ne leur faisait rien, je prendrais Dieppe pour résidence. J'eus du mal pour obtenir cela! mais il fallait bien payer l'apprentissage de Georgette. Je partis avec mon Anglais en chaise de poste. Ah ! monsieur Paul , si vous aviez vu la mine de M. Valéry, quand je débarquai à son comptoir et que je lui dis que j'amenais un banquier de Londres qui voulait savoir des nouvelles de M. Sidney! Non ! jamais de la vie on

n'a fait une têle pareille ! il n'était plus a ce qu'il disait. Il me prenait les mains , il me donnait de l'argent , il pleurait ; est-ce que je sais, moi ! C'était bien drôle , allez. Il m'a fait partir de Dieppe, s'il vous plaît : c'est par ses protections que je suis venu à Paris avec Georgette... Oh ! il est fièrement bien établi , là bas.

— Etais-tu là quand l'Anglais et lui se sont vus? demanda Paul. As-tu saisi quelque chose ?

— J'étais la , dans la cour , que je fumais ma pipe. Voilà tout ce que j'ai saisi.

— Et mon père ?

— Votre père était à la campagne pour huit jours : il se remettait d'une maladie qu'il avait eue.

— Et que t'a dit T Anglais en te rejoignant?

— Il m'a dit que c'était bienj il m'a donné mes vingt-cinq guinées , et puis il est reparti en poste comme il était venu. Je crois

même qu'il m'a ofifert de me reconduire.

— De sorte que tu n'as rien su ?

— Je n'ai su que son nom. Il s'appelle M. Fletcher.

Paul écrivit le nom, et se leva précipitamment. — Adieu, Michel , dit-il : au revoir. Où demeures-tu, mon bon ami?

— Rue Folie-Méricourt, if 19. Et vous?

— • Dans trois jours je serai rue de Furs-

temberg, n° 44 .

— C'est bon. J'irai vous voir dans trois jours. Ah çà , Mites donc! c'est mort entre nous deux , ce que je vous ai raconté : pas vrai, monsieur Paul?

— Comment, c'est mort? Michel, que veuxtu dire ? J'allais tout écrire à mon père, moi!

— Par exemple! vous auriez fait là un joli coup. Et M. Valéry donc?

— M. Valéry est un misérable ! Il y a quelque infamie là-dessous ; j'en mettrais ma main au feu!

MICHEF, SANSONNET. 291

— Je ne dis pas le contraire , monsieur Paul ; mais sans lui je serais mort de faim, et Georgette aussi , peut-être! Oh! monsieur Paul... vous ne voudriez pas me punir de n'avoir pas su tenir ma langue devant vous. Si vous disiez jamais un mot de tout cela, même à votre mère, si M. Valéry apprenait jamais que le vieux Michel n'a eu que cette monnaie-là pour le payer, la petite Georgette serait tout-à-fait orpheline!.... vous entendez bien, monsieur Paul! Oh! ce ne serait pas long, voyez-vous.

— Alors, pourquoi me l'avoir dit? s'écria le jeune homme dépité. Est-ce que je te le demandais ?

— Mais il me semble bien qu'oui, répondit le maçon, d'un air triste. Vous voyezbien qu'on est toujours un gredin, quand on bavarde.

— Mon dieu! mon dieu! reprit Paul avec colère. Avoir la, peut-être , plus de lumière qu'il n'en faut pour lire dans la vie de cet hommC; etsevoirobligédel'éteindre. Fatalité !

Michel pillles deux mains du jeune homme dans les siennes.

— Monsieur Paul , lui dit-il , si pourtant vous aviez absolument besoin de lépe'ter ce que je vous ai dit? dame, écoutez donc... il faudrait le faire. 11 m'en arriverait malheur peut-être bien! mais qu'est-ce que cela fait? Je suis un pauvre vieux , moi , je ne suis plus bon à rien. Vous autres, vous êtes jeunes ; il faut penser à cela, vous entendez bien. Dilcsle, monsieur Paul , si cela peut contribuer k votre bonheur et à la satisfaction de mademoiselle Alice. Vous aurez soin de Georgette, voilà tout! Aussi bien . c'est déjk une grande fille qui n'aura bientôt plus que faire de moi. Je vous ai dit cela tout naturellement, monsieur Paul, comme je l'aurais dit à ma défunte sœur. Je sais bien que je n'aurais pas dû! J'ai été un mauvais homme et un ingrat en le faisant : mais c'est peut-être le bon dieu qui l'a voulu, pour que cela vous serve , mes bons

petits enfans! Voyons, monsieur Paul , c'est convenu, n'est-ce pas? Vous ne vous gênerez pas pour votre vieux matelot?

El le pauvre Sansonnet fondait en larmes. Paul ne put retenir les siennes; il se jeta dans les bras du maçon.

— Merci , dit-il ! merci ! Tu es le meilleur des hommes. Je garderai tout pour moi, Michel j je me tairai,., dùt-il en résulter noire éternelle misère, je me tairai, entends-tu?

— Mais ce n'est pas cela , répartit Michel! Je vous dis que je ne veux pas, moi! Prenez que c'est un passant qui vous a conté la chose. Je peux bien aventurer pour vous ce qui me reste de jours, pas vrai? Est-ce que ce n'est pas juste, voyons? Puisque vous n'avez plus de père, \ous, autant dire... eh bien , il faut qu'on vous aide, là!.. On n'est pas Tarai de quelqu'un pour que cela ne vous coûte rien. Ainsi, allez votre train hardiment.

— -Non, Michel, non : c'est trop. Je croirai

que tu ne m'as rien dit.... Voilà tout ! Adieu,

mon bon père, adieu! mon ami Tu

m'aimes toi, au moins ! s'écria le jeunehomme. Ils sortirent et se séparèrent , attendris et désolés tous les deux.

Ul.

Ht Méhcchx m ^îjocat.

Ainsi qu'il l'avait dit à Michel, Paul vint, trois ouquatre jours après la rencontre de son vieil ami , s'établir avec Alice dans le petit logement de la rue de Furstemberg. Il avait écrit à sa mère , afin qu'elle obtint de M. Duplessis l'autorisation paternelle exigée pour

l'admission dans les écoles; et fidèle k sa promesse , le négociant avait immédiatement expédié à Paul plein pouvoir de devenir ce qu'il lui plairait d'être. Du reste , pas un mot. La dignité domestique tenait bon. Ni conseils, ni reproches. Ce que répondit madame Duplessis en envoyant à son fils cette permission , fut triste , comme on devait s'y attendre. C'était le cri de détresse d'une mère privée de ses deux enfans , c'était la désolalion inquiète d'une malheureuse abandonnée qui vient de perdre son dernier recours. Nul reproche non plus ne se mêlait à cette douleur immense. La digne femme regrettait amèrement la douce présence d'Alice , angélique lueur qui brillait jadis dans les ténèbres de .sa vie ; mais elle n'eût point voulu rappeler ce bonheur enfui, au prix d'une seule larme de sa fille. — Tu as agi en homme de cœur, écrivait-elle à Paul. Tu as enlevé la sœur h ce méchant. Dieu veuille repousser

NI MÉDECIN NI AVOCAT. tZOO

l'injuste malédiction de ton père, mon pauvre fils, et donner un jour le succès à ta cause! Pourquoi cependant ne m'est-il permis que d'espérer k peine ce que je souhaite si ardemment! C'est une lutte bien audacieuse et bien terrible que celle où tu t'es jeté. N'importe! je suis fière de toi; je te bénis j je t'aime.

11 y avait aussi dans cette lettre un mandat payable à vue , de trois cents francs que la bonne mère avait empruntés Ik-bas en cachette : — C'est mal sans doute , disait-elle; mais il fallait bien vous compléter mille francs.... 11 y aura cinq cents francs pour toi, et cinq cents francs pour ta sœur. Ménagez bien, mes chers enfans; car je n'ai plus rien à présent, je vous ai tout donné. Cependant, De soyez pas inquiets; comptez toujours sur votre mère.

Paul laissa tout l'argeut à sa sœur. 11 en prit seulement ce qu'il lui fallait pour payer ses premières inscriptions a l'École de Médc-

cine. Le commis de rouenneries, lauréat de grec et de latin , vingt fois couronné aux distributions de prix du collège Louis-le-Grand, avait dépensé, comme on nous fait dépenser à tous , huit ans de sa meilleure jeunesse et quinze on vingt mille francs de la bourse de son pèrCj pour ne rien savoir , en définitive; car l'érudition qui ne sert pas est-elle de la science? Que ferez-vous de l'élève universitaire, âgé de ses huit classes et premier nommé au concours général , sinon tout au plus un précepteur de bonne maison ; sorte de domestique qu'on place entre l'intendant et le valet de pied? Sa mission sociale la plus haute se bornera certainement à préparer le futur triomphe de quelque humaniste imberbe, tout aussi inutile que lui. Mais de la vie , mais des hommes, mais d'eux-mêmes, que connaissent-ils , ces savans bacheliers à palmettes, la gloire et l'enseigne de leur maître de pension, l'orgueil de leur famille? Rien,

hélas! lien du loul. Cest, du reste, une fort ingénieuse combinaison gouvernementale que ce vol fait à l'homme de huit ou dix années de sa vie. Le despotisme impérial y trouvait bien son compte quand il prenait les enfans au collège pour les envoyer à la guerre. L'âge des passions politiques était escamoté de celte manière, et Irèshabilement. Le jeune homme arrivait tout de suite à Tétat de serviteur, d'invalide ou de cadavre : et certes , il en savait toujours assez pour cela.

Le fils de M. Duplessis ne se faisait point illusion sur sa prétendue supériorité du collège Louis-le-Grand. Si déjà , même quand il végétait au bas degré de commis-marchand , sous les poudreux rayons du magasin de M. Gaudin , l'idée de son ignorance réelle lui était venue souvent; ce sentiment, mélange de colère et de honte, avait dû le saisir bien plus vivement, lorsqu'il s'était vu seul au monde, a vingt-quatre ans, investi d'une tâche

iiiouie , problématique, impossible. Il avait osé, lui jeune homme, lui enfant, se dresser superbement en face de la Famille : crime on vertu , héroïsme ou monstruosité, c'était fait! Il fallait maintenant que le fils révolté

MOURUT A la peine, OU Qu'iL FORÇAT LA FAMILLE

A SE COURBER DEVANT LUI ! 0x1 prendre la puissance d'une œuvre semblable ? Quel secours emprunter à ce misérable déluge de mots dont vingt pédans émérites lui avaient jadis inondé la cervelle ? Ce n'était plus des mots, c'était des faits qu'il fallait à Paul Duplessis le maudit , a Paul Duplessis devenu par son audace le gardien, le répondant, le père adoptif d'une jeune fille 1 L'enfant avait besoin de monter presque tout de suite à la plus haute taille d'homme ; l'apprenti marchand de toiles allait se transformer, et, de sa grossière chrysalide, il s'agissait de faire sortir un aigle. La science de la vie , la connaissance deThomme étaient les commencemens nécessaires de cette formi-

dable opération. Voilà pourquoi Paul alla prendre des inscriptions à l'École de Médecine. 11 voulait s'ouvrir h la fois le plus beau des livres et la plus noble des carrières. L'avenir est aux médecins , se disait-il. Un jour la médecine gouvernera le monde ! L'humanité ne peut pas rester éternellement la proie d'un prêtre, d'un avocat, d'un gentilhomme ou d'un banquier. Le tour de la science et de la lumière viendra , sans doute : il faudra bien enfin que l'anthropologie soit la condition nécessaire pour devenir législateur ou juge, instituteur ou ministre !

Il se mit donc à l'étude, bouillant d'ardeur et d'espérance. Mais après trois ou quatre mois de cours, quel ne fut pas son désappointement ! A cette époque surtout, la Faculté de Médecine de Paris était bien moins un corps enseignant, grave et respectable dans sa puissance, qu'une assemblée fort équivoque d'hypocrites, d'égoïstes ou de niais , étroitemen^

304 Ni MÉDECIN M AVOCAT.

et saintement ligués contre toute idée nouvelle; condamnant et proscrivant avec une haine farouche quiconque s'avisait de combattre ou de blâmer leurs doctrines. On sait jusqu'où peuvent aller les animosités scolasliques: notre histoire est toute ruisselante du sang qu'elles firent autrefois répandre. Or, en 1828, la savante et exclusive coterie avait depuis plusieurs années à se défendre contre un adversaire indomptable, un réformateur ardent, passionné^ convaincu, plein de science et de faits, et de verve et de colère ; un honnête et magnifique ennemi de tout ce qui n'était pas droiture , vérité, raison ; orateur à la parole de feu , écrivain à la plume de fer, Broussais enfiil , la gloire et le sauveur des hommes, Broussais, ce géant superbe, comme il n'est pas donné à tous les siècles d'en pouvoir mettre an monde! L'audacieux n'avait il point osé dire aux illustres et aux puissans de lEcole, que ce qu'il leur plaisait d'appeler

M MliOECIN NI AVOCAT. 305

MÉDECINE et d'enseigner comme telle , n'était plus dans leurs mains qu'un honteux ramas de s^phismes et d'absurdités? Et non seulementilavaitditcela; mais ill'avait prouvé dans un livre immortel, chef-d'œuvre de critique et d'indignation. La-dessus il s'étaitfait un grand mouvement parmila jeunesse. La routine tremblait sur le mensonge qui lui servait de base ; devant les faux prophètes ne s'agitaient plus que des encensoirs éteints. Le jour venait d'entrer dans la caverne sanglante, et beaucoup de fidèles s'étaient enfuis , repentans et désabusés. La Faculté, cette risible corporation de bavards qui devaientun jour prendre un chanteur pour doyen , la Faculté regardait avec effroi ses élèves courir en foule aux prédications du terrible médecin des armées; les professeurs comptaient en frémissant combien de tètes s'inclinaient déjà pour saluer cet homme , grand dans la médecine comme Gall dans la

philosophie, comme Napoléon dans la guerre.

Alors, plus que jamais, on s'était ému et soulevé contre l'ennemi commun ; on s'était juré de le renverser, de Tétoufifer , de l'anéantir. On avait réuni toutes ses forces pour cela. On faisait appel aux intérêts privés, aux passions mauvaises , à tout ce qu'il y a de sale et de honteux dans Thomme ; on ramenait les élèves par la supplication, on les effrayait parla menace; on offrait aux uns le diplôme gratuit, on invoquait l'autorité paternelle à l'égard des autres ; on faisait injurier au milieu de ses leçons le professeur schismatique ; on le dénonçait au pouvoir comme libéral , aux prêtres comme athée , on unissait contre lui la police et le prône ; on fouillait sa vie privée, on disait ce qu'il avait mangé , ce qu'il avait bu ; on écoutait aux portes de sa chambre , aux rideaux de son lit, pour arranger de tout cela quelque fable impure qu'on récitait a grand orchestre de sarcasmes et de calomnie; on ameutait des niais , on payait des mi-

m MÉDECIN M AVOCAT. 307

sérables pour l^saillir de huées furieuses quand il sortait, pour attaquer ses partisans à coups de pierres : on suscitait les apothicaires pour, le perdre sourdement dans l'opinion publique au moyen de la cuisinière et du valet-de-chambre , et Pes apothicaires, ruinés par la médecine de cet homme, s'évertuaient à l'envi en narrations effrayantes et lugubres qui faisaient de Broussais comme une personnification de la mort. Tout cela se conçoit. Il s'agissait pour les gens de l'Ecole d'être ou de n'être pas. Car la médecine physiologique , comme l'insolent rebelle appelait son invention^ la médecine physiologique était la vérité. Ils le savaient bien, eux! Et devant cette vérité, si par malheur on la laissait luire , il fallait que tôt ou tard la vieille industrie médicale qui avait mis tant de familles en deuil et tant d'assassins en voiture, s'écroulât honteusement sous le mépris et la malédiction de tous.

308 Nr mi:di:cin xi avocat.

Paul ayant vu de près cg4 intrigues infâmes , se dégoûta profondément. Le sentiment du juste et du vrai Tavait tout de suite entraîné vers l'homme de génie qui se présentait ainsi, tout seul, pour combattre l'omnipotence de l'habitude , et le monopole d'une meurtrière incapacité. Les maîtres apprirent cela, et s'en vengèrent lâchement, par un refus, au premier examen de l'élève indocile. Comme il sortait de l'Ecole ce jour-là, il fut rencontré par quelques camarades qui l'abordèrent, le blâme ou la moquerie sur les lèvres. Eugène en était , Eugène qui depuis l'entrée de Paul a l'Ecole de Médecine n'avait cessé de l'accabler, malgré lui, de toutes sortes de bons offices. Il ne fallait plus que six mois au neveu de M. Valéry pour recevoir son diplôme de docteur, et cette position ainsi que ses riches manières , l'avaient établi d'une façon supérieure parmi les tables du café Maréchal et du restaurateur Vachette. — Tu

veux donc faire de la médecine physiologique, toi aussi ? dit-il a Paul, en présence des autres qui souriaient approbativement. Tu te figures la médecine comme une mission , comme un sacerdoce , n'est-ce pas ? Pauvre étudiant de première a n née que tu es ! Mais les malades son t ignobles, mon cher! Est-ce qu'ils valent seulement la peine qu'on se donne pour les guérir? Si tu ne fais pas du métier avec eux , tu mourras de faim, entends-tu. Il te tombera dans les mains un client k moitié mort; à force d'études et de soins , tu le tireras d'affaire : c'est très bien! Une fois remis sur ses jambes, ton homme l'oubliera, te reniera; il ne te paiera pas, ou il te paiera mal; il traitera ton compte de visites comme le mémoire de son tailleur ou de son bottier. Tu en auras mis un autre en train parfait de guérison ; encore trois ou quatre jours , et il allait au moins l'arriver, faute de mieux, la gloire d'une maladie vaincue! Que trouveras-

tu demain en allant voir ta pratique ? un confrère installé au chevet de son lit, toute ta médication bouleversée , et la famille t'offi^ant poliment la traditionnelle grimace qui, veut dire : — Allez-vous en. — Pourquoi cela ? Parce que tu auras fait de la science , de la conviction , avec ton imbécille de client. La médecine , Paul 1 c'est une chose qui doit varier à l'infini, selon la bourse et le caprice de chaque malade, selon la mode, selon les lieux. Essaie ta médecine physiologique sur les pauvres , si tu veux. Pardieu 1 Eocperimentum in anima vili. D'ailleurs, elle guérit vite , ditesvous? Tant mieux. Il faut bien guérir vite ceux qui n ont pas le moyen de payer . Mais si tu t'avises de gâter ainsi le métier avec les gens du monde , je te garantis la crotte pour toute ta vie. La médecine un sacerdoce ! Allons donc! Supposes-tu le sacerdoce sans la croyance ? Eh bien , est-ce qu'on croit à la médecine aujourd'hui ? Est-ce qu'il y croit lui-même , ton

grand homme? Est-ce que tu y crois, toi ? Au fait, pauvre garçon, tu en es bien capable!

— Eugène a raison! s'écrièrent les camarades.

— Comment! il a raison, répondit Paul indigné ! Ainsi, messieurs, vous ne croyez pas à la médecine, et vous oserez l'exercer, cependant? Vous en faites un jeu de hasard, et vous aurez le front d'y tenir les cartes? Et quand votre cruel septicisme comptera une victime de plus, vous n'y penserez que pour dire : — C'est fâcheux! c'était un bon malade! — Et vous dormirez tranquilles après cela ; et le lendemain vous vous remettrez froidemen t à la lâche , et le remords ne vous viendra jamais, sans doute parce que votre crime a été oublié dans le code? Non, messieurs, la médecine n'est pas ce que vous dites, une science conjecturale , un colin - maillard ! Non ! cette science admirable qui embrasse , qui résume toutes les connaissances humaines ; cet ardent

flambeau auquel toute lumière fournit un rayon , ne peut point n'être qu'un mensonge, une chimère , une déception ! Non ! les grands hommes que la médecine a immortalisés , les observateurs infatigables de la nature vivante et morte, qui ont senti leurs yeux se sécher à chercher, à poursuivre les secrets de notre organisation , n'ont point été des imposteurs infâmes! Hippocrate croyait à la médecine , n'est-ce pas, lui qui définit les médecins^ les minisires de la nature? Eh bien, mon grand homme, comme vous dites, croit en elle aussi ; car il appelle les vrais médecins des hommes voués aux actes de bienfaisance et de miséricorde , des hommes qui ne doivent approcher leurs semblables que pour leur faire du bien ! Vous ne croyez point à la médecine , vous , parce que vous ne la savez pas; parce que vous avez vendu , sans les lire, les livres qu'on vous avaitdonnéspour l'apprendre; parce que vous avez fait votre

M MEDEC1:> INI AVOCAT. 313

clinique a la Taverne, et vos cours à la grande Chaumière ^ parce que , le temps des examens venu, vous aurez eu recours, pour y satisfaire , à des ruses immorales ; parce que vous aurez triché la loi et volé votre diplôme au moyen d'une thèse écrite par un autre. Voilà pourquoi vous niez la médecine , je vous dis ! J'ai pitié de vous , tenez ! je vous plains plus que je ne vous blâme, la plupart d'entre vous ne se sont pas choisi leur état. Mais je méprise vos professeurs; je méprise ces lâches complaisans qui ne vous rejetteront pas dans votre ineptie : je maudis ces prévaricateurs criminels qui ne craindront pas d'investir l'ignorance du droit de faucher l'humanité! Que le sang de vos victimes retombe sur vos juges !

— Il prêche bien , dit un des assistans.

— Allons, Paul! reprit Eugène un peu troublé ; nous mettons tout ce que tu viens de dire sur le dos de ta mauvaise humeur. Un autre

jour, lu seras plus calme et tu penseras peutèlre différemment. Du reste, on ne peut pas se ressembler tous : ce serait trop bête ! Si tu as des convictions affirmatives , toi ; tant mieux, mon ami. Garde-les. Moi, je n'en ai que de négatives. Je ne tiens pour vrai au monde que la peine et le plaisir, N'est-ce pas aussi votre avis , à vous autres?

Les camarades hochèrent la tête , d'une façon affirmative.

— Tu vois, mon garçon, tu vois! continua le futur docteur. C'est le temps qui est comme cela , c'est le temps qui veut cela : nous sommes de notre temps! Toi, tu vaux mieux que lui et que nous, peut-être : c'est beau, mais c'est fou. Au reste , ne parlons plus de toutes ces sottises- Ta. Viens avec nous, Paul. Nous allons a l'amphithéâtre demander une tête de femme au père Jean. Viens. Le père Jean est un homme curieux à connaître.

Paul se reprochait d'avoir parlé si vivement

à ces jeunes gens. Il les suivit en forme de réparation.

Gall venait k peine de mourir; et, comme il arrive toujours quand les grands hommes sont morts , la société songeait à lui payer ses travaux. Des médecins qui s'étaient moqués de sa doctrine et de lui , car c'est le sort de toute noble et sainte découverte de ne rencontrer à son apparition que dédain, persécution ou insulte ; des philosophes qui avaient nié la science du cerveau, car si honnête que soit un savant, il lui répugne toujours d'avouer qu'un autre en sait plus que lui, des fonctionnaires, des juges, des avocats, qui avaient proscrit la crânioscopie^ parce que suivant eux, elle donne aux criminels la fatalité pour excuse ; Cuvier, le peureux Cuvier, cet homme à la fois la gloire et la honte de notre espèce, mélange eflfroyable de petitesse et d'élévation, de génie et de couardise, Cuvier, le naturaliste immortel, et le plat courtisan j Cuvier, le su-

3HÎ NI MÉDECIN iNI AVOCAT.

blinie professeur, qui avait fait de sa robe une livrée de palais , qui d'abord l'ami , le frère, l'enthousiaste de Gall , avait renoncé Gall un jour, parce que l'empereur Napoléon , dans sa naïveté de despote, venait de dire devant Cuvier qu'il ne voulait pas de la phrénologie : eh bien! tous ces médecins, tous ces philosophes , tous ces fonctionnaires, et ces juges, et Cuvier lui-même , revenaient à Gall , parce que Gall était mort. Les couronnes et les honneurs , les regrets et les éloges tombaient de toutes les mains , de toutes les bouches sur cette pauvre poussière qui avait été un grand homme ' On prenait la mesure du cadavre pour lui ériger des statues ; on ceignait de lauriers et d'or ce front qui ne pensait plus : parce que telle est la justice, parce que telle est la reconnaissance des hommes ! Ils vous calomnient, ils vous poursuivent, ils vous égorgent, ils vousôtentle toit, et l'habit, et le pain, quand vous êtes vivant ; et, dès que vous êtes

NI MÉDKCilV M AVOCAT. 317

mort, ils vous divinisent. C'est ainsi qu'ils vous traitent et qu'ils vous traiteront, ô mon illustre maître , 6 Broussais! Ils regardent déjà la place où leurs mains vous feront de. marbre , quand vous aurez cessé d'être de chair ; sans se demander, les misérables, si les dégoûts dontils vous abreuvent n'ontpas avancé l'heure de cette déplorable résurrection !

Les élèves de Gall , les exécuteurs fidèles de ses dernières volontés, Spurzlieim , Fossati, Dennecy, et d'autres, s'empressaient de mettre à profit ce revirement de l'opinion publique. Grâce à leur zèle , [et en dépit des fulminans anathêmes du clergé, peut-être même à cause d'eux, renseignement de laPnRÉNOLOGiE prenait une extension considérable. Les femmes s'y jetaient avec une sorte de fureur. Les fils de ceux qui avaient ri de si bon cœur, quand le feuilletoniste Hoffmann attachait, de par la volonté impériale, la queue rouge du 7o«rnal des Débats à la superbe tête de Gall , ra

chelaient à force de respect et d'études les stiipides railleries de leurs pères. Déjà il eût été facile de prédire à la physiologie du cerveau son immense avenir ; déjà l'on pouvait pressentir qu'un jour, jour qui tarde bien, hélas! mais qui viendra , cette science admirable, abattant les privilèges, bouleversant les institutions, réduisant en chimères les droits acquis au nom de la force ou de Dieu , proclamerait la véritable égalité des hommes, et leur nécessaire fraternité; ne laisserait qu'un chemin ouvert pour arriver au bonheur, l'amour de tous pour tous*, qu'un pouvoir, celui de la probité intelligente ; qu'un moyen de gouvernement, l'éducation.

Eugène aussi s'était mis a apprendre la phrénologie, non point par conviction, ni par amour de la science: — on vient de lire à cet égard sa profession de foi, — mais par curiosilé, et puis parce que c'était de bon goût^ et qu'on pouvait se servir agréablement de cela

potir donner un cachet original aux plaisanteries soi-disant révolutionnaires surles têtes de jésuites et de vieux nobles, procédés de conversation fort usités parmi les aspirans-aristocrates de la finance , du sucre et du sabre. Or, il leur fallait, à lui et à ses camarades, une tête de jeune femme pour certaines démonstrations topographiques ; et le père Jean, un vieux garçon d'amphithéâtre , devait la leur fournir. Au moyen des morts d'hôpitaux non réclamés, et des débris de tables à disséquer, le père Jean s'était arrangé un fort gentil commerce de cadavres en gros et en détail. Personne n'avait un plus bel assortiment de fémurs, d'humérus et de tibias; personne ne savait soustraire plus ingénieusement une pièce anatomiqiie ou pathologique. Ses prix variaient selon la saison , selon le degré de fraîcheur ou de putréfaction du sujet , selon que l'organe était jeune ou vieux, faible ou fort. On va voir du reste avec quel admirable

Ii20 M MÉnECIN M AVOCAT.

sang-fioid il menait son innocente industrie. Ces messieurs l'avaient prévenu la veille. En les voyant entrer, il leur sourit de son sourire à lui,c'est-a-dire quelque chose d'eflfroyable et de glacé , comme le rire de la hyène quand elle s'apprête a fouiller une fosse ; et puis il les conduisit à ce qu'il appelait son garde-majiger^ le facétieux vieillard! C'était une espèce de cellier où gisaient trois ou quatre bierres dépourvues de tout insigne funèbre. Ce n est pas dans les hôpitaux , ni dans leurs dépendances, qu'il faut aller chercher la coquetterie de la mort. Là, tout est positif et logique. Le pauvre finit comme il a commencé. On avait refusé à sa vie le pain des chiens, et le vêtement des condamnés ; il est venu mourir aux frais des hospices , sur le grabat de la clinique : on refuse à son cercueil un bout de cierge jaune, un lambeau de drap noir. Pourquoi user de la cire et du drap?

— • Voilà un cinq'pans où nous trouverons

ce qu'il vous faut , dit le père Jean dans son argot de fossoyeur , en montrant aux jeunes gens une bierre plus mignonne que les autres. C'est mort dhier matin , et c'est une jolie pièce, allez! Pas un brin d'odeur,.. Oh! je n'en donnerais pas a tout le monde , figurez-vous bien... M. Dupuytren la voulait, mais il me l'aurait tout abîmée : vous autres, vous êtes de bons enfans ; et puis, vous ne voulez que la tête , et c'est ce qu'il y a de moins bon dans les femmes... Pas vrai?

Alors, avec un gros rire , il enleva les deux pans de dessus, et découvrit aux élèves le cadavre tout nu d'une jeune femme, blanche et belle dans ce coffre de bois comme une statue qui voyage. Le père Jean avait jugé inutile de laisser à la morte son linceul. — A quoi donc sert de les habiller, disait-il? Le bon Dieu nous met-il une chemise quand nous venons au monde?

Eugène avait raison. Le père Jean était

vraiment un homme curieux à connaître !

— Eh bien? reprit-il au bout d'un instant, comment trouvez-vous cela? Est-ce beau, hein?... C'est dommage de l'entamer, tenez'.... Mais bah! il faut bien que la science marche... Et puis, j'ai terriblement soif, voyez-vous.

Il prit ses outils et coupa cette tète de femme, sans voir que Paul e'tait tout en pleurs et qu'Eugène n'osait plus sourire.

— Pauvre fille! dit-il... Son mari m'a pourtant donné trois francs ce matin pour l'embrasser, messieurs. Il fallait qu'il Taimât fièrement j car c'est un vrai gueux que mon gendre.

— Votre gendre ! s'écrièrent-ils tous a la fois.

— Oui... c'est ma fille, répondit le vieillard. C'est ma pauvre dernière! celle que j'aimais mieux que les autres... Mais dame! à présent, la voilà morte ! Qu'est-ce que vous voulez y faire? On s'en va quelquefois avant

son tour. Je vais vous envelopper cela , et vous me donnerez deux pièces de cent sous. Vous voyez que rien ne manque : il y a les cheveux et les dents. Je sais bien que vous me direz que je n'ai vendu ma femme que trois livres a M. Marjolin. Mais elle était si vieille! cela ne pouvait pas servir à grand'chose , en conscience. Après cela, si vous n'avez pas besoin des cheveux, on peut les couper!

Ils donnèrent les dix francs et ils emportèrent la tête,

— Dites-donc , messieurs , ajouta le père en les reconduisant , il faudra que vous me disiez les bosses de ma fille , n'est-ce pas? J'ai toujours eu dans l'idée que le père Gall était un fameux homme. Maison peut se tromper. Vous me direz cela , hein? Et je verrai bien si la science est bonne : je connais ma fille, moi !

A quelque temps de là , un chirurgien emmena Paul pour lui servir d'aide dans une opération très douloureuse et très grave. Ce

3124 M MLDtCI.N !NI AVOCAT,

chirurgien était envoyé chez le malade par un vieux médecin qui devait , selon l'usage , avoir sa remise sur le prix de l'opération. La chair humaine est traitée par ces gens-lk comme une marchandise semblable au bois k brûler, par exemple , dont la coupe rapporte à plusieurs personnes. Quand Paul et le chirurgien arrivèrent, il y avait auprès du patient le médecin de la famille, un jeune homme qui passait pour instruit , et qui toujours s'était prononcé contre l'opération qu'on allait faire , parce qu'il la regardait comme inutile et dangereuse. Mais le malade ayant paru désirer que l'opinion de son médecin ordinaire fût confirmée par celle d'un autre, on avait appelé en consultation une vieille célébrité , amie du coupeur de membres avec qui Paul était venu. Le bon homme avait aussitôt voté pour le retranchement de la partie endommagée. Là dessus, le jeune docteur s'était incliné en disant qu'il n'avait rien à

opposer à l'avis de son ancien. — C'est la règle, c'est l'usage, ajouta le chirurgien en racontant à Paul cette sanglante ignominie. Le plus jeune doit se taire devant le plus âgé ; l'inférieur en grade doit soumettre sa conviction aux ordonnances du supérieur. Un médecin sacrifierait son avenir s'il s'avisait de heurter de front les idées de son ancien.

— Ainsi 5 monsieur, demanda Paul, périsse le malade plutôt que l'avenir du médecin?

Le chirurgien ne répondit rien. Ce n'était point son affaire. On l'avait appelé pour couper une cuisse comme on appelle le bourreau pour couper une léte; le motif de la condamnation de la cuisse ne le regardait en aucune façon. Il coupa le membre désigné, reçut son salaire et partit, laissant aux mains de Paul et du jeune médecin le pauvre mutilé qui mourut dans la nuit. Paul subit tout ce drame affreux. 11 vit le fer trancher et mordre dans la chair vive i il entendit 1 os crier sous la scie qui

grinçait. Il fallut qu'en aide obéissant et impassible il empêchât la victime de se débattre, la victime qui demandait grâce en gémissant ! Et puis le sacrifice accompli , le sang essuyé , Paul eut encore à rester là: mourant d'émotion , suffoqué de larmes , il eut à veiller jusqu'à minuit l'homme massacré qui râlait , en présence du misérable qui avait permis que l'on tuât cet homme, et qui assistait tranquillement à la fin de son oeuvre. — Oh! se dit en frémissant le noble jeune homme , la nature humaine est donc pour les habiles du métier, comme un champ qu'ils exploitent, qu'ils tourmentent, qu'ils dépècent, qu'ils déchirent a leur profil! Le voilà qui songe à son avenir, cet atroce médecin . Il compte ce que pourra lui valoir la mort du malade si galamment immolé aux prérogatives de l'ancien ! La mort d'un homme, qu'est-ce que cela? Que leur piédestal soit fait de cadavres s'il le faut, pourvu qu'ils aient un piédestal , pourvu

qu'ils montent , pourvu qu'ils soient riches! Ces spéculateurs sans bienveillance , sans pitié, sans conscience, s'inquiètent bien d'un être qui souffre et qui meurt! Le brin de sensibilité quils pouvaient avoir s'est vite usé dans les charniers de la clinique , dans la fantasmagorie des salles de dissection. Quand on n'est pas bon et aimant , si on a tenu pendant quatre ans ses mains k même la chair vive , ne doit - on pas être blasé sur les gémissemens, sur les pleurs , sur le deuil? Je ne m'exposerai point à cette effrayante épreuve : j'en ai trop vu , j'en sais trop déjà ! 0 ma mère! 0 ma sœur! Si j'allais finir par me dessécher comme eux?

L'homme mourut, ainsi que nous venons de le dire. A partir de ce moment, Paul cessa de vouloir être médecin. Les prêtres avaient trop déshonoré le dieu , selon lui. D'ailleurs il sentait qu'il n'était pas coulé en bronze, pas tout de fer et de feu, le pauvre jeune homme;

il se connaissait des faiblesses, des passions, des aflfections. Il se dit que peut-être un jour le pied lui glisserait comme aux autres dans cette carrière souillée de boue et de sang! L'épouvante le saisit donc^ et pendant qu'il était temps encore,, il recula et sortit. Vous voyez qu'il s'y prenait parfaitement pour mourir honnête , misérable et affamé !

Il eut d'abord l'envie de changer d'Ecole et de se mettre à l'étude du Droit; mais i! y renonça bientôt, car l'argent lui manquait, et l'Université de France est une sage marchande qui ne donne rien gratis , qui ne fait crédit à personne. On paye d'avance ce qu'on prend dans sa boutique, et Dieu sait ce qu'on y prend! C'est un agréable commerce, sans concurrence ni rivalité , à devenir millionnaire en fort peu de temps. Il est vrai que les choses étant ainsi arrangées, l'éducation , le développement de l'intelligence du pauvre resteront à tout jamais des utopies ridicules -, il

est vrai que courbé sous de si ruineuses exigences, l'enfant du travailleur a la journée gardera élerneliemenl sa servitude... Mais c'est justement Ta ce qu'il faut au pouvoir. S'il y avait en France moins de vingt millions d'hommes ramenés par l'ignorance à l'état de simples mammifères, je vous prie de me dire comment on s'y prendrait pour gouverner constitutionnellement un tel pays? Vendez donc votre instruction , ô mes marchands de drap et. de toiles peintes! vendez la bien cher surtout, pour que le noble et le riche puissent seuls en acheter à leurs cnfans! Mais au nom du salut de l'État que vous avez fait, laissez soigneusement le pauvre dans son ordure et dans sacrasse; car le jour où le pauvre saura lire, adieu l'aristocratie représentative, adieules royautés àdix-hiiitmillionsd'appointemens et leurs valets à cent mille francs de gages. Abrutissez , abrutissez pour régner! Et puis d'ailleurs Paul savait déjà suffisam

ment combien l'application et les résultats de l'enseignement se ressemblent dans les deux Facultés. Si d'après ce qu'il avait vu, et grâce à la corruption des professeurs , fille légitime du monopole de la profession , TÉcole de Médecine n'était guère bonne à mettre au monde que des bouchers sachant le latin, des marchands de vie et de mort, au commerce fondé sur le mensonge et le vol ; TEcole de Droit ne pouvait-elle point lui paraître n'avoir été instituée que pour fournir annuellement la société d'un certain nombre de phrasiers sans conviction et sans coeur^ versés dans l'art de faire condamner ou absoudre quelqu'un , selon que c'est l'accusateur ou l'accusé qui les paie? Ne savait-il point que l'éloquence du barreau, que la haute érudition jurisprudentielle, avaient été réduites, elles aussi, à l'état des industries les plus viles? Ne connaissait-il point, comme tout le monde, ces illustres consultans dont la savante mémoire

est un coflfre qui ne s'ouvre aux cliens embarrassés qu'a mesure qu'ils y jettent des billets de banque ? N'avait-il point vu les Démosthènes de cour d'assises et de police correctionnelle descendre, pleins d'eau-de-vie et la pipe à la bouche, dans les cabanonsde la Force ou de la Conciergerie , afin d'aller vendre aux voleurs de bas étage, aux filous sans chemise, aux escrocs à pied , pour cent francs, pour vingt francs , pour cent sous de circonstances atténuantes ? Pensez-vous qu'elle n'était point venue jusqu'à lui, la déshonorante histoire de ce procès célèbre ^ où certain grand homme du barreau de Paris , plaidant oui dans la cause pour laquelle deux ans auparavant il avait plaidé /20/2, consentit , moyennant dix mille francs , à céder à son adversaire l'admirable oraison qui lui avait fait gagner le premier arrêt? Croyez-vous qu'on lui avait caché comment un autre s'y était pris pour sauver l'honneur d'une femme accusée d'adultère

332 NI MÉDECLN M AVOCAT.

en faisant, k prix d'or, condamner l'amant aux galères, l'amant, noble coupable qui consentit k passer pour un voleur de nuit? Quel rapport vouliez-vous que Paul pût jamais trouver entre ces ignobles plaideurs et l'avocat, sublime missionnaire de justice et de salut, comme lui et nous tous le rêvions au collège?

Mm autre Carrière.

Le jeune homme avait dit adieu aux écoles publiques : et comme il lui fallait un nom , comme il lui fallait une puissance, il osa tendre à l'alliance des sciences et des arts ; il essaya de devenir littérateur, publiciste. journaliste. 11 entreprit l'apprentissage du plus in-

grat, du plus stérile des métiers. Quelqu'un, de ses amis, connaissait le directeur d'un journal embrassant toutes les questions, comme c'est l'usage, mais plus spécialement les questions commerciales et littéraires. Paul fut présenté, interrogé , repoussé d'abord, et enfin admis. Plutôt commis que rédacteur , on commença par l'exercer à écrire des bandes d'adresse et des quittances d'abonnement; il recevait pour cette honorable collaboration quarante-cinq francs par mois. Peu à peu, les chefs lui reconnurent une certaine intelligence , et il fut chargé de visiter les halles et marchés publics , les ports et les entrepôts de commerce, afin d'en rapporter au journal le prix de vente et la somme d'arrivages du beurre , des volailles, des fruits, du poisson, du vin, du fourrage. Ensuite on poussa la confiance jusqu'à lui permettre quelques lignes de réflexions journalières sur cette intéressante partie de la publicité périodique : ce qui donna lieu de

porter ses appointemens à quarante sous par jour. Le mouvement ascensionnel ne s'arrêta point la. Un des correcteurs du journal étant tombé malade, Paul fut prié d'entreprendre la lecture nocturne des épreuves, tâche beaucoup plus littéraire que toutes celles dont il avait été investi jusqu'alors, position qui fait de son titulaire une sorte de rédacteur bâtard placé sur la limite qui sépare le commis de l'écrivain. Le fils de M. Duplessis reçut avec reconnaissance cette nouvelle commission qui valait généralement deux cents francs par mois , mais qu'on réduisit pour lui a cent quarante, à cause du cumul des halles et marchés. Enfin ! il était donc parvenu, seul, après plus d'un an de tentatives vaines, et de souffrances que vous apprendrez plus tard , à se constituer une quasi-existence ! Comme il s'en trouvait fier et heureux! Mais hélas! le correcteur d'un journal est le bouc émissaire du premier et du dernier de la maison. Toutes

les fautes de rédaction et d'impression , tous les non-sens , toutes les appellations estropiées, toutes les constructions douteuses, biscornues, stupides, lui sont attribués. Chaque soir le pauvre Paul avait à subir un affreux charivari de réclamations, de reproches, de railleries et de malédictions. Sa patience n'y tenait pas toujours. Alors on s'étonnait, on s'indignait presque , que l'être passif appelé correcteur put avoir de la susceptibilité. Puis, il arriva qu'un notable de la chambre des députés ayant envoyé au journal un article fortement chargé de certaines licences grammaticales, le correcteur en lisant les épreuves de cet article , crut devoir, par dignité , et oubliant son rôle de machine, modifier deux ou trois membres de phrase qui lui paraissaient un peu trop barbarisés. L'auteur, furieux, demanda aussitôt le renvoi de ce petit monsieur qui se permettait de donner des leçons de langue à un député du Centre Gauche; et

Paul fut obligé de quitter le journal. On le chassa comme on chasse un porteur.

Alors le jeune homme essaya d'autre chose. Il fit une pièce de théâtre , un drame de mœurs où il mit les médecins, et la boutique, et le père Jean. Il y avait du bon dans ce drame. L'œuvre achevée , l'auteur écrivit à la direction d'un théâtre du boulevart, afin d'obtenir ce qu'on appelle une lecture. Elle ne lui fut point accordée. Il fallut que sa pièce, déposée au secrétariat de l'administration , subît le jugement préalable du préposé à la location des loges, un ancien commis à cheval, chargé en premier et dernier ressort de décider si les ouvrages des auteurs nouveaux méritaient ou non la faveur d'un examen en comité. Le commis à cheval, qui était fort occupé, fit lire la chose par sa femme : et sur l'avis propice de celle-ci, Paul reçut au bout de deux mois une sorte d'assignation à comparaître devant le comité de lecture, autre

mystification composée du directeur en personne, et tout seul : institution moins barbare, au reste, que celle d'un comité d'auteurs qui tous inventent dififéremment, selon leur goût, sur le simple litre, la pièce qui va leur être lue ; décidés d'avance à la refuser , si leur jeune confrère n'a point fait ce qu'ils ont rêvé ! institution moins absurde que celle d'un comité de comédiens qui ne cherchent que leurs rôles dans un ouvrage dramatique, et qui le rejettent impitoyablement, quand ils ne s^y voient pas tous placés au préjudice les uns des autres.

Le directeur trouva la pièce de Paul agréable, et il la reçut; mais à une condition. C'était que le jeune homme , vu sa grande inexpérience du théâtre, s'adjoindrait un faiseur. Le faiseur est un artisan, de qui le métier consiste à- repétrir les ouvrages qu'on lui apporte, de manière à leur donner une coupe uniforme, un air de famille. Chaque faiseur a

son patron, ou sa mesure, qui reproduit assez bien le lit de Procuste. Quand la pièce dépasse le patron, le faiseur en coupe un morceau. Quand c'est le patron qui dépasse la pièce, le faiseur la tire, le faiseur la soufïle, la gonfle j le faiseur y met de l'eau et la délaye. C'est un excellent métier qui rapporte beaucoup de puissance et d'argent. Toute pièce ayant passé par l'établi du faiseur n'appartient plus que pour moitié, souvent même pour un tiers, à celui qui l'a faite: le reste est devenu propriété de l'artisan qui en outre écrit son nom sur l'affiche avant celui de l'auteur. Cette dernière condition peut changer toutefois, en cas de chute de l'ouvrage. 0 les braves gens, qui fabriquent de la littérature et de la poésie, comme d'autres de la chandelle, et qui vous étalent leur marchandise sous la porte cochère, tout naïvement ! La plupart ont commencé par être quelque chose, la plupart ont eu des idées d'abord, il

faut en convenir. Mais, nourris dans les sages préceptes de Malthus, d'Adam Smith et de Say, ils ont tout de suite fait de leur cerveau un champ ou une mine, qu'ils ont labouré ou creusée , chacun plus ou moins habilement. Puis chacun a vécu de son champ ou de sa mine, le plus long-temps et le mieux possible^ selon que la terre végétale était plus ou moins profonde, la couche de houille plus ou moins épaisse , le filon d'étain ou de cuivre plus ou moins étendu. Et quand un jour il est arrivé que le champ ruiné laissait le tuf k découvert, quand au fond de la mine il ne s'est plus rien trouvé, rien que du roc et de l'eau , le faiseur n'a point pleuré, le faiseur ne s'est point suicidé pour si peu ! Laboureur plein d'expérience , mineur intrépide , il a simplement transporté sur le fonds d'autrui son talent devenu pioche ou charrue. L'entrepreneur dramatique qui avait long-temps usé de ses produits, et qui s'en était parfaitement

trouvé^ n'a pas demandé mieux que de lui fournir à foison des terrains vigoureux à défricher, des mines neuves et inconnues U ouvrir. Alors, le faiseur s'est enrichi; il est devenu gras et puissant parmi les gens de lettres ; il a acheté maison de ville et maison de campagne ; il a pris voiture et livrée ; il s'est fait un blason de son outil avec un barbarisme pour légende. 11 est supérieurement vu à la cour; il est le poète des mariages royaux , et souvent on le charge d'arranger quelque sale comédie en l'honneur des vertus monarchiques ; enfin il est membre de l'Institut et de la Légion-d'Honneur, Et le plus étrange de tout cela, c'est qu'il a de la gloire ! Oui, en dépit de la critique indignée, de cette bonne , et honnête , et rare critique qui lui meurtrit incessamment le visage, le faiseur a de la gloire ! Il n'a pas même daigné laisser à ses victimes cette pauvre et inerte consolation , lui qui les a chassées du théâtre où il

règne tout seul ; où il fait et gagne tout ce qu'il veut ^ où il travaille h l'année, comme un machiniste , à l'entreprise , comme un allumeur de quinquets !

Paul avait entendu parler de cet homme. Il eut peur d'aller se livrer a lui. Il conjura le directeur de l'épargner, de le conseiller, de ne pas le condamner tout de suite au doute et à la honte. Le directeur le regarda quelque temps , avec une espèce de surprise , et puis il lui fit une réponse que Ton aurait pu traduire ainsi \ c'était le même sens, sinon la même forme ; — Monsieur , vous êtes , pardieu, bien fier! Est-ce que vos répugnances me regardent? Est-ce que je suis obligé de vous apprendre le théâtre? Monsieur, vous mourrez de faim , ou vous prendrez cet homme pour collaborateur ; parce que vous êtes un inconnu , un auteur sans nom ! parce que notre métier, encore une fois, n'est pas de vous donner des conseils! parce que l'homme à

qui nous vous envoyons ^ sous peine d'un impitoyable refus, est notre ami , notre préféré, notre favori! parce qu'il faut que votre obscur talent paie pour entrer chez nous un droit de douane a l'industrie de cet homme ! parce que ses succès dans notre théâtre lui ont donné la maîtrise et la patente , et que si vous voulez devenir maître et fabricant comme lui , il faut commencer par être ouvrier sous lui !

Le frère d'Alice osa écrire à un autre théâtre. La réponse arriva le lendemain , poliment portée par un garçon de coulisses. Elle était du directeur lui-même, et fixait un jour de lecture très prochain. Point de préposé à la location des loges , cette fois , point de déchiflfrage préalable : tout se faisait clairement et rondement dans ce théâtre-là. A l'heure indiquée, Paul arriva : on l'attendait. Il fut reçu de la façon la plus encourageante, la plus gracieuse. Il commença. Au second acte de sa

pièce, le directeur riiiterrompit pour lui offrir k de'jeùner. Us mangèrent des huîtres et du pâté de Strasbourg ; ils burent du vin de Champagne. Après le déjeuner, on se remit à lire , la porte étant hermétiquement close pour qui que ce fût au monde. Au quatrième acte , le directeur laissa tomber sa tabatière et se mit à pleurer a chaudes larmes ; au dénoùment , il sauta au cou de l'auteur et l'embrassa sur les deux joues.

— C'est admirable ! s'écria-t-il en bouleversant tout dans son cabinet. Ce n'est pas beau , ce n'est pas magiiitique, ce n'est pas excellent... c'est excellentissime ! A la bonne heure! Voilà un drame ! Voilà du pathétique, et de la puissance , et de la chaleur, et de Ihonnêteté! Parlez-moi des jeunes gens ! C'est probe, c'est loyal, c'est franc , c'est pur! Les faiseurs les maîtres, les grands hommes! Usé, pourri, vermoulu, ruiné que tout cela! Plus rien sous la mamelle , plus rien dans le ventre. Des

jeunes gens! des jeunes gens! J'aime les jeunes gens, moi! mon théâtre est aux jeunes gens... L'Académie , les chefs d'école! si vous saviez! Mais, il faudrait leur donner mes bottes , à ces gens-là ! il faudrait leur donner mes culottes et ma chemise ; et puis m'en aller dans les rues , outrager publiquement la pudeur ! Et c'est qu'on les siffle , entendez-vous bien! Et ils ne veulent pas qu'on les siffle*, ils me demandent des dommages-intérêts pour avoir été siffles! Mon cher ami, vous n'avez pas fait une grande et belle pièce ; vous avez fait une grande et belle action. Voyons ! trois jours pour copier les rôles — on passera les nuits ; — un jour pour lire aux acteurs ; répétition à la fin de la semaine. Il y a là deux ouvrages des maîtres; mais ils attendront, pardieu ! Et nous vous jouerons à la fin du mois. Cela vous convient-il?

Paul était ravi de surprise et de bonheur. Il restait là , en admiration , sans trou-

348 UIVE ALTRE CARRIÈRE.

ver un mot a répondre! il serra silencieusement la main que lui tendait le directeur. Il allait sortir... celui-ci le retint.

— Dites-moi un peu, mon cher ami , reprit-il ; il y a une chose. Votre cinquième acte est parfait ; mais je trouve le personnage de la femme bien efifacé. Qu'en pensez-vous ?ll faut que ce soit la femme qui finisse, il faut que la mère fassele dénoùment , vous comprenez? Votre homme est trop en saillie, il écrase la femme !

— Mais la pièce , c'est l'homme !

— J'entends bien. Cependant notre grande tragédienne ne pourrait pas décemment accepter un rôle qui se terminerait ainsi. Vous êtes trop galant homme pour exiger pareille chose. Un talent comme le sien ne doit pas finir eu queue de poisson , que diable ! Cela ne vous sourit pas, on dirait? Pourtant, jugez vousmême. Voici deux pièces que je joue sans elle, mon ami; le public la demande, le pu-

blic la veut absolument. D'ailleurs , c'est une femme distinguée ; c'est un talent historique immense. Sa rentrée fera cinquante représentations à quatre mille francs : une aflfaire de vingt mille francs pour vous. Cela vaut bien la peine de changer une scène , n'est-il pas vrai? Vous boudez? Enfant ! Tout de suite , tout de suite ! L'amourpropre blessé ! Les préjugés d'artiste! L'œuvre est complète! si on y louche , on la brise, n'est-ce pas? Allons donc! D'ailleurs vous ne vous y connaissez pas. Vous croyez peut-être avoir fait une belle chose? Eh bien! je vous dis, moi, que votre cinquième acte est détestable !

— Vous le trouviez parfait, tout-à-1 'heure !

— Parfait comme pensée, comme littérature.... mais détestable d'effet. Le public n'en voudra pas. Le public n'est pas comme vous l'imaginez, au moins ! Le public estun animal qui voit dans le théâtre un moyen de digestion , et vous voulez lui donner des attaques

de nerfs ? Il vient au spectacle pour se nettoyer les dents, pour se reposer des journaux, de la Chambre, des 224 , de la politique en6n: et vous finissez votre pièce par une action politique? Voyez les maîtres, lisez les maîtres: comment dénouent-ils leurs drames? A coups de poignard. L'incendie , le poison , l'échafaud ! voilà ce qui précipite le dîner, à la bonne heure ! Votre cinquième acte, dites-vous, fera pleurer les femmes — Eh ! pardieu,il me fera pleurer aussi, moi... sur ma caisse vide! Au reste , tenez , je veux agir loyalement avec vous, parce que vous êtes un homme de cœur. Allez trouver de ma part votre voisin, M. B***. C'est un littérateur plein de goût et d'expérience : lisez-lui votre drame, et j'en passerai par ce qu'il nous dira.

Paul retourna chez lui. Et d'abord, il voulut essayer lui-même. Vingt mille francs pour changer un acte ! vingt mille francs ! une fortune! Il prit la plume; il retourna sa pièce

en tous sens, il l'attaqua de tous les côtés... mais impossible ! Le cœur lui manquait pour arracher l'ame à sa création , pour couper la tête à son enfant. Cependant la misère était revenue. La misère lui parlait par la bouche grondeuse de son portier; elle le regardait par l'œil inquiet de son traiteur ; elle le suivait, elle le guettait, ellç montait et descendait l'escalier avec lui, elle marchait aveclui^ elle était son ombre. 11 avait beau s'étourdir, se secouer et s'enfuir : elle était là , toujours là , cramponnée à lui ; elle le mordait , le déchirait , le brûlait ! Il tenta l'épreuve d'un troisième théâtre. Le maître de celui-ci l'écouta tranquillement lire son affaire, et puis, se levant avec infiniment de politesse, il lui dit : — Monsieur , cela ne me convient pas.

— Pourquoi, monsieur?

— Parce que cela ne va pas à mon théâtre.

— Pourquoi ?

— • Parce que cela ne peut pas être joué ici.

— Mais la raison?

— Je vous l'ai donnée , monsieur. Est-ce que je ne vous l'ai pas donnée?

La raison, c'était que les rôles se trouvaient disposés de telle façon dans la pièce de Paul , qu'ilauraitfallu,pour]a représentation, réunir tous l'es comédiens ayant des feux à ce théâtre. Le feu est une indemnité que Ton paye à certains artistes chaque fois qu^ils jouent, indépendamment de leurs appointemens fixes. Ces feux varient depuis cinq francs jusqu'à cinq cents francs, selon le talent ou la réputation de l'acteur.

Le frère d'Alice eut un moment envie de brûler son ouvrage. Mais il n^était pas seul au monde : et les affections ôtent à l'homme une part de son courage ^ quelquefois même une part de son honneur.

11 alla voir M. B***.

On n'était pas admis ainsi, et du premier coup, chez ce haut baron de l'industrie litté-

raire. Il fallait lui demander une audience par lettre. Paul écrivit.

Nous allons vous mettre en présence de cet homme : car tel il était alors, tel vous le trouveriez encore aujourd'hui. C'est un type à durer cent a ns. C'est chez lui, du reste, qu'il faut aller pour voir travailler en grand l'incroyable mécanisme de la fabrication des ouvrages dramatiques. Chacun peut se donner ce plaisir, en présentant à quelque théâtre que ce soit , une pièce manquant un peu de planches^ ou de métier , comme on voudra. Si cette pièce est très bonne d'ailleurs, la révision en revient nécessairement à l'entrepreneur en question. On ne lui envoie que de la marchandise de première qualité.

Nous supposons donc que vous avez accepté les conseils charitables de ce monsieur , ou plutôt que vous les avez sollicités avec instance, car neles obtientpasqui veut: vous lui

écrivez, il vous répond, vous donne son heure,

354 UNE AUTRE C/VRRIÈRE.

et VOUS voilà. Votre homme est assis devant un bureau que surmonte un cartonnier vert, très bien tenu et étiqueté d'A à Z. I) y a des rideaux verts aux croisées du cabinet , une moquette verte sur le carreau , une basane verte sur le bureau ; le fauteuil est en maroquinvert, les chaises et le canapé sont en drap vert ; devant vous roule une table à thé , couverte d'un tapis à dessins verts : en face de vous est un poêle de stuc vert, sur la tablette duquel se tient debout, la canne à la main , une figurine de Corneille peinte en vert. A droite et à gauche du poêle apparaissent deux corps de bibliothèque fermés avec des stores verts, et couronnés des bustes de vos deux rois, le roi-citoyen , — c'était alors le roichevalier — et le roi littéraire^ tous deux faits déplâtre, simulant le bronze vert. Il n'y a guère là-dedans que le mortel et sa robe de chambre qui ne sont pas verts : car nous n'oserions vous cerlifier ni le bonnet, ni les

pantoufles. Après cela , ne cherchez pas chez cet homme ce qu'on trouve chez les autres qui font le même métier ; un tableau, une pochade, une vieille gravure d'Edelinck ou d'Albert Durer, un bronze quelconque, un modèle en terre cuite, quelque meuble enlevé d'un château , quelque morion brisé , quelque salade rouillée, quelque rondache du moyen âge. Ne levez pas le nez en l'air dans l'espérance de trouver pendu au plafond le classique œuf d'autruche , une clé de voûte gothique , ou le moindre poisson^ le moindre oiseau bleu des Antilles. Sauf une perruche verte empaillée, vous ne verrez rien! pas seulement une mappemonde entre les deux croisées, pas une brochure, pas une image, pas un album, pas même un chat , ce compagnon favori, cet indispensable interlocuteur de l'homme de lettres. A quoi bon toutes ces superfluités? Le cartonnier^ le cartonnier! L'art, le bonheur, la richesse , la vie ,fortuna ot libertas^ comme

356 UNE AUTRE CARRIÈIIE.

dit le grand maître, tout est dans le cartonnier !

Vous avez dit votre nom , l'homme se lève; il vient a vous, souriant, gracieux, charmant; il vous prend la main et vous amène à côté de son fauteuil vert. Si jeune, si frais débarqué que vous soyez, vous avez eu certainement déjà l'honneur de vous lire. Vous avez au moins donné une fable au Journal des Enfans , une variété au Mercure de France ; le Musée des Familles vous aura demandé votre adhésion signée ; vous fûtes Tun des Cent et Un. Eh bien! l'homme du cabinet vert sait tout ce que vous avez fait , tout ce que vous avez été ; il vous a cherché et suivi à la piste ; il vous eût déterré dans Y Écho de Vesone , dans la Ruche d'uéquitainel II vous parle de ce qu'il appelle vos travaux , il vous les vante, il les a chez lui , il vous les fera voir , si vous voulez : il en tient registre. C'est son état de noter ainsi toutes les jeunes plantes quipous-

sent , car leur première fleur, leurs premiers fruits doivent lui revenir tôt ou tard. Voilà que vous commeq^cez a aimer cet homme : sa douceur, sa politesse, ses flatteries vous ont ému. Vous lui dites moins amèrement que vous ne vouliez le sujet de votre visite; c'est à peine si vous osez lui toucher deux mots de ce que les exigences théâtrales et les préférences administratives ont de pénible pour les débuta ns. Car aussitôt il se défend du favoritisme dont on l'accuse, il se plaint, il vous plaint , il se met a votre place : il a souffert , il a pleuré comme vous, mais comme vous il s'est soumis : comme lui, bien plus que lui, vous pourrez faire la loi , quelque jour ! En attendant, il accepte avec une reconnaissance profonde la tâche délicate dont vous voulez bien l'honorer; il s'en acquittera loyalement, discrètement, et se tiendra pour bien heureux si sa faible science peut aider les premiers pas d'un jeune confrère aussi estimable,

aussi distingué que vous. Ma foi ! là-dessus , vous lui tendez la main : le moyen d'y tenir! Vous tirez de votre poche le manuscrit fatal , et vous le mettez sur le bureau. L'homme ouvre son cartonnier à l'endroit de votre initiale, et la pièce est engloutie. Vous demandez quel jour il faudra revenir ; le théâtre attend, et vos créanciers aussi. L'homme s'était levé pour vous faire les honneurs de sa porte; il se rassied et prend un petit livre, une sorte d'agenda vert comme le reste.

— Revenez me voir le sept juin , à huit heures du matin , dit-il, après avoir long-temps calculé.

Ceci se passait au commencement de mars.

Le hasard fait qu'au bout de trois mois , vous vous rappelez la date et l'heure de cet homme. Le sept juin donc, vous entrezchezlui par curiosité. Vous avez vu que la pendule de son portier marquait huit heures et demie.

— Vous voilà? dit-il, bonjour. Comment

VOUS portez-vous? Vous êtes en retard de vingt-cinq minutes. Je commençais à craindre de ne pas vous voir.

Cette prodigieuse application de la montre et du calendrier à Tart littéraire vous confond d'admiration.

Cependant, il a lu votre pièce. 11 vous fait d'elle un éloge pompeux. C'est beau, c'est grand, c'est neuf, c'est chaud. Ensuite il pose là le manuscrit, et il commence son état.

Alors, vous apprenez comme quoi votre ouvrage , malgré ses magnificences, ne tiendrait pas deux jours à la scène : comme quoi il faut le bouleverser, le renverser sens dessus dessous, mettre la fin au milieu et le commencement à la fin ; comme quoi la scène capitale du troisième acte , celle que vous avez si long-temps travaillée, afin dy faire entrer le résumé philosophique de l'œuvre, a besoin de disparaître tout-à-fait ; comme quoi deux rôles importans doivent être sensiblement

raccourcis et rejetés en arrière, Et les raisons de ces changemens infinis, le professeur vous les montre dans la nécessité de faire entrer et sortir lespersonnages quatre, cinq, six fois par chaque acte; dans l'impérieuse obligation de ne pas accorder plus de dix minutes aune situation, fùt-elle la plus énergique et la plusintéressantequ'ilsoitpossible d'imaginer; dans le besoin de placer là une scène vide pour accroître l'efifet de la scène qui vient après; dans l'inconvénient de faire finir un acte par le personnage qui ouvre l'acte suivant, quand ce personnage doit , dans Tintervalle , changer de tète ou de costume ; dans les sympathies et les antipathies de la grande actrice ou du grand acteur pour telle ou telle situation déjà produite , déjà éprouvée ; dans la différence d'âge, de taille et d'organe de deux cométliens qui ne peuvent point raisonnablement être père et fils au théâtre j dans l'amourpropre de cette comédienne qui ne consentira

jamais à jouer un rôle de trente-cinq ans ; dans le danger de faire aimable et beau le rôle d'un amoureux peu goûté du public ; dans les dépenses qu'entraîneraient la peinture et la plantation de tel ou tel décor; dans l'ombrage que pourrait porter au premier rôle un long et puissant monologue maladroitement placé dans la bouche du second rôle ; dans la fin de l'engagement de plusieurs sujets que le théâtre ne veut ni conserver , ni remplacer; dans l'intéressante considération de ne pas donner à la censure trop de besogne pour un début d'auteur , de peur que plus tard les pièces que ferait cet auteur ne vinssentàêtre rejetées sans examen : enfin dans un très sage système d'étude, et d'imitation, plutôt servile qu'incomplète, des formes et des habitudes en usage vulgaire au théâtre j toutesles choses nouvelles, toutes les inventions hardies présentant la terrible chance d'être mal reçues du public. Tout cela vous paraît bien bas et bien im-

possible ; mais à ces conditions le directeur recevra votre pièce , les yeux fermés ; mais tout k l'heure, un prêteur sur manuscrits, car il y a de ces juifs-lk, vous a oflfert et peut-être donné de l'argent. Votre tas de papiers insignifians est devenu une valeur, depuis que M. B*** a daigné en annoter les feuillets ! Vous avez succombé à la tentation du besoin , vous avez écouté le cri de la faim : vous êtes perdu, vous êtes lié. Et puis vous avez fini par ne plus tant estimer cette œuvre si ballottée , si repoussée de tous : vous doutez d'elle , et de vous. Le fabricant vous tient, vous êtes à lui. Il vous rend votre ouvrage alors, et vous donne une semaine pour le récrire selon sa donnée. Car il n'écrit pas , lui : il ne peut pas , il ne sait pas écrire. C'est une espèce de chirurgien consultant qui vous dit : — Vous avez là un mauvais œil, il faut que vous vous l'arrachiez. Je n'aime pas votre jambe , il faut que vous vous la coupiez. Et puis , quand vous vous

serez fait vous-même l'opération , vous aurez la bonté de me la payer.

Vous voila donc, le scalpel à la main, travaillant sur votre propre chair; coupant, taillant, déchirant dans le vif; étouffant votre douleur, dévorant vos larmes^ allant à chaque lambeau qui se détache, à chaque muscle qui se détend, à chaque membre qui tombe, demander tout sanglant au maître : — Est-ce bien? — Lemaître met ses lunettes alors ; il examine froidement la mutilation et vous indique du doigtce qu'il faut arracher encore, peut-être le cœur , peut-être la tête , cette fois ! Car l'œuvre de l'artiste , hélas ! c'est son sang , c'est sa vie, c'est son honneur : quand on touche à elle, on touche à lui. Mais il faut manger, mon dieu! il faut manger. Tous n'ont pas le courage , tous n'ont pas le droit de mourir de faim. Oh! pitié, pitié pour ceux qui trébuchent et qui ont peur : ne les jugeons pas trop vite! sans doute ils avaient bien souflfert, pour

en venir à courber leur chaude et fière intelligence sous les ignobles ciseaux d'un savetier dramatique; sans doute, ils étaient bien las quand pour se soutenir ils ont accepté la main d'un voleur. L'avenir les relèvera , l'avenir les vengera peut-être. Quand les lions sont de vrais lions, on a beau les museler.

La pièce de Paul eut un très grand succès. Le public , cet épicier innombrable , couvrit cent fois de bravos et d'or les sages et raisonnables bêtises qu'avait dictées l'arrangeur. Il eût abîmé de moqueries et de sifflets les scènes inaccoutumées, les étrangetés sublimes du jeune homme. Les droits d'auteur montèrent à vingt mille francs, comme il avait été dit. Le faiseur en eut les trois quarts; le prêteur sur manuscrits la moitié du reste. Paulse consola en pensant que son nom n'était pas sur l'affiche.

Alors ce fut l'homme du cabinet vert qui vint à son tour chercher le frère d'Alice , et

VSE AUTRE CARRIÈRE. 365

qui lui fit de magnifiques offres, comme par exemple celle d'une association pour cinq ans. Paul avait assez de ces marchés honteux : il mit le faiseur à la porte de chez lui.

Quelque temps après, le hasard le jeta parmi l'indigne plèbe des journaux soi-disant littéraires. Ce qu'on faisait là-dedans lui parut plus sale que tout ce qu'il avait encore vu. Il apprit comment, pour cinq francs la colonne, un journaliste doit déshonorer une pauvre femme de théâtre qui a Je malheur de n'être point abonnée ; comment des gens d'esprit, obligés d'être méchants tous les jours, en viennent nécessairement, faute de mieux, à prendre leurs amis, leurs frères, leur maîtresse , et leur père et leur mère , et euxmêmes pour sujet de leurs moqueries; comment il faut tuer un homme et l'enterrer sous lé ridicule , à cause de la couleur de son habit, de la forme de son nez , à cause de ses jambes , ou de son chapeau , ou de sa canne.

parce que cet homme , fort honorable du reste , aura négligé quelque jour de saluer jusqu'à terre le rédacteur en chef de la terrible feuille. 11 vit que pour être grand et fort entre ces gens-là^ il s'agissait tout bonnement de cracher plus loin qu eux. Il ne resta dans celte école de dépravation que le temps nécessaire pour comprendre ce qui s'y passait.

Cependant il avait eu le temps d'y nouer , parmi les habitués et les favoris , quelques relations fort utiles, entr'aulres, avec un libraire qui le sachant sans ressource, lui fit proposer de travailler pour sa maison. Paul sentait la misère l'envahir encore, plus lugubre que jamais; il accepta. Le libraire lui confia le manuscritd'une histoire de la Révolution Française, griffonnée par un soi-disant marquis, lequel avait été coiffeur ou cocher du directeur Barras. Paul devait teindre cela en français, moyennant six francs par feuille.

11 le fit. Quand l'ouvrage parut, les journaux louèrent beaucoup le style du cocher de Barras. Tout cela était bien triste et bien pauvre, hélas ! Mais cette déplorable besogne valut à Paul la connaissance d'un autre libraire , le prince de la librairie de ce temps-là; un homme qui logeait dans un palais , qui avait des voitures et qui mangeait dans l'or ; le père, le sauveur , l'ami de cinquante écrivains qui seraient morts ou inconnus sans lui; le magnifique éditeur qui le premier avait osé vendre un volume dix francs, afin de pouvoir en payer le manuscrit dix mille francs; le bon, le noble éditeur chez qui jamais homme de lettres n'entrait sans trouver une bourse et une table ouvertes; l'éditeur juste et loyal qui payait richement le travail de tous, qui ne spéculait sur la misère ni sur l'obscurité de personne. Cet homme de puissance et de volonté, qui a rendu la librairie française , l'émule , l'égale de la librairie anglaise si fière

et si arrogante avant lui , cet homme entendit parler du pauvre Paul ; il alla le chercher et lui acheta d'avance le premier livre quH ferait. Il trouva Paul en hiver , dans une chambre froide et démeublée , et quand il fut rentré chez lui , il envoya à Paul des meubles et du bois. Or , il fallut bien que Paul lui rendit quelque chose, autre chose qu'ingratitude et oubli : il y en a tant, parmi les littérateurs que ce libraire a mis au monde , qui n'ont cependant trouvé que cela pour le payer! L'auteur reconnaissant se mit provisoirement à la disposition de l'éditeur, à ses gages pour ainsi dire : et en thèse générale, c'est la vraiment une des plus refroidissantes et des plus tristes conditions oïl puisse se trouver un écrivain. Car, après tout, le libraire qui avait été si bienveillant et si bienfaisant a l'égard de Paul n'était ni un millionnaire, ni un ministre : c'était un libraire ! A cette époque,il venait d'entreprendre une très ingénieuse et très riche industrie,

la publication des mémoires historiques. Il tenait dans son superbe hôtel du quai Malaquais, Il ne espèce d'atelier où, de concert avec des personnages du temps, témoins actifs ou passifs des événemerts qu'ils racontaient, une réunion de gens de lettres convenablement réduits à l'état d'ouvriers en phrases, filaient et tissaient chaque jour une certaine masse de documens fort authentiques et fort curieux sur la République , le Consulat et l'Empire. Il le fallait bien! Les hommes de ces temps héroïques avaient su se battre admirablement, mais ils eussent fort mal écrit leurs batailles. La besogne se faisait, du reste, le plus honorablement possible, avec conscience , les faits et les dires réels à la main. Un honnête homme pouvait entrer sans rougir dans ce singulier laboratoire. Paul n'eut point h s'informer s'il y en avait d'autres, et comment les choses s'y passaient. Il entra dans celui-là , heureux de servir l'homme (jui l'avait secouru et sauvé.

Le Moniteur qui publiait les ordonnances du 25 juillet 1830 vint le surprendre dans ce nouveau poste. Plus de deux ans s'étaient écoidés déjk depuis que Paul et Alice avaient quitté Dieppe, emportant au front la malédiction de leur père.

1 L\ DU TOMi: PREMliiR,

Page 1