‹ Frère et soeur (volume 2)Chapitre 3 sur 4 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Brolher atul sister. two friends.

Tii. Moor.E.

La lyianuie viei'.t de la paternité.

NArOLKO>".

LE C0M3nS-MARClTAND.

€e Commt5-iltarcl)ttnîr.

Parmi les faces curieuses et pittoresques de Paris , il y en a qui ont été dessinées cent fois , d'autres à peine indiquées , d'autres enfin auxquelles personne n'a songé. Ce n'est pas sans doute que Paris et ses moeurs aient manqué de peintres jusqu'ici j mais c'est que

la plupart de ces peintres ont vu leurs sujets plutôt en artistes qu'en philosophes, et Tenvie de brillanter la forme les a fait passer sur le fond. Voilà pourquoi tout ce qui ne prêtait pas k une suffisante dorure de style a e'té négligé ou omis ; voilà pourquoi nous n'avons pas dans les innombrables jolies choses qu'on a écrites sur Paris depuis 1850, une page, une seule, où soient retracées largementles mœurs marchandes de la grande ville. Et pourtant, que trouver de meilleur à peindre aujourd'hui, quand le commerce est devenu premier p savoir dans l'État , quand le comptoir est sur le trône comme autrefois l'autel , quand le marchand est assis à la droite du monarque , plus arrogant et plus fastueux que ne furent jamais évèques ou barons féodaux ?

Mais dans les dernières années de la Restauration, le commerce de Paris n'avait pas la physionomie à beaucoup près si aristocratique. Le commerce de Paris qui s était com-

plaisamment croisé les bras deux fois devant les soldats de la Sainte-Alliance , avait espe'ré d'abord que le nouveau gouvernement lui donnerait part à la curée ; mais depuis , fatigué de perdre ses politesses à la porte de Louis xvni , voyant que malgré les coffres forts sur lesquels il grimpait , il n'arriverait jamais à se hausser au niveau des noblesses galonnées et mîtrées qui le regardaient en ricanant passer sous les fenêtres des Tuileries , le commerce de Paris avait brusquement tou né.le dos a la cour. Napoléon avait fait des nobles, lui aussi, de vaillans hommes à la poitrine blasonnée de blessures , pauvres , mais superbes débris des batailles impériales, et qui, loin des honneurs et du pouvoir , n allaient pas dans les royales antichambres heurter leur héroïsme à la lâcheté des gens de Coblentz et de Gand. On appelait ces gens les bonapartistes , parce que de Bonaparte mort ils s'étaient fait un dieu, comme

les chrétiens de Jésus. Le peuple les aimait, et les eût suivis volontiers , à cause de leur dieu. Le commerce , qui voulait à toute force jouer un rôle politique , — et quand nous disons le commerce , nous entendons toute l'espèce qui vit d'un trafic quelconque , aussi bien le financier et le banquier, qui vendent de l'or, que le marchand proprement dit ; — le commerce donc tendit affectueusement la main aux bonapartistes. Il logea leur dieu a côté du sien dans sa vasle conscience , il éleva son langage souple et poli a l'âpre énergie du leur ; il les flatta , les gâta , les gagna. Eux , pleins de bonne foi , se laissèrent prendre , et sans façon , ils étendirent sur les épaules du commerce la moitié du manteau d'indépendance et de gloire qui les couvrait. Alors, négocians et bonapartistes firent une masse compacte, formidable : sous le nom magnifiquement absurde de libéraux^ ils rallièrent à eux tous les méconlens de France , et de

tant de forces réunies naquit dans la chambre élective cette minorité célèbre , bande de dupes et d'hypocrites que l'histoire appelera comme ils se sont appelés eux-mêmes , les comédiens de quinze ans.

Ainsi constituée, avec Foy et Périer à sa tète, l'opposition marchande devint extrêmement populaire. Elle eut Tadresse de faire durer sa popularité jusqu'à la fin de son oeuvre. 11 lui suffit pour cela de prendre le contrepied de la cour. On était luxueux et dissipé à la cour ; le commerce afficha des mœurs simples et sévères. La cour allait à la messe, jeûnait et communiait; le commerce acheta Voltaire , et n'observa ni le carême ni les dimanches. La cour protégeait les missionnaires ; le commerce jeta de Tassa-fœtida autour des chaires à prêcher. La cour imposait les ignorantins j le commerce paya l'enseignement mutuel. On dansait aux Tuileries le jour oii furent tués les quatre ser-

gens de La Rochelle j le commerce mit un crêpe à son chapeau. Le commerce spécula constamment ainsi sur toutes les fautes du gouvernement de la branche aînée , déplaçant en silence, une à une, les fondations du trône de telle façon qu'à la dernière faute , quand le trône , miné de toutes parts , s'écroula , il y en avait un autre tout bâti dessous. L'homme que l'opposition marchande a laissé s'asseoir sur celui-ci commence à trouver bien large la place qu'elle s'est réservée autour. Qu'il y prenne garde, cependant! Les gens du commerce sont des gens positifs^ le jour oii ils verront quelque chose de plus à gagner avec un autre , ils se retireront de la commandite, et le trône sera mis en liquidation.

Par ses manœuvres fines et habiles , le commerce de Paris avait entraîné à lui la province. Les pères de famille envoyaient a l'envi leurs fils se former à une si belle école. L'étude du commerce, celles du droit et de la

médecine étaient sur la même ligne dans l'opinion des parens ; et la première présentait des garanties de surveillance et de bonne conduite que n'offraient point les deux autres. Après s'être observés quelque temps^ tous ces jeunes gens se donnèrent la main. L'opposition parlait , ils voulurent agir. Ce qu'elle blâmait, ils voulurent le détruire! pourquoi? Pour agir, pour détruire. Parce qu ils avaient vingt ans j parce qu'à vingt ans la tête bout , la vie dévore, l'inaction tue ; parce qu'à vingt ans on est honnête , bon , croyant , candide ; parce qu'à vingt ans on s'imagine que le bien arrive toutseul, et qu'il suffit de lui faire place. Voyez comme ceux qui avaient vingt ans alors sont bien revenus de ces pauvretés-là ! Ce qu'ils voulaient faire dans ce temps , ils le crièrent tout haut d'abord. Le pouvoir s'effraya de la jeunesse qu'il voyait si turbulci|te. 11 crut étouffer son énergie en la comprimant, semblable k ce fou qui , au siège de

Toulon , serrait un obus allumé dans ses deux mains , pour l'empêcher d'éclater , disait-il. Avertis des craintes qu'ils inspiraient, les jeunes gens se turent : les jeunes gens eurent la prodigieuse puissance de cacher sous des formes froides , tranquilles , impénétrables, la brûlante ardeur qui les transportait : ils conspirèrent comme de vieux Romains. Le pouvoir ne voyant plus rien , ^'entendant plu s , rien, en conclut qu'il n'y avait plus rien. C'est toujours par la même faute qu'il tombe depuis qu'il existe.

Tout le monde sait que les sociétés secrètes , la Charbonnerie entr'autres , furent , dès leur institution, composées presque exclusivement de jeunes gens. Elles avaient leur siège à Paris, et des affiliés dans chaque département. Pour faire communiquer les succursales avec la métropole , toute correspondance écrite était impossible : on lisait les lettres a la poste. 11 fallait le portefeuille d'un voyageur, ou mieux

encore , la mémoire fidèle , la bouche discrète d'un frère pour établir sûrement les relations. Maisj alors comme aujourd'hui, certainement, la police ne trouvait pas toujours qu'un passeport régulièrementtenu fut un motif suffisant de libre circulation. Tout homme lui paraissait suspect , quand aux questions qu elle lui faisait sur le but de son voyage , il répondait afifaires de famille , santé , instruction, curiosité, plaisirs. Deux sortes de voyageurs étaient seules à l'abri de cette inquisition municipale : les fonctionnaires du gouvernement, et les voyageurs du commerce. On ne pouvait guère confiera des fonctionnaires du gouvernement les dépêches et le mot d'ordre des carbonari j on s'arrêta aux voyageurs du commerce. Beaucoup faisaient déjà partie des sociétés secrètes; les premiers mis dans le mystère en amenèrent d'autres , et bientôt la propagande révolutionnaire galopa en sécurité sur toutes les routes de France , saluée par les commis-

saires , prolëgée par les gendarmes , sous le couvert sacré d'une carte d'échantillons.

Certain vendredi du mois de juin 1828, un grand jeune homme de vingt-quatre ans à peu près, d'une ligure rude, mais singulièrement noble et expressive, les manches de sa chemise relevées jusqu'aux coudes, fumait sa pipe à la fenêtre , tout en haut d'une maison de la rue Saint-Martin. A six étages plus bas, un petit homme de cinquante ans, sec et noir, tête de fouine , œil de juif, en pantalon à pieds et pantoufles vertes, les mains dans les deux poches de sa veste de nankin , regardait les passans par la porte cochère. Audessus de la tête de cet homme , on lisait sur une grande enseigne jaune : iV° ^84. Gaudin- Depardieii , dépôt de rouenneries , flanelles et mouchoirs, A sa droite et à sa gauche , le même chiffre , les mêmes mots se répétaient, imprimés en noir sur des feuilles de peau blanche , encadrées de drap bleu, qui pendaient aux

deux angles de la porte. Le petit homme d'en bas était le maître , le grand jeune homme d'en haut était le voyageur de la maison Gaudin-Depardieu. Sur un lit de la mansarde, chambre commune , dortoir commercial où couchaient six personnes, on voyait soigneusement étalés un habit noir, un pantalon vert et un gilet de poil de chèvre neufs, à côté d'un paquet de cols, d'une pile de chemises et de cravates blanches ; le tout attestant la récente visite du tailleur et de la blanchisseuse. Dans un coin de la chambre gisait une lourde vache à mettre derrière les voitures ; trois ou quatre grandes poches en basane verte , pleines jusqu'aux cordons , des marmotles , comme on ilit en patois de boutique , flanquaient cette vache et renfermaient en double un morceau étiqueté de chacune des étoffes composant le commerce de la maison Gaudin-Depardieu.

Pèle-mèle avec cela , il y avait un paiapluie à canne dans son fourreau de percaline grise ,

deux paires de bottes , dont une à récuyère , un chapeau de feutre encartonné, deux pistolets dépareillés, une carte routière imprimée sur calicot , une blouse et des sabots vernis , une boîte en bois de liètre servant de nécessaire, une autre plus allongée ayant l'adresse d^un potier d^étain collée dessous , une canne en rotin creusée à demi et renfermant nn poignard j enfin un grand manteau bleu garni de velours rouge sur les devants et fourré au collet d'une peau de chat simulant la martre. Toutes ces choses annonçaient la prochaine mise en tournée du commis-voyageur , fixée eflfectivement au lendemain matin.

En face de la maison dont nous venons de parler, il y en avait une qu'on rebâtissait. Quand le jeune homme qui fumait a la fenêtre du sixième étage avait allumé sa première pipe , les maçons venaient de quitter l'échafaudage pour aller dîner. Depinslors, deux pipes avaient succédé h la première, et

les maçons étaient revenus. Une ardente impatience paraissait dévorer le jeune homme. A chaque instant il se penchait hors de la fenêtre , cherchant à pénétrer de l'œil jusque sous la porte cochère, mais c'était impossible : il avait beau jeter tout son corps en avant , au risque de perdre mille fois l'équilibre , son regard s'arrêtait au ruisseau comme k une infranchissable limite. Souvent il quittait brusquement la fenêtre el courait à la porte , croyant avoir entendu le pas ou la voix de quelqu'un ; puis il venait, désappointé, recroiser ses deux bras sur l'appui de la mansarde , en soupirant d'inquiétude et de dépit. Un vieux maçon, qui n'était pas descendu dîner avec les autres , le regardait depuis une demiheure en souriant à ses mines fâchées. Poussé à bout, le jeune homme venait, dans sa colère , de lancer sa pipe Ii travers les blancs madriers de la maison en réparation ; et tournant sur ses talons avec un profond désespoir,

il allait certainement se jeter sur son lit : la posture horizontale étant la plus commode à prendre quand on sent le besoin de se déclarer malheureux entre tous les hommes.

— Ohé ! mon voisin! dit tout-à-coup le vieux maçon , du ton qu'il eût pris pour appeler son manœuvre.

D'abord le voyageur ne comprit point à qui s'adressait cette subite interpellation. H tourna la tête cependant , et vit le bonhomme qui s'évertuait à lui faire des signes, en montrant la porte cochère du bout de sa truelle chargée de plâtre.

— Est-ce-moi ? demanda-t-il en se désignant d'un geste incertain et étonné.

— Ça ne serait-il pas une petite jeunesse que vous attendez? cria le maçon.

Le jeune homme troublé ne répondit que par un signe d'affirmation presque imperceptible.

— Ça ne serait-il pas une petite jeunesse eii robe rose , avec un chapeau de paille ?

— Oui ! oui !. . . . Eh bien ? dit le voyageur en agitant la main comme pour conjurer le maçon de crier moins fort.

— Eh bien ! elle est là en bas , tenez , qui jase à la porte cochère avec le vieux , vous savez bien? ce petit vieux qui a l'air d'être le bourgeois!

A ces mots , le jeune homme ne fit qu'un bond de la fenêtre à la porte; les pre'paralifs de voyage en furent bousculés à faire plaisir. Il se jeta dans l'escalier, dégringolant de droite à gauche commo une pierre qui tombe dans un puits. La porte était restée ouverte derrière lui : le courant d'air qui s'établit par là brisa les vitres de la fenêtre avec un fracas dont le maçon rit beaucoup.

— Il ne moisira pas entre deux étages , Tamoureux , se dit-il. Tiens! La petite qui s'en va!... Le vieux a Tair de rire... Vite donc!

90 LE COMMlS-MARr.UAND.

vite donc! s'écria-t-il , comme si le jeune homme eût été là pour l'entendre.

Celui-ci avait mis une minute à peine pour descendre les cent vingt marches de l'escalier. Arrivé en bas, il se précipita sous la porte cochère avec la joyeuse vitesse d'un chien que l'on vient de lâcher après son maître. La jeune fille en robe rose n'y était déjà plus.

Le commis s'arrêta tout court, les bras tombans, la bouche ouverte, et regarda M. Gandin d'un air hébété.

— Eh bien? qu'est-ce donc? Où courezvous comme cela ? lui dit le patron qui clignait de l'œil et riait de côté.

— Je croyais.... il me semblait — on m'avait dit!.... balbutia le pauvre jeune homme désorienté, en glissant ses regards dans la rue avec une timidité d'enfant.

— Après? dit M. Gandin.

— La portière était montée pour m'averlir que —

— La portière est sortie , interrompit brusquement le marchand. Hein î qu'est-ce que vous avez a répondre a cela ?

Le commis n'avait rien à répondre eneflfet. 11 se fût volontiers mis a pleurer, 11 leva des yeux pleins de colère sur l'échafaudage d'où lui était venu l'avertissement maudit, etil aperçut le maçon qui , presque suspendu à l'un des montans , lui criait de la tête et de la main : — A gauche ! a gauche î

Effectivement , sur un des longs côtés de la rue , à la gauche du maçon, le jeune homme vit une robe rose qui allait disparaître derrière l'église Saint-JNicolas- des -Champs. 11 s'enfuit par là, à toutes jambes , nu-tête, les pieds en pantoufles ; se faisant place avec sa tète, avec ses coudes , avec ses poings j trouant comme un boulet la foule de ballots, de chevaux et d'hommes ; ne voyant que sa robe rose au milieu du mouvement de cette rue Saint-Marlin , où l'aclivité , le bruit , la vie

soufflent et mugissent en tourbillons sur une demi-lieue de terrain. 11 rejoignit la jeune fille a deux pas du Conservatoire des Arts et Métiers.

Quand il lui toucha l'épaule, elle fit un cri de frayeur, car il était tombé sur elle de tout l'élan de sa course impétueuse. Il y eut des passans qui s'arrêtèrent pleins d'intérêt pour cette jolie personne qu'on abordait si brusquement. Le jeune homme les regarda de telle façon qu'ils se remirent à marcher. Quant à elle, toute rassurée en le reconnaissant, elle se pencha à son oreille, et lui dit k demivoix : — Eugène vous attend à quatre heures au petit café de la rue Serpente.

— C'est tout ?

— C'est tout. Votre patron est un fier imbécille , dites donc ! Quand on vous demande, il dit que vous n'y êtes pas.

— A quatre heures , n'est-ce pas?

— Oui,

— J'irai. Adieu.

Après ce court dialogue , ils échangèrent , en se donnant la main , un sourire de fraternelle amitié; puis la robe rose, légèrement retroussée à cause des éternelles boues de la rue Saint'Martin, continua son pas de trotte menu vers le boulevart; et le commis-voyageur revint à la maison n° 184, sous la porte cochère de laquelle M. Gaudin-Depardieu se tenait toujours, flairant l'acheteur, l'œil dans les boutiques de ses voisins et les mains dans ses poches.

Le jeune homme était furieux.

— Je sors, Monsieur, dit-il en abordant fièrement son patron.

— Ah? fit celui-ci... Et où allez-vous?

— Oîi j'ai à faire.

— Diable ! et quand allez-vous rentrer? — • Je rentrerai pour me coucher , h onze

heures.

— A onze heures !

94 LE COMMIS-MARCOAND.

— Oui , Monsieur. C'est une fantaisie que j'ai.

— Vous ne sortirez pas ! dit le marchand en colère.

— Nous verrons cela , repartit insolemment le commis en s'acheminant vers l'escalier.

Comme il montait , il entendit M. Gaudin qui donnait au portier l'ordre de fermer la porte cochère. Bientôt le bruit des lourds battans qui tombaient l'un sur l'autre, lui apprit qu'il était prisonnier. Il s'inquiéta peu de tout cela^ il y prit garde à peine ; il se dit que puisque Eugène l'attendait , il sortirait nécessairement. Le rendez -vous d Eugène était pour lui un de ces impérieux devoirs à l'accomplissement desquels une porte fermée ne peut être que le plus chétif des obstacles.

Après avoir vu exécuter son ordre , le despotique marchand de rouenneries grimpa les six étages qui le séparaient du dortoir de ses

commis. Le voyageur avait eu la négligence de laisser la clé en dehors : M. Gandin Tôta de la serrure et entra.

Le jeune homme mettait ses bottes en toute hâte. 11 ne fit point mine de voir que le maître était là.

— Qui est-ce qui m'a cassé tous ces carreaux? demanda celui-ci, en montrant la fenêtre brisée par le courant d'air.

— C'est moi , répondit le voyageur qui nouait sa cravate.

— Vous les paierez j entendez-vous? Je les ferai porter à votre compte.

— C'est bien , Monsieur.

— Ah ça , vous prétendez-donc sortir , décidément?

— Vous voyez , Monsieur.

— Je veux savoir pourquoi vous sortez, mon cher Paul ; je réponds de vous à votre père , dit le marchand d'un ton qu'il cherchait à rendre pénétré. Vous ne devez rien faire

sans que je le sache, sans que je vous l'aie permis. Je représente votre père ici , vous savez bien cela , n'est-ce pas?

— Mon père lui-même me demanderait où je vais dans ce moment, qu'il ne le saurait pas , répondit Paul en boutonnant son gilet.

— Vous mentiriez à votre père ?

— Je ne mentirais pas ; je ne dirais rien.

— Mais enfin! je vous paie , moi. Votre temps m'appartient; me le prendre sans me rendre compte de ce que vous en faites, c'est me le voler.

— Non pas, Monsieur, dit tranquillement Paul. C'est vous reprendre un peu de ce que vous m'avez fait vous donner de trop. Le commis doit ses jours à son patron , mais il ne lui doit pas ses nuits ; et, depuis un mois, combien en voilà-til que je passe, éveillé , à votre service ?

— Les afifaires pressaient. Vous n'auriez

pas eu le cœur, peut-être, de dormir quand moi-même j'étais debout.

— Et pourquoi pas? Vous étiez debout pour votre compte, j'imagine : ce surcroît de travail vous produisait un surcroît de gain ; vous pouviez trouver un charme infini a veiller de cette façon ; mais moi ? Au reste , je puis vous proposer une chose , continua le commis en même temps qu'il ajustait sur ses hanches les basques de son habit. Il est trois heures et demie j comme je vcis le disais en bas , je rentrerai k onze heures : mettez onze heures et demie, cela fera huit heures. Je pars à neuf heures demain matin ; je vous donnerai toute cette nuit en échange de la demi-journée que je vais vous prendre : vous y gagnerez plus d'une heure encore.

— Vous croyez cela! dit le marchand. Vous croyez que la nuit peut payer le jour! Et ma lumière , monsieur? et mon huile ?

— Vous porterez à mon compte votre lu-

98 LE COMMIS-M.\RCHAND.

miére et votre huile , répliqua le commis avec de'goùt.

Là dessus il brossa son chapeau et le mit sur sa tête. — Maintenant, veuillez me laisser descendre , dit-il k M. Gandin qui s'obstinait a lui barrer le chemin.

— Descendons , répondit le marchand.

Oh ! mon Dieu , je ne vous enferme pas ; je ne vous gène en rien. Vous pouvez sortir et ne rentrer qu'à minuit si vous voulez : mais , où allez-vous?

Ils descendirent ensemble jusqu'à la porte du magasin, qui était au premier étage. Le commis , que cet interrogatoire commençait à inquiéter , se pencha par la fenêtre de l'escalier pourvoirsi la portière était revenue. Il lui avait sauvé son enfant qui, en jouant devant la porte , s'était jeté un jour sous la roue d'une charrette. — Elle risquerait bien quelque chose pour moi, pensait-il. — Mais il ne Taperçut point.

— ' Oh! regardez bien... Faites-leur des signes , dit M. Gaudin en ricanant. La porte ne vous sera ouverte que sur mon ordre ; ils savent bien que je les chasserais , ces portiers , s'ils s'avisaient de me désobéir !

Il eut une magnifique pose de propriétaire en parlant ainsi.

— On n'a pas exemple d'une tyrannie pareille, s'écria le jeune homme, hors de lui et les larmes aux yeux. Quoi! la veille d'un départ ; quand vous m'envoyez dehors pour six mois, peut-être , je n'aurai pas à moi une journée, une demi-journée k pouvoir employer comme bon me semble ? Eh ! mon Dieu! prenez votre aune et mesurez-moi le temps ; facturez-moi les minutes à la douzaine , comme des mouchoirs ; mais laissezmoi tranquille! Est-ce que vous m'avez acheté de mon père, par hasard? Voyons, monsieur! je suis pressé.

— Je VOUS dis que vous ne sortirez pas ! répéta le marchand.

Paul ouvrit la porte du magasin^ les commis étaient là qui écoutaient. 11 entra , désespéré , fou. M. Gaudin le suivait , et ferma la porte à clé.

— Je vous en prie ! dit le jeune homme eu joignant les mains.

Le marchand ne répondit point et s'en alla au fond du magasin. Paul vint à lui , et, attachant sur sa basse figure des regards à faire peur : — Ecoutez , monsieur Gaudin , lui ditil. — Venez, messieurs , cria-t-il à ses camarades qui n'osaient approcher : venez! vous me démentirez si je ne dis pas vrai. Monsieur Gaudin , depuis deux ans qu'il a plu à mon père de me faire vivre dans votre exécrable boutique , avez-vous eu un seul reproche à m'adresser loyalement , dites ? IN'ai-je point souffert, sans me plaindre , vos grossièretés, vos injustices, quand même elles allaient

jusqu'à l'extravagance , jusqu'à la folie ? N'ai-je point constamment été le premier levé chez vous et le dernier couché ? Vous m'avez payé comme vous avez voulu ; vous m'avez nourri comme vous avez voulu, et, ditesmoi , oseriez-vous bien faire voir à ma mère ce que nous mangeons chez vous? Quelqu'un s'est-il jamais présenté a votre bureau pour réclamer une dette de moi ? Ai-je jamais mis votre parcimonie à l'épreuve d'une gratification, d'une remise, d'une simple avance? En fin, quand vous me teniez courbé dans votre cour, au soleil , ruisselant de sueur , altéré , haletant, sous les travaux les plus pénibles, ou bien tout engourdi de froid dans vos magasins , sur le glaçon de vos registres , m'avezvous jamais entendu murmurer de votre ardeur d'exploitation humaine , si ce n'était pour quelque pauvre jeune homme plus faible ou plus maltraité cjue moi ? Mais répondez-moi donc , monsieur!

i02 LE COMMIS-MARCHAi\D.

— Je sais , dit le marchand d'une voix hunrible, que vous avez toujours été pour moi un commis plein de zèle et d'exactitude.

— Vous souvenez - vous, continua Paul en élevant la voix au dessus du bruit des voitures qui roulaient sous les fenêtres du magasin , vous souvenez-vous qu'un jour, lorsque le malheureux Joseph , ayant sa mère mourante à cent pas d'ici , ne put obtenir de vous la permission d'aller voir cette pauvre femme, parce que, disiez-vous, il y avait une expédition à faire ! je pris, moi malade et sans force, l'aiguille d'emballage des mains de Joseph qui pleurait, et je vous jurai de quitter votre maison à l'instant même, si vous ne laissiez ce bon fils accomplir un devoir sacré ? . . .

— Joseph est allé voir sa mère aussitôt , interrompit M. Gaudin.

— C'est vrai. Eh bien ! aujourd'hui , moi , je vous jure par la mémoire de cette digne femme , morte peut-être parce que votre ava-

rice vous fit refuser à lenfant une misérable avance de cent francs pour secourir sa mère , je vous jure que si vous vous opposez encore à ce que j'aille remplir une obligation aussi solennelle , aussi sainte à mes yeux que le serait la visite à ma mère malade , vous pourrez ce soir faire arrêter mon compte par votre teneur de livres ; car, à partir de ce moment , je ne suis plus votre commis.

M. Gaudin repliait une pièce de cotonnade rayée deux el deux labac*. il s'arrêta tout court.

— Pouvez-vous bien me parler comme cela , dit-il d'un ton attendri , k moi qui vous aime tant! k moi , vieil ami de votre père, qui suis resté son ami dans tous les temps de fortune et de malheur! Si je vous refuse quelque chose , mais c'est pour votre bien ! Est-ce que vous ne savez pas cela? Je ne veux pas vous laisser aller rejoindre cette petite grisette qui est venue pour vous chercher tout-à-l'heure , parce que si vous étiez mon

i04 LE COMMIS-MARCHAND.

fils , j'aurais peur de vous voir lier de pareilles connaissances. C'est méprisable et dangereux^ cela , voyez-vous !

— - Pour moi , n'est-ce pas? dit Paul ; mais pour vous , non! Il n'y paraît pas , au moins.

— Quoi donc ? qu'est-ce que vous voulez dire par-là ?

— Quand elle venait ici, le mois dernier, cette petite grisette, coudre des chefs de Mulhouse à vos indiennes de Rouen , vous la trouviez assez peu méprisable et dangereuse , il me semble; car pourelle, un jour,vousfites descendre de ce haut rayon des mousselines de l'Inde qui dormaientlà depuis bien long-temps; pour elle vous eussiez ouvert votre caisse, Dieu me pardonne! Allons , ne soyez ni honteux ni jaloux : elle n'est pour rien dans mon rendezvous d'aujourd'hui.

— Je sais pourquoi elle est venue , allez ; ce n'est pas pour le bien. C est une mauvaise fille. On veut se servir de vous pour me

nuire ; je connais tout cela. On cherche a profiter de votre itinéraire k mon détriment.

— Vous vous trompez , monsieur , dit le voyageur troublé.

— Alors, jurez-moi qu'en voyage vous ne ferez rien d'étranger à mon commerce ; que vous donnerez tout votre temps à mes affaires, et seulement à mes affaires ?... Ehbien! vous ne dites rien?... Ah! je me trompais, n'est-ce pas?. . . Vous resterez ici ! et demain je vous conduirai moi-même k la diligence. Si vous avez des commissions , Joseph vous les fera.

Le rouge montait au visage de Paul. Sa conscience lui disait qu'il y avait du vrai dans les craintes du marchand. Il regarda sa montre. — Quatre heures moins un quart! s'écria-t-il. Monsieur, je vous en prie, ayez pitié de moi! j'ai des amis, j'ai des parens..,. je ne suis pas seul avec vous sur la terre ! faites-moi ouvrir la porte ; je vous en con-

jure!... Tenez... vous m avez accordé onze francs par jour pour mes frais de route.... ne m'en donnez que dix ; mais que je sorte , que je sorte î

— C'est cela , parbleu î pour que d'autres vous paient vingt fois la réduction que vous m'offrez Me prenez-vous pour un imbécile?

— C'est votre dernier mol?

— Oui, monsieur.

Alors Paul parut se consulter un moment puis d'un mouvement rapide comme l'éclair il ouvrit la fenêtre . Une charrette passait chargée de ballots ; il prit un élan furieux sauta dessus , et atteignit le pavé , sain et sauf M. Gaudin était a la croisée , ébahi de surprise et de colère. Les commis et les voisins riaient a se briser les côtes.

IKn parjure.

Comme on voit une vieille coquette s'entourer de jolies servantes ^ et garnir de fraîches jardinières les abords de sa chambre à coucher ; comme il arrive aux pauvres femmes damnées qui vendent l'amour dans les rues, de travestir leur infamie sous la rieuse pétu-

lance et la naïve toilette de l'ouvrière ; de même ces grands tas de pierres et de boue que l'on nomme les capitales , aiment k se faire une verdoyante ceinture de prés et de bosquets. C'est un piège pour prendre le passant; c'est la robe blanche sur un jupon sale -, c'est le chapeau de fleurs sur une tète de mort. Là, encore, Paris se montre une supériorité parmi les grandes villes. Nulle n'a des portes plus richement parées que les siennes. Autour des sept lieues de murailles et des cinquante grilles qui l'enferment , Paris possède une dépendance énorme , prodigieuse , plus grande a elle seule que quatre souverainetés de la confédération germanique. Paris étend la main sur soixante lieues de villages , de prairies , de rivières, de bois, de vallons et de jardins innombrables qui sont à lui , qui lui font des royales avenues pleines d'ombrage et de fleurs , qui envoient leur douce brise nettoyer son impure almo-

UN PARJURE. lii

Sphère , qui l'annoncent magnifiquement au voyageur émerveillé , qui tiennent cent mille paysans constamment éveillés et debout pour le nourrir et le défendre. Ce cercle immense de fermages , de métairies , de servitudes de toute espèce, qui semblent graviter jour et nuit autour de la ville comme les satellites d'une planète; ces accessoires de Paris , plus étonnans peut-être que Paris lui-même , s'appellent la Banlieue. La Banlieue ! monde delaquais et d'esclaves , tous et toujours aux ordres de Paris ; la Banlieue! oii la terre , faite avec les ordures de Paris , ne contient pas un germe , ne pousse point dehors une herbe qui n'appartienne à Paris ; la Banlieue ! oii tout ce qui vient au monde , tout ce qui naît à la lumière , l'enfant , les oiseaux , le gibier , la jeune fille , l'œuf de la poule, le fruit de l'arbre , la rose du buisson , l'épi , la grappe , sont dès avant leur venue , dès avant leur naissance , dévolus , voués , vendus à Paris !

Paris boit toute la sueur, tout le vin , tout le lait , toutes les larmes , tout le sang qui coulent ou se recueillent dans la Banlieue. C'est à cause de Paris que la Banlieue se réjouit aujourd'hui du soleil , et qu'hier elle gémissait de l'inondation. C'est pour Paris que la Banlieue a des réverbères et des gendarmes ; pour Paris qu'elle monte la garde et fait des feux de peloton -, pour Paris qu'elle engraisse sa volaille , qu'elle pare ses femmes , qu'elle fume sa terre , qu elle apprend k ses fils à lire , écrire* et compter. C'est pour que le maître n'attende pas , pour qu'il trouve la table mise le matin en s'éveillant, que la Banlieue vient tous les jours de Tannée , que l'air soit de glace ou de feu, frapper à minuit sonnant aux barrières de Paris , apportant sur mille charrettes, a dos de cheval, d'âne ou d'homme, la gigantesque pitance que Paris dévorera le lendemain. C'est pour la santé de monseigneur qu'elle bâtit de jolies maisons à ses

UN PARJUKE. 113

plus beaux endroits, avec du soleil et de la vue , avec des espaliers cloués aux murs , une vigne à la porte ^ et du lilas dans le jardin. C'est pour la commodité de monseigneur que des voitures roulent dans toute la Banlieue aux heures des omnibus de Paris. C'est pour l'agrément de monseigneur que la Banlieue donne à danser le dimanche dans ses bois , dans ses prés , sous la voûte embaumée des acacias j entre deux haies d'aubépine fleurie ; et que d'un bout de l'été à l'autre elle arrange des fêtes patronales et communales , où elle fait ofîrande k Paris de ses plus jolies filles , vêtues de soie et de mousseline comme des demoiselles, dissimulant une odeur de vache sous Teau de Cologne de leurs mouchoirs à l'empois , et cachant sous des gants blancs leurs mains rougies au service de la capitale. La Banlieue n'oserait point , je crois, manger un légume ou un fruit de ses jardins, tirer un coup de fusil sur ses terres , jeter un filet

Ii4 U.\ PAUJURE.

dans ses eaux, avant que Paris lui eût dit : — J'ai assez de légumes et de fruits , assez de chasse et de pèche comme cda : lu peux vivre maintenant! — Enfin, c'est un vasselage complet, une obéissance féodale, une honteuse et dégoûtante dégradation ; c'est je ne sais quel horrible reste des dîmes et des corvées, des droits de prémices et de jambage.

Mais aussi!

(]omme il faut toujours que l'esclavage , même quand il est volontaire , entraîne après lui des nécessités farouches, la Banlieue de Paris se venge quand elle peut, et comme elle peut, c'est-a-dire lâchement et cruellement, de la soumission cupide qu'elle s'est imposée. Vous n'avez pas idée de la haine profonde que ses paysans nourrissent contre ce quils appellent le bourgeois. Ce mot, le bourgeois ^ est dans leur langage synonyme de tout ce qui vent dire injure, détestation, mépris : comme au reste les

mots banlieue , bédouin de la banlieue , ne viennent jamais à la bouche du parisien sans ia faire grimacer de dédain et d'aversion. On ne s'abhorre point mutuellement comme ces deux populations d'intra et iVextrà muros forcées de vivre Tune de l'autre, et qui se frapperaient de mort indubitablement, si elles venaient à se séparer. C'est un ménage afifreux, mais indissoluble. Le paysan de la Banlieue n'entre chez le parisien qu'k genoux pour ainsi, dire ; il descend aux plus basses formules du dialogue quand il vient à lui la hotte pleine et la bourse vide; il s'humilie, il se couche à terre : une fois la hotte vide et la bourse pleine, l'esclave crache sur la main qu'il baisait, et s'enfuit en jetant derrière lui le venin de ses imprécations. Lorsqu'arrive l'été, le paysan attire à lui le bourgeois, il lui ôte le bonnet dans la rue de son village , il lui fait faire la révérence par sa femme; il lui vante son soleil d'or, son ombre

verte, ses chambres fraîches, son lait pur et crémant, il l'invite à la fête de l'endroit: et puis quand il l'a se'duit , quand il le tient, il le dépouille , il le trompe , il le pille , il lâche après lui ses enfans et ses chiens. 11 lui refuse à manger et à boire ! 11 porte à Paris tous ses fruits, tout son lait, tous ses le'gumes; il les vend très bien, et rapporte en revenant quelque rebut des halles , quelque méchante fruiterie de bateaux dont il arrange, à prix d'or, le dîner de son locataire le bourgeois. L'enfant du paysan est élevé en haine du parisien, comme l'enfant du juif en haine du chrétien : voler le bourgeois est œuvre pie dans le hideux, catéchisme que lui fait épeler son père. Casser les vitres de la maison du bourgeois est un devoir pour l'enfant, parce que le vitrier de la Banlieue doit profiter du dégât. Tordre le cou aux poules du bourgeois est une pensée généreuse chez l'enfant, puisqu'il doit en résulter un achat d'œufs à

UN PARJURE. m

quelqu lin de la Banlieue, il n'est pas mal à Tenfant de la Banlieue, quand il trouve ouverte la fenêtre du bourgeois , d'y jeter un chat , car le chat peut , en s'eufuyant , faire quelque carnage de vaisselle, et l'enfant a sa mère qui vend de la vaisselle. Les mœurs de la Banlieue sont laides a dégoûter, vraiment, de ce que nous allons chercher dans ces campagnes maudites , nous autres pauvres diables, tout mourans de l'hiver, et que les impérieux besoins de la vie enchaînent au rayon des barrières de Paris : c'est à faire trouver sans charmes les délicieux ombrages , la brillante verdure des bois de Meudon et de Vincennes , c'est à rendre puants les jardins de Fontenay et de Montmorency. Ces. gens , continuellement frottés à la civilisation parisienne, ne s'y imprègnent de lien de bon ; ils ne puisent à ce grand puits de tout le bien et de tout le mal possibles , que des habitudes de fraude, d'ivrognerie et de dé-

as UN PARJURE.

bauche dont, au retour, ils empoison nenl leurs villages. Avez-vous une voiture, ils vous la brisent de leurs lourdes charrettes , sous prétexte de garder la droite du chemin ; avezvous un chien, votre bonheur, votre ami, ils vous le tuent, sous prc'texte d'un ordre de leur maire ; ils vous tuent vous-mêmes quand ils peuvent! Vous l'avez bien vu, aux époques de tumulte révolutionnaire , lorsque leurs bandes , ivres d'ail et d'eau-de-vie , couraient comme des hordes de barbares , à travers les rues de Paris, en criant le massacre et le pillage ! S'il y eut alors de lâches assassinats , des mutilations féroces, dites ceux que la voix publique en a accusés. Qui vend à faux poids, , sur les marchés de Paris , le pain noirâtre du malheureux? Lisez les actes du tribunal de simple police, et vous verrez. Eh bien! on les punit de temps en temps d'une amende de cent sous, les faussaires infâmes, pour voler au pauvre le quart, le tiers de sa nourriture:

el que le pauvre s'avise de leur reprendre aujourd'hui un peu de ce qu'ils lui ont volé hier , vous l'enfermerez comme un scélérat : quelle belle distribution de la justice î En Turquie, le marchand qui a vendu a faux poids est cloué par Toreille aux volels de sa boutique, et il y reste jusqu'à ce que les gens qu'il a trompés viennent le déclouer : mais c'est eu Turquie , et la police de chez nous n'aurait garde de se montrer le moins du monde turque à l'égard des gens de la Banlieue. Peste! ils sont trop bons k jeter sur Paris dans les mauvais jours; ils ont trop gentiment noyé les chanteurs de Marseillaise et lapidé les Saint-Simoniens. Aussi, ce sont eux qui gardent les châteaux royaux quand il plaît au maître d'y venir prendre le frais; on les voit hurler autour, 1 œil sanglant , la tète basse, comme les doguesd'un abattoir. Ils sont fêtés, et choyés là-dedans; on se souvientquele jour de la machine de Fieschi, il s'en trouva

qui avaient tant bu d'enthousiasme, que si on ne les eût arrêtés par la crainte d'une re'sistance trop forte, ils allaient tout bonnement mettre à feu et à sang l'hôtel Colbert, cette grande et noble colonie de la presse démocratique !

Parmi les villages de la Banlieue, Belleville est une sorte de cité. Les maisons sont bâties hautes et serrées dans ses rues nombreuses, presqu'aussi étroites , et bien plus sales que celles des mauvais quartiers de Paris. Autour de Belleville il n'y a rien , rien que du sable , et quelques champs de groseillers et de vignes, dont les paysans défendent la moindre grappe à grands coups de bâton contre l'innocente gourmandise du promeneur. Pourtant le parisien afifectionne beaucoup Belleville : il y va louer tous les ans une petite chambre au troisième étage pour pouvoir, le dimanche, regarder par la fenêtre sa ville chérie , couchée au bas du coteau de Belleville comme

UN PARJURE. l'il

les immenses vallées de marbre des tableaux de Martynn. Le parisien appelle cela aller à la campagne. La campagne pour le parisien finit avec la ligne des omnibus; tout ce qui dépasse ce point n'est plus la campagne , c'est la province; on ne s'y promène plus, on y voyage : et le parisien a horreur des voyages , comme on sait.

Mais en 1828, Belleville avait encore de quoi justifier la prodigieuse affluence de coni mis, de grisettes, de jeunes et vieux amans , de jeunes et vieux ménages, qui depuis l'antiquité la plus reculée , gravissent journellement sa longue et pénible montée. Belleville avait le bois de Romainville , déjà bien amoindri , bien dévasté sans doute , mais maintenant, hélas! arraché, dépouillé, pelé, et même pavé comme une place publique.

Sous les dômes charmans d'une épaisse châtaigneraie, un traiteur de Pai'is avait établi la gentille guinguette si bien connue alors

SOUS le nom de la hutte du garde. Ce fut là , qu'une heure après la scène qui vient de faire le sujet du précédent chapitre , quatre jeunes hommes et cinq jeunes filles, parmi lesquelles se trouvait la petite en robe rose que nous avons déjà vue, vinrent, avec toute l'importance que pouvait donner une pareille mission , commander à dîner pour douze personnes.

— Ces messieurs et ces dames attendent une dame et deux messieurs? demanda le traiteur^ après avoir compté la société, en souriant à chacun d'un air de connaissance.

— Oui, fit la robe rose. Tiens! comme vous devinez cela tout de suite , vous.

— Je sais, répliqua modestement le traiteur, que ces messieurs et ces dames soni accoutumés k se trouver deux par deux.

— Vieux farceur!

— Comment voulez - vous votre dîner ?

demanda en s'inclinant le Véry de la banlieue.

— Nous voulons cela clans le soigné , dit la grisette; n'est-ce pas. mesdames? il faut faire bien les choses aujourd'hui, car nous avons la belle dame ^ vous savez? Ces gens comme il faut n^auraient qu'à croire que nous vivons de rognures comme des rats. Non pas, non pas ! Et puis Paul s'en va demain , le pauvre garçon! c'est bien le moins que nous lui disions adieu proprement, ajouta-t-elle avec un soupir.

La société ratifia tout d'une voix les judicieuses paroles de la griselte, et le traiteur reçut l'ordre de faire magnifiquement et immédiatement un dinef pour douze, à cinq francs par tête, le vin de Champagne compris. C'était cher, pour des étudians. Mais Eugène allait venir, Eugène, le Seymour de l'École de médecine , le riche Eugène qui ne payait qu'avec de l'or et qui payait pour tous; Paul, son ami le plus ancien et le meilleur, parlait le lendemain pour six mois au moins; enfin

124 UN PAhJLRE.

la belle dame ^ une femme mariée, soupçonnée d'avoir des bontés pour Paul, devait honorer le banquet de sa présence : tout cela valait bien une carte de soixante francs.

Le maître de la hutte du garde fit grand feu et mit la broche. Les jeunes gens louèrent des ânes pour courir après les hannetons. Bientôt on les eut vainement cherchés, éparpillés qu'ils étaient dans le bois , s'appelanl , se trouvant, s'embrassant , se roulant, se perdant; avec des cris, des rires et toute la joie immense que des enfans de Paris, qui ont vingt ans et qui s'aiment, tirent d'une mouche , d'une fleur , d'un brin d'herbe , quand ils sautent en liberté , sous les grands arbres, au beau soleil du mois de juin. Il y avait plus d'une heure qu'ils fêtaient la vie ainsi, lorsqu'un cri parti de la hutte apporta la nouvelle que le diner était prêt et que les personnes attendues venaient d'arri- • ver. Cette annonce eut un effet magique ;

UN PARJUHK. 125

les jeux et les rires se turent • les habits furent secoués et lustrés , les collerettes replissées , les robes défrippées : chacun toussa en regardant sa voisine pour tâcher de se faire le maintien grave et digne j de sorte qu'en reparaissant devant la hutte, assis, les jambes pendantes, sur leurs ânes éreintés, ils avaient l'air sérieux comme des Espagnols en caravane.

Eugène et Paul étaient à la porte , à les regarder venir.

— Eh bien ? où donc est la belle madame ? demanda la robe rose en sautant à bas de son âne.

— Elle n'a pas pu venir, dit Paul avec tristesse.

— Pas pu? laissez donc! c'est qu'elle n'a pas voulu... elle a eu peur de se compromettre, la bégueule!

Ce mot fit monter le rouge à la figure du commis-voyageur. Eugène fronça le sourcil.

— Rosalie! dit-il sévèrement, parlez avec plus de réserve d'une personne que vous ne connaissez pas.

— Avec cela qu'elle se gênerait en parlant de nous, n'est ce pas? répliqua vivement la grisette.

— Taisez-vous!

— Oh! ce ton!... C'est donc que vous l'aimez aussi, vous? Eh bien... allez la retrouver. Pourquoi étes-vous venus tous les deux? nous sommes votre pis aller, n'est-ce pas?

Et la pauvre fille se mit a pleurer k chaudes larmes. Paul vint à elle, tout ému, en la conjurant de se calmer j il la conduisit a Eugène et les fit s'embrasser en signe de paix : mais tout cela ne servit point à grand chose , et le dîner commencé sous l'influence de ce fâcheux incident, ne parvint a s'égayer qu'à force de vin de Champagne.

Quand il n'y eut plus rien à manger ni à boire, on partit bras dessus, bras dessous, en

UN PARJURE. l!27

chaulant et en dansant : on descendit la côte de Belleville , on traversa la Courtille, et arrive's à la barrière , Eugène et Paul mirent tout le monde en fiacre, en annonçant qu'ils allaient suivre dans un cabriolet. Mais quand les voitures eurent commencé à rouler, les deux jeunes gens revinrent sur leurs pas, et prenant le boulevard extérieur , ils se mirent à courir de toutes leurs forces vers la petite poterne desTrois-Couronnesjils la franchirent, ralentirent le pas et s'arrêtèrent à une porte blanche à demi cachée sous des masses de lierre et de clématite. LU, après avoir soigneusement examiné si personne ne passait dans la rue, Eugène tira de sa poche une petite clé, et ayant ouvert la porte, il introduisit son compagnon.

— INous y voilk, dit-il a voix basse, en refermant la porte. Le dîner a duré assez de temps pour servir au besoin à constater notre alibi. Je vais vous laisser seul avec elle^ mon

cher Paul, et quand tout sera prêt, j'irai vous chercher.

Us suivirent une longue voûte de tilleuls , et entrèrent dans la maison.

Madame L***, veuve d'un ancien préfet du Palais, habitait cette maison avec ses deux neveux. Madame L*** était une femme magnifiquement conservée, quoiqu'elle eût quarante ans révolus : d'ailleurs, aussi gracieuse que belle, et d'une énergie , d'une vigueur de caractère qu'elle répandait dans ses moindres paroles de manière à enflammer ceux qui l'écoutaient. Ses deux neveux s'étaient liés avec Eugène à la salle d'armes ; la sympathie des mœurs et des opinions eurent bientôt fait de ces trois jeunes gens des amis intimes. Eugène fut amené chez madame L***, que sa haine pour le gouvernement qui lui avait ravi une brillante position à la cour impériale , portait a recruter le plus possible d'oiiiir'mi'; à la cause des Bourbons. La mai-

son de madame L*** était le lieu oîi , sous d'innocens prétextes de thé , de musique et de causerie , se réunissaient plusieurs fois par mois les principaux chefs de la charbonnerie. Les neveux de la veuve du préfet firent affilier Eugène a la mystérieuse association. Eugène, normand comme Paul, élevé dans le même collège , n'eut rien de plus pressé que de chercher à investir son camarade de la solidarité glorieuse dont il se voyait favorisé lui-même. Un jour il parla de cela au commis de M. Gaudin. Paul parut d'abord très éloigné d'aspirer au titre de carbonaro. Son ignorance des affaires publiques, sa réclusion dans une boutique oii les journaux n'entraient jamais , les recommandations suppliantes que sa mère lui avait faites d'éviter le contact des hommes et des choses politiques ; tout cela détournait le jeune homme , mais par modestie, par amour filial, plutôt que par répugnance , du rôle grave et so-

130 LN PARJUftE.

leniit'l que son ami lui offrait. 11 ne refusa point cependant de se laisser présenter chez madame L***.

Quand il revint , il se trouva bien triste et Lien malheureux. Le charme que la veuve du préfet exhalait de tout son être avait inondé d'amour cette organisation si jeune et si pure. L'élégance, la recherche luxueuse et pleine de goût qui entouraientl'ancienne dame du palais, son langage, tout nouveau pour lui , et qu'elle parlaitsibien, avaient ébloui, confondule pauvre commis-marchand. — Hélas! se disait-il, pendant toutes les nuits qui suivirent cette soirée ravissante , ô mon beau rêve, ne te ferai-je plus jamais. — Que devint-il quand, au bout d'un mois, il reçut une invitation à dîner chez madame L***! quand elle le fit asseoir à côté d'elle, et le caressa de ses sourires, lui, Paul, lui, un chétif inconnu , un apprenti boutiquier! quand le soir , ayant osé , tout palpitant de désirs, suffoqué, brûlé, lui dire,

les yeux baisse's , qu'il l'aimait ; il sentit qu'elle lui tendait sa main à baiser, il vit qu'elle c'tait troublée, il l'enlendit lui répondre : — Aimez-moi !

De ce jour, Paul appartint à madame L***; il se coucha à ses pieds, il lui oflfrit sa vie tout entière comme un chemin où elle pouvait marcher; pour la possession de cette femme il eût signé son déshonneur, peut-être. Elle lui demanda d'être carbonaro, il se fit carbonaro; si elle lui avait demandé d'être jésuite, il eût été un jésuite. C'est si violent , c'est si terrible, le premier amour d'un homme I

Elle lui avait promis de venir au dîner d'adieux que lui donnaient ses camarades : c'était un mensonge, elle ne vint pas j mais elle chargea Eugène de dire au commis de M. Gaudin qu'elle l'attendrait chez elle, le soir, à neuf heures; qu'ils seraient plus libres ainsi , et que d'ailleurs la réunion provoquée par le départ d'im nouveau frère, demandait

d32 UN PARJURE.

que la maison de la rue des Trois-Couronnes ne fût point a l'abandon. Paul se consola en pensant qu'il serait heureux a neuf heures.

A neuf heures donc, tandis qu'Eugène pénétrait dans une salle basse soigneusement gardée , pour dire à cinq personnes assises à une table de jeu, que le voyageur chargé d'aller le lendemain porter à ses frères de Tours les instructions de ses frères de Paris , attendait la permission d'engager entre leurs mains son honneur et sa vie, Paul pleurait à genoux dans le boudoir de madame L***, el criait en plaintes déchirantes le malheur de son prochain éloignement. Deux heures après , le commis et l'étudiant descendaient la rue d'Angoulcme , le premier, lié par un serment terrible , et désolé; car il n'avait reçu de madame L*''*, après tant de douces espérances, qu'un simple baiser sur le front ; le second , presque honteux de la douleur de son ami , car il avait toujours la clé de la porte blanche,

et devait s'en servira minuit pour rentrer chez madame L***, qui serait seule alors.

Les deux jeunes gens se séparèrent auboulevart du Temple. Paul se jeta dans les bras d'Eugène , en l'appelant son frère , en le conjurant de tâcher que la grande dame ne l'oubliât pas, et onze heures sonnaient a l'église Saint-Nicolas-des-Champs quand il frappa a la porte de la maison n° 184, où l'attendait son seigneur et maître, M. Gaudin Depardieu.

En passant devant la loge du portier, il entendit un bruit d'ongles sur les vitres. Il entra. La portière lui remit une lettre. — Le facteur Ta apportée, dit-elle, un quart d'heure après que vous avez eu sauté par la fenêtre. Pauvre M. Paul! vous êtes un garçon de cœur , vous! Aussi j'ai gardé la lettre : le facteur voulait la monter , mais je l'en ai empêché ; votre vilain singe de patron n'aurait eu qu'à la cacher ! c'est capable de tout j un vieux

monstre pareil Figurez - vous qu'il m'a

dit

La bonne femme s'interrompit tout court, en voyant Paul tomber lourdement assis, pâle , consterne' , la lettre ouverte dans ses deux mains qui tremblaient.

— Ah mon Dieu! s'écria-t-elle... est-ce que vous êtes malade, monsieur Paul? un peu d'eau sucrée, hein?... avec de la fleur d'orange...

— Rien, rien, dit le jeune homme en se relevant... Que faire , mon Dieu! que faire... demain soir à Orléans, après-demain aTours, ou sinon, je serai \in lâche!... je serai un traître!... je serai déshonoré! ajouta-l-il sourdement.

Il s'essuya le front que baignait un^e sueur glacée , et serra la lettre dans sa poche.

— Madame , dit-il à la portière , j'ai sauvé l'autre jour volrc enfant, vous savez?

O PA^IJUUE. 135

— Oui , inoiisieui' Paul.

— M'aimez-Yous?

— Oh oui! monsieur Paul.

— Pouvez-vous me prêter cent francs?

— Hélas... je n'en ai que cinquante... mais M. Gaudin est là haut, il m'en doit, je vais monter...

— Ne montez pas!... donnez-moi vos cinquante francs.

— Les voilà , dit la bonne femme eu défaisant un petit rouleau caché au fond d'un bas,

— Merci... oh! merci... à présent je poiirrai partir.... Lâche.... lâche!

— Oh! vous me faites peur, monsieur Paul.... Qu est-ce qui vous est donc arrivé?

— Rien, je vous dis... Adieu !... priez pour moi. .. Le cordon , s'il vous plaît !

La portière obéit machinalement et le jeune homme s'élança hors de la maison. M. Gandin l'avait entendu et descendait déjà, l'escalier.

Cinq minutes après , le conducteur de la diligence de Rouen descendait de sa voiture arrêtée sous la porte Saint- Denis, et faisait monter sur Timpériale le commis-voyageur de la maison Gaudin , qui le matin avait retenu et payé sa place pour le lendemain dans la voiture de Tours.

Ca |Irofefiôîon.

Dieppe est une jolie ville de Normandie , bâtie par des pirates danois , fort gaîment assise au fond d'un petit vallon que la mer a coupé en deux. Ses rues, tirées au cordeau , sont propres et nettes comme les rues d'une ville flamande. Autour d'elle montent et s'é-

i40 I.A PROCESSION.

tendent des paysages délicieux. Sa rade est une des plus belles que l'on puisse voir sur les côtes de France : l'entrée de son port a de la majesté. Au-delà du port, on voit un grand bassin comme au Havre ; mais le port et le bassin diflfèrentdeceux du Havre, en ce qu'ils sont vides. Jadis Dieppe était une ville de commerce magnifiquement riche et puissante. Mieux située que le Havre, moins distante de Londres et de Paris, placée comme à dessein entre les deux capitales de l'Angleterre et de la France, Dieppe tenait le sceptre du négoce maritime, et se posait fièrement la rivale de Lisbonne , de Gènes , de Venise. Jadis Dieppe brûlait Alger par les mains de Duquesne , et découvrait l'Amérique par le génie de Cousin, sublime original dont le géant Christophe Colomb n'a été que la copie. Jadis Dieppe armait toute seule des flottes qui faisaient trembler le Portugal et l'Angleterre, et les rois envoyaient à Ango le dieppois , des ambassa-

deurs lui demander grâce pour leurs villes. Aussi les Anglais ont-ils tué Dieppe en 1694 , et maintenant ce n'est plus qu'un pauvre et modeste coin de rivage où les Parisiens vont l'été prendre des bains de mer et manger des salicoques.

Cette année-là , le dimanche de la fête Dieu , il se fit à Dieppe un grand scandale dont, à rheure qu'il est , tout le monde parle encore avec émotion.

Sept heures du matin venaient a peine de sonner, que déjà la ville se faisait belle pour regarder passer la procession. Du Pollet au faubourg de la Barre , chacun s'empressait k Tenvi d'obéir au bruyant appel des cloches qui dansaient joyeuses au fond des svelles campanilles , en jetant follement le bavardage de leurs voix criardes à travers la majestueuse basse-taille du lourd bourdon de Saint-Jacques. Les maisons, que l'on avait lavées le samedi du haut en bas,

commençaient leur toilette de tous les ans. Aux portes des hôtels on clouait des tapis somptueux, des draperies de soie et de velours : les pièces d'indienne et de cotonnade , les rideaux avec leurs franges, les nappées , les couvertures, les serviettes , décorations moins ambitieuses, filaient en larges rubans le long des boutiques. Sur ces tentures aux mille couleurs, des blanches mains de femmes faisaient artistement courir des guirlandes verdoyantes , semaient à profusion des bouquets de roses , des arabesques de bleuets ; tandis que le pavé nettoyé, arrosé, sablé ce jour-là comme un appartement, se jonchait de fraîche ramée, se parfumait de plantes aromatiques ; tandis qu'aux cordes des réverbères se balançaient des girandoles , des couronnes fermées , tressées la veille de feuillage et de fleurs des champs.

A tous les carrefours de gracieux reposoirs élevaient leur charpente enfantine de plan-

LA PROCESSION. iA3

ches , de tréteaux, de tonneaux et de chaises. C'était à qui rivaliserait avec son voisin de savoir et d'élégance architectoniques , a qui déployerait le plus grand luxe d'ornemens dans la frêle construction de ces gentils monumens d'un jour : graves questions où l'honneur respectif de chaque quartier était engagé, lutte fleurie qui pouvait décider pour toute l'année de la supériorité d'une paroisse sur l'autre. On s'était dès long-temps préparé k ce pieux combat; on avait habilement sondé les dispositions de ferveur de ses voisins ; on avait calculé ce que la rue d'à côté, ce que la porte cochère d'en face pouvaient raisonnablement faire de dépenses, afin de surpasser, d'éclipser, d'anéantir la rue d'à côté, la porte cochère d'en face. Et Theure venue, c'était vraiment un curieux spectacle que toutes ces jalousies luttant corps à corps. Celui-ci avaitil vingt corbeilles de fleurs , son voisin en mettait vite quarante : dix livres de bougie

brûlaient-elles sur les gradins de l'un, l'autre faisait de son reposoir une chapelle ardente. Tableaux d'histoire, portraits de famille , enluminures , lithographies , accouraient pêlemêle se pendre et s'étaler ici pour faire pièce aux groupes, aux statues , aux candélabres de la bas. Le choix des sujets importait peu dans cette mêlée générale ; tout ce qu'on avait servait. La Sainte Famille et Amphytrite , la Vierge et Endymion, l'Enfant Jésus et le Cheval du Trompette , la Bible et les nudités du Corrège , la Cène et le Serment des Horaces s'arrangeaient tant bien que mal au-dessus du tabernacle , des cierges , et du crucifix ; et le passant de bonne foi prenait toutes ces femmes nues pour des saintes, tous ces amours pour des anges , toutes ces colombes se becquetant pour le Saint-Esprit. C'est ainsi qu'on le voyait traiter d'urne biblique une fontaine à thé, et baptiser saint .lean-lîaptisle un Apollon berger.

Cette année, parmi les plus beaux, on remarquait un reposoir construit a l'entrée d'un pensionnat célèbre, le pensionnat de mademoiselle Regnauld , qui s'honorait alors, comme toute la ville, du patronage de la bonne duchesse de Berry. Sous un pavillon de branchages entrelacés, appuyé sur des arbustes en fleurs, drapé de soie bleue à franges d'argent, deux anges agenouillés soutenaient un oriflamme de satin bleu et blanc où se détachait une figure de la Vierge, brodée en perles. Sur l'autel, précieux ouvrage d'aiguille à médaillons enchâssés de bronze doré ^ posait un reliquaire de cristal surmonté d'un crucifix de vermeil ; à chaque bout fumaient deux vases étrusques, dans lesquels brûlait de l'encens , vapeur sacrée qui se mariait délicieusement au parfum des dépouilles de tout un jardin , k l'odorante combustion de mille bougies de senteur. C'était un ravissant coup-d'œil que

ce reposoir tout virginal pour ainsi dire, en-

i46 LA PROCESSrON.

touré d'une trentaine de jeunes filjes blanches avec des ceintures bleues , la tête couronnée de roses, à genoux par étages sur les degrés de l'autel , et qui chantaient de leurs voix argentines les cantiques de Rome aux accompagnemens célestes d'une musique de harpes cachée derrière le pavillon. Puis le mystérieux orchestre joua un prélude lent et mélancolique, et la plus belle des pensionnaires, une jeune fille de seize ans, aux cheveux blonds, auxyeux noirs, debout au milieu de ses compagnes qui se turent , commmença l'admirable chant Ave, maris Stella. Jamais voix plus divine n'avait servi d'organe à plus divine composition; il semblait à la foule émerveillée qu'un ange fut descendu lui apprendre comment on chante dans le ciel les louanges de la mère du Sauveur.

Quand la jeune fille eut fini, chacun écoutait encore , chacun étouffait l'expression de l'enthousiasme que ces accens inimitables ré-

pandaient k flots dans son être. Un applaudissement isolé retentit au plus fort de ce silence magique ; c'était celui d'un jeune homme couvert de sueur et de poussière^ le feu dans la figure , les yeux pleins de larmes , qui se croyait bien caché dans la multitude. La chanteuse et lui échangèrent un regard furtif. Ensuite les cloches qui sonnaient à grande volée , annoncèrent que la procession sortie de l'église Saint-Jacques, allait passer devant le pensionnat, La foule se divisa. Le jeune homme s'approcha de la jeune fille , lui dit : — Me voilà! — lui serra la main , et disparut.

Pourquoi donc a-t-on aboli à Paris les processions de la Fête-Dieu? D'où nous est venu ce grand respect pour l'article 45 du Concordat , écrit par Bonaparte , consul , et violé presqu'aussitôt par Napoléon , empereur ? Puisque la Charte de 1 830 avait reconnu le culte catholique religion dominante dans l'E-

lut, puisque le pouvoir était loin de vouloir dédaigner toujours lappui de Tautel , pourquoi n'a-t-il point laissé ce culte se manifester publiquement une fois par an? A part le clergé qui a trouvé l'occasion bonne pour simuler la persécution et feindre le martyre, personne n'a gagné à cette suppression, et beaucoup y ont perdu; beaucoup regrettent le superbe spectacle des processions. A vrai dire , il y avait quelque chose de touchant et de poétique dans ces promenades annuelles d'un Dieu par la ville, au plus beau mois de l'année , au temps où les arbres sont plus verts , les fleurs plus innombrables et plus suaves que jamais. Il semblait — où était le mal? — que ce fut une bénédiction immense sur la cité. On se sentait joyeux et le cœur à Taise au milieu de celte atmosphère embaumée. La prière venait sans eJGfort , sans réflexion , errer sur les lèvres de chacun. Non, certes, on ne réfléchissait pas ; nous savon s bien

LA PROCESSiON. 149

que la réflexion eût tout détruit ; mais on se laissait aller, comme des enfans ; on ne pensait point au Saint-Sacrement , idée absurde , on pensait à la Fête-Dieu ., idée charmante : en sorte que les pompes de ce jour-là répandaient autour d'elles une contagion religieuse à laquelle on n^essayait point de se soustraire. Tant qu'elles duraient , eli bien ! le sceptique avait presque de la foi, l'athée croyait en Dieu, sauf à redevenir athée ou sceptique le lendemain. On souriait d'abord, on trouvait des sarcasmes pour les pauvres vieilles femmes qui s'agenouillaient du plus loin qu'elles voyaient venir le cortège : et puis k mesure que cette lente et longue marche se déployait à vos yeux, le sarcasme s'éteignait, le sourire faisait place à une expression plus grave. Vous étiez involontairement émus, en voyant défiler les jeunes filles voilées de blanc, pressées autour de l'étendard de Marie, les enfans de la première communion, si fiers de leur brassard

béni, si brillans de bonheur et d'espérancf. Puis venait la grande croix d'or, avec son escorte d'éclatantes bannières , portées par des lévites couverts d'or et de broderies ; et sans savoir pourquoi , sans honte ni crainte , vous ôtiez vos chapeaux, vous restiez immobiles , il y avait dans vos regards attentifs plus de respect que de curiosité. Indifférens aupassage des chantres, comparses mécaniques, choristes à la voix fausse, trop petits ou trop grands pour les chapes uniformes qui balayaient le pavé derrière les uns, ou se balançaient en grimaçant sur la botte des autres, vous repreniez votre attitude recueillie, votre immobilité admirative, alors qu'à travers un nuage d'encens et de feuilles de roses qui montait et descendait de toutes parts, vous voyiez apparaître le dais magnifiquement empanaché, royal abri de velours et de pierreries pour l'emblème mystérieux de la foi catholique, et que des initiés drapés de blanc des pieds à la tête

LA PROCESSION. 15i

portaient, les bras croisés, semblables à des statues qui marchent. Alors, ne le niez pas! votre tête s'abaissait au niveau de toutes les têtes; vous répétiez, machinalement peutêtre, mais vous répétiez le refrain lent et mesuré de l'hymne qui roulait en torrens autour de vous. Et si, dans ce moment de trouble et d'universelle possession , l'imposant cortège s'arrêtait; si le vieux curé , tenant de ses deux mains débiles l'ostensoir étincelant, montait pesamment les marches de quelqtje autel en plein air , les coups de cloche de l'Élévation vous secouaient le cœur comme à tout le monde : et quand la voix cassée du pasteur prononçait la touchante formule du Benedicat t'O^, votre main, que vous ne sentiez point agir, dessinait sur votre poitrine un signe de croix rapide. C'est qu'une religion est comme un drame : il lui faut de la mise en scène. Les papes le savent bien , et le curé

i52 LA PROCESSION.

Olivier aussi : à Rome et à Paris , ils ont mis l'opéra dans les églises !

Alice , la belle chanteuse , n'entendit point les cloches j elle ne vit point la procession sortir et se déployer splendide sur le parvis , et quand les pensionnaires de mademoiselle Regnauld allèrent prendre rang à la suite , elle se laissa emporter sans savoir, sans regarder, sans penser. Pâle , tremblante , les yeux fixes , les mains froides et mortes, elle se mit à marcher machinalement , posant ses pieds oii celle quila précédait venait déposer lessiens, s'arrétant quand elle heurtait sa compagne , reprenant quand les pieds de celle qui la suivait lui frappaient les talons. Puis tout à coup Alice se réveilla : elle vit des regards malicieux et rieurs qui s'attachaient à elle et lui faisaient son procès déjà comme U une criminelle, car dans cette troupe de jalouses petites filles , le bizarre incident du jeune

LA PROCESSION. i53

homme n'avait échappé à personne. Elle devint rouge de confusion , ramena son voile sur ses yeux, baissa la tête et pleura.

Et quand la procession se fut arrêtée pour bénir un autre reposoir , la pauvre Alice , à genoux, les mains jointes avec repentir, fit cette prière pleine d'épouvante : — Mon Dieu! mon Dieu 1 pardonnez-moi de l'avoir fait venir. . . pardonnez-lui d'être venu !

Et ce fut de même à chaque station , jusqu'à ce que le majestueux cortège repassât pour rentrer à l'église devant le pensionnat de mademoiselle Regnauld. Alors la jeune fille put se dérober a cette marche de suppliciée qu'elle subissait depuis deux heures. La femme de chambre de sa mère était venu l'attendre*, elle se haussait sur ses pieds et la cherchait des yeux. Alice tira mademoiselle Regnauld par sa robe, et d'un geste suppliant, elle lui montra la femme de chambre debout sur la porte de la maison. C'était demander un

i5i LA PROCESSION.

congé, que la vieille maîtresse de pension accorda avec une grâce infinie. Alice sortit des rangs; les autres suivaient toujours. Il yen eut que cette faveur faite à leur camarade révolta profondément. Elles ignoraient sans doute que la mère d'Alice avait payé en grande partie les dévotes magnificences du reposoir.

— Dépêchez -vous donc, mademoiselle !

criait Victoire , la femme de chambre : monsieur Paul est arrivé! On vous attend! Allons donc vite !

— On m'attend?... Ah oui!... on m'attend... dit la jeune fille d'un air égaré; et prenant sa bonne par la main, elle lui fit monter quatre-k-qualre les escaliers du dortoir. Elle arracha de son front le voile , la couronne qui tout-à l'heure la faisaient blanche et divine comme un ange ; et regardant en face cette pauvre Victoire qui l'avait élevée , qui l'aimait à tout renier pour elle . avec une indicible expression de frayeur et de déses-

poir, la malheureuse enfant s'écria : — Estce que je n'avais pas l'air d'une mariée , dismoi , sous ce voile et cette couronne ?

Puiselle se pencha, désolée, sur le bord de son lit , et se mit à pleurer amèrement.

Sa bonne, ne sachant que dire ni que faire, s'agenouilla devant elle, lui prit les mains, les baisa , courut k la porte pour regarder dans Tescalier si personne n'était la , si personne n'avait entendu , et revint à son enfant chérie la conjurer de se taire, de Técouter. — Oh non! oh non ! disait-elle, ne vous faites pas

de mal comme cela! ne pleurez pas! JNon

vous allez avoir les yeux tout rouges On

verra que vous avez pleuré... votre père...

— Mon père! mon père! interrompit

Alice que lui font mes larmes, à mon

père!

— Votre mère...

— Ma mère! reprit la jeune fille en se levant et marchant à grands pas... Oui, en

voyant que j'ai pleuré, elle pleurera car

elle m'aime! Elle pleurera , ma mère, et

voilà tout.

— Mais... monsieur Paul?

— Tu as raison Il ne faut pas qu'il me

voie si triste, lui... il aurait trop de chagrin. Je ne pleure plus, tiens... je suisprête. ..Viens, ma bonne Victoire \ me voilà.

Elle s'essuya les yeux, mit sur sa tête le chapeau de paille voilé de gaze verte, uniforme du pensionnat, et suivit sa bonne sans un mot, sans un soupir de plus.

La maison était à deux pas , sur le quai. Elles y furent bientôt. En mettant le pied dans la cour, Alice rencontra sa mère qui venait au devant d'elle, la figure toute renversée.

— IN'entre pas! n entre pas ici, dit la

mère avec effroi en désignant Tescalier quailait monter Alice ; Ion père est là... ton père te cherche , sans doute.

Alice joignit les mains.

— Mon Dieu! maman... où faut -il que j'aille? dit-elle.

— Dans ta chambre , par l'escalier de service. Enferme-toi.... attends-moi.... tout-àl'heure j'irai te rejoindre... 11 ne faut pas que tu paraisses sans moi devant ton père... Dieu le pardonne ce que tu as fait, ma pauvre enfant! je vais le prier pour nous... Tiens , écoute !... on ouvre une porte... C'est Paul qui entre dans le comptoir... Sauve-toi ! sauve-toi vite! Pas de bruit , Victoire! rentrez sans faire semblant de rien , et si l'on vous interroge ^ mentez... Je prendrai la faute sur moi, devant Dieu!

Alice et la femme-de-chambre s'enfuirent par le petit escalier. Celle que le lecteur a sûrement déjà reconnue, madame Duplessis , courut a l'église demander à Dieu la force de défendre sa fille dans la lutte horrible qui allait s'engager. Victoire, après avoir enfermé

sa jeune maîtresse , se remit assez tranquillement à son ménage, en commençant toutefois par la pièce la plus voisine de la chambre d'Alice, afin de pouvoir protéger celle-ci en cas d'événement. Pour cette belle jeune fille , qu'elle avait porté toute petite dans ses bras, Victoire , une femme pas trop grande ni trop forte , pourtant ! Victoire aurait tenu tête à l'univers ; elle se serait battue contre le père lui-même.

Ce |Jère îre SamxiU,

Maintenant, entrons avec Paul dans le comptoir de M. Duplessis.

Le père était assis à son bureau , et dans ses mains fre'missantes il tenait une lettre ouverte. A côte' de lui , un homme debout et pQiiché sur son épaule, achevait de lire cette

i62 LE PÈRE DE FAMILLE.

lettre. Quand il eut fini, il dit paisiblement a M. Duplessis : — Je ne vois pas que vous ayez beaucoup à vous fâcher pour cela , mon ami.

— Comment? s'écria le père. Quitter sa maison sans prévenir personne, la veille d'une mise en voyage! compromettre ainsi les intérêts de celui qui le paye! N'est-ce pas une indignité?

— Eh bien! oui... oui, c'est très mal , reprit l'autre : mais , à son âge!

— Je vous dis qu'il n'y a pas d'excuse, reprit le négociant. Eh! ne savez-vous pas pourquoi nous l'avions placé chez Gaudin , notre ami, qui le traitait comme son enfant? Gaudin ne veut plus le garder, a présent: et qui enverrons-nous aux Antilles, l'année prochaine, essayer notre spéculation sur les rouenneries? Il lui fallait encore un an , à ce mauvais sujet, pour bien connaître son affaire ; et puis , il nous aurait aidés après cela... Quelle ingratitude ! quelle infamie !

LE PÈRE DE FAMILLE. d63

— Que voulez-vous, mon Dieu! les jeunes gens... Il aura voulu voir marier sa sœur. Ce n'est pas un grand crime que cela! Je l'entends qui vient. Ne le grondez pas trop fort , voyons ! Voulez-vous donc me mettre mal avec toute voire famille?

— Non, mon ami; non. Pour vous, je verrai,., je tâcherai d'être calme.

Paul parut à ces mots et voulut embrasser son père. Mais celui-ci le repoussa.

— • Je vous laisse , reprit le pacifique personnage. Nous nous reverrons à dîner, n'estce pas, mon cher Paul? Comme il est grandi! comme le voilà fort et vif! J'espère que c'est un homme, à présent,..

— • Restez, Valéry, dit le négociant. Vous n'êtes pas de trop.

— Non... je m'en vais. D'ailleurs , j'ai affaire, répliqua l'autre en ramassant quelques papiers. Vous serez mieux tête à tête.

— Il semble que vous m'ayez deviné.

monsieur , dit Paijl : je désire en effet être seul avec mon père. Comme vous le disiez tout à l'heure , nous nous reverrons à dîner.

En parlant ainsi , il ouvrit la porte et M. Valéry sortit, en aft'ectant une fausse tranquillité. Ensuite , Paul se tint immobile devant son père, debout et le chapeau à la main.

— ■ Vous devinez sans doute, monsieur, vous qui devinez si bien ! de qui est la lettre que je viens de recevoir? demanda le négociant avec une fureur mal cachée sous l'ironie de ses paroles.

— Je pense, mon père, répondit le jeune homme , que cette lettre est de M. Gaudin. Il vous annonce probablement que j'ai disparu de chez lui vendredi soir à onze heures : la diligence de la rue de la Jussienne part à cette heure-fa.

— ' Onze heures? La lettre parle de quatre

heures... Depuis quatre heures jusqu'à onze , qu'est-ce que vous avez fait? où avez-vous passé tout ce temps?

— J'ai passé tout ce temps avec Eugène , le neveu de votre associé , mon père. Nous sommes allé dîner ensemble , à la campagne, parce que je devais partir le lendemain matin.

— Pour quel lieu deviez-vous partir?

— Pour Tours.

— Eh bien? pourquoi n'ètes-vous pas parti? Pourquoi êtes-vous venu ici sans y être appelé ?

— Vous-vous trompez, mon père : je ne suis venu ici que parce que j'y ai été appelé.

— Par qui donc? s'écria le négociant, en se levant debout, les poings sur son bureau. Ce n'est point par votre mère , sans doute ! Elle n'eiit pas osé , j'espère.

— Vous avez raison, monsieur, répondit

lentement Paul en fixant sur son père des regards pleins de tristesse et de reproche ; vous avezbien'raison, hélas! ma pauvre mère n'eût pas osé.

— Et qui donc , encore une fois , a été plus hardi qu'elle? demanda M. Duplessis que le sang-froid du jeune homme mettait hors de lui.

— C'est ma sœur ; dit fermement Paul.

— Vous meniez! C'est impossible... vous mentez!

Le sang monta impétueusement a la figure du frère d'Alice. 11 eut uu vertige et s'appuya pour ne pas tomber.

— Oh ! monsieur , je suis votre fils , dit-il d'une voix haletante , vous pouvez m'outrager impunément... Pourtant, ô mon Dicul pourtant... je n'ai pas menti, mon père... Tenez... lisez!

Et il mit devant son père la lettre qu'il avait trouvée chez la portière de la rue Saint-

Martin en rentrant le vendredi soir à onze heures.

Il n'y a point de plume pour peindre ce que la physionomie de M. Duplessis exprima pendant la lecture de cette lettre. Il s'y reprit k deux fois, en froissant le papier avec rage. Ses lèvres étaient blanches , ses yeux étincelaient. 11 regarda son fils, et puis il hocha la tête avec un mépris mêlé de quelque pitié cependant. Celui-ci se tenait toujours immobile , et les yeux baissés.

— ' Voilà qui est étrange ! dit enfin le père en plaçant les deux lettres sous un serre-papiers ; voila qui passe la compréhension . sur mon honneur! — Eh bien, mon fils, votre sœur vous a écrit, c'est vrai! et vous êtes venu... Que me voulez-vous?

— Secourir ma sœur, la défendre, la sauver, si je puis... mourir pour elle , s'il le faut! dit le jeune homme avec exaltation.

— Ah! les grandes phrases! les grands

mots! Défendre, sauver, mourir! Et de qui la sauver, monsieur? contre qui la défendre, s'il vous plaît? Contre moi, peut-être! contre moi , n'est-ce pas?

— Oh! -pas contre vous , mon père ; mais contre un homme qui la veut pour sa femme et qu'elle déteste , vous le voyez bien !

— Simagrée de petite fille ! Sait-elle ce qu'elle veut, seulement?.,. Des idées arrêtées a seize ans ! C'esl une pitié.

— Mais vous n'avez donc pas lu sa lettre , mon père! La douleury pleure à chaque ligne ; cette lettr« est terrible d'épouvante et de désespoir!

— Je l'ai lue , monsieur.

— Eh bien, mon père?

— Eh bien , mon fils?

— Voulez-vous toujours marier ma sœur à monsieur Valéry ?

— • Et pourquoi pas ?

— 0 mon Dieu! mon Dieu ! s'écria lo frère ;

et il couvrit de ses deux mains sa figure baignée de larmes.

— Oui, reprit le négociant d'une voix forte et brève, je ferai ce que j'ai dit: car je savais tout ce que cette lettre vous a appris, monsieur. Votre sœur n'aime pas Valéry , parcequ'elle ne le connaît pas j et pardieu ! votre mère ne m'aimait pas non plus... en est-elle morte, dites? Alice épousera Valéry, vous dis-je, et elle l'aimera, parce que c'est un homme d'honneur, un homme de conduite et de loyauté 5 parce qu'elle sera riche et conséquemment heureuse avec lui , et puis parce que je le veux, enfin! Elle n'est point orpheline , cette fille ; elle n'a de protecteurs et de sauveurs à implorer nulle part , sachez cela, monsieur! Je suis la, moi , son père, pour veiller sur elle, pour hii tracer sa vie, pour savoir et vouloir ce qu'il lui faut , pour ne souffrir que personne y trouve k redire, et pour chasser de ma présence quiconque

aurait l'efFronterie de se placer entre ma fille et moi!.... Vous m'avez compris, j'imagine.

— Grâce pour ma pauvre sœur! dit Paul en se prosternant.

Le père quitta son bureau , et prenant le

jeune homme par les poignets, il le força de

se relever. — Grâce! dites-vous,., mais mon

Dieu, je suis donc un bourreau , moi ? c'est

donc ma joie de faire couler des larmes,

dites? Les gémissemens , les soupirs sont une

douce musique à mon oreille ! Voilà comme

vous me jugez , n'est-ce pas? voilà comme

votre mère me peignait à mes enfans , sans

doute! C'est cela! on ne peut point être

sévère sans être cruel ! La rudesse est la même

chose que la férocité! Eh bien , non! ce n'est

pas vrai, je vous dis; je n'ai jamais été cruel

ni féroce ; je vous aime , j'aime votre sœur ,

et si je la donne à un homme qui ne lui plaît

pas maintenant... allez, Paul, c'est que...

c'est que je n'ai pas le choix! Je veux bien vous apprendre cela , k vous , parce que vous êtes un homme: votre action d'aujourd'hui le prouve , toute folle qu'elle est. Ecoutez-moi donc... je vais pour un instant oublier que je suis votre père, et vous rendre compte de ma conduite.

La voix de M. Duplessis trahissait une émotion très vive; ses yeux étaient attendris. Il fit signe à Paul de s'asseoir, et reprit en ces termes.

— Il y aura cinq ans au mois d'août, mon fils. J étais négociant h Granville , et vous alliez faire votre rhétorique au collège Louisle-Grand. Valéry, aujourd'hui ipon associé, et il faut bien que je vous le dise , le véritable chef de notre maison, Valéry n'était encore que mon caissier. J'avais eu le malheur d'emprunter a un anglais, mon pensionnaire, siri^ Henri Sidney , — vous l'avez vu à Granville , -r- la somme considérable de cent mille francs

i72 LE PÈRE DE FAMILLE.

qu'il me fallut lui rendre cVun jour a l'autre. Je ne vous dirai pas le motif de ce brusque

remboursement c'est un souvenir bien

triste et bien funèbre , voilà tout. J'avais usé toutes mes ressources pour m'acquitter envers Sidney ; j'avais engagé la dot de votre mère , j'avais agi comme un homme en colère, sans réfléchir. Le mois de septembre venu , je vis ma caisse vide et vingt-cinq mille francs à payer le trente. Valéry était absent , son frère venait de mourir à Caënj il avait été nécessaire qu'il partît pour régler les affaires de la succession. J'écrivis à mes correspondans \ j'allai par toute la ville ^ demander un peu d'aide, offiîant dix fois la garantie du prêt ; tous les marchands me refusèrent, mon fils! des gens que peut-être jadis j'avais sauvés de leur ruine. Enfin!... la veille de l'échéance ^«rriva, m'apportant des réponses déplorables, et pas de nouvelles de Valéry, du seul homme à qui j'eusse pu sans rougir confier mes

craintes et mon désespoir j car il savait tout, lui ; il avait tout prévu! Je me souviens encore des eflforts qu'il fit pour m'empécher de rendre si imprudemment et si vite les cent mille francs du malheureux Sidney. Le soir de ce jour terrible , je m'enfermai dans ma chambre , décidé à ne pas subir la honte du lendemain, à ne pas faire faillite vivant, entendez-vous! J'écrivis mes adieux a votre

mère j'avais cacheté la lettre en noir

j'allais me tuer! quand Valéry vint secouer la porte en m'appelant à grands cris. Jetais sauvé! Le digne homme m'apportait l'argent de son héritage, pour que ma signature ne fut pas déshonorée',.. Qpt-ce^eau, mon fils?

— Comment! il a fait cela, cet homme ? dit Paul.

— Oui. Disons tout, cependant. Après qu'H m'eut ainsi délivré de cette infernale fin de mois , Valéry, au moyen de chiffres grou-

il A LE PÈRE DE FAMILLE.

pés trop sévèrement peut-être , me prouva que ma maison était perdue. 11 me proposa de la liquider, de quitter Granville où mon crédit n'avait point chance de se relever jamais, et de venir à Dieppe avec lui en fonder une autre. J'acceptai. La liquidation fut mauvaise , si mauvaise qu'elle me mit complètement k la discrétion de mon associé ; car il avait de l'argent, lui, autant et plus que la somme qu'il m'avait prêtée. C'était un bon héritage que celui de son frère!... Quanta moi, le passif démon bilan couvert, je ne sauvais rien , pas même la dot de votre mère, qui vous appartient, à vous et a votre sœur. Vous conceSPz toutêrla peine d'une position pareille. 11 fallut que l'acte de société fût rçdigé d'après l'inégalité de nos points de départ ; les conditions étaient dures pour moi : m^is pouvais-je les refuser ? pouvais-je m'enlever le seul moyen de vous rendre le pain que mon imprudence vous avait ôté? Nous vînmes

donc nous établir ici. Il esl heureux , cet homme ; tout ce qu'il entreprend re'ussit ; on dirait qu'il change en or ce qu'il touche! Depuis un an nous avons assez gagné pour que j'aie pu rendre k Valéry sesavances; mais l'acte de société est efîrayanl , je vous dis... j'ai été sacrifié , je suis comme un préte-nom ici ^ je suis tout au plus le premier commis de la maison! Moi! moi! Quand j'y pense , j'en tremble de honte. Mais... que voulez-vous? j'étais ruiné et il était riche !

— Et c'est à cet homme si froidement habile que vous voulez marier ma sœur!

— Il aime Alice... il me l'a demandée... il s'est mis à mes pieds pour l'avoir! il la prendra pour elle, sans dot; il lui reconnaîtra un apport considérable : de cette façon, votre fortune maternelle à tous deux sera garantie, et ma conscience de père soulagée. Oh! il faut qu'il l'aime bien , votre sœur : il met à me parler d'elle une animation bien étonnante

de sa part , lui si tranquille , si méthodique , si impassible. 11 l'aime ardemment, voyezvous ; il la rendra très heureuse.

— Mais elle ne l'aime pas, vous le savez; elle ne pourra jamais l'aimer ! répéta le frère.

— Il faudra pourtant bien qu'elle soit sa femme , dit M. Duplessis d un air sombre. Je n'ai pas envie , pour un caprice d'enfant, de rouvrir tout-à-coup sous mes pieds l'abîme profond que cinq années de dépendance et de résignation avaient enfin comblé. Il faudra qu'elle soit sa femme, vous dis-je! J'ai cinquante-sept ans , le travail me devient lourd , et je ne veux pas qu'une sotte prévention me fasse encore une fois redescendre au point où j'étais, il y a quarante ans. Je suis trop vieux et trop fier pour servir les autres , monsieur.

— Comment , mon père ! il serait possible

— Il s'agit bien d'une chose possible! c< qui n'est que possible arrive ou n'arrive pas... Je vous dis que, si je refuse ma fille au bailleur de fonds de la maison Duplessis qui la demande, dans trois mois , à l'expiration de la sociélé, le chef nominal de cette maison sera nécessairement mis à la porte, lui, sa femme, et votre sœur, avec la misère pour retraite. Est-ce clair , cela? et aurez-vous bier. le front de me faire ajouter un mot de plus a celle avilissante confession ?

— Je ne vous la demandais pas, mou père, dit Paul avec dignité.

— Silence! en voila assez. Aujourd'hui, après dîner, on signe le contrat. D'ici-là , vous voudrez bien voir votre sœur et lui annoncer que vous résignez sa défense. Tâchez de la décidera m'obéir de bonne grâce : c'est ce que votre tendresse pour elle peut lui conseiller de mieux. Un instant! Avez-vous l'inteution de rester long-temps à Dieppe ?

- — Puisque dans la sainte lutte que j'étais venu soutenir, j'aurais mon père pour adversaire je m'incline et j'abandonne le

terrain.

— C'est bien heureux ! interrompit le père.

- Oui!... c'estheureux pour M. Valéry, reprit Paul avec une expression terrible. Oh! si je n'avais eu à faire qu'à cethomme^ mon Dieu! Je l'aurais insulté, je l'aurais arrêté en le souffletant k chaque coin de rue, je lui aurais craché au visage jusqu'à ce qu'il se fût mis en colère, jusqu'à ce qu'il se fût battu avec moi, le philosophe, l'homme tranquille! Alors, mon père , il eiit sévèrement appris que tout n'est pas joie dans la vie, et qu'il peut en coûter quelque jour pour s'être salement enrichi du malheur d'autrui , comme il a fait du vôtre, le digne homme! l'homme d'honneuiet de loyauté, ainsi qu'il vous plaît de l'appeler encore. Nous aurions vu comment il

eût soutenu son rôle devant moi, le làcho ; et s'il eût osé se dire toujours votre sauveur, quand au moyen de je ne sais quelle clause d'un acte frauduleux, il vient vous voler votre fille, mon Alice bien-ajmée , notre ange si pur et si beau ! Vraiment j'eusse été curieux d'entendre ce commis, qui a mangé dix ans votre pain, vous parler en maître , et commander à ma mère , et dire qu'il mettra ma sœur dans son lit! Oh! oui, j'aurais trouvé un bonheur étrange à Tentendre parler ainsi et à le tuer après , car je l'aurais tué , j'en suis sûr! O mon Dieu — cet homme, votre gendre!... cet homme, mon beau-frère! Quelle infamie, quelle honte ! Tenez, j'en deviendrai fou, mon père j et ma soeur en mourra , vous verrez ce que je vous dis!

Tandis que le voyageur exhalait ainsi sa colère impuissante , M. Duplessis l'écoulait avec le pénible embarras d'un homme qui ne peut ni approuver, ni blâmer ce qu'il entend.

— Je VOUS ai demandé si vous resteriez longtemps à Dieppe , dit-il au bout d'un moment.

— Qu'y ferais-je? vous m'avez lié les bras. Je partirai demain.

— Vous savez que M. Gaudin vous renvoie? 11 m'a écrit cela positivement.

— Tant mieux! que mmiporte M. Gaudin.

— Comment !... une place de cent louis? Qu'est-ce que vous comptez donc faire?

— Je n'en sais rien.

— Mais pour vous placer dans une autre maison , il faudra dire de chez qui vous sortez; on ira prendre des informations à votre égard, et croyez-vous que M, Gaudin en donnera de bonnes ; croyez- vous qu'il fera votre éloge , après une pareille équipée? Voila où conduisent les coups de tête pourtant.

— Eh bien ! qu'arrivera-t-il ? s'écria le jeune homme impatienté ; on ne voudra pas

de moi dans le commerce \ on me fermera cette noble carrière! Le beau malheur , en vérité î II faudra que je me tue, ou que je me fasse domestique , n'est-ce pas, parce que la boutique de Paris m'aura refusé l'honneur de m'enseigner à détrousser le passant? Pardieu, merci, mille fois merci à M. Gaudin de m'avoir chassé de chez lui ; sous ce métier de commis-marchand je portais la tête basse comme sous un collier de forçat! j'avais honte et pitié de moi. Je ne me suis point choisi mon état , vous le savez : vous m'avez poussé du collège dans un comptoir et j'ai été; vous m'avez ordonné de devenir marchand et j'ai essayé d'obéir ; j'ai fait taire mes répugnances, j'ai dévoré mon dépit, j'aurais peutêtre fini par m'abâtardir et me dépraver tout autant qu'il faut pourréussir dans les affaires, pour être un jour le Valéry de quelque Duplessis. Mais puisqu'une occasion que je ne cherchais pas m ouvre une issue hors de ce

i82 LE PÈRE DE FAMILLE.

monde où l'on n'est riche qu'à charge d'être fripon, j'en veux sortir, mon père! Je me sens né pour mieux que cela, moi! L'aune n'est point à ma taille, l'argent n'est pas mon Dieu.

— C'est très beau , dit le père ; et, daignerez-vous me mettre dans la confidence de votre vocation ?

— Vous me raillez! répliqua Paul en rougissant. C'est toujours ainsi. Le père a vu son enfant tout petit, et s'étonne de l'entendre parler en homme.

— Pas d'impertinences, s'il vous plaît! Il faudra bientôt vous parler les mains gantées, vous écouter le chapeau bas!... Que voulez vous être, encore une fois? Vous devez le savoir, enfin! voyons l'ambition de mon fils,

— Le neveu de M. Valéry étudie la médecine , mon père; le fils de Gelée, votre maître de barque, apprend à peindre dans l'atelier de Gros....

— Et vous voudriez devenir comme le

neveu de Valéry ou comme le fils de Gelée?

— • Oui, mon père, médecin ou artiste.

— Eh bien! mais, alkz! je ne m'y oppose pas, dit le négociant. Puisque Tétat de votre père vous fait Uonte et pitié, dites-vous, soyez, médecin, peintre, poète, philosophe! soyez ce que vous voudrez. Loin de moi la pensée de couper les ailes à votre génie , mon cher fils! Qui sait si vous n'êtes point le Messie de quelque science nouvelle, ou le futur réformateur des arts? Bon dieu, aujourd'hui tous les jeunes gens n'ont-il pas chacun au moins une révolution sociale dans la cervelle ? El j'irais, moi, un marchand, un trafiquant, priver la pauvre humanité des bienfaits que lui garde la tète de mon fils! Non , certes , je ne commettrai pas un tel abus de pouvoir, je ne soufflerai pas le flambeau qui doit éclairer le monde. Je vous fais libre, Paul : je vous donne carte blanche. Etudiez, apprenez, inventez , je vous en signerai tout-k-lheure le

i84 r.E PÈRE DE FAMILLE.

plein pouvoir,, si vous le de'sirez. Mon intention est même de vous laisser toute la gloire de l'entreprise; vous permettez, n'est-ce pas?

— Je ne vous comprends pas, dit le jeune homme profondément blessé.

— Vous y mettez de la mauvaise volonté, reprit M. Duplessis. Cependant, je vais tâcher d'être encore plus clair. Je dis, mon fils, que je crois avoir accompli a votre égard toutes les charges de la paternité. Vous avez reçu au collège l'éducation que l'on donne aux enfans des nobles. Le duc d'Orléans faisait élever ses fils à côté de vous. Après cela, je vous ai fourni les moyens de gagner honorablement votre vie. Ma faible intelligence ne pouvait aller plus loin. Maintenant la carrière que je vous avais ouverte, et dans laquelle, moi, votre père, j'ai marché quarante ans, cette carrière vous répugne et vous fait rougir, c'est très bien : quittez-la. Mais je ne suis pas obligé , il me semble , de fournir à vos oxpé-

riences , et de payer vingt ans encore votre apprentissage de grand homme , car je ne donnerais pas vingt sous de toute la splendeur que votre nom est destiné sans doute à faire rejaillir sur le mien. Ainsi donc , tenez : voici une lettre de change de cinq cents francs sur Paris, c'est juste cinq fois la somme que me donna mon père quand à dix-sept ans je partis pour les Indes. Oh! ne vous effarouchez pas, ne vous cabrez pas, monsieur!

ne prenez pas surtout la fière attitude d'un homme qui refuse ce qu'on veut bien lui offrir, vous en seriez le mauvais marchand avant huit jours d'ici. D'ailleurs , il me semble que je ne vous fais pas injure en mettant cinq cents francs d'enjeu sur votre capacité intellectuelle? A présent, allez. Je vous souhaite bonne chance. Je ne désire pas plus être tenu au courant de vos succès que je ne serai disposé a payer vos mandats ou vos dettes quand on m'on pré-

sentera. C'est marché conclu, n'est-ce pas ? Il est deux heures, nous dînons à trois. Vous n'avez pas trop d'une heure pour aller porter à votre sœur mes dernières intentions. A bientôt. Paul salua son père et sortit.

Ce Contrat î>e MUxxa^e,

Une heure après cette orageuse conversalion , six personnes assises avec M. Duplessis et sa femme dans un salon contigu à la salle à manger , causaient bêtement entre elles, comme il est naturel de le faire au moment de se mettre à table , quand l'estomac vide

iOO I.E CONTRAT DE MARIAGE.

n'envoie plus de nouiiiture au cerveau. Ces six personnes étaient le futur d'Alice , M. Valéry , l'heureux associé de la maison Duplessis ; puis ses deux témoins: M. Goldsmith , courtier-interprète-conducteur de navires , qui passait pour parler toutes les langues du Nord et ne savait pas même la sienne ; et M. Lacour , usurier gros et gras , juge consulaire , vice-président de la chambre de commerce , jadis changeur de gros sous , ensuite saleur de harengs , et qui était enfin devenu capitaliste , k force de fraudes à la douane , à force de parts de pêche retenues aux matelots pour se payer au triple des avances qu'il leur faisait à un pour cent par jour , à force de rapines et de vols mis en tas. Le haut commerce de Dieppe saluait en M. Lacour l'honorable chef d'une douzaine de prêteurs à la petite semaine , employant leur vie à jeter incessamment au creuset les sueurs et les larmes du pauvre. M. Lacour

avail deux cœurs, disait-il : son cœur d'homme et son cœur de banquier; le premier à l'usage des dames, l'autre au service des emprunteurs d'argent. Ce jour-là, il avait pris son cœur d'homme et une rose-à-cent-feuilles de son jardin du faubourg de la Barre, afin d'offrir galamment le tout à madame Duplessis qui lavait tristement refusé. A l'autre bout du salon se tenait maître Poisson , notaire royal , un excellent homme, franc et cordial comme personne, laissantmanger l'argent de ses actes à tout le monde, sans pouvoir cependant échapper tout-à-fait à la contagion de lésinerie qui dévorait ses concitoyens. Il avait sa petitejpart de la crasse dieppoise, le brave homme ; mais du moins il n'en faisait souffrir que lui et l'amour-propre de sa vieille gouvernante, toute honteuse, disait-elle, de voir monsieur si mal tenu ! Une génération de tailleurs avait en effet passé depuis la naissance de sa redingote vert-pré ; son chapeau remontait au mariage

de feu son frère ; jamais ses souliers n'avaient connu le cirage, ni la brosse. Il donnait vingt sous par jour à sa gouvernante pour le nourrir, et il lui achetait des jupes de cinquante francs; il ramassait une épingle dans la rue , et il entretenait vingt familles de pain , de viande , de cidre et de bois. A côté de ce généreux avare étaient les deux témoins d'Alice: le lieutenant-de-roi commandant la place et le château de Dieppe , et un vieux capitaine granvillais , ami d'enfance de madame Duplessis.

La pendule sonna trois heures. Toutes les montres sortirent du gousset comme spontanément, et le lieutenant-de-roi fit remarquer à M. Duplessis qu'il était trois heures dix minutes à Saint-Remi. Le père fronça le sourcil, et jetant à sa femme un regard significatif: — • Il paraît , dit-il , que monsieur mon fils a l'intention de nous faire attendre.

La mère se levait pour aller chercher ses

enfans, quand la porte s'ouvrit, et Alice parut, conduite par son frère. Elle aurait eu besoin de se mettre du rouge, la pauvre fille ! Elle était si pâle , que le notaire qui avait déjà sur les lèvres le compliment d'usage , s'arrêta tout ému.

Victoire , qui semblait guetter Ventrée des deux jeunes gens, tourna vite le bouton de la salle à manger et fit entendre d'une voix sonore cet avertissement solennel : — La soupe est sur la table !

Le vieux marin de Gran ville serra la main de Paul et mit celle d'Alice sous son bras. M. Lacour ayant logé une prise de tabac au cœur de sa rose-à-cent-feuilles , l'aspira voluptueusement et s'empara de Madame Duplessis. Les autres suivirent : M. Duplessis passa le dernier, et avant de se mettre à table il se pencha à l'oreille de sa fille pour lui dire : — Soyez gaie, je le veux.

En dépit de cette paternelle recommarida-

194 LE CONTRAT Di: MARIAGE.

lion , Alice fut triste : sait-on à seize ans se composer un visage, et s'arranger pour mourir élégamment ? Hélas! les grotesques éloges dont le polyglotte Goldsmith accabla la jeune victime à propos de YÂve maris Stella , n'eurent pas même le pouvoir de la faire sourire ; les félicitations niaises du lieutenant-deroi n'eurent que celui de la faire pleurer. Son frère, placé vis-à-vis d'elle, la soutenait cependant par l'ineffable pitié de ses regards, et sa mère semblait prier pour elle. Le vieux capitaine et le notaire , deux bonnes âmes , qui souffraient de la voir si malheureuse , engageront le commandant de place, officier de Saint- Louis , dans la narration des guerres de l'armée de Condé. La conversation ainsi établie prit bientôt assez de chaleur pour faire une utile diversion; MM. Lacour et Valéry se mirent à boire; et le diner s'acheva tant bien que mal, à la grande satisfaction du futur qui commençait à craindre quelque accroc, au grand

soulagement du père qui commençait à se demander si ses droits de chef de famille allaient bien vraiment aussi loin qu'il l'avait dit.

Le café était servi dans le salon. Madame Duplessis le versa d'une main tremblante : l'heure de sa fille approchait. Valéry^ rayonnant de vin et d'espoir, s'approcha du notaire.

— C'est prêt , n'est-ce pas , monsieur? lui dit-il.

— Allons ! répliqua maîti^'e Poisson avec un gros soupir et tirant de sa poche une feuille de papier au timbre d'un franc vingt-cinq centimes ; puisque vous le voulez, je vais lire. Au reste, vous savez que cela n'engage à rien, mademoiselle , ajouta le bonhomme avec sensibilité j je ne suis pas monsieur le Maire.

Alors il se mit à lire. M. Valéry et le père interrompirent fréquemment. Cette pre mière formalité de l'aliénation d'une jeune fille a quelque chose d'ignoble. Rien ne res-

semble plus à un contrat de vente qu'un contrat de mariage. La fille n'a-t-elle point là dedans l'air d'une marchandise , principale selon le père , marchand qui vend , accessoire selon le gendre, marchand qui achète? Le premier trouve toujours qu'il donne trop , le second qu'on ne lui donne pas assez. Que de sales discussions peuvent résulter d'un tel conflit ! Il faut que l'amour , quand par hasard il se trouve là , soit bien solide pour résister à la lecture d'un contrat de mariage.

Dans la circonstance dont il s'agit les choses se firent assez décemment. Valéry prenait mademoiselle Duplessis sans dot et lui reconnaissait cependant un apport de cinquante mille francs , qu'elle était censé verser au nom de son père dans le fonds social de la maison de commerce, réorganisée pour dix ans entre le père et le gendre. Toute Tassistance s'émerveilla de la beauté de pareilles conditions, et porta aux nues le désintéressement

du futur qui se laissait faire en souriant avec modestie. M. Lacour fut stupéfait; il ne put s'empêcher de frapper sur le ventre de M. Duplessis et de lui dire : — C'est un joli avoir qu'une belle fille, compère !

Le marin demanda l'acte à maître Poisson pour lire lui-même ces incroyables clauses. Le notaire en le lui remettant fit un signe qui voulait dire : — H y a quelque chose là dessous. — Le brave homme avait tant vu dans sa vie de ces désintéressemens-là, qu'il n'y croyait plus.

La lecture achevée , et tous les points d accord, il s'agit de signer le contrat et de parapher les renvois en marge auxquels les modifications survenues avaient donné lieu. Le père prit la plume et fit tout cela hardiment. Le tour de la mère vint ensuite. Elle se soumit sans mot dire , la femme obéissante et résignée, mais une larme tomba sur chaque paraphe qu'elle traçait et quand il fallut

i98 LE CONTRAT DE MARIAGE.

mettre son nom, elle pria tout bas le notaire de lui soutenir la main. Puis elle retourna s'asseoir dans un coin du salon, accablée de douleur et de remords.

Alors maître Poisson , le notaire, appela mademoiselle Alice Duplessis! A ce nom, Paul qui jusque-là s'était tenu immobile et muet, releva instinctivement sa tête penchée sur sa poitrine. Ses yeux , ternes et fixes , se portèrent sur Alice. Elle ne bougeait pas.

— Mademoiselle Alice ! répéta le notaire, d'une voix qui retentit au milieu du silence général.

— Eh bien? Est-ce qu'elle n'entend pas? dit le père impatienté.

Paul se levait déjà! Un regard furieux de M. Duplessis le fit retomber sur sa chaise. Ses poings étaient crispés. Ses lèvres saignaient. — C'est vrai! murmura-t-il. J'ai promis. C'est mon père!...

— Mais!... viens donc signer, ma fille

c'est à ton tour!.... ces messieurs attendent ! qu'est-ce que c'est donc qu'un enfantillage comme celui-là?... Eh bien, madame? vous ne lui dites rien?... Ne prenez pas garde à cela , Valéry ! . . . vous concevez. . . Elle est si jeune ! . . . Les émotions de ce matin... et puis l'arrivée de son frère, qu'on n'attendait pas... Ilya de quoi bouleverser!

11 ne savait que dire , ce père placé entre son malheur certain et le malheur possible de sa fille. Le dépit enflammait son visage. La colère l'étranglait. S il n'y avait eu personne là, il eût pris le bras d'Alice dans ses doigts de fer , il l'eût arrachée à sa pose de statue , il l'eût traînée jusqu'à ce contrat, sa dernière planche de salut, a lui! Il l'eût fait signer certainement! quitte a la rejeter mourante aux pieds de sa mère , quitte à pleurer, quitte à se maudire après cela. Mais devant tout ce monde! ParaîUc forcer le consentement d'A.-

lice, paraître la vendre comme on vend une esclave! 11 n'osait pas.

— Sera-ce pour aujourd'hui? s'ëcria-t-il enfin , en marchant vers sa fille qui se sauva près de son frère.

— Eh! mille tonnerres! rien ne presse j laissez-lui donc le temps! dit le vieux capitaine.

— Sans doute! répondit le notaire, qui fouillait de son regard inquisiteur la mine de Valéry.

— Je n'irai pas ce soir à mon jardin , voilà tout ; ajouta l'usurier en offrant une prise à M. Duplessis.

— Parbleu! fit le courtier; voilà tout. "Valéry attendait, sans mot dire, dans une

anxiété profonde.

Madame Duplessis se leva et vint embrasser sa fille. — Alice, mon enfant! lui dit-elle à voix basse , tu sais bien que ton père ne voudrait pas ton malheur. Sois raisonnable ,

voyons ! c'est pour ton bien, peul-ètre.... Je t'en prie, Alice, je t'en prie!

— Vous aussi , ma mère ! soupira le jeune homme qui ne pouvait plus se contraindre ; vous aussi!

— Hélas! mes enfans, reprit la pauvre mère en étouffant ses larmes ; votre père croit que j'empêche ce mariage, il m'accuse de vouloir sa perte , de vouloir sa mort. Si vous saviez tout ce que j'ai souflfert , mon Dieu ! mon Dieu!

— Allons, ma sœur... puisqu'il le faut! dit alors Paul... Je ne peux pas me battre avec mon père! pensa-t-il.

Alice qui n'avait ni versé une larme, ui poussé un soupir , Alice insensible aux menaçantes paroles de son père, comme aux prières désolées de sa mère , regarda Paul à ces mots. Les traits de la jeune fille exprimaient plus de surprise encore que de désespoir. Elle se voyait perdue, et n'osail pas le croire.

— Que m'as tu dit? demanda-t-elle. Répèle, mon frère! répète ce que tu viens de dire.

— Je t'ai dit d'avoir du courage, Alice... ma mère pleure, Alice! répondit le malheureux en cachant sa tête dans ses mains.

— Ainsi, tu m'abandonnes? Allons.... c'est bien !

Elle se leva résolument.

— Me voilà, mon père! me voilà, dit-elle en essayant d'affermir sa marche chancelante. Pardon ! je n'avais pas bien entendu. La plume! donnez-moi la plume.

— 0 mon Dieu , pensa le frère , qui me dira si ce que je fais est bien ou mal?

Il traversa le salon et fut se placer à côté du notaire , devant la table oii était le contrat.

Alice saisit avec une exaltation terrible la plume que lui tendait son père. Elle écrivit fermement ses initiales à tous les endroits indiqués. Le père cl la mère penchés vers

elle la regardaient faire, l'une pleine d'admiration, l'autre plein de reconnaissance et de pitié. Cependant le sang montait au visage de l'obéissante enfant; sa vue se troublait , son cœur ne battait plus ; l'espèce de fureur qui l'avait amenée à cette table s'éteignait; et quand maître Poisson, tout tremblant, lui montra du doigt la place blanche, au dessous des noms de monsieur et de madame Duplessis, Alice crut qu'elle allait mourir, sa main défaillante laissa glisser la plume; son œil égaré venait de rencontrer en tournant autour d'elle la figure bassement joyeuse de Valéry ; l'instinct de son salut lui cria de ne pas se livrer à cet homme ; elle recula épouvantée, en disant sourdement, les bras étendus vers son frère : — A moi, Paul!... à moi, mon frère!... je ne pourrai pas! — et elle s'évanouit.

Le jeune homme s'était élancé vers elle , en renversant la lable qui les séparait. Papiers ,

plumes , écritoire roulaient pêle-mêle sur le parquet. Le notaire , soulagé d'un poids énorme, avait presque envie de sauter au cou de Paul ; les témoins cherchaient leurs

chapeaux; Valéry était vert de fureur

Mais le père! comment peindre ce qu'éprouvait le père! — C'est une infâme comédie! sécria-t-il en prenant son fils à la gorge et lui faisant lâcher Alice qui se jeta, pleine de désespoir, aux genoux de sa mère éplorée ; c'est une scène atroce que vous aviez apprise ensemble, sans doute, avant de venir la jouer ici ! Lâche ! misérable î qui donc t'a donné le droit d'apporter dans ma maison la désobéissance et le scandale? Que veux-tu, dis? que prétends-tu? mais réponds donc, toi qui ne tremble pas de te placer entre ton père et Dieu! toi qui oses toucher à l'arche sainte de la Famille! Voilà comme vous me les avez élevés, madame! Pleurez! oui, pleurez! il est bien temps, pardieu! El riez donc, plutôt!

VOS enfans vous vengent, nVst-ce pas? les voilà qui se lèvent contre leur père et qui lui crachent à la figure! Oh! ils accomplissent bien la mission de haine que vous leur avez le'guée! Ils sont clignes de vous, et vous êtes une heureuse mère!

— ■ Duplessis! cria le vieux marin en prenant le bras de son ancien ami.

— Taisez-vous! Est-ce que je vous connais' dit le négociant d'une voix tonnante. Toi! ajouta-t-il en secouant Paul à le briser ; je te chasse, entends tu ! sors d'ici à Vinstant même, et remercie-moi de te laisser en vie. Car si je te tuais pour la honte dont tu me couvres, sais-tu bien qu'il n'y aurait pas au monde un juré qui osât me condamner? Sais-tu bien que le père n'a de comptes à rendre qu'à Dieu?

Oh! va-t'en! Tiens! va-t'en vite J'ai peur

pour toi.

Et €n disant ces affreuses paroles, le père rejeta son fils si violemment qu'il le fit tom-

ber. Paul se releva , le visage déchire. Sa tête avait heurté les pieds de bronze d'un guéridon. Il alla droit à Valéry, effrayant de pâleur et de sang.

— Monsieur 1 dit-il, renoncez-vous à épouser ma sœur ?

Valéry garda le silence.

— S'il renonce à épouser votre sœur? s'écria M. Duplessis, s'il y renonce, pardieu? Non, certes, il n'y renonce pas! Le croyez- vous dupe plus que moi de vos arrangemens mélodramatiques?

— Ce n'est pas vous que j'interroge , mon père, répliqua Paul avec un sang-froid de glace : c'est monsieur.

— Insolent ! dit le négociant. — Et il donna un soufflet à son fils.

Ceux qui était là frémirent. La mère poussa un horrible cri.

— Essuyez votre [main , mon père , reprit tranquillement Paul; il y a*du sang après.

XE CONTRAT DE MARIAGE. 'i07

Monsieur, dil-il à Valéry encore une fois , renoncez-vous à épouser ma sœur?

Valéry resta muet. Seulement il regarda son ancien patron.

— Vous ne répondez pas h ce fou , et vous faites bien, dit celui-ci. Moi-même je rougis de m'étre emporté h un tel point. Je vous en demande pardon, mes amis. Allons, madame, ne pleurez plus. Allons, ma fille, tu sais bien que je ne t'accuse pas. Ce que tu voulais, il y a huit jours , tu le veux encore aujourd'hui. * Je n'en doute pas , va ! C'est l'arrivée de son frère qui a tout gâté , messieurs. Une jeune fille, la douceur et la soumission même, si vous saviez! C'est lui, lui seul ! Il est tombé ici comme une bombe, avec des idées a faire hausser les épaules. Voyons... la paix! Ne parlons plus de tout cela. Vous l'aimerez bien , n'est-ce pas, Valéry? vous la rendrez bien heureuse ? Monsieur Poisson , ramassez votre contrat et finissons. Ces messieurs doivent

avoir hâte. De pareilles esclandres

— Le fait est, dit M. Lacour, que voilà une scène à laquelle je ne m'attendais pas. Oh! les enfans ! Les enfans nous causent bien des peines , mon cher Duplessis. Jai perdu les miens, moi, et quand je vois des choses semblables....

— Vous ne regrettez pas vos enfans, acheva le commandant de place.

M. Lacour offrit une prise au commandant.

Le notaire ne ramassait point ses papiers. Alice était pourtant debout , prête à signer . Paul, les bras croisés, attendait. Madame Duplessis pleurait toujours. Le marin avait pris a part le courtier, et causait bas avec lui.

— Eh bien! maître Poisson? reprit le négociant en remettant sur la table le contrat et les plumes; est-ce que nous n'achevons pas ?

— Mon sieur Duplessis, ditle notaire, quand j'ai reçu mon brevet de Tempereur Napo-

îéon, je l'ai lu et je n'y ai pas vu que je dusse en aucune circonstance me faire l'exéculeur des hautes -œuvres de la Famille. Mon ministère consiste a poser les bases de l'union , et non point à dresser l'autel du sacrifice. Or, ce que je viens d'entendre , l'affligeant spectacle dont j'ai été le témoin, me prouvent que vous vous êtes trompé sur la nature de ma mission. Il y a ici une victime, et une victime condamnée; le notaire, homme de paix, n'a rien à faire où coulent des pleurs et du sang. Monsieur Duplessis , j'ai bien l'honneur de vous saluer.

La-dessus, maître Poisson prit le contrat , le déchira et sortit. Le marin et M. Goldsmith le suivirent.

M. Duplessis, un moment stupéfait, se remit bientôt. La leçon du vieux garde-note n'avait pu, comme on le pense bien , qu'augmenter ses fâcheuses dispositions à l'égard de Paul. Défiant jusqu'à labsurde , il vit dans la

noble retraite de maître Poisson la preuve irrécusable d'une conspiration domestique à laquelle le notaire prêtait les mains. — Je n'en aurai pas le démenti! se dit-il en sonnant violemment. — Victoire parut.

— Allez me chercher un autre notaire ! cria le négociant.

■ — A cette heure-ci! dit Victoire; un dimanche? Monsieur veut rire! 11 n'y en a plus. Ils sont tous à leur jardin.

— Elle a raison, murmura M. Lacour.

— Les témoins de ma sœur sont partis, fit observer Paul.

— Je ne vous demande pas votre avis, monsieur. Qu'on aille me chercher un autre notaire, tout de suite! Je le veux.

— Mais, monsieur... reprit Victoire, quand

je vous dis...

Voulez-vous que je vous chasse? interrompit le maître furieux.

Tiens ! croyez-vous pas que c'est pour

VOUS qu'on reste ? répliqua vivement la femme de chambre qui sortit en grommelant.

— Voilà, messieurs, continua le père, l'intérieur que madame m'a fait! Enfans et domestiques ! vous voyez !

Alors la pauvre Alice, a qui le départ du notaire avait rendu l'espérance , se voyant de nouveau perdue , sentit son courage la quitter tout-à-fait j elle vint se mettre a genoux devant son père et lui dit en pleurant : — Pitié, mon père! pitié pour aujourd'hui.... ]Ne me tuez pas aujourd'hui!

L'instinct maternel cria plus haut que toutes les terreurs dans la tête de madame Duplessis ; elle accourut impétueusement , prit Alice dans ses bras et resta debout sans pâlir sous les regards de feu de son mari.

Pendant ce temps, Paul s'était approché de Valéry et d'une voix qui claquait entre ses dents, il lui avait dit a l'oreille :

— Malheur à vous, monsieur! si vous ne

déclarez à Tinstant même que vous renoncez a ma sœur!... Car je me sens capable de vous assassiner !

Valéry se leva, le front glacé de terreur : il avait appris ce soir-là à connaître Paul, et il tremblait.

— M. Duplessis, dit-il, je vous rends votre parole. Mesdames et messieurs , je vous souhaite le bonsoir.

Il sortit aussitôt et monta s'enfermer chez lui à double tour.

Le négociant tomba sur une chaise, accablé de douleur et de colère. Le commandant de place s'était esquivé discrètement. M. Lacour seul tenait bon. Le malin usurier qui connaissait depuis long-temps déjà les conditions respectives de M. Duplessis et de son associé^ n'était pas fâché de voir comment tout cela finirait, afin de savoir au juste à quoi s'en tenir le lendemain sur le crédit personnel du père de famille.

LE CONTRAT DK MARTAGE. 213

— Ainsi donc tout est fini, se prit h dire le négociant, sans voir que M. Lacour était toujours là ] me voilà ruiné , me voilà tombé à sa merci! Dans trois mois il pourra faire arrêter les livres , et me renvoyer comme un commis, comme un domestique! Quelle honte , quelle honte, mon Dieu!

— M. Lacour, dit Paul à l'escompteur qui écoutait de toutes ses oreilles , il est tard , et ma mère a besoin de repos.

— -Je comprends, monsieur, c'est vous qui êtes le maître aujourd'hui ! répondit ironiquement le vice-président de la chambre de commerce. Je suis bien votre serviteur, ainsi qu'a mademoiselle. Bonne nuit , mon pauvre Duplessis. Demain j acheva-t-il en lui-même, j'enverrai mon teneur de livres régler nos comptes. Il ne faut pas attendre au dernier moment.

Il ferma la porte avec bruit. Le négociant leva les yeux alors, et se vit seul devant sa femme et ses deux enfans.

— Ah! VOUS êtes là , dit-il à Paul; vous jouissez de votre ouvrage, n'est-ce pas? Vous triomphez! la pièce est finie. Votre père est parterre, sous vos pieds, vous n'avez plus qu'à marcher sur lui ! Je vous en fais mon compliment j vous avez admirablement joue cela , monsieur! Le notaire lui-même savait son rôle à ravir. Diable ! mais il me paraît que l'on ne perd pas son temps à Paris. C'est une merveilleuse école pour la jeunesse.

— Mon père! est-il possible que vous me parliez sérieusement! s'écria Paul, les larmes aux yeux.

— Non! je raille ! je plaisante! je m'amuse ! Il y a de quoi , n'est-il pas vrai? reprit M. Duplessis avec une amertume horrible. Joue donc la surprise et la douleur , maintenant , venimeuse béte que j'aurais dii écraser de mes mains le jour oii ta digne mère t'a mis au monde.

— Ma mère! ma pauvre mère ! dit le mal-

heureux enfant, pardonnez-moi ces paroles de mon père ,

— Va! reprit le négociant avec une énergie toujours croissante. Va! toi qui m'as frappé dans mon honneur , va! toi qui viens de renverser comme un jouet l'édifice qu'il m'avait fallu quarante ans pour élever. Va! prends avec toi , emporte avec toi ta bonne sœur ! Je te la donne , cette fille si pure et si belle , comme tu disais ! Achève de la rendre semblable à toi ! achève d'en faire quelque chose de bien méprisable et de bien infâme , comme toi ! Allez tous deux , couple charmant , destiné à donner aux enfans rebelles l'enseignement terrible de votre vie: allez! Moi, le maître de cette maison, je vous chasse! moi , votre père, je vous maudis! Au nom de la société , au nom de Dieu , je vous chasse et je vous maudis ! Allez !

— Mon père ! crièrent à la fois le frère et

la sœur, prosternés sous cette imprécation aflfreuse.

— Duplessis! Duplessis! non! oh non ! c'est me tuer, moi! dit la mère, en se roulant écrasée sur le parquet.

Le despote la repoussa du pied ; et, ouvrant la fenêtre, il appela les gens de la maison qui montèrent.

— • Mettez à la porte de chez moi cet homme et cette femme i dit-il en leur montrant Paul et Alice; c'est mon fils et ma fille que j'ai maudits.

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