LIVRE SECOND
in 2010 with funding from
University of Ottawa
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Il ne faut pas qu'on se méprenne sur le titre de ce chapitre. Le lecteur ne trouvera point ici une narration des batailles de juillet -1830. Respect aux morts de ces journées déplorables, et pitié aux vivans ! Pour la mémoire des uns, par charité pour les autres, silence du moins,
b LES JOURNEES DE JUILLET.
puisque nous ne pouvons oublier ! Ne troublons ni les cendres^ ni les consciences. Et d'ailleurs , à quoi donc servirait maintenant de dire que vous avez été des dupes , héros tombés dans cette lutte de famille , sublimes marionnettes, qui tandis que vous renversiez l'aîné, ne voyiez point le cadet tenir vos ficelles? A quoi donc servirait de dire que vous avez été des misérables et des lâches, vous que je nommerais si je voulais! triomphateurs faussaires de la victoire gagnée par d'autres, renards vêtus de la peau du lion , qui êtes venus le lendemain , tout pâles encore de vos frayeurs , demander que Ton vous payât le courage et le sang du lion? Sûrement il pourrait être curieux de faire l'histoire de ces effrontés voleurs qui traitent aujourd'hui d'imbéciles ceux qu'ils ont dépouillés, comme hier ils les traitaient de brigands : il pourrait être risible de raconter, par exemple, comment cet homme de robe assis à présent tout en
haut, doit sans doute son éclatante part de puissance à une vieille servante qui vint à bout, par menace et par honte, de le tirer, quand il fallut, du charbonnier d'une cuisine où il s'était tenu caché , durant la bataille , comme un matou châtré qui a peur des souris. Mais tout ce scandale ne ressusciterait personne, hélas I tout ce scandale ne ferait rougir personne. On nie bravement son opprobre aujourd'hui, on n'en rougit plus. Morts des 27, 28 et 29, dormez donc sous vos tombes pourries des Innocens et du Louvre, jusqu'à ce que vienne le jour où quelque maçon royal prendra vos os qui gênent son maître et les jetera à la voirie. Quant à vous, pauvres acteurs de ce drame inutile , restes à jamais malheureuxque la prison vient de nous rendre hâves et blancs comme des fantômes, éteignez ce qu'on vous a laissé de vie dans la misère et le soupçon, a l'ombre du regard^ inquisiteur delà haute police. Puissances de juillet, legou
vernement de juillet vous pardonne sa naissance ; il vous fait libres et amnistiées... Prosternez-vous!
Parlons d'autre chose. Ceci est une fâcheuse digression.
Quand Paul eut renoncé k se faire médecin ou avocat, il quitta le quartier des étudians et vint demeurer dans la rue de Lancry. C'était à la fois pour se rapprocher de Michel qui tous les jours maudissait la dislance du faubourg du Temple au faubourg Saint- Germain , et pour essayer de dépister Eugène, qui malgré leur rupture a propos de l'oncle Valéry et de madame L***, s'attachait a. lui comme une ombre. Le lundi des célèbres ordonnances, le frère d'Alice revenait de faire sa journée chez le libraire ; quand k deux pas de sa maison, il rencontra Michel qui, selon l'usage du lundi, arrivait, sa nièce Georgette sous le bras, pour dîner joyeusementen famille, avec les deux enfans de madame Duplessis.
— Bonjour , monsieur Paul, dit le vieux marin. Eh bien ! on prétend qu'il y a du nouveau, dans les papiers? Il faut croire cela, au moins : car le bourgeois vient de nous con voquer pour que nous allions demander de l'ouvrage k Charles x, vu qu'il n'en aura plus à nous donner demain, ni les autres jours, jusqu'à nouvel ordre, le vieux jésuite qu'il est! Mais nous penserons à cela demain ; il ne faut pas que le lundi en souffre. Regardez donc comme Georgette s'est fait belle , monsieur Paul? Parce que, voyez vous, si cela ne contrarie pas mademoiselle Alice, nous tâcherons d'aller dîner du côté de Belleville , afin que la pauvre petite ait chance de danser une contredanse ou deux. Il y a long-temps que cela ne lui est arrivé, n'est-ce pas, Georgette? A propos, dites donc, monsieur Paul! votre ancien camarade le docteur, monsieur Eugène, est de notre écot aujourd'hui, à ce qu'il paraît? Vous êtes donc remis , tous les deux ?
Le maçon s'aperçut aussitôt qu'il venait de faire une sottise ; sa nièce lui pinça le bras de toutes ses forces. — Tiens I pensa-t-il en frottant sa manche ; il ne fallait donc pas parler de cela ?
— Eugène ? s écria le jeune homme tout ému, tout surpris : comment cela? mais non... Que veux-tu dire, Michel? Je ne sais point en vérité ce que tu veux dire !
— ■ Eh! je suis bête, moi! reprit Toncle de Georgette. Est-ce que je sais?Je ne veux rien dire du tout, monsieur Paul. Seulement c'est que tout à l'heure, j'ai vu le particulier qui se
promenait par ici, et j'ai pensé mais voila
tout, voyez-vous; je n'ai pas pensé autre chose, foi de Sansonnet... et même ...
— Tu sais pourtant bien, dit Georgette en l'interrompant, que M.Eugène ne connaît seulement pas l'adresse de mademoiselle Alice.
— C'est vrai, répliqua Michel, Mais je suis
béte, je te dis ! 11 aura passé par ici, tout bonnement, sans savoir. Au fait! pourquoi donc ne passerait-il pas dans la rue de Lancry comme dans une autre ? Elle est faite pour tout le monde, cette rue de Lancry !
Paul se remit du mieux qu'il put et n'iusista point. Il voyait bien qu'on lui cachait quelque chose •, un secret était sans doute entre George tte et Alice ; mais quoi? qui soupçonner? qui redouter? qui interroger? 11 fallait attendre et se taire. Il fallait surtout n'éveiller la curieuse attention de personne : le frère d'Alice n'avait point à descendre au rôle d'espion ou de mari.
Ils montèrent tous trois chez la jeune fille qui achevait de s'habiller. Paul remarqua en elle de l'embarras , du trouble; il vit sa sœur et Georgette échanger un rapide coup-d'œil: pourtant il ne parla point de la rencontre d'Eugène. On alla dîner comme il avait été dit; et puis, après dîner, on suivit Georgette
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au bal de l'Elysée , célèbre fondation du Vestris de la rouennerie , le bon vieux maître de danse Bruneau. C'était a deux pas de la barrière des Trois-Couronnes , à deux pas de la maison de madame L***, triste souvenir d'amour et de trahison qui semblait se retrouver la , tout exprès , pour rappeler a Paul l'origine de son premier ressentiment contre le neveu de M . Valéry.
Ils avaient à peine fait le tour de la salle de bal , qu'Eugène vint les aborder en souriant. Alice et Georgette marchaient seules en avant; Paul et Michel suivaient. A l'aspect de l'étudiant, Paul frémit, et quittant aussitôt Michel, il voulut aller prendre le bras d'Alice. Mais il était trop tard : la fille de M. Duplessis avait déjà reçu et accepté l'ofifre d'une contredanse avec le jeune médecin. Le frère, résolu de faire bonne contenance jusqu'au bout , justifia son mouvement précipité en invitantGeorgette, de façon à ne point laisser
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Alice une seule minute hors de son regard. Ceux que le hasard a conduits dans les bals champêtres, autour de Paris, pendant la soirée dont nous parlons, doivent avoir conservé l'impression du singulier aspect que présentaient ces réunions, admirables les autres jours d'insouciance et de folie. Les furieuses ordonnances publiées le malin , étaient alors connuesdefort peu de monde; et déjà, pourtant, des rumeurs fugitives de colère et de vengeance , des symptômes vagues de désobéissance, d'insurrection, de révolution, venaient comme des oiseaux de nuit, sourdement bruire autour des danseurs qui osaient à peine s'en distraire. Malgré la molle et suave langueur d une soirée de juillet , malgré les parfums enivrans que la brise embaumée des collines secouait en passant sur leurs têtes , malgré l'amoureux tourbillon de musique et de danse qui les enveloppait , ces jeunes gens, d'ordinaire si joyeux , se sentaient tristes et
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rêveurs; pour la première fois peut-èlre ils redoutaient l'avenir , ils pensaient au lendemain! Malheur à qui venait ce soir-là traîner ses peines et ses douleurs personnelles dans celte atmosphère étrangement funèbre, chargée tout à la fois d'enchantemens et de soucis ! Malheur U qui se trouvait , comme Paul , jeté plein de fraternelles alarmes , plein de regrets, plein de remords, au milieu de ces visages à chaque instant, k chaque nouvelle , plus pâles , plus inquiets , plus mornes! Oh! comme la soirée parut mortelle et désespé- 1 ante au pauvre jenne homme ! Comme il trouvait amer ce supplice de voir danser sa sœur avec le neveu de Valéry ! Comme une haine dlnstinct lui venait profonde et terrible pour cet Eugène^ insolente et fatale i^productioii de Valéry, non pas du Valéry déjà vieux et repoussant, mais d'un Valéry tout jeune, toLil biillant, tout plein d'entraînement et de charmes! Car, certes, il était venu pour Alice
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au bal de l'Elysée ! Il était venu k ce bal pouila prendre, pour la séduire, pour la rendre à son oncle peut-être î Et Paul n'avait pas le droit d'aller demander à ce fat comment il était là! 11 fallait que Paul se contraignît; il fallait qu'il essayât de sourire et de causer; il fallait qu'il parût trouver cela très naturel et très bien. Parce qu'il ne pouvait point se faire tout d'abord le juge de sa sœur et la condamner sans l'avoir entendue! Parce qu'il se fut tué plutôt que d'engager une explication avec cet homme en présence de sa sœur Parce qu'il lui semblait impossible d'ailleurs que son Alice, son ange , la divine fille de sa divine mère , eût U se reprocher la moindre part dans cette rencontre d'Eugène au bal que Georgelte avait choisi.
Enfin onze heures sonnèrent. Le bal était fini. Paul et les deux jeunes filles descendirent silencieusement la rue du faubourg du Temple, suivis , U quelque distance, par Eu-
gène et le vieux marin , qui parlaient à voix basse des événemens possibles du lendemain. Arrivée près de la demeure de son oncle, Georgette , qui n'avait presque point quitté Paul, et qui l'avait deviné sous sa mine composée du bal, lui prit la main tristement, et lui dit, sans qu'Alice pût l'entendre : — Pardonnez-moi, monsieur Paul; oh! si j'avais su vous faire tant de peine!...
Puis elle s'essuya les yeux, et rentra avec Michel qui venait de les rejoindre.
Eugèneconduisitle frère et la sœur jusqu'au boulevard. Là il s'arrêta, et, d'un ton parfaitement vraisemblable , il demanda à Paul le lieu de leur mystérieuse demeure , pour savoir, disait-il, comment les retrouver pendant les jours qui allaient suivre. Le fils de M.Duplessis eut d'abord envie de souffleter Eugène au lieu de lui répondte; mais il s'était prescrit de rester calme , et tranquillement il donna au médecin l'adresse de la rue de Lancry.
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Il restait un dernier efifort à tenter. De retour chezlui, le malheureux jeunehomme conduisit Alice dans sa chambre, avec les mêmes paroles d'amour et de bonté qu'il trouvait pour elle chaque soir; il la baisa au front comme eût fait leur pauvre mère. Ensuite, ayant fermé la porte, il entra dans le cabinet où était son lit, à l'autre bout du logement , et se mit à fondre en larmes.
Le lendemain, vers huit heures du matin, pensant qu'Alice pouvait être éveillée, il vint dans sa chambre discrètement, sur la pointe du pied; il l'appela comme à l'ordinaire de sa voix douce et amicale ; et, s'étant assis tout près d'elle, il lui dit avec une mélancolie profonde : — Alice, m'aimes-tu toujours?
A cette question, faite si douloureusement, la jeune fille se souleva sur son coude et voulut regarder Paul; mais les doubles rideaux de la fenêtre étaient encore fermés, de sorte
qu'Alice ne vit point la pâleur et l'abatlement de celui qui lui parlait. Cependant elle resta interdite et frissonnante devant son frère, comme si elle eût senti ce qu'elle ne pouvait point voir. Elle baissa la tête et se tut.
— M^aimes-tu toujours, mon Alice? répéta l'infortuné en joignant les mains.
— Pourquoi me demandes-tu cela, mon frère? dit sourdement la fille de M. Duplessis.
— Parce qu'il faut que je le sache; parce que j'en doute , Alice ! répondit le frère désespéré,
— C'est mal à toi de douter ainsi, reprit la jeune fille, d'une voix tremblante; car je t'aime bien, Paul. Et comment ne t'aimerais-je pas?
— Je n'en sais rien, moi! O ma sœur, si ton amitié pouvait être une récompense, si tu pouvais me la compter et me la mesurer selon ce que j'ai fait pour la mériter, tu me la devrais tout entière peut-être ! Mais , est-ce
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que c'est ainsi, hélas! On aime ou on n'aime pas. On a de Taversion ou de la sympathie. La reconnaissance, c'est la reconnaissance, sentiment pénible et infécond, rien de plus; et voilà tout ce que je te sais pour moi, Alice! voilà tout ce que tu me témoignes depuis bientôt deux ans. Au commencement, c'était plus, tu m'admirais... la belle chose! Et puis, tu t'es habituée peu à peu a ce qu'il te plaisait d'appeler l'immensité de mon dévoûment ; aujourd'hui il ne s'agit plus de toi à moi que d'un service rendu , service que peut-être tu discutes déjà, service qui te pèse et qui t'ennuie , service que tu me reprocheras demain, comme il arrive pour tous les services. Ce n'est pas m'aimer. cela! Non! C'est trop sec et trop triste.
— Que vous ai-je donc fait, Paul, pour que vous me parliez de cette manière? dit la jeune fille offensée.
— Oh ne m'interromps pas, Alice, reprit
le frère avec une chaleur terrible. Sans doute , je ne devrais pas te parler ainsi : pour toi, une femme, pour toi, ma sœur, je devrais trouver des paroles moins se'vères et moins dures. Sans doute, j'ai mauvaise grâce à me plaindre de n'être pas aimé , car je ne vaux l'amitié ni l'amour de personne, car je suis brusque , grossier et repoussant! Mais c'est que je souffre tant, si tu savais! Celte nuit, cette nuit surtout j'ai tant dévoré mes larmes, j'ai tantétouffé mes sanglots pour ne pas faire de bruit a côté de toi , pour ne pas troubler le sommeil de ma sœur, de mon enfant ^ de m.on Alice chérie! Mais à quoi bon parler de mes pleurs et de mes soupirs ? Je suis venu pour te demander une explication sur des choses oii toute ma vie est engagée 5 je dois te parler avec calme et sangfroid. Peux-tu, veux-tu m'entendre, ma sœur?
— Oh oui! car tu es bon, Paul ; car tu es
le meilleur et le plus noble des hommes, répondit Alice attendrie.
— Je ne suis ni le meilleur ni le plus noble des hommes , ma sœur. J'ai besoin qu'on me juge selon ma faiblesse, qu'on ait pour moi de l'induigence et de la pitié. J'ai failli bien des fois dans ma mission à ton égard , dans ma tâche de rébellion ouverte contre notre père. J ai eu plus d'amour que de ressources, plus de volonté que de puissance. Je t'ai enlevée a tes tyrans de Dieppe, parce que je croyais te faire heureuse avec moi : je me suis trompé!... Car tu souffres, quoique tu n'oses point le plaindre; car tu révais une liberté plus riche, une indépendance plus dorée, n^est-ce pas? car tu présumais davantage de ton frère, et maintenant lu le trouves petit, tu le trouves coupable sans doute , ce frère qui te semblait d'abord si héroïque et si grand. Pourtant, tu vas voir; il y a dans notre histoire h tous deux bien des choses que je l'ai cachées; c'est
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te dire d'avance que je te pardonne d'avoir manqué de confiance envers moi.
— Comment cela, Paul?
— Attends. Je n'en suis pas encore là. Mais j'y viendrai ; car il faut aujourd'hui que nous sachions clairement à quoi nous en tenir. Je commence. J'étais à Paris, tu le sais , triste et misérable commis-marchand, selon le vœu de notre père. On allait te marier là-bas, contre tes goiits ; on allait cruellement t'appliquer la loi de la Famille; tu m'appelas à ton secours. Je vins te sauver, ma sœur, a travers tous les sacrifices, toutes les considérations , tous les préjugés. C'était juste et rien de plus , le frère se doit à sa sœur tout entier: la nature en faisant naître l'un à côté de l'autre a voulu que cela fût ainsi. Nous arrivâmes à Paris brisés, maudits, mais libres 1 J'essayai de me faire un état, car je ne voulais pas que ma sœur travaillât pour vivre, je ne voulais pas que la fille de mon père eut jamais a connaître
l'abominable torture de gagner son pain : elle qui, sans mon intervention sublime ou folle, je ne sais pas! serait aujourd'hui la femme d'un riche négociant. Maintenant , Alice , dis à ton frère si pendant ces deux années de notre exil la misère est jamais venu s'asseoir à tes côtés; dis à ton frère si tes désirs de jeune fille n'ont pas été pour lui des prescriptions impérieuses \ dis si tu as soufifert , dis si tu as jeiiné; dis si tu as rougi devant quelque femme, parce qu'elle était mieux habillée que toi?
— Jamais, mon frère, jamais! s'écria la sœur de Paul. Mon dieu ! devais-je croire qu'un jour je t'amènerais à me reprocher tout cela ?
— Je ne te reproche rien, Alice. Je m'explique. Je raconte. Moi, j'ai souffert! moi, j'ai jeûné! moi, j'ai manqué de chaussures et d'habit! Mais que me faisait cela? Pouvais-je trouver dures et lourdes les privations que j.e
m'imposais pour Alice? J'ose Le le dire à présent, je serais descendu jusqu'à la bassesse, jusqu'au vol, pour t'éparguer une larme... Eh mon dieu, liens I — En disant cela, Paul tira violemment les rideaux de la croisée; — tiens! puisque j'ai promis que tu saurais tout aujourd hui , vois-tu ce piano ? C'est ma première dette , c'est ma plus terrible , mais aussi ma plus douce ; j'ai passé tant d'heures charmantes à t'écouter chanler sur cette lettre de change! Vois-tu ce tapis ? il m'a coîité cinquante pages de mensonges, cinquante pages d'éloges pour le charlatan fashionable qui me l'a vendu. Cette pendule , ces bronzes représentent six mois de domesticité dans l'antichambre d'un journal .Ces tentures sont un livre ! ces tableaux sont une pièce! Ces meubles que l'on t'envie, ce lit où tu dors, c'est la sueur , c'est la vie de ton frère ! Pour te bâtir ce temple , ô ma sœur , j'ai fondu au creuset de 1 usure mon passé, mon présent, et dix ans de mon
f. venir! Tes plaisirs, tes innocens plaisirs étaient le travail de mes jours, ta toilette le travail de mes nuits ! Pour toi je me suis fait joueur, pour toi je me suis presque fait mendiant! Pour toi, j'ai cherché si la fable de ceux qui vendent leur sang aux chirurgiens n'était pas une réalité! Pour toi, j'ai demandé, j'ai imploré l'emprunt à deux genoux , j'ai subi les refus les plus durs, j'ai bravé les plus atroces humiliations! Pour foi , j'ai ruiné dix fois les économies de notre pauvre mère; j'ai pris à l'ouvrier Michel l'argent de ses journées ; j'ai écrit un jour, j'ai osé écrire à mon père , Alice! Ce jour-là, j'étais fou ; ce jour-là, j'aurais accepté l'aumône du neveu de Valéry, j'aurais accepté celle de Valéry lui-même ! car tu avais été malade, le médecin t'ordonnait la campagne, et pour t'y conduire j'avais besoin de deux cents francs. Alors, moi^ je couchais sur une planche, et je gardais la clé de ma chambre où nul ne pénétrait, pour te ca-
cher qu'elle était sans meubles et sans feu. Et si tu savais que de ruses dégradantes, que de faux fuyans méprisables il m'a fallu trouver pour te conserver intacts ces pauvres fruits de mon labeur et de mes misères! Mais j'en ai assez dit... j'en ai trop dit peut-être. Ne t'effraye pas, ma sœur; tout ce qui est ici est à toi maintenant j tout cela est payé : la preuve, c'est que j'ai le courage de t'en faire l'histoire. Triste courage, mon dieu! Car en te parlant ainsi , je t'afflige : et voilà probablement tout ce que j'y gagnerai... J'aurais du me taire encore. Pourtant, voyons, Alice! n'ai-je donc fait que mon devoir sèchement et strictement? Tout cela ne vaut-il que de la reconnaissance? Serais-je trop hardi si j'implorais quelqu'autre chose en échange de mes peines ?
— Quoi, mon frère? Que veux-tu de moi? répondit vivement Alice.
— Ce que je veux de toi ! reprit le frère avec une tristesse inlinie. Tu ne m'as donc pas
compris , ma bonne sœnr, puisque tu me demandes ce que je veux de toi?
— Mais, Paul... au fait, je ne sais pas , moi ! s'écria la jeune fille. J'étais si loin de croire que je l'avais causé tout ce tourment... Mon dieu! plutôt que de te gêner a ce point-lk, je t'aurais dit de me laisser à Dieppe ; je serais devenu ce qu'on aurait voulu... Mais... c'est un rêve , ce que tu viens de me raconter! Comment! l'existence d'une femme coûte lant que cela? Pourquoi, aussi, ne m'as tu jamais laissé voir que tu te privais pour moi? Certainement, je ne l'aurais pas souflfert... Me tenir ainsi à ta
charge! Ce n'est pas bien et je t'en veux
beaucoup, Paul.
Le pauvre frère avait espéré nne réponse plus affectueuse. Il eut un frisson et cacha sa 6gure dans ses mains.
— Allons, vas-tu te fâcher, à présent? reprit bientôt Alice d'une voix adoucie. Je n'ai pas
voulu te faire tle la peine. Allons donc, Paul j ccoute-moi !
Elle lui jeta ses bras autour du cou et vit qu'il pleurait.
— Eh bien ? dit elle, tu pleures! Mon dieu , qu'est-ce donc que je t'ai fait?
— Rien, ma sœur... Ce n'est rien , soupira le fils maudit en souriant amèrement.
— Je pensais , ajouta-t-il , an malheur de celui qui ayant donné son sang à un autre , s'apercevrait que cet autre ne sait pas ce que c'est que du sang... Mais bah ! si l'on ne faisait le bien qu'à condition d'une récompense , on ne le ferait jamais.
il s'éloigna du lit et se mit à marcher par la chambre.
— Oui , c'est comme cela , dit-il d'une voix sourde ; elle ne me comprend pas! Elle trouve ridicule, extravagant, absurde , que je m'y sois pris de cette manière pour lui sauver seulement le travail et la pauvreté. Elle s'é-
tonne qu'il ait fallu tant d'eftorU pour si peu. Elle me regarde comme un maladroit, comme un niais qui , en choisissant ses moyens d'action , laisse là le meilleur et prend le pire. Elle se demande comment j'ai pu avoir assez d'orgueil pour dédaigner et rejeter le commerce, puisque tout ce que j'ai fait depuis ne m'a donné qu'une position si misérable. Elle cherche pourquoi je ne suis point médecin , pourquoi je ne suis point avocat, pourquoi je n'ai ni métier , ni fonction , ni rien de ce qui fournit à l'homme une existence régulière. Elle ne me comprend pas enfin! Et si je lui disais mes épreuves et mes luttes; si je déroulais à ses yeux l'effrayant tableau des hontes, des infamies de toute sorte qu'il m'aurait fallu braver pour devenir autre que me voilà j si je lui racontais comment il est nécessaire de se faire ignoble et sans coeur pour réussir dans les deux ou trois voies que la très prévoyante et très bienfaisante patrie ouvre à ses enfans,
elle regarderait sans voir, elle écouterait sans entendre! C'est comme cela. Qu'y faire? Doisje l'en blâmer, la pauvre fille?
— Oh non! continua le jeune homme en se rapprochant d'Alice; oh non! ma sœur bien aimée , je ne te blâme pas. Ne prends point ma plainte pour une accusation, je t^en conjure. Simple et douce femme, aux habitudes calmes comme ta conscience , aurai-je jamais la barbarie de te souhaiter seulement rinteJligence de ma vie décousue, bizarre, noire d'orages dans l'avenir comme dans le passé? Hélas! il faut avoir bien souffert pour mesurer la souffrance d'autrui! il faut avoir eu faim pour plaindre celui qui jeune! il faut avoir eu froid pour songer que dans Thiverle pauvre n'a pas de feu! Dieu te garde, mon Alice, d'une si terrible éducation! Et puis, c'est vrai que je ne sais rien te dire. Je m'y prends mal. Toujours trop ou trop peu. Je te fais peur ou je te blesse. 11 est triste de pen-
inrs JoùKiNiifis DE juiij.Ki. ^-r
ser cela, mais qu'est-ce, mon dieu, que le fonds sans la forme? Qu'est- ce que la bonté sans la grâce? Qu'est-ce que la bienveillance sans la douceur? Vois, ma sœur ; j étais venu pour te demander Tunique joie qui me soit permise, la seule puissance capable de me soutenir, ta confiance, ta confiance sans restriction et sans bornes : j'aurais dû te prier à genoux pour cela^ au lieu de te jeter comme je l'ai fait, mes titres au visage. Malheureux! qui sait si ce bien si cher ne m'est point maintenant ravi pour toujours!
— Ma confiance? dit la jeune fille troublée... mais tu Tas, mon frère! tu l'as tout entière, je t'assure.
— Est-ce bien vrai , ce que lu dis là ? demanda tristement Paul.
— Oh oui!
— Tu n'as jamais manqué de croyance en moi? tu n'as jamais commis la faute de te cacher de ton frère ?
— Jamais.
— Pourtant , Eugène Valéry est venu te voir hier , et tu ne me las pas dit !
Alice n'avait point prévu cette interpellation. Elle garda le silence , n'osant ni avouer, ni nier.
— Voilà donc la confiance, Alice, poursuivit le frère avec sévérité ; voilà cette confiance tout entière à laquelle tu voulais me faire croire par un mensonge ! Pourquoi ne m'as-tu pas dit que cet homme était venu?
— Je te l'aurais dit aujourd'hui, répliqua timidement la jeune fille.
— Encore un mensonge , n'est-ce pas?
Mon dieu! cet homme est venu hier, pour la vingtième fois peut-être! qui pourrait me l'apprendre à présent? Etmoi, pauvre garçon que je suis, je ne l'avais pas deviné, je nel'avaispas senti ÎEtquandle soir il a ëh Peffronterie deme demander notre adresse , je me suis contenu , j'ai fait l'ignorant et le tranquille, parce que
je ne comprenais pas que ma sœur était sa complice! Allons, tout est perdu maintenant. Ta malédiction porte ses fruits, ô mon père! Celte famille détestée, cette famille dont j'avais voulu préserver ta fille au prix de mon éternelle misère, la voilà qui revient, la voilà qui sait où je suis. Oh! Eugène!... Eugène!
— Mais, mon dieu! qu'est-ce qu'il t'a fait, ce jeune homme ? dit Alice avec vivacité. Fautil donc que tu le rejettes, seulement parce qu'il s'appelle Valéry ?
— Et quand cela serait 1 s'écria Paul exaspéré, ne suis-je pas rejeté, moi, parce que je suis ton frère? Est-ce moi qui ai construit la Famille, dis! Est-ce moi qui ai rendu ceux qui portent le même nom responsables du m«me fait? D'ailleurs Eugène a pris soin de me fournir contre lui d'autres griefs que sa fâcheuse parenté ; il m'a trahi , il s'est joué de moi comme un lâche, et puis il a cru me
34 LES. lOURNÉES DE JUILLET,
faire oublier cela en m'ofFrant insolemment sa protection et sa bourse, parce qu'il est intrigant et riche!... Oh! certes, il n'a pas besoin de s'appeler Valéry pour que je le haïsse; il lui suffit bien d'être Eugène pour que je le méprise !
— • C^est mal reconnaître son attachement pour toi, mon frère.
— Son attachement pour moi? Il t'a dit qu'il avait de l'attachement pour moi!... Il a menti, pardieu! car il est trop fin pour se méprendre sur la nature de mes sentimens à son égard, et il est trop habile pour aimer inutilement quelqu'un. Mais, il y a donc longtemps que tu le vois, Alice ?
Alice baissa les yeux.
— Parle, voyons! parle!
— Je n'ose vraiment rien vous dire, Paul... Vous êtes si rude et si emporté!
Le jeune homme se mordit les lèvres.
— Tu peux être sans crainte, ma sœur, re-
prit-il, je nje te ferai aucun reproche. Compagnons d'exil et de malheur , nous avons les mêmes droits : nous ne dépendons rigoureusement de personne, pas même l'un de l'autre. Si je l'interroge, Alice, ce n'est point que je m'attribue sur toi la moindre puissance : loin de moi une telle pensée! le bienfait n'est pas une conquête. Si je l'interroge, c'est tout simplement parce que j'ai la faiblesse de croire encore que tu ne veux pas t'éloigner tout à fait de ton frère, que tu consens toujours à te laisser conseiller et guider par lui, que tu n'as permis à personne de se placer entre nous ^deux. Tu vois combien ma foi est solide î Si je me trompe, tant pis pour moi. Eh bien! a présent, veux-tu me dire comment Eugène t'a retrouvée malgré notre départ de la rue de Furstemberg? De la confiance, mon iVlice; je suis ton ami, voilà tout. De la confiance , je t'en supplie !
Alice regarda long-temps son frère , comme
pour le désarmer d'avance. Elle savait si bien, quoiqu'elle en pût dire, ce qu'un mot, ce qu'un regard d'elle pouvait faire du pauvre Paul. Et puis, ellelui racontadeson mieuxles circonstances de sa première entrevue secrète avec le neveu de M. Valéry. Eugène était souventvenu chezPaul, quandcelui-ci habitait le faubourg St. Germain. Fort mal reçu d'abord, il n'eût point certainement affronté deux fois la mauvaise humeur de son ancien camarade. Mais Paul n'était pas seul dans son logement de la rue de Furslembergj mais le frère avait eu l'insigne imprudence de laisser voir tout de suite sa sœur à l'étudiant^ et pour revoir Alice, Eugène aurait mis le feu au quartier de TAbbaye. Car, parmi toutes les femmes qui pleuraient ou se reprochaient son amour, depuis la pauvre petite enrobe rose que nous avons vu faisant les commissions du carbonaro, jusqu'à la belle limonadière du carrefour de l'Odéon, jusqu'à la superbe madame
L*** en personne , il n'y avait ni grisette, ni grande dame qui fût digne, selon l'amoureux Eugène, d'un soupir ou d'un sourire d'Alice. Donc, malgré tout, il revint; et bientôt Paul fut obligé de renoncer à le chasser de chez lui. Aux brusqueries du franc et honnête jeune homme, l'étudiant répondait par d'affectueuses plaisanteries; à ses trop justes retours sur le passé, l'infidèle ami, le confident perfide n'opposait qu'un éloquent silence, tout plein de repentir et de componction. Il aurait fallu quelque sanglante insulte pour couper court a cette guerre de bons et de mauvais procédés : or , comment la faire venir, oîi en trouver le prétexte , puisque jamais Eugène ne tenait contre son ami, puisque jamais on ne pouvait le fâcher , puisque tous les jours c'était de sa part des soins plus touchans , des attentions plus délicates ? Plusieurs fois, en désespoir de cause, Paul avait essayé d'oflfenser le neveu dans la personne
de l'oncle, mais Eugène était parvenu à lui enlever cette unique ressource à force de patience et de sang-froid. Bien plus, ne s'avisat-il point un jour de dire au fils de M. Duplessis qu'il n était pas éloigné de partager ses justes préventions à l'égard de M. Valéry ? Et puis l'étudiant ne tarda pointa se gagner un auxiliaire tacite, mais bien puissant ; car le plus fâcheux de tout cela , ce fut qu'Alice, continuel témoin de cette lutte bizarre , et jugeant d'après les apparences entre Paul et Eugène, donna involontairement raison à Eugène contre Paul, et se prit, chose déplorable, à mettre en regard le caractère aimable, doux, insinuant, charmant du jeune médecin, et l'humeur frondeuse, fantasque, misanthropique de son malheureux frère. La comparaison ne pouvait guère, hélas ! tourner a l'avantage de Paul. Celle plus extérieure d'Eugène gai, riche^ élégant , avec Paul triste, pauvre et peu soigneux de sa mise, n'eut poinl un
résultat meilleur. A ce double examen, longtemps et souvent recommencé par la jeune fille, l'amant gagna tout ce que perdait le frère : et quand Paul , fatigué des obsessions d'Eugène, prit le parti de fuir cette opiniâtre amitié que sa sœur s'expliquait beaucoup mieux que lui, il était déjà trop tard pour Alice, trop tard aussi pour Paul : la fille de M. Duplessis sentait battre en elle un autre mobile que l'amour fraternel, et la sœur n'osait plus tout dire à son frère. Alors il arriva que ce cbangement de demeure fut très mal pris par la jeune fille. Elle y vit une sorte de tendance tyrannique à Téloigner de ce qui lui plaisait; elle trouva juste d'appeler égoïsmc jaloux la répugnance inexpliquable de Paul pour Eugène; elle osa se demander s'il était heureux ou malheureux qu'elle eût suivi sou frère loin de son père , si, esclavage pour esclavage , Dieppe ne valait pas autant que Paris! Et ce qu'il y eiil de pis, c est qu'elle
ne se plaignit point , parce qu'elle n'aurait su comment formuler sa plainte sans trahir son secret; c'est que dans la crainte de se sentir rougir au milieu d'une explication , elle laissa cruellement vieillir et s'accroître en elle le plus injuste des ressentimens, la coupable opinion que Paul en voulait à son indépendance , et prétendait se faire le capricieux arbitre de ses affections et de ses goûts. Ainsi disparut la noble confiance que le malheureux lui avait inspirée jusque-là; ainsi s'éteignit la brillante auréole qui jadis lui semblait ceindre le front de Paul. De franche et d'abandonnée qu'elle était dans ses rapports avec lui, elle devintréservée, mystérieuse, craintive; son frère lui parut dur, haineux, méchant ; son frère luifit peur enfin! Et quelqu'un a-t-il mesuré la distance quisépare la peur de l'aversion? Quant k Eugène , il s'était peu chagriné du brusque déménagement de Paul. 11 se jugeait aimé de la soeur : la rancune obstinée du frère
ne pouvait plus TefFrayer. Il se disait avec assez de raison que si, entre un jeune homme et une jeune fille qui veulent s'entendre, l'active surveillance de la maison paternelle ne réussit à rien empêcher , celle beaucoup moins savante d'un frère doit à ^ peine leur faire obstacle. Seulement une chose l'avait étonné : c était qu'A.lice n'eût pas songé, en quittant la rue de Furstemberg, a lui révéler le lieu de sa nouvelle demeure. La vérité est que la sœur de Paul, malgré ce qu'on vient de lire, n'avait point encore assez oublié le dévoûment de son frère pour oser abuser à ce point de sa bonne foi. D'ailleurs, il faut dire aussi qu'Alice n'avait pas pour Eugène une très grande vivacité de sentiment. L'aflfection qu'elle portait au neveu de M. Valéry était plutôt née de la contradiction que de la sympathie. Si Paul eût repoussé moins rudement son ancien camarade, Alice n'eût point sans doute ressenti cette dangereuse com-
passion qui fait que tant de femmes se donnent aux hommes, sorte d'amour bâtard que la- réflexion et surtout l'absence ont bientôt tué. Ainsi donc, a partie premier moment de sa très absurde irritation contre Paul , Alice aurait peu regretté le jeune médecin, et je ne crois pas qu'il lui eût été fort difficile de s'accoutumer à ne plus le voir : mais elle reprochait leur séparation à son frère comme un acte d'odieuse violence, et de cette manière elle faisait beau jeu aux hardies tentatives d'Eugène.
Celui-ci, voyant après quelques jours d'attente , que sa belle maîtresse ne lui donnait point signe de vie, s'avisa bravement d'aller trouver Georgette. La nièce de Michel Sansonnet, jolie petite fille de seize ans, avait comme Alice une voix charmante , et de plus qu'elle, une organisation généreuse, enthousiaste, pleine de chaleur et de passion. Un jour que son oncle l'avait amenée chez Paul,
peu de temps après la rencontre du vieux matelot et de son élève, notre bon jeune homme entendit chanter Georgette; et frappé de cette énergie inculte qui annonçait des dispositions si magnifiques, il décida tout aussitôt Michel à laisser sa nièce recevoir d'Alice des leçons de musique. Or, dans la rue deFurstemberg, le frère et la sœur avaient pour voisin un excellent homme, plein d'honneur et de courage, un noble et fier acteur, déjà couvert d'adoration et d'injures ; la gloire de notre moderne théâtre, l'ami, le frère de tous les artistes pauvres; votre soutien, votre appui, votre ange à vous autres, hommes de la littérature militante, poètes inconnus, souffrans et jeunes, que tant de coteries stupides ou malfaisantes repoussent obstinément de la scène : terre que ces usurpateurs voudraient être seuls a habiter ! soleil qu'ils éteindraient, s'ils pouvaient, plutôt que d'en laisser un rayon tomber sur votre digne et valeureuse misère! Au premier
mot de Paul, Bocage, car c'était lui, s'empressa aussitôt d'apporter à la gentille Georgelte son obligeance et ses lumières. Comme Paul , il avait compris et admiré cette docile et chaude nature. Il voulut la façonner à son image, la rendre intelligente, et noble, et ten dre autant que lui. Il se trouvait heureux de contribuer ainsi à la naissance d'une grande actrice. La nièce de Michel vint donc tous les jours chez Paul, apprendre le drame de Bocage, et la musique d'Alice.
Dieu sait si Michel fut content de se voir l'oncle d'une future artiste, lui qui ne jurait que par Georgette , douce résurrection de sa sœur bien aimée ! La nature seconda d'une façon admirable cette nouvelle éducation de la jeune fille; et la jolie lingère sut employer avec tant d'ardeur et de puissance les heures dérobées au travail du magasin , qu'au bout d'un an elle entra au Conservatoire, grâce un peu, cependatit, aux brillantes relations d'Eu-
^ène que Paul voulut bien cette fois consentir à utiliser. Néanmoins ronde et la nièce ne manquèrent point de rapporter à Paul , tout seul, l'insigne avancement de la petite tragédienne ; car Michel était pour ainsi dire inféodé au fils de madame Duplessis : et il avait si bien su faire partager à Georgette l'espèce de fanatisme qui l'animait, que bientôt la pauvre enfant eut à se demander si ce qu'elle éprouvait pour son bienfaiteur était de l'admiration^ de la reconnaissance ou de l'amour .
L'entrée de Georgette au Conservatoire avait précédé d'un mois à peine le changement de domicile du frère et de la sœur. Ce fui donc à l'encoignure de la rue Bergère et de celle du faubourg Poissonnière qu'Eugène alla tristement se poster un matin. La classe des femmes venait de finir. Quand le médecin vit sortir Georgette , il tâcha de se faire la mine encore plus mélancolique 5 et sa voix
tremblait lorsqu'abordant la nièce de Michel, il la supplia , les mains jointes, de lui dire où demeurait Alice. La gentille enfant n'osa point prendre sur elle de répondre, quoiqu'elle fût visibiement touchée du ton et du maintien qu'Eugène avait pris pour la questionner. 11 insista donc vainement. Alors , comme il avait tout prévu , il tira de sa poche une lettre bien glacée, bien parfumée, et la mettant presque de force dans les mains de Georgette , il obtint qu'elle la ferait lire k son amie. Le lendemain il vint au même endroit savoir comment Alice avait reçu son message, et la semaine d'après, l'élève du Conservatoire était devenu le courrier d'une correspondance régulière entre les deux amans. Tous les jours pourtant Geoi'gette se disait qu'elle faisait mal : mais Alice paraissait si heureuse et Eugène si reconnaissant, que la bonne petite fille ne s'était point encore senti le courage de désoler l'un ou l'autre. Tout a coup elle ne vit plus per-
sonne l'attendre sur le trottoir des Menus- Plaisirs, Alice ne vint plus en rougissant lui donner sa commission ordinaire. C'est qu'alors la sœur de Paul s'était laissé prendre au style enflammé des lettres d'Eugène, et qu'au bas de sa dernière réponse elle avait écrit une heure , une rue et un numéro !
Depuis deux mois environ le jeune médecin profitait ainsi de la faiblesse d'Alice et de l'ignorance de Paul. Chaque visite le rendait plus dangereux, plus hardi. A la fin cependant, l'imprudente fille de M. Duplessis se reprocha d'avoir si constamment trompé son noble frère. Le péril fit naître le remords. Vous voyez que ce n'était point un ardent amour. D'ailleurs tout ce mystère gênait Alice. Georgette pouvait parler quelque jour ; une tête exaltée comme la sienne, toute pleine de la pensée de Paul, n'avait rien de rassurant. 11 fallait donc faire agréer au frère les visites de l'amant, ou y renoncer. Voilà pourquoi la
sœur voulut arranger avec Georgette une tentative de rapprochement entre Paul et Eugène. Georgette eflfrayée , elle aussi , de sa longue complicité , trouva fort spirituel d'imaginer une rencontre au bal de l'Elysée. On sait le reste.
Ce ne fut point sans des réticences bien fréquentes et bien pénibles qu'Alice parvint à confier à Paul une partie de ce qui précède. Elle se défendit comme elle put du blâmable silence qu'elle avait gardé. Les larmes lui coupèrent la voix à la fin de son obscure confession ; et tournant des regards supplians vers son pauvre frère qui l'écoutait toujours avec la même patience et la tête baissée :
— Pardonne-moi , mon frère! s'écriat-elle ; oh ! c'est bien mal, ce que j'ai fait là.. . Pardonne-moi, Paul. Désormais je te dirai tout , je ne te cacherai plus rien, je te le jure !
L'infortuné leva la tète. 11 faisait peur à voir, tant il était pâle et triste.
— M'avez-vous bien tout avoué, Alice ? demanda-t-il douloureusement.
— Tout, mon frère. Tout!
— Sur votre vie et sur la mienne, vous n'avez plus rien a me révéler?
— jNon... plus rien.
— Si notre sainte mère entrait ici maintenant, reprit-il d'une voix haletante, tu pourrais donc te lever, ô ma sœur, et lui dire en la regardant en face : — Ma mère ! je suis toujours digne de vous?
— Oh oui! Paul, je le pourrais , répondit Alice que ces solennelles paroles faisaient frémir.
— Merci, ma sœur, dit alors le frère en respirant plus librement. Pour le moment, je n'ai rien à te répondre. J'ai besoin de réfléchir sur ce que je viens d'entendre... Dans quelques jours , demain peut-être , nous verrons ce que nous aurons â faire... Au moins, tu
iSO LES JOURNÉES DE JllLIJ'.T.
l'aimes , celui-là! Tu l'aimes, ô mon dieu!... C'est bien , Alice. J'ai promis de ne point te faire de reproches , je tiendrai ce que j'ai promis. Je ne t'ai point emmenée de Dieppe pour rendre tes aflfections esclaves de mes répugnances ou de mes terreurs. Pourtant, si j'avais pu prévoir qu'il en serait ainsi... oh! Eugène, Eugène, vivrais -tu maintenant? Vivrais-tu, toi qui as fait tourner a mal tout le bien que j'essayais, toi qui as frappé -mes efforts d'impuissance et mon dévoùment de ridicule!... Mais, ne prends pas garde a ce que je dis, ma sœur, j'extravague, vois-tu! je suis fou. Au fait, où est le mal? S'il t'aime aussi, lui, le neveu m'aidera peut-être à te sauver de l'oncle , car sans doute il n^a pas envie de te livrer à son oncle, dis? Il ne t'a point trompée au moins? Il t'a bien appris que M. Valéry est à Paris et que probablement il nous cherche ?
LES JOURNÉES DE JUILLET. 5i
— Qu'est-ce que tu dis là, Paul? M. Valéry est à Paris? répéta la jeune fille épouvantée.
— Comment, lu ne le savais pas? Eugène n'est point venu , tout splendide d'orgueil et de joie, t'annoncer l'arrivée de son oncle le député ?
— M. Valéry , député !
— Oui, ma sœur. Les électeurs de Dieppe ont fait député l'ancien commis de ton père, le valet avare et cupide qui escomptait le malheur de son maître. Parmi tous leurs hommes, ils ont choisi le plus infâme. Voilà bien un digne représentant pour une ville d'usuriers qui boit le sang de ses pauvres , pour cette Carthage normande qui tous les jours amoncelé la boue sur ses ruines glorieuses, pour ces fils de Duquesne et d'Ango , vertueusement résignés au rôle d'étuvistes ! La cause du peuple est en bonnes mains, pardieu , à présent que les communes prennent leurs élus
dans l'aristocratie fangeuse du prêt à la petite semaine! Oui , M. Valéry est député. Le voila grand et puissant a cette heure ! Tu as bien fait d'aimer son neveu, Alice; Eugène sera un beau parti quelque jour! Qu'en penses-tu?
— Député ! se dit la sœur de Paul, dans une préoccupation profonde... J'aurais été la femme d'un député !
Paul prit son chapeau et sortit comme un insensé.
Ce m(»sé.
Le mercredi 28 juillet , au plus fort de la résistance populaire , la Cour voulut, comme on sait, en finir avec les factieux. Les factieux, c'était le peuple. Les cours ont toujours voulu et voudront toujours la même chose. Le peuple les épouvante et les irrite, comme tout créan-»
cierson débiteur. Car le peuple, c'est l'ouvrier, c'est le travailleur, l'artisan, le savant, Tartiste, c'est cequi donne tout et ne reçoit rien ! Cen'est pas la nation, la Nation Légile , selon l'ingénieuse expression contemporaine, la nation d'un sur deux cents ; c'est la masse brute, et hideuse à voir, tant on a su la faire nue et affamée , c'est quelque chose d'importun et d'incommode qu'il faut réduire , qu'il serait plus sur d'exterminer. Donc, le mercredi 28 juillet, la Cour tenta du dernier moyen. Le bataillon sacré, la tète de l'armée, ce qu'on avait de plus fidèle et de plus brave , le premier régiment de la garde royale enfin, fut expédié de la place du Carrousel avec infanterie, cavalerie et artillerie, la loi martiale et le drapeau rouge au front , les canons chargés à mitraille, la mèche allumée. Dans sa marche lente et funèbre, il était d'une effrayante beauté, ce régiment fait tout entier d'hommes d'élite qui avaient gagné leurs chevrons et
leurs croix aux grandes batailles de l'Empire, ou déjeunes gens pleins d'honneur militaire, la fleur, l'orgueil des premières familles de France. Quand ils passèrent, comme une procession de fantômes gëans , sur le brûlant pavé des boulevarts, à l'ombre des ormes séculaires qui tombaient derrière eux, tranchés par des mains invisibles, entre ces deux immenses lignes de maisons fermées , blanches et muettes comme les maisons d'une ville morte j tous ceux qui étaient la frémirent et se parlèrent bas. Pas un cri, pas un murmure ne troubla cet étrange défilé de douze cents hommes qui marchaient à la mort si posément, d'un seul pas, d'un seul temps, sans musique ni tambours. Nous avions plus d'admiration que de colère , plus de pitié que de haine assurément en voyant tant de braves condamnés à périr par la royale stupidité des Tuileries ; car il était écrit sur leurs inflexibles visages qu'ils ne fuieraient point, et nous sa-
vions bien que la Garde Impériale elle-même, l'invincible droite de Napoléon, eîit succombe dans l'impossible tache qu'ils allaient essayer d'accomplir. A présent qu'on a tout usé en nous, dignité, patriotisme, honneur , Paris pourrait bien être raincu et son peuple se laisser anéantir, mais alors!... Ils le savaient bien aussi, hélas! rien ne fut jamais triste et fatal à regarder comme ces sombres figures hautes de six pieds, fières , résignées, impassibles , l'œil fixe et terne, les lèvres serrées, le front morne, semblables aux allégories de bronze que l'on dresse sur les tombeaux. Cela se fit ainsi ; ils défilèrent et se battirent , et le lendemain, linsurrection , divine tempête, avait tout dévoré -, le drapeau rouge et le drapeau blanc s'étaient éteints dans la fumée j la loimartiale gisait déchirée au pied des barricades; les nobles haillons du peuple montaient la garde aux Tuileries vides; et quelques bour geois de Paris , réunis dans une maison de la
rue Laffitte , s'occupaient a faire un autre roi.
Cependant le régiment marchait depuis plus d'une heure , sans avoir rencontré d'obstacles. On eût dit que son aspect terrible le protégeait; quand du sommet de la Chaussée Bonne-Nouvelle , les sapeurs virent une barricade immense déployer devant eux son incorrecte, mais solide muraille, faite de pavés mêlés aux débris d'un corps de garde que l'on avait démoli tout près de là. Aucun être vivant ne se montrait pour défendre ou garder ce rempart sauvage; on n'avait vu fuir personne, on n'entendait rien remuer; seulement, au milieu du chemin, eu avant de la barricade et comme pour lui servir d'enseigne , il y avait un cuirassier et son cheval , étendus morts l'un sur l'autre. A cette sanglante indication, les sapeurs firent halte et attendirent. Le colonel vint eu personne leur ordonner de passer outre, ils obéirent et tombèrent, car
derrière la barricade abattue, trente hommes étaient debout, le fusil à la main, qui les avaient foudroyés!
ISous n'avons à raconter qu'un fort mince épisode de l'étonnant combat qui suivit. Assez de pages éloquentes ont consacré ces luttes, dignes d'Arioste et d'Homère, où des hommes ignorant la guerre, mal armés, la poitrine nue , brisaient et dispersaient de vieux escadrons, acteurs couronnés dans vingt batailles. D'ailleurs tout cela est si loin de nous! Le temps oii l'on avait la foi qui faisait croire à ces prodiges est maintenant enseveli. Ce que nous en dirions passerait aujourd'hui pour fabuleux. Les héros des trois jours ne sont plus là pour certifier nos récits. Parmi ceux que la terre ne couvre pas, beaucoup ont renié leur noble origine et se traînent honteusement à la suite de quelque goujat ministériel qui les emploie a espionner leurs frères; d'autres expient leur gloire loin de la France j d'autres
languissent çà et là dans la misère et dans l'oubli. Heureux ceux que la terre couvre!
Quand le funèbre régiment eut renversé la barricade Bonne-Nouvelle, si bien défendue pourtant , il trouva quelques pas plus loin un point d'arrêt formidable, la porte Saint-Denis, monument de royale insolence, érigé ce jourla en forteresse révolutionnaire, et qui, cette fois, était bien réellement une porte de ville, la porte du peuple , seuil sacré que nul ne passe sans la volonté du maître, comme le Temple Bar de Londres ! 11 fallut une heure de siège véritable , sous vingt maisons en feu qui jetaient aux soldais la mort par toutes leurs ouvertures : après quoi, le régiment se remit à marcher jusqu'à l'autre arc-de-triomphe, second mensonge de pierre en l'honneur de Louis xiv, la porte Sain t-Mar tin. Là, ce fut plus terrible encore. Là se tenait une multitude calme et sinistre d'hommes armés et vêtus de toute façon, les uns cuirassés de carton et la
tète couverte d'un casque, la pique et le glaive à la main ; c'étaient les artistes des trois théâtres voisins, qui se battirent, on le sait, comme les historiques héros dont ils avaient pris les costumes; d'autres, coquettement et galamment parés , portant de clairs pistolets à leur ceinture de soie, serrant de leur main gantée ' le gentil canon d'un fusil de Lepage, c'étaient des journalistes qui venaienttraduire en coups de feu leur protestation mal comprise du lundi ; d'autres enfin, à peine habillés, à peine armés et gardant le premier rang toutefois, rien sur les bras, rien sur la poitrine, rien sur la tête, rien contre la balle, rien contre l'ardent soleil qui faisait bouillir ces hommes comme des volcans ! c'étaient les gens du faubourg , renvoyés la veille de leurs ateliers par des marchands habiles qui démêlaient déjà dans cette révolution naissante l'espoir d'introniser leur caste , ou le prétexte honnête d'une faillite; les gens du faubourg, prolétaires
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dédaignés, sans ouvrage et sans pain, pièls a mourir par le combat , puisqu'on ne voulait plus les faire vivre par le travail. Ils avaient deviné juste, ceux qui spéculaient ainsi sur le dt'sespoir des ouvriers ; aux secousses données par des masses semblables , il fallait bien que le trône tombât!
Le colonel fit mettre sa troupe en bataille, les trompettes sonnèrent; et quelqu'un del'état-major, proclamant la loi martiale, somma hautement les factieux de se retirer à l'instant même. Pour toute réponse un enfant de douze ans sortit de la multitude , tenant un pistolet d'arçon dans ses deux mains ; il alla droit au cheval du colonel et lui déchargea son arme dans le venire. En voyant tomber leur chef, les soldats crurent qu'il était mort ; pour le venger ils ouvrirent leurs rangs, et les canons qu'ils cachaient tirèrent à mitraille sur la foule encore immobile. Alors de mille endroits on fil feu; à tous les coins du carrefour, aux fe-
d4 le blesse.
nétres , aux portes , aux cheminées se levèrent des hommes et des fusils : alors tombèrent de partout et le bois, et le fer, et les meubles, car le pauvre jetait jusqu'à ses meubles, l'ouvrier jusqu'à ses outils : alors l'arc-de-triomphe^ ce majestueux témoignage de la toutepuissance des Bourbons, sembla frémir dans sa base, et secouant son attique chargée d'hommes, fil pleuvoir sur les troupes royales une horrible grêle de pierres dont chacune tuait un soldat. C^était le pavé, le pavé des rues , cette bonne artillerie du peuple , qui rendait au canon royal coup pour coup de ses boulets! Enfin le régiment força. Dieu sait à quel prix, l'entrée de la rue Saint-Martin, et de bataille en bataille , disparut vers l'Hôtelde-Ville.
Une demi-heure après, deux comédiens en habits de chevalier et portant une civière, traversèrent le carré Saint-Martin , couvert alors de soldats et de peuple qui ne se bat-
laient plus, mais qui mouraient. Un jeune homme évanoui , sanglant , était couché sur cette civière ; à côté, marchait un des braves ouvriers que nous avons dit, triste , son fusil sous le bras, et montrant le chemin aux porteurs. Il les conduisit par derrière les théâtres de la porte Saint-Martin et de l'Ambigu-Comique jusqu'à la rue de Lancry , où ils se hâtèrent d'entrer, car on disait autour d'eux que d'autres soldats et d'autres canons paraissaient déjà sur le boulevard. Celui qui tenait un fusil arrêta ses compagnons quand ils furent arrivés a peu près à moitié de la rue : il frappa rudement a une porte qui s'ouvrit, non sans quelque difficulté : l'honnête homme de portier était plus mort que vif! Du reste, en reconnaissant l'ouvrier , il se confondit en excuses j vous ne vîtes jamais un animal plus humble et plus caressant que le portier de Paris pendant les jours de juillet.
Les deux comédiens déposèrent le bran-
GG LE BLESSK.
card au pied de l'escalier et retournèrent au combat.
Paul demeurait dans cette maison. Le jeune homme blessé , c était Eugène , tombé à côté de Michel sous la dernière décharge du régiment.
Toute la maison fut bientôt en rumeur. On se dit d'étage en étage l'arrivée du blessé, et sept ou huitfemmes descendirent, empressées, dévouées , offrant et donnant tout ce qu'elles avaient. La conduite des femmes fut sublime à cette belle et triste époque. Il y a tant de courage dans la femme! Les femmes sentent si bien la bravoure , l'énergie , l'audace , sur- ^jout chez l'opprimé qui résiste , surtout dans la révolte du faible contre le fort! Car, hélas! qui sait mieux qu'uae femme ce que l'oppression fait souffrir, ce que l'abus de la force a de cruel et d'odieux ? Aussi, dans notre guerre des rues, leur enthousiasme fut-il du fanatisme ! On les vit courant à travers les barricades, oii
leurs pieds se déchiraient , venir panser nos blessés au bout du fusil des troupes royales ; on les vit , chétives et malades, donner leur lit à un ouvrier mutilé, et toute la nuit veiller assises au chevet. Il y en eut qui combattirent et qui moururent ; il y eu eut que la commission des récompenses décora. Le premier sang versé avait été du sang de femme , et ce futle cadavre de cette femme, présenté au peuple, qui alluma l'insurrection. Et tout cela est oublié, comme le reste 5 personne n'y pense plus : après tant de choses héroïques, la femme est redevenue pour nous ce qu'elle était avant, une marchandise , une servante , une machine à reproduction , tout ce qu'il y a au monde d'intime et de déshonoré. Aujourd'hui, qu'une femme ose se lever parmi nous et demander pour son sexe un peu plus de droits sociaux, de toutes parts nous crierons anathème sur cette femme ; nous éloignerons d'elle nos épouses et nos filles, comme d'une
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lépreuse ou d'une fille publique. La femme, c'est à peu près un chien ou un cheval, il faut que cela soit jeune et beau; quand ce n'est plus ni beau ni jeune , nous demandons sérieusement à quoi cela peut servir quelle horreur! Serons-nous toujours ainsi , bon dieu ? Est-ce que nous ne songerons jamais à ce qu'il y a d'injuste et d'insensé dans notre conduite à l'égard de nos mères et de nos sœurs ? Est-ce que le rouge ne nous montera pas au visage a cette outrageante pensée que l'homme ose être envers la femme ce qu'une bête fauve n'est point envers sa femelle? Est-ce qu'un temps ne viendra pas où nous ne rirons plus, comme nous avons ri, quand un rapporteur de la chambre des députés viendra moqueusement, l'imbécille, lire a la tribune une pétition de femmes, rédigée, signée par des femmes? parce qu'alors nous nous souviendrons qu'il y a eu des Sémiramis et des Elisabeth , des Judith et des Corday , des Staël et des
Sand, des Jeanne Hachette et des Jeanne d'Arc!
Alice et Georgette étaient parmi les femmes que le blessé avait fait descendre. A la vue d'Eugène, pâle et percé de coups , qui semblait venir mourirlà tout exprès pour démentir les terribles préventions de Paul, la fille de M. Duplessis poussa un cri terrible , et , chancelante,, elle se jeta dans les bras de Michel.
IjC bonhomme se débarrassa d'elle comme il put.
— Je comprends bien, mademoiselle Alice, je comprends bien, dit-il, que la chose doive vous faire un effet. . . mais, dame, écoutez donc! ce n'est pas trop le moment. Il faudrait plutôt voir à monter le petit paroissien là haut. . . . Allons, aide-moi donc, Georgette! Tiens-lui la tête, voyons! n'as-tu pas peur qu'il te morde?
Les femmes joignirent leurs mains et, sou-
tenant le corps ainsi , elles le montèrent tout doucement.
— Je pense bien, reprit Michel, que le petit n'a pas grand'cliose: comme j'étais a côté de lui dans le quart-d'heure, je sais bien à peu près ce qui tombait par-là. Voilà justement pourquoi j'ai mieux aimé le faire apporter ici ; c'est moins loin que l'hôpital Saint- Louis, que je me suis dit, etc'estsur la route:
si la chose empire, eh bien, on ira! Là
C'est bon! Entrons Passez devant, mesdames. Tiens! voilà M. Paul! Ah bien, par
exemple! Je vous croyais joliment la-bas, avec les autres, moi!
A cette apostrophe toute simple du brave Michel, Paul devint rouge et ne sut que répondre. Les voisines le regardaient curieusement. Ces femmes Irouvaient incompréhensible qu'un jeune homme pût être tranquille chez lui, les pieds dans ses pantoufles , tandis qu'on se battait a deux pas de la mai
son ; tandis qu'au bruit du canon les vitres fre'missaient et se brisaient de toutes parts ! Paul s'aperçut bien qu'en Texaminant, plusieurs se faisaient des signes et haussaient les épaules avec une insultante pitié ; l'amourpropre déchiré le fit tressaillir. Cependant il
se tut qu'avait" il à dire?
11 leur prit le blessé des mains et, l'ayant couché sur son lit, à l'aide de Michel, il les congédia brusquement- Ensuite il chercha la blessure d'Eugène. C'était un coup de feu à l'épaule. Paul se ressouvint des pansemens qu'il avait vu faire jadis, et , prenant un canif k défaut de bistouri, il débrida la plaie dune main ferme. La douleur de cette opération secoua violemment les sens du blessé : il poussa un cri terrible, rouvrit les yeux et s'apaisa bien vite quand il vit ces deux belles jeunes filles, Georgette et Alice, pleurant et sourianttout à la fois, qui attendaient son réveil, penchées vers lui comme deux anges.
— Enlevé! dit aussitôt Michel : et fameusement bien encore I Tenez , mon petit major, ce n'était qu'un gros clou. Mais c'est tout de même : pour la première fois, le cri n'est pas défendu.
A ces mots il jeta sur le lit un lourd morceau de mitraille que Paul venait d'ôter de la chair d'Eugène. Alors les regards du blessé cherchèrent ceux de son chirurgien. Ils étaient pleins de reconnaissance : mais Paul n'accepta point ce remerciement muet; il resta indifférent et froid ; il ne se sentait k cette heure ni l'ami, ni l'ennemi d'Eugène, il était un homme secourant son semblable et voilà tout.
— Que vous êtes dur , mon frère ! osa lui dire Alice à demi voix.
Le frère parut n'avoir pas entendu et continua son pansement.
— Savez- vous que vous vous y prenez un peu bien, tout de même! dit Michel qui 1ère-
gardait faire avec admiration. Et je peux dire que vous n'auriez |3as été de trop tout à rheure, à la Porte Saint-Martin. Nous en ontils abîmé^ les gueusards ! Quelle canaille ! Comment se fait-il donc que cela ne vous ait pas démangé , hein ? Bien sûr que si je m'attendais a trouver quelqu^un ici, ce n'était pas vous.
— Oh! Paul a craint de s'exposer, interrompit étourdiment Alice, toute fière de la blessure de son amant.
Paul se leva terrible ; et puis , souriant amèrement , il se laissa retomber sur sa chaise.
— Et j'ai eu tort, n'est-ce pas, ma sœur? dit-il avec une ironie profonde.
— Dieu vous pardonne vos cruelles paroles, ma chère Alice! murmura tristement Georgette en serrant la main de son amie.
Alors la jeune fille comprit qu'elle venait de traiter son frère de lâche, et elle fut épouvantée.
lA LE BLESSÉ.
— Comment, s'il a eu tort! reprit le maçon, par exemple! M. Eugène est Ta pour vous dire si vous avez ep tort, monsieur Paul. Ah bien oui , tort! Puisque vous êtes resté ici, c'est que vous avez eu vos motifs, et personne ne peut vous donner tort — C'est vrai, cela ! Ne dirait-on pas que vous auriez peur de vous battre a présent?
— Peut-être!... répondit le frère d'Alice en se déchirant les doigts avec son canif. Au fait, qui pourrait me dire brave? Je n'ai encore lue personne, pour que l'on sache si je suis brave ou non! Mais cela viendra sans doute... quelqu'un de ces jours! Pourquoi pas? Comment vous trouvez-vous, Eugène? ajouta-t-il tout à coup en se rapprochant du blessé.
11 dit cela d'un ton singulier, apparemment; car sa sreur devint toute pâle.
Eugène essaya de parler , mais il ne put.
Là dessus un médecin qu'on était allé chercher arriva. Il saigna le malade, trouva bien
tout ce qu'avait fait Paul, prescrivit une potion calmante, le silence, la diète, et courut a d'autres blessés.
Quand le médecin fut parti, Paul laissa le neveu de M. Valéry aux soins de Georgette et d'Alice; puis il emmena Michel dans une autre chambre.
— Tu es sans doute pressé, lui dit-il; tu brûles d'aller te battre encore!.... Pourtant, je t'en prie, mon vieil ami, au nom de nos communs souvenirs, au nom de ma mère que tu aimes tant, reste un peu avec moi, écoute ce que j'ai à te dire.... Va, Michel! pour un garde royal que tu laisseras vivre, la révolution nen ira pas moins son train.
— Croyez-vous, monsieur Paul? demanda le bon homme k demi convaincu.
— D'ailleurs, continua le frère d'Alice, voici le jour qui baisse. Le carnage est un travail comme un autre ; il a ses pauses et ses reprises. Tout à l'heure on va mettre bas les
armes : assieds-toi donc, et laisse-moi le parler. C'est vrai, Michel, je n'ai point fait comme toi et tes intrépides compagnons, je ne suis point allé donner ou prendre ma part de sang dans l'œuvre héroïque qui va s'accomplir, et malgré cela, Michel, je ne veux pas que tu me croyes lâche, entends-tu! Tiens, je comprends et j'admire ce qui se fait, mais je ne l'approuve pas ; je sais bien qu'à coups de fusil on renverse, je ne sais pas si l'on fonde j et cependant dix fois, depuis hier, j'ai senti a colère me venir en songeant à l'insolence de ce pouvoir qui n'a que la mitraille à nous donner pour raison de ses caprices; j'ai senti mes vingt-cinq ans qui s'allumaient au feu de la sainte insurrection : j'ai voulu prendre une arme, aussi, et descendre avec vous dans les barricades!... Mais alors , comme ma sœur disait tout à l'heure, j'ai craint de m'exposer! Oui , Michel , j'ai eu peur de mourir : j'ai eu la sottise de me deman-
tler ce que deviendrait Alice, si son frère était tué!
— La sottise! s'e'cria le matelot. Ah! çk , comment donc? Je ne sais pas, moi ; mais il me semble que c'est très bien , ce que vous avez fait là.
— Non, Michel, non! j'ai été un fou, j'ai été un misérable , reprit le jeune homme au désespoir. Ma sœur ne m'aime pas, Michel! ma sœur est lasse de moi , ma présence la tourmente et l'ennuie. Hier... tu ne sais pas?., elle m'a blâmé de l'avoir emmenée de Dieppe ; elle a regretté de n'être point la femme de Valéry!... Qu'en dis-tu? Elle a cru, sacis doute, que moi, son frère , j'étais amoureux d'elle et jaloux d'Eugène, parce que je souEfrais impatiemment les visites du neveu de notre ennemi.... Aujourd'hui, tu viens de le voir, elle m'a accusé de lâcheté !.... devant tout le monde ! Enfin elle me méprise et me hait C'est une afifaire finie! Tu vois
qu'il n'y a pas à dire, Michel; je suis
perdu! Et je n'ai pas élé me battre,
comme un homme! je n'ai pas été coller ma face à la bouche d'un canon! A.u moins elle n'aurait pas dit que j'ai eu peur, quand elle aurait vu rapporter son frère mort au lieu de son amant blessé!.. Cet Eugène! voyez pourtant... voila que c'est un héros à présent! ma sœur va l'aimer jusqu'à devenir folle , jusqu'à le suivre oii il voudra , jusqu'à me chasser d'ici, peut-être!... Que veux-tu faire? il est là; tu me l'as apporté toi-même, Michel, et comment me débarrasser de lui maintenant? je ne peux pas aller le tuer dans mon lit!... 11 faut bien qu'il reste chez moi , calme et paisible; il faut bien que je le respecte et que je le soigne , ou je serais un scélérat.... Alors , qu'est-ce donc que j'attends pour mourir, mon Dieu? Maudit, déshonoré, ridicule, haï... que me faut-il encore ? Michel , mon vieil ami^ lu pleures?... Pardonne-moi si je me
montre à toi comme cela, faible el désole-, mais c'est que je t'aime, Michel... Toi, c'est un peu de mon enfance , c'est un peu de ma mère, c'est un peu de ces beaux jours d'innocence où ma sœur Alice m'aimait tant... tu t'en souviens, Michel? Et puis tu es bon, toi; et puis tu souffres, tu te dévoues aussi, pauvre homme du peuple. . . tu as pleuré longtemps ta sœur Marie \ tu l'as aimée toujours, tu lui as pardonné toujours!... Tu comprends bien cela , mon bon Michel : une sœur ne peut pas nous aimer autant que nous l'aimons, nous, parce qu'une sœur, c'est une femme; et la femme garde tout son amour pour ses enfans! Aussi, il faut les plaindre, n'est-ce pas? il ne faut pas les haïr, ces pauvres femmes... 0 mes illusions splendides! ô mes beaux rêves de fraternel amour, comme vous avez été vite dissipés!... Mais elle ne pense donc à rien, la malheureuse; elle ne sait donc rien de tous les trésors d'affection
que j'avais amassés pour elle?... Qu'importe! bah! c'est fini. J'irai à Dieppe, m'agenouiller devant mon père et baiser la poussière de ses pieds; je lui dirai : — • Voici votre fille , mon père, je vous la ramène docile, soumise, heureuse de vous obéir. Vous aviez bien raison , hélas! est-ce que les petites filles savent ce qu^elles veulent, seulement! Oubliez tout cela, mon père, reprenez Alice, et tendez- moi votre main pour que je ne sois plus maudit : — Alors, Michel, Alice deviendra la
femme d'un député moi, j'embrasserai
ma mère, et puis j'irai faire comme
a fait l'Anglais, sir Henry Sidiiey, tu sais bien?
— Allons donc, monsieur Paul , dit en sanglottant le vieux marin! est-ce qu'il y a du bon sens à vous, de me dire toutes ces choseslà!... Regardez-moi un peu... si ce n'est pas honteux de pleurer comme je fais ?... Voyons, embrassez-moi! Ah bien c'est bon!
La révolution peut devenir ce qu'elle voudra ! si je vous quitte à pre'sent, je veux qu'on me fusille comme un vrai gendarme. Ah mais!... je réponds de vous a votre mère , écoutez donc !
— Sir Henry Sidney !.. répéta le frère d'Alice, tout entier à ses pensées sinistres 5 mais, qui donc me dira ton histoire, noble et malheureux jeune homme, pour qui ma mère a fait si souvent prier ses deux enfans? Qui donc m'apprendra comment ce Valéry s'est trouvé là pour te mener mourir, s'il a été ton confesseur, ou s'il a été ton bourreau? Qui
donc , après moi , descendra dans les ténèbres de ton dernier jour, et en rapportera la vérité?... Allons!... je n'ai pas fini, pardieu! Et je parlais de mourirl... Oh non! certes... pas encore! Lâche, vraiment lâche qui fuit devant sa mission! Il faut que je sache ce qu'est Valéry. Si cet homme est changé pour ma sœur, il ne l'est pas pour
moi. Il faut que j'aie son secret; il le faut, je le veux! !N'est ce pas, Michel! n'est-ce pas que nous aurons son secret?
— Ah ! si vous parlez comme cela, à la bon ne heure! s'écria Michel. Voilà que je vous reconnais, au moins! Qu'est-ce que c'est donc que de se désoler comme vous faites? Vous n'étiez pas un homme, il n'y a qu'un instant. En avant, monsieur Pau!, ferme à la besogne, et vous verrez que tout ira bien! Et pourquoi doKc ceux qui vous en veulent seraient-ils plus malins que vous? Car enfin, il y a un bon Dieu, oui ou non! et il serait fièrement bon enfant de donner toujours raison au Diable. Moi, j'ai idée que vous viendrez à bout de votre affaire plutôt que vous ne croyez. Quant à ce qui est de M. Valéry et de l'histoire du pauvre Anglais, vous savez ce que je vous ai dit, dans le temps!... Arrangez cela à votre fantaisie , ne vous embarrassez point : faites comme si c'était un autre
que moi qui vous eut rapporté la chose, et marchez hardiment. Si cela peut vous ôter de votre malheur, monsieur Paul, le vieux Michel ne se plaindra pas -, le vieux Michel aimera mieux passer pour tout ce qu'on voudra, et que son bon ami Paul soit heureux, voyezvous! Et puis, au fait, qu'est-ce que j'ai donc k réclamer ? J'ai fini mon afifaire, moi ! ce n'est pas comme vous. Voilà ma Georgette qui est parée , à cette heure. Avec ce qu'elle sait du Conservatoire et de M. Bocage, elle peut entrer danslapremière comédie venue, et gagner bien gentiment sa vie. J'aurais peut-être préféré qu'elle se fût remis à la lingerie ; mais c'est un genre qui ne lui plaît pas : et je ne suis point venu au monde pour contrarier l'enfant de ma sœur, vous entendez bien. Et puis, au fait, je croirais volontiers qu'on peut être honnête fille sur une comédie aussi bien qu'ailleurs. C'est des bêtises, tout ce qu'on dit!.. Regardez M. Bocage , tenez : un particulier bien
84 LE BLKSSË.
tranquille, qui vit avec sa femme et son petit enfant! C'est les prêtres qui leur ont fait tort, à ces pauvres artistes : voilà tout. Eh bien ! Georgette se passera de prêtres ; il n'y a pas grand aflfront à cela. D'ailleurs , vous serez la, monsieur Paul; vous conseillerez Georgette , et elle vous écoutera : elle vous aime tant! Vous voyez que je n'ai plus à m'inquiéter de rien ; je peux devenir ce qu'il plaira à n'importe qui. Ainsi, allez-vous-en trouver l'individu ; dites-lui qu'il ne faut pas faire le jBn avec vous, que le matelot vous a tout conté; ayez l'air d'en savoir la moitié plus que je ne vous en ai dit : et quand une fois vous l'aurez entortillé, vous qui avez tant de talent, il faudra bien qu'il vous montre ce qu'il a dans le ventre , pas vrai? 11 dira que je suis un gueux, un ingrat, et il aura raison! niais vous pourrez lui répondre que madame Duplessis a servi de mère à Georgette, que pour cela vous aviez le droit de tout
demander à Michel, que Michel n'avait de
précieux que son honneur et qu'il vous Ta
donné.
— Je n'accepte pas tant de dévoûment ! répliqua le jeune homme, profondément touché. Nous verrons tout cela ensemble, mon brave Michel. Je veux que tu m'aides : je ne veux pas que tu te sacrifies.
— Bah! à mon âge, à soixante ans passés! La belle perte! Quand le vieux ne peut plus être utile à ceux qu'il aime , autant vaut qu'il s'en aille! Eh mon dieu , tenez ! vous qui êtes tout jeune, vous qui êtes un savant et un homme joliment éduqué , on peut le dire ! si vous ne pouviez plus servir de rien à votre sœur, voulez-vous parier que vous donneriez votre existence pour deux liards? Je ne sais pas, moi : mais il me semble que nous sommes un peu bâtis de la même façon! Pas vrai, monsieur Paul ?
Paul regarda l'ouvrier avec admiration.
— Excellent homme! dit-il; que Dieu garde mon imprudence de retrancher une minute de ta vie j ou d'appeler jamais la rougeur sur ton noble front!... Merci pourtant de ce que tu m'as dit... Ton courage m'a rendu le mien... Merci! Ecoute. C'est toi qui iras chez Valéry, le député de Dieppe... Il te recevra bien, tu as peut-être de quoi le perdre! Tu es bien sur, n est-ce pas , de l'avoir vu ces jours-ci?
— Dimanche , sur la place des Victoires. Bah! je ne vous ai pas tout dit ; il m'a payé une demi-tasse, au café de la Banque!... Oh! \\ n'est pas fier avec moi, du tout, du tout. Il faut que j'aie été drôlement bête, de ne pas lui demander son adresse!
— Il est député ; nous saurons facilement où il demeure. Approche-toi davantage, afin que personne ne nous entende. Je vais le dire comment il faudra lui parler.
Michel s'assit tout contre Paul, et se prépa-
rait à écouter de toutes ses oreilles, quand il se fit dans l'escalier un grand bruit de pas et de voix. Ce tumulte vint en grossissant s'arrêter à la porte du jeune homme, puis quelqu'un dit : — C'est ici! — et on sonna violemment.
Ce fut Michel qui ouvrit. Deux ouvriers armés se présentèrent , tenant au collet un homme tout pâle et tout éperdu. — Tiens, Michel, dit l'un d'eux; voici un particulier que nous avons trouvé rôdant le long de ta porte , d'un air qui nous a paru drôle. Quand il nous a vu venir, il a voulu se sauver, mais nous avons dit : — On ne passe pas ! — Alors, il s'est réclamé de toi , il prétend que tu le connais , que vous êtes pays tous les deux. Au fait, voilà le citoyen: regarde-le, et dis-nous ce qu'il faut que nous fassions de lui.
Michel regarda l'homme et resta stupéfait.
— Eh bien? lui demanda son camarade; qu'est-ce que tu dis?
— Je dis , balbutia ronde de Georgette, que je connais monsieur parfaitement!
— Ah?... Alors entiez , mon ancien, dit l'ouvrier en ôtant son bonnet j et faites excuse. A votre mine effarée et a vos cheveux rouges, nous vous avions pris pour un Suisse. Et dame! on a peu d'égards pour les Suisses, vous comprenez bien! on est payé pour cela. Sans rancune, monsieur. Au revoir, Michel : à demain !
La porte se referma ; et l'homme entra dans la chambre. Aux flamboyantes lueurs du soleil qui se couchait, Paul reconnut Valéry!
Un député.
Valéry aussi avait reconnu Paul ; il frémit et instinctivement il recula vers la porte. Michel , qui épiait ses moindres mouveniens , passa vite derrière lui , donna tout doucement deux tours à la serrure et mit la clé dans sa poche. Alice avait enlcndii des gens aller et
venir, et parler bruyamment 5 inquiète, elle accourait de la chambre voisine pour s'informer si son héros n'était point en quelque péril. A l'aspect de cet homme deux fois terrible pour elle , puisqu'il fallait redouter en lui l'oncle et le rival d'Eugène , d'Eugène vraiment adoré ce jour-là, la jeune fille sentit la mémoire lui revenir, poignante comme un remords ! car elle vit que Paul avait eu raison la veille, en disant que Valéry les chercherait sûrement par la ville... Elle n'osa ni entrer, ni sortir, ni parler, ni crier : elle resta muette et foudroyée sur le seuil. Derrière elle, au fond de l'autre chambre , on voyait Georgette et le blessé.
Il y eut d'abord un sinistre silence , pendant lequel chacun entendit battre le cœur de son voisin. Après quoi, Paul s'avança vers Valéry qui semblait être de pierre, et lui touchant l'épaule : — Voilà bien des reconnaissances à la fois , n'est-ce pas , monsieur? lui dit-il d'une voix qui les fit tressaillir ton?.
Le député leva les yeux sur Paul et les rebaissa aussitôt.
— Lequel de nous trois vous fait le plus de plaisir à voir? continua le frère d'Alice... Eh bien ! ma sœur, ne saluerez-vous point votre illustre fiancé? Et vous, Monsieur 5 Eh quoi! ni l'un ni Tautre?. . . A votre froideur, ne dirait-on pas vraiment que vous êtes déjà de vieux époux!... Mais, mon dieu, comme il tremble, mon beau-frère! Vous êtes donc toujours aussi brave, monsieur?
Valéry ne répondit point. Alors , Paul eut honte d'insulter si impunément un homme ; il revint se mettre à côté du vieux matelot et lui dit : — - Voyons , Michel , parle-lui ! . . . puisque c'est à toi, et non pas h moi , qu'ils l'ont amené.
— Faut-il? dit Michel. Allons! je veux bien, moi... Au fait, monsieur Valéry, me voilà. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service? Dame, vous êtes mal tombé.. . On ne vous aime
pas, ici! Ce serait mentir fièrement que de vous dire le contraire. . . Mais , c'est tout de même! n'ayez pas peur; contez votre affaire hardiment: vous êtes un homme, n'est-ce pas? D'ailleurs on n a pas euvie de vous faire du mal. Je peux lui parler comme cela, monsieur Paul?
— Oui ! . . . car tu dis vrai , Michel; aujourd'hui ma demeure est hospitalière pour les V^alery, re'pondit le jeune homme avec une sombre fureur. Pourtant celui-ci fera bien de se hâter!. ..
A ces mois , l'associé de M. Duplessis releva vivement la tète. Toutes les émotions se confondirent à la fois sur son visage. — Qu'estce que vous dites , monsieur? s'écria-t-il pou. vant à peine articuler... Michel , je vous en supplie, expliquez-moi ce que je viens d'entendre... Est-ce que vous avez vu Eugène Est-ce que vous savez où est mon pauvre neveu ?
Michel n'osait pas répondre. Il regardait Paul qui resta impassible.
— • Michel! Michel!... au nom de voire sœnr, répondez-moi! reprit l'oncle d'Eugène en joignant les mains.
— Qui est-ce qui vous a prié de me parler de ma sœur! répliqua brusquement le matelot. Je ne suis pas le maître ici. Si on veut vous dire où est votre neveu, on vous le dira ! Ainsi, laissez-moi tranquille.
Le bonhomme était fâché de se senlir attendri.
— Votre neveu est chez moi , dit alors Paul en montrant à Valéry la chambre du fond. Michel, fais-lui voir son Eugène.... et puis, qu'il s'en aille d'ici !
— Tout de suite, monsieur Paul.
Valéry courut en chancelant au lit du blessé. Quand il aperçut Eugène étendu là , si faible et si pâle, les forces lui manquèrent tout à fait. Il tomba sur ses deux genoux et
parcourant, dans une désolation profonde, les malveillantes figures qui l'entouraient^ il parutdemander humblement à ses hôtes la permission de pleurer en leur présence. Eugiène qui avait vu son oncle, l'appela sans qu'il osât répondre, le malheureux ! Jamais supplication muette ne fut plus horriblement éloquente. Paul finit par avoir pitié de cet homme, et il sortit de la chambre. Michel, Alice et Georgette le suivirent. Tous étaient émus et déconcertés. Une telle douleur dans un tel être leur paraissait un phénomène. Ce que dit le matelot en fermant la porte résumait fidèlement leur commune pensée : — A-t-on jamais vu? s'écria-t-il, M. Valéry qui pleure? En voilà , une sévère !
Paul prit la main de sa sœur dans les siennes , et désignant du geste ceux qu'il laissait derrière lui :
— Vois-tu, ma sœur, dit-il, ils s'aiment , ces deux hommes ! etquand ils s'uniront contre
moi, pourrai-] e jamais les vaincre, si tu ne m'aimes plus, Alice? Vois-tu ce Valéry, cet égoïste, ce misérable! il pleure sur la blessure de son neveu, lui... Et mon père, pleurerait-il sur mon cercueil seulement? Est-ce qu'on m'aime, moi?.. Est-ce qu'on peut m'aimer! N'être point aimé , mon dieu !
Et comme il achevait ces amères paroles , il vit Michel et Georgette venir a lui, tristes et supplians. C'était un reproche sublime! Il leur ouvrit ses bras, et Alice s'y jeta avec eux : elle avait tant à se faire pardonner ! Le pauvre frère se crut heureux un instant. Quand Valéry fut rentré , les deux femmes retournèrent auprès du malade. L'oncle d'Eugène se mit vraiment aux pieds de Paul. Il le vainquit a force d'humilité. Les mots lui manquaient pour exprimer sa reconnaissance.
Tant de noblesse et de générosité l'écrasait, dit-il, et maintenant il bénissait la rencontre
des rudes camarades de Michel; car sans eux peut-être, il n'eût jamais trouvé l'occasion d'apprécier d'une façou aussi éclatante et aussi directe l'admirable caractère de M. Paul. Son neveu , continua-t-il en soupirant, était désormais son seul espoir, son unique joie : aussi, pour le chercher, avait-il affronté dans cette journée les dangers de toute espèce auxquels rinsurrection des masses populaires exposait naturellement ses collègues et lui. Une adresse incomplète, grossièrement crayonnée chez le portier de la maison qu'habitait Eugène, l'avait à peu près mis sur les traces de Michel; et c'était ainsi que les hommes qui s'emparèrent de lui l'avaient trouvé dans la rue Folie-Méricourt, heurtant et questionnant de porte en porte, inquiet, découragé, etcommençant sérieusement à craindre de ne point rencontrer la seule personne capable de lui rendre les deux plus grands services qu'il dût jamais avoir k réclamer de quelqu'un.
— Quels services donc ? demanda Michel tout étonné.
— Quant au premier , répondit l'oncle d'Eugène, je n'ai plus rien a souhaiter, puisque mon cher neveu est ici, soigné comme un ami, comme un frère. Le second m'est encore plus personnel... Et, vraiment, Michel, il faut être bien pénétré , il faut avoir le cœur tout plein de gratitude et d'admiration , pour oser vous exprimer, en présence de M. Paul , un sentiment dont chacun de vous pourrait plus tard se faire une arme contre moi... une arme bien terrible, si vous saviez! celle du ridicule.... Et cependant
— Eh bien, après?... dit Michel en voyant que son homme s'arrêtait épuisé.
— Vous pouvez tout dire, Monsieur, ajouta le frère d'Alice : chez moi, Michel est comme chez lui, et je n'abuserai point de vos confidences.
— Eh bien, Messieurs, reprit avec effort le
député de Dieppe, jusqu'à présent vous voilà triomphans. L'armée vient d'abandonner la Garde Royale, et sans être pour vous, elle n'est plus contre vous. Si cette révolution réussit, c'est à votre usage que vous l'aurez faite, n'est-il pas vrai? c'est pour en profiler...
— De quoi? Non... Je ne sais pas, dit- Michel.... Est-ce que quelqu'un pense à son intérêt ?
— Pourquoi la faire, alors?
— Eh! pour la faire, donc! On ne leur disait rien; pourquoi nous ont-ils attaqués?
— Enfin! Quant à nous, continua Valéry, c'est différent; notre liberté, notre vie même, sont menacées. Est-ce que vous ne savez pas que déjà on organise les tribunaux révolutionnaires? On va mettre les députés hors la loi. 11 y a des listes de proscription affreuses —
— Les avez-vous vues, Monsieur? interrompit le jeune homme, que cette lâche niaiserie révoltait.
UN DÉPUTÉ. iOl
— Je ne les ai pas vues^ mais il y en a.... j'en suis sûr. La Terreur va revenir , avec la loi agraire , le maximum , le comité de salut public, et toutes les horreurs de 93, Ah! Messieurs, c'est que nous avons traverse ce tempslà , et tenez... je ne vous cacherai pas que lorsque ces hommes me conduisaient tout à l'heure, j'ai cru un moment que j'allais être massacré !
— Vous avez cru cela ! s'écria Michel indigné. Il faut que vous soyez un fier... N'importe! finissez de conter votre histoire. Seulement, dépêchez-vous j car je vois quelqu'un ici que vous impatientez drôlement
Massacré! Ah bien, en voilà une, par exemple ! Ce sont vos gueux de Suisses qui massacrent, à la bonne heure ! jN'ont-ils pas tué des femmes qui passaient avec leurs enfans dans les bras? Massacré !.. Au fait, voyons ! qu'estce que vous me voulez ?
Valéry n'osait plus rien dire. Cette vcrfe
réplique de l'honnête ouvrier lui avait coupé la parole. Il regardait tantôt Michel, tantôt Paul ; et des deux parts il ne voyait que dédain et irritation. Il se tut donc, en proie à une perplexité violente.
Ce fut encore Paul qui rompit le silence.
— Ce que veut Monsieur, dit-il à Michel , est assez facile à comprendre : c'est un asile sûr, une cachette impénétrable, pour y attendre commodément la fin de la lutte ; ou bien c'est une protection pour passer la barrière îN'ai-je pas deviné. Monsieur?
Le député avoua d'un air confus qu'il désirait sortir de Paris. Il espérait trouver, à quelques lieues , un de ses collègues qui le recevrait volontiers ; ou même, pour plus de sûreté, il s'en retournerait à Dieppe, à ses affaires : tout prêtj s'il le fallait, à résigner la dangereuse dignité que lui avaient conférée les notables h cent écus de la Tour-aux-Crabes et du Pollet. Mais passer la barrière seul lui
paraissait impossible ; le peuple faisait trop bonne garde aux portes de la ville pour laisser sortir ainsi un député! C'était du moins ce qu'on lui avait affirmé.
— Vois, Michel.... dit alors Paul , cela te regarde!... Consulte-toi.
— Mais , écoutez donc , monsieur Paul.... est-ce que ce n'est pas une espèce de trahison à l'égard du pays ? Après cela, si vous me le dites, je le ferai bien tout de même... Oh! il faut qu'il me le dise d'abord, ajouta l'excellent homme en regardant Valéry qui l'implorait: vous avez beau me faire des yeux, voyezvous !
— Ne m'as-tu pas dit, reprit Paul en appuyant sur chaque mot , qu'autrefois Monsieur t'avait rendu service ?
— Oh! ne parlons pas de cela, interrompit aussitôt l'exécuteur testamentaire de sir Henri Sidney.
— Pourquoi donc. Monsieur? La modestie
i04 UN DÉPUTÉ.
peut être de l'imprudence, dit amèrement le jeune homme ; il est bon de rappeler leur dette aux gens quand on veut qu'ils la payent.
— Mais , c'est juste ^ s'écria Michel qui vit tout de suite où Paul en voulait venir. Nous pouvons même parler de tout cela devant M. Paul , car il sait la chose aussi bien que moi.
— Comment^ Michel! dit le député, vous avez pu.... .
11 s'arrêta, frissonnant Un mot, un
seul mot pouvait être si dangereux 1
— Eh bien oui! répondit le matelot en secouant un reste de contrainte. Aujourd'hui que je vais me faire quitte avec vous , pourquoi donc n'en conviendrais-je pas? Oui, j'ai tout conté à M. Paul; je sais bien que j'ai eu tort, je vous avais promis que l'affaire serait enterrée entre nous deux ; mais ma foi, ditesce que vous voudrez, à présent, je n'aipas pu me tenir avec cet enfant que j'avais élevé,
UN DÉPlJTÈ. 405
que j'avais promené tout petit , moi ! Après cela, écoutez donc ! je ne vous devais pas le diable, au fait, puisque l'argent que vous m'avez donné, vous le teniez de l'Anglais.
— ' De l'Anglais ? mais. . . je ne tenais rien de l'Anglais... il ne m'a pas donné d'argent, l'Anglais! balbutia l'ancien caissier, horrible de pâleur et d'effroi.
— Comment! reprit Michel, vous ne vous souvenez pas qu'avant de se noyer, le pauvre cher homme vous avait recommandé de songer à moi? Je n'invente pas cela, peut-être! c'est vous qui me l'avez dit en me remettant les mille francs! Et même
— C'est vrai... c'est vrai, dit précipitamment Valéry... Je ne sais pas où j'ai la tête aujourd'hui
— A la bonne heure donc! c'est qu'il ne faudrait pas me donner plus de torts que je n'en ai, voyez-vous! J'ai jasé, je n'aurais pas dû le faire, mais voilà tout. Après cela, vous
i06 • UN DÉPUTÉ.
me direz que j'aurais pu mieux tenir ma langue ; j'en tombe d'accord avec vous. Aussi , tenez, voilà votre chapeau! Prenez ce bâton qui est là, dans le coin.,, ce n'est pas brillant, mais c'est solide. Et puisque M. Paul le permet, je veux bien vous mener hors barrières. Alors , monsieur Valéry , c'est Michel qui vous dira merci , entendezvous , car vous lui aurez soulagé la conscience d'un rude poids. Cela faisait mon malheur, tenez ! de penser que je vous devais quelque chose... Ce n'est pas pour vous offenser, mais de certaines gens, on aimerait mieux des sottises que des amitiés. Vous trouvez sûrement extraordinaire que je vous parle de cette façon-là, n'est-ce pas vrai? Car enfin, vous ne m'avez jamais fait que du bien... Mais , qu'est-ce que vous voulez ! c'est plus fort que moi : les ennemis de monsieur Paul, je ne peux pas les souffrir! Allons, y êtes-vous? parlons.
UN DÉPUTÉ. i07
Là dessus, Michel prii dans sa poche la clé de l'appartement , et il ouvrit la porte toute grande.
Pendant cette tirade de son vieil ami, Paul n'avait pas cessé d'attacher sur Valéry des regards qui le fouillaient jusqu'à la cervelle. Malgré tout ce que le député de Dieppe réunit d'incroyables efforts pour cacher le trouble que lui causait la confession inopinée du matelot, il eût été facile , même pour un observateur moins^ intéressé que Paul , d'admirer comment chaque parole de Michel faisait explosion dans la conscience de Valéry. Hagard, convulsif, la face glacée de sueur , les lèvres tremblantes^ les cheveux hérissés , on le vit deux fois s'appuyer en chancelant sur la tablette de la cheminée , saisir sans le voir le chapeau que lui tendait Michel ; et puis le laisser tomber de sa main ouverte, sans songer à le ramasser ! 11 pleurait, il riait avec un air hébété, comme ces criminels peureux à l'heure
i08 UN DÉPUTÉ.
OÙ quelqu'un vient leur dire que tout est fini, et qu'il faut mourir... Enfin, il faisait peine et pitié , cet homme! Pourtant, lorsqu'il entendit crier la serrure, il jeta vers la porte un regard furtif , et voyant qu'elle était ouverte , il se remit et respira; car il s'était d'abord cru perdu. Alors, Michel ayant dit qu'il l'attendait pour partir, il s'acheminait presque tranquillement, sans un mot, sans un geste, quand tout-à-coup Paul l'arrêta, et lui dit avec la conviction écrasante d'un juge qui sait qu'il parle à un coupable : — ■ Il faudra bien que tôt ou tard , Monsieur, vous me rendiez compte de cette affaire !
— • Vous rendre compte?... à vous, monsieur! De quelle affaire donc? osa répliquer l'oncle d'Eugène, en s'efforçant de sourire.
— Oui !... me rendre compte, à moi! s'écria le jeune homme d'une voix terrible : compte du crime que les roches de Granville vous ont vu commettre! Etait-ce un vol, ou un assassi-
nat? dites, M. Valéry l'honorable! M. Valéry le législateur! Était-ce l'un ou l'autre ? N'était-ce point plutôt l'un et l'autre? Oh! ne faites pas claquer vos dents ainsi ; on ne veut pas vous massacre!., vous le savez bien! A quoi cela serait-il bon ? Mais nous nous reverrons quand il le faudra; vivez tranquille, si c'est possible, jusqu'à ce que les témoins aient parlé. Et ils parleront, soyez-en sûr! quand il faudrait donner une voix k la pierre!... Maintenant, allez! Michel, conduis-le, ainsi qu'il a été dit. Le fils du négociant Duplessis n'abusera pas du hasard qui a fait entrer chez lui Tancien commis de son père.
Alors seulement^ le député put s'arracher aux mains frémissantes qui le tenaient captif, et se précipiter hors de la chambre... Michel le suivit, fort à contre-cœur toutefois : mais Paul le voulait, tout était dit.
Quand le bonhomme revint, à près de
ilO UN DÉPUTÉ.
minuit , Paul s'informa de lui comment les choses s'étaient passées.
— Très bien , répondit Michel. Le Valéry ne pouvait pas y croire. A propos, il m'a demandé s'il y avait long-temps que vous étiez sans nouvelles de Dieppe. Autrement, il n'a pas ouvert la bouche.
Le 30 juillet , comme le peuple de Paris s'endormait déjà sur sa victoire , le portier monta chez son locataire une lettre que le facteur venait d'apporter. Nous allons la transcrire littéralement.
« Il m'est enfin permis, mon cher enfant, de t'écrire nos malheurs. J'aurais voulu le faire plutôt; quinze jours de maladie m'en ont empêchée. J'espérais, pardonne cet aveu à ta mère, mon pauvre fils! j'espérais que Dieu m'aurait rappelée k lui... Mais non! Je n'ai point encore , à ce qu'il paraît , accompli sur cette terre ma part de souffrances ; il faut que
j'achète par de nouvelles douleurs la somme de repos que le Seigneur me destine. J'attends et je me résigne, en courbant ma tête brisée sous la main qui me châtie... Imite-moi, mon bien-aimé Paul , et si tu le peux encore, après ce que tu vas lire , remercie le ciel de l'avoir conservé ta mère.
« Paul et Alicej vous n'avez plus de fortune. Votre père est à jamais ruiné, et moi, j^ai été une coupable mère, sans doute; car j'ai livré le patrimoine de mes enfans. Tout est perdu sans ressource. Dans huit jours nous quitterons cette ville qui nous fut si fatale j nous quitterons la France, hélas ! nous irons à Londres chercher du travail et du pain !
« Vous dire comment cela s'est fait , mes pauvres enfans, sera une tache bien pénible et bien triste. Cependant je l'entreprendrai... Car il faut que vous sachiez tout ; il faut que je vous fasse assister à l'horrible sacrifice, à celte œuvre de vengeance si long-temps et si
froidement calculée : mais je vous en supplie , après que vous aurez, victimes vous-mêmes, pleuré sur les autres victimes, votre mère vous le demande à genoux , faites ce que vous pourrez pour pardonner au bourreau! Songez que ce fut la dernière pensée du Christ, avant d'expirer pour nous sur la croix.
« Quand lu partis avec ta sœur , mon cher fils , ton père , tu dois t'en souvenir , t'avait mis au courant de sa position à Tégard de M. Valerj. Rien n'était plus incertain, comme tu sais. Forcé d'accepter jadis les conditions qu'il avait plu à son créancier de lui faire^, monsieur Duplessis se voyait à la complète discrétion d'un bailleur de fonds; il en frémissait , et sa vie n'était plus qu'une appréhension continuelle. Combien de fois l'ai-je entendu maudire cet homme et le funeste service qu'il avait reçu de lui à Granville , mystérieuse origine d'une dépendance si humiliante ! Cependant nous espérions toujours.
UN DÉPUTÉ. il3
Une alliance , long-temps projetée et qui allait enfin s'accomplir, devait apporter l égalité dans l'association de M. Faleryet de ton père. Vous savez, mes enfans, par quelles circonstances scandaleuses, et malheureuses pour tous peut-être, cette union fut rendue impossible. J'ai déploré bien amèrement, mais j'ai compris la fureur que votre père fit alors éclater. Depuis tu as dû réfléchir, Paul^ et tu auras trouvé, j'en suis sûre, que l'infortuné chef de famille avait été plus à plaindre qu'à blâmer. N'est-ce pas vrai, dis? Aurai-je trop présumé de ta justice et de ta raison? Alice fut donc emmenée par toi. Le 4*" août suivant, arrivait l'expiration de la société. Je te répète là des choses que tu savais déjà ; mais c'est que j'ai besoin de prendre les événemens de haut. Le matin de ce jour-là, comme je le l'ai écrit dans le temps, M. f^alery vint trouver ton père qui était malade , et lui présenta
l'acte qu'il avait fait rédiger, afin de prolon- T, n. 8
114 Ui\ DÉPUTÉ.
ger de deux années la durée de leur société. — Signez, Monsieur, lui dit -il. Vous n'avez jamais cru , sans doute, que votre ancien commis, si long-temps nourri dans votre maison, pourrait exiger de vous l'exécution rigoureuse d'un traité dont les circonstances plutôt que ma volonté ont fait les bases. Signez donc ce contrat qui nous lie encore pour deux ans; et que Dieu veuille, d'ici-la, toucher le cœur de vos enfans! — M. Duplessis signa, ayant aux yeux des larmes de colère : cet homme semblait lui faire une grâce; du moins ton père voyait cela ainsi , et tu connais sa fierté!.... A ce propos, mon cher fils, je t'épargne le récit des récriminations terribles dont il m'accabla : lu sais que toujours il ma rendu responsable de voire conduite à son égard. Pourtant, mon Dieu! est-ce que j'ai jamais appris à mes enfans à haïr ou à tourmenter leur père ? Je vous ai offert mes peines, Seigneur; je les ai acceptées en expia-
tion de mes fautes; je ne me suis plaint à personne, je n'ai demandé à personne vengeance ni consolation : et cependant mes soufirances ont été souvent jusqu'à me donner le désespoir, jusqu'à me faire douter de votre équité, ô mon Dieu! Peu à peu toutefois, M. Duplessis avait fini par se calmer; au demeurant, sa situation était assez bonne : entre lui et son bailleur de fonds il n^étaitplus question du passé. M. Palery paraissait résigné, et si par basard quelqu'un venait en sa présence k parler de toi ou d'Alice , il se contentait de soupirer , comme un bomme qui n'a que du cbagrin et point de colère. Ce tranquille état de cboses dura pendant neut ou dix mois. Tout-k-coup , au mois de juin de l'année dernière , je vis ton père redevenir morose et soucieux, comme à cette époque terrible de son existence commerciale qui avait suivi la mort de l'admirable et trop malbeureux Sidiiey. La direction des écritures,
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que jusques-là j'avais toujours conservée , me fut brusquement ôlée pour passer entre les mains d'un commis que M. J^alerj s'était fait envoyer du Havre quelque temps auparavant. Comme j'osais réclamer , et demander une explication , ton père me ferma la bouche en me déclarant que telle était sa volonté. Six ou huit mois se passèrent encore, pendantlesquels je vis INI. Duplessis manifester une inquiétude vraiment extraordinaire. Il fit alors de nombreux voyages au Havre ^ et toujours il revenait plus sombre, plus agité. Il y a six semaines enfin, comme j'étais venu chercher à la caisse la petite somme qu'il m'allouait chaque mois pour mes dépenses personnelles, afin de te l'envoyer, mon pauvre enfant! il me suivit dans ma chambre , et ayant soigneusement fermé la porte , il me dit d'une voix tremblante:— Sophie, vous que j'airendusi malheureuse, voulez-vous avoir pitié de moi ? voulez-vous me sauver de la honte et del'infamie?
Tu le peins facilement, n'est-ce pas, le trouble affreux ou je fus jete'e par ces paroles de ton père? Mais, ce que tu n'imaginerais jamais, c'est laccent d'inexprimable de'tresse qu'il mit à les prononcer. Il semblait à l'entendre , que chaque syllabe lui mordait le cœur comme une tenaille ardente. Mon dieu , Paul, tu me comprendras; je ne pus trouver qu'une réponse à lui faire , c'était de me mettre à sa disposition! Alors il me dit qu'il lui fallait ma signature pour quatre-vingt mille francs. J'allais refuser peut-être , car je pensais à vous, mes malheureux enfans! Quatrevingt mille francs , c'était la dot que mes parens m'avaient donnée, c'était votre fortune maternelle, hélas! C'était un inviolable dépôt dontimprudemment'déjà j'avais disposé jadis, pour détourner une accusation abominable ^ pour aider un mari furieux à désintéresser celui qu'il osait croire mon amant! Je m'étais juré de n'y plus laisser porter atteinte, fût-ce
pour racheter ma vie; et je dis à votre père que cet argent ne m'appartenait pas, qu'il était à vous, que je n'avais pas le droit , par conséquent, de le mettre ainsi dans'la maison. Maisj là-dessus, Paul, ton père me répondit en se frappant la poitrine qu'il ne s'agissait pas pour lui d'un malheur commun, d'un besoin collectif, que son associé se trouvait tout h fait en dehors de cetle déplorable question, en un mot que c'était lui Daplessis ^ lui mon mari, lui votre père , un homme et non pas un commerçant, qui allait être à jamais perdu , si je ne m'engageais pas pour le sauver. Puis il ajouta : — Je ne veux point au reste vous imposer ce sacrifice : je ne puis que vous supplier et il faut que vous sachiez pourquoi je vous supplie; après cela même, je vous laisserai la faculté d'être inexorable.
« Alors votre père me raconta une histoire horrible!'.. Je dois te la raconter a mon tour, cher et malheureux enfant : car sans cela
lu ne pourrais pas juger ma conduite. Pardonnez-moi cette triste nécessité, mon Dieu, et faites que je ne sois pas trompée en croyant mon fils incapable de mépriser jamais son père!
« L'inventairedela maison venait d'être fait, lorsqu'on m'avait relire les écritures. A cette époque, il y a maintenant treize mois, M. Duplessis se trouvait , ayant remboursé toutes les avances faites par son associé, à la tête d'un capital de plus de cent mille francs. Les derniers armemens pour la grande pêche , surtout ceux pour la pêche de la baleine, n'avaient donné qu'un rapport assez faible et M. Valerj annonçait hautement l'intention de renoncer à courir des chances si peu fructueuses. Ton père, au contraire, tenait beaucoup à continuer cette industrie maritime , la carrière favorite de sa vie. Ils se trouvaient ainsi divisés d'opinion j quand un homme vint, comme par hasard, faire aux deux associés la pro-
i!20 UN, DÉPUTÉ.
position secrète d'une expédition à la côte de Guine'e , expe'dition aflfreuse : car il était question d'acheter là des nègres , pour les transporter et les vendre aux Antilles! Cet homme avait connu M. Duplessis a Qranville^ au temps des corsaires. Le profit à tirer de son exécrable marché était immense : et d'ailleurs , disait-il, le capitaine du navire, moyennant une prime raisonnable , consentirait sans doute à courir seul tous les risques de prise ou d'avaries de ce qu'on avait la barbarie d'appeler sa cargaison ! Il faut l'avouer, Paul ; des deux associés , il y en eut un qui repoussa ces honteuses ouvertures, et ce ne fut pas ton père! Ebloui par les énormes bénéfices de l'expédition, avide d'indépendance et de richesse, M. Duplessis ne chassa point de chez lui le tentateur infâme qui venait lui offrir dechanger son honneur pour de l'or; il s'intéressa pour un tiers dans ce trafic de chair humaine ; les deux autres tiers étaient déjî\
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pris par une maison du Havre ^ très puissante et très renommée. M. l'alerj ne voulut participer en rien à une opération qu'il se contentait de traiter d'illicite ; mais il laissa faire son ancien patron, en exigeant seulementque des mesures fussent prises pour empêcher le nom social d'être jamais prononcé dans cette affaire.
« Tu viens de voir le marché. A présent^ voici le résultat.
« Malgré les lois qui défendent la traite , le navire alla donc charger des esclaves dans la rivière de Kalabar. Quatre cents malheureux lurent enlevés à leur patrie et transportés sous le pont du bâtiment, les uns liés et bail lonnés, les autres, chose monstrueuse, enfermés dans des tonneaux! Quand on eut perdu de vue la côte, les pauvres nègres furent tirés de leur infecte prison, et on les fit monter sur le navire pour prendre Tair. Plusieurs profilèrent de cet instant de liboité pour se préci-
piter dans la mer. Alors, le capitaine eut l'atrocité de chercher lui-même parmi cette foule de'solée ceux qui paraissaient le moins résolus à souffrir, et puis il en fit fusiller un certain nombre, afin , disait le cannibale, de donner aux autres un utile exemple. Cette inepte barbarie ayant , comme on devait s'y attendre, produit l'cJOTet tout inverse, le capitaine donna l'ordre de redescendre les esclaves dans la cale et de les y laisser jusqu'à la fin du voyage. Deux fois par jour on aérait la flottante fournaise où bouillaient ainsi quatre cents hommes, et l'on y jetait de Teau salée , infernale invention du capitaine pour raffraîchir ses patiens, tandis que des matelots debout aux écoutilles menaçaient de leurs armes chargées ceux des prisonniers qui auraient hasardé un mouvement! 11 y avait tout au plus quinze jours que le navire faisait route, quand par un terrible jugement de Dion, nue ophtalmie dévorante se déclara
parmi les nègres et gagna bientôt l'équipage, au point de ne plus laisser à bord que deux hommes capables de manœuvrer. Ce fut alors qu'une corvette anglaise rencontra et captura le coupable navire , qui , par un reste de pudeur sans doute, n'avait point osé arborer le pavillon de la France, et voguait sous les couleurs britanniques. Plus de cent vingt nègres étaient devenus aveugles, quinze étaient morts de douleur ou de faim, vingt-deux s'étaient jetés à la mer, et douze avaient été fusillés! Quant à l'équipage, je te l'ai dit; deux hommes seulement se trouvaient en état de naviguer, mais ils n'eurent pas la force d'éviter le vaisseau de guerre. Le capitaine avait perdu un œil.
« La prise eut lieu au mois d'avril dernier; et dans les premiers jours de mai , ton père en fut instruit par la maison du Havre , sa complice , je ne trouve pas d'autre mol ! La perte était effroyable. 1! y avait à payer l'achat
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des esclaves et le prix du navire coiifisqué. La partdeM.Z>w/9/e5m dans ce désastre absorbait^ et au-delà, tous ses bénéfices passés, seul capital qu'il fîit parvenu à reconquérir. La société Duplessis et Valéry se trouvait donc par-là impossible à reconstituer. Mais nos malheurs allaient plus loin encore, mon pauvre enfant! Le misérable qui vint tenter ton père avait vu M. Valéry auparavant ;, et c'était M. Valéry qui l'avait amené dans notre maison! c'était M. Valéry qui , trop rigide pour prêter l'oreille à une proposition de traite de nègres, avait envoyé cet homme a ton père, comme a un spéculateur plus aventureux et moins délicat que lui, sans doute! Un négociant qui avait armé des corsaires devait moins répugner qu'un autre, pensait-il , à des marchés de sang! Je ne fais que répéter, mon Hls , les propres paroles de l'homme li qui tu as arraché ta sœur. Ensuite, le traité conclu, M. Valéry s'était hâté d'écrire à la maison du
Havre que lui, Valéry , n'entendait avoir nul intérêt clans Vope'ration, et qu'il ne Tauiait même point permise à son associé, s'ils avaient eu plus d'une année encore a travailler ensemble. Pareille protestation avait été adressée au capitaine du navire : et^ se voyant découvert, celui-ci, fort d'un témoignage si formel, fit dire à ton père, aussitôt après son débarquement à Portsmouth, qu'il allait le dénoncer et le faire mettre en jugement avec lui , si dans un délai indiqué , l'armateur négrier Duplessis de Dieppe n'avait point compté quatre-vingt mille francs à une personne que le capitaine cbargeait de les réclamer de sa part. A ce prix il offrait de rendre la lettre de M. /^«/e/*^, ainsi qu'une note malheureusement très explicite, sans signature, il est vrai, mais écrite de la propre main de ton père!
-( Voilà pourquoi M. Duplessis fit tant de voyages au Havre et que, loutes ses démarches vaines, désespéré , poussé à bout , il vint me
l'iô UN DÉPUTÉ.
demander de lui donner ce qui vous appartenait. Pouvais-je refuser, après qu'il m'eut dit ce que j'ai le triste courage de t'écrire? Pouvais-je abandonner mon mari aux chances d'une accusation infamante? Fallait-il pour vous garder ma dot , vous faire hériter aussi du de'shonneur de votre père? Jugez-moi, mes enfansl Dieu me jugera après vous. Maintenant, comme je te le disais en commençant, mon cher Paul, nous voilà pauvres et mendians; mais les deux lettres de M. P^alery ^ mais les instructions de ton père au capitaine, tout cela nous a été rendu, tout cela est brûlé, toutes les preuves sont anéanties : le nom que vous portez ne sera point voué à l'exécration publique. Et tandis que courbés tous deux sous notre malheur et notre honte, nous tremblions de ne pas trouver assez vite l'argent nécessaire pour nous racheter de l'opprobre , M. Valéry se présentait aux électeurs de Dieppe qui l'accueillaient avec honneur et
transport; et, k l'instant où la flamme dévorait les lettres de M. Falerr, causes de notre ruine éternelle , une sérénade brillante saluait sous nos fenêtres l'avènement du nouveau député! C'était votre justice, ô mon Dieu!
« Avant de partir pour Paris, où il est maintenant, cet homme a fait signifier à ton père l'acte de dissolution de la société. C'était une chose toute naturelle et toute prévue ; cependant, je ne saurais pas te dire a quel point M. Duplessis s'en est montré affecté. Avait-il donc jusque-là gardé l'espérance? Toujours est-il, que s'il eût tenu son associé dans ce moment, je crois qu'il Taurait tué , tant la colère Tégarait. Mais M. Valéry n'était pas là, et le ressentiment de ton père s'est alors comme toujours tourné sur toi, mon enfant. Hélas! il ne te pardonnera jamais d'avoir, à ce qu'il dit, préparé la misère de tes parens. Quant à moi, je frémis en songeant que sans
ta généreuse audace, ma fille serait tlevenue la femme de M. f^alery.
Jette ma lettre au feu, je t'en conjure. Avant d'emporter là-bas le fardeau de ma peine, avant de dire adieu k la France, je tâcherai de t'écrire encore une fois. Hélas! penser que je ne vous verrai ni Tun ni l'autre, que je n'aurai point pour m'adoucir le chemin, le souvenir d'un baiser ou d'une larme de mon bon Paul! cette idée brise mon cœur.... Mais^ j'ai tort de t'en parler, je t'afflige, je suis une égoïste. Tes souhaits m'accompagneront, n est-ce pas? Oh! si Dieu daignait les exaucer, je serais heureuse, je lésais bien! mais non, achève de me combler de maux, ô mon dieu! et donne le bonheur à
mes enfans!
« Si par hasard tu rencontres cet homme à Paris, oublie que je t'ai parlé de hii... D'ailleurs, en y réfléchissant bien, et malgré l'horrible sens de quelques paroles qu'il m'a
dites en me quittant, la veille de son départ, il me semble que tout cela ne peut pas avoir été une vengeance.... Ce serait trop épouvantable. »
Ainsi finissait la lettre de madame Duplessis, lettre sans signature , où les noms d'homme et de ville n'étaient représentés que par leur initiale, lettre dont 1 enveloppe séparée du reste témoignait seule qu'elle avait été écrite à Dieppe, et mise à la poste le 26 juillet. Sans la prière que lui en faisait sa mère, Paul aurait pu se dispenser de brûler une telle lettre^ car, en l'écrivant, la bonne et digne femme n'avait rien oublié de ce qui pouvait rendre sa terrible confidence incapable de nuire à son mari. Quant au retard dans l'arrivée, il s'expliquait par le désordre que la révolution de juillet avait nécessairement du jeter a travers le service des postes. Tout le
monde comprendra que la distribution des lettres dans Paris aurait été impossible pendant les trois jours d'inutile bataille qui venaient de s'écouler.
Quand il eût achevé cette lecture désolante, Paul resta anéanti. Des larmes de douleur et de rage sillonnaient ses joues ardentes: il avait la fièvre et le frisson. Tout son passé depuis deux ans lui venait en masse à la pensée, et Taccablait, et l'écrasait comme un indicibleremords.il était vaincu, le courageux rebelle : il entendait bruire à ses oreilles épouvantées la voix maudissante de son père, les sanglots, les soupirs de sa mère , le rire moqueur et triomphant de Valéry. Long- temps il eut besoin de se tenir la tête dans ses deux mains, car il avait peur -, il lui semblait sentir son cerveau fondre et son crâne se fendre , il lui semblait qu'il allait devenir fou. Pour la seconde fois, depuis trois jours , il songea au suicide, lui si persévérant, lui si robuste
en face du malheur! il songea qu'avec une balle de pistolet, on peut se faire libre à jamais! Puis tout-à-coup, il poussa un cri terrible et se mit à marcher par la chambre en s'arracbant les cheveux, en piétinant et se de'menant comme un insensé. Il venait de penser que la lettre de sa mère était vieille de quatre jours, et que sans les événemens qui l'avaient ainsi fait restera la poste, il l'eût reçue le 27 ou le 28, à l'heure peut-être oii le destin, qui croyait mieux faire sans doute, s'apprêtait à lui jeter entre les mains l'abominable auteur des maux de sa famille! — Voilà donc, se dit -il, pourquoi cet infâme paraissait si foudroyé de se trouver en ma présence? 11 me croyait instruit déjà par ma mère, le misérable ! il s'attendait à mourir, certainement, ou bien à tout me dire pour sauver son exécrable vie! Oh oui! va! j'aurais bien su te faire parler cette fois , quand il m'eût fallu t'arrachcr chaque parole à coups de poi-
gnard!... Mais non pas, j'ignorais tout cela moi! et voilà que je me suis mis à faire le magnanime et le généreux! Mon dieu! mon dieu! comme il doit se rire de moi, maintenant! comme il doit me trouver imbécille et bonhomme!... Oh mais... tu me reviendras, Valéry! tu me reviendras, je te le jure! tu ne sais pas ce que c'est que la colère et la volonté de Paul! En attendant, ton bien-aimé neveu va payer pour toi!...
La-dessus, le malheureux courut, bondissant de fureur, à la chambre du blessé. Georgette venait à lui , effrayée des cris qu'elle avait entendus. — Georgette ! s'écria-t-il , allez me chercher votre oncle! Trouvez-le , n'importe où! ma bonne Georgette, il faut que je lui parle à l'instant même !
La jeune fille regarda son ami, et elle obéit sans mot dire : l'aspect de Paul l'avait terrifiée.
Le fils de M. Duplessisse précipita dans la
chambre. Eugène était seul j Alice venait de sortir pour aller chez l'apothicaire chercher elle-même une potion que le médecin avait ordonnée. Le fusil de Michel était là, dans un coin! Paul ne se connaissait plus^ il le saisit, et certes, il allait tuer Eugène comme on tue une héte fauve sans la laisser se mettre en défense : mais quand il vit le pauvre malade se soulever péniblement et tourner sur lui des yeux incertains, encore toutvoilés par l'épuisement.... alors, dans la noble organisation de Paul, l'humanité souffla sur la colère et Icteignit : le rouge de la honte colora son visage, et de ses mains repentantes l'arme tomba brisée sur le carreau. On eût dit qu'en ce moment l'image de sa mère venait de lui apparaître! il ne vit plus que sa mère, il ne songea plus qu'à sa mère qui pleurait loin de lui, qui allait quitter la France pour ne le revoir jamais , peut-être!
• — Eugène' dit-il d'une voix étouffée , en
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s'approchant du lit où trois jours auparavant il avait placé son ancien camarade, vous sentez-vous assez fort pour être transporté ?
Et lui, si forcené tout à l'heure, prit pour dire cela, la parole qt le maintien d'un suppliant!
— Sans doute... répondit tristement le neveu de M. Valéry. D^ailleurs...ille faut bien, Paul; je ne dois pas abuser de votre pitié... Donnez vos ordres ! On m'emportera d'ici quand vous voudrez.
— Ne m'en veuillez pas, Eugène, reprit le malheureux attendri. C'est que, voyez-vous... il faut que je parte aujourd'hui, et je ne sais pas bien quand je reviendrai.. . Vous comprenez cela, n'est-ce pas? Il serait peu convenable que pendant mon absence... Pourtant, voyons! dites-moi franchement si vous êtes mieux? Je ne voudrais pas être cause qu'il vous arrivât quelque accident.
— • Avez-vous donc besoin de m'expliquer
pourquoi vous me renvoyez de chez vous, répliqua le blessé? C'est votre volonté... cela suffit. Que grâces vous soient rendues pour vos soins et votre hospitalité, Paul!... Je me trouve très bien, soyez tranquille... Au reste, l'hôpital Saint-Louis est à deux pas!
Il y avait une amertume profonde dans ces paroles d'Eugène . Le fils de madame Duplessis ne s'en offensa point.
Alice , Georgette et Michel arrivèrent en même temps. Le malade se hâta de leur dire de quoi il s'agissait, et les pria de faire venir des porteurs.
L'oncle et la nièce demeurèrent stupéfaits. Mais Alice indignée se mita protester hautement contre la barbarie de son frère. — Il est monstrueux, s'écria-t-elle, de chasser ainsi un homme blessé !
Paul ne répondit point à sa sœur ; il dit seulement à Michel de faire ce qu'il fallait. Le matelot sortit aussitôt, en n'iuterrogeant
que lui-même sur les motifs d'une si brusque mesure.
Alors cellequi, durant trois jours et trois nuits, avait veillé assise au chevet d'Eugène, celle qui , déjà pleine d'émotion et de sympathie, avait puisé dans cette tâche dangereuse assez d'amour pour perdre une femme dix fois plus forte qu'elle, Alice eut horreur de son frère , et la pensée lui vint de dire à Paul: — • Tu chasses ce jeune homme?... Eh bien, je le suivrai!
Mais elle n'osa pas. La pudeur, cette sainte hypocrisie des femmes, lui tenait la bouche fermée.
Michel remonta bientôt avec deux porteurs. Eugène fut couché sur une civière, comme il avait été amené. Paul et le matelot l'accompagnèrent jusqu'à l'hôpital Saint-Louis. II ne voulut point être conduit ailleurs, malgré les instances du frère d'Alice pour le confier à un médecin du voisinage. Au reste, l'habile
chirurgien Jobert, après l'avoir examiné, affirma qu'avant quinze jours il serait en état de sortir.
Paul revint avec Michel , silencieux et mécontent, comme s'il eût fait une mauvaise action. Toute dureté, si nécessaire qu'elle fùt^ lui répugnait : et vous savez pourtant si, à l'égard du neveu de M. Valéry, Paul Duplessis avait droit ou non de manquer de bienveillance!
En rentrant, le pauvre fils prit un habit et du linge dont il arrangea un petit paquet ; puis , ouvrant le secret de son bureau, il en tira un médaillon qu'il considéra quelque temps avant de le suspendre à son cou. C'était le portrait d'Alice. Michel aidait son ami, sans oser hasarder une parole , tant cette morne impénétrabilité lui semblait terrible et imposante. Quand Paul eut achevé ses courts préparatifs, il regarda le vieux matelot bien en face, et, lui prenant la main avec une
expression impossible à traduire^ il l'emmena près des deux jeunes filles qui pleuraient à côté du lit vide. Alors un profond soupir s'échappa de cette poitrine brisée , et le frère debout entre sa sœur qui se détournait de lui et Michel, prêt à fondre en larmes, sans savoir pourquoi.... le frère fit entendre ces mots solennels :
— Au moment de partir pour accomplir un devoir sacré , je te confie ce que j'ai de plus cher au monde , Michel! Je te confie ma sœur Alice , l'enfant que lu as tenu pleurante dans tes bras, la fille chérie de ta bienfaitrice , la sœur adoptive de ta bonne Georgette. Garde religieusement de tout péril , défends courageusement contre toute attaque le dépôt précieux que je voue à ton amitié. Songe que je te transmets ma mission tout entière , que j'ai condamné ma vie à n'avoir qu'Alice pour mobile et pour but. Songe que pour épargner h ma sœur un repentir , un
chagrin , une larme, je mourrais, s'il le fallait! Accepte la tâche telle que je te la donne, mon brave Michel, veille nuit et jour autour de la bien-aimée de ma mère, ne te lasse pas, ne te rebute pas! Garde -la surtout de deux hommes qui s'appellent Valéry, car ces deux hommes se tiennent et se succéderont, j'en suis sûr^ pour le malheur de notre famille. L'oncle a fini sa mission, lui! l'oncle vient de ruiner mon père et ma mère , entendez-vous cela tous les deux! L'oncle a réduit mon père à se faire commis , et ma mère à se faire servante, peut-être... Le voilà satisfait ! C'est à cause de l'oncle que je pars, fils et frère h jamais malheureux , pour aller chercher l'adieu d une mère désolée qui m'appelle , qui me crie de venir, avant que chassée de France par ce monstre , elle n'ait pour toujours séparé d'elle ce qui faisait ses seules joies sur la terre , sa patrie et ses enfans! C'est à cause de l'oncle aussi que tout à l'heure vous m'avez
i40 • UN DÉPUTÉ.
VU si cruel envers le neveu. Je ne l'espère pas, mais pourtant, fasse le destin qu'un jour je trouve Eugène digne de m'entendre lui demander pardon ! Quant à présent , je n'ai pas voulu laisser un Valéry sous le toit de ma sœur, et si je n'avais pu l'enlever d'ici vivant , je l'en aurais enlevé mort ! Et maintenant, Alice, toi qui me condamnais comme toujours, hélas! sans m'entendre , si je n'ai pas dit à ce jeune homme pourquoi je le faisais emporter ainsi de chez moi , c'est que la lettre de ma mère , cette révélation de tant de maux, devait être un secret entre ses deux enfans! Cependant à toi, Michel, je dirai une partie du secret , tu sauras que pour se venger de n'avoir pu épouser Alice, l'oncle d'Eugène a conspiré et accompli la misère de tous les Duplessis!,.. Et nous le tenions, il y a deux jours, tu sais!... et cette lettre, je ne l'ai que de ce matin! Mais je te l'ai dit, nous le retrouverons ! Jure-moi donc d'être fidèle
à ma sœur, Michel ; fidèle comme Tombre au corps , comme le matelot à son pavillon !
— Je vous le jure, monsieur Paul! vous trouverez Michel mort avant de savoir qu'il a été en défaut , s'écria le vieux marin en couvrant la main de Paul de baisers et de pleurs.
— Merci , mon bon père , merci ! A présent... adieu, Michel... adieu, Georgette... Et toi, Alice ! ma sœur tant aimée! je ne t'impose pas un surveillant: je te laisse un défenseur, un ami, voilà tout. Lis cette lettre de notre mère et tu verras que je puis partir, sur que ton honneur, Alice Duplessis, saura bien t'empécher d'aimer un Valéry! Je ne t'emmène point avec moi, hélas! parce que c'est un voyage de proscrit que je vais faire. Le fils maudit ne pourra voir sa mère qu^k la dérobée : sans doute notre digne père lui ferait un crime, à la pauvre femme, d'avoir appelé à elle cette caresse de ses cnfans! Lissa lettre...
j'attendrai que tu aies fini ; car , le malheur connu de nous deux, je ferai ce qu'elle ordonne, je brûlerai ce papier. Lis!
Alice prit en tremblant la lettre que lui tendait son frère et la lut avec une terreur profonde. Puis, elle s'écria : — Je veux partir avec toi, Paul! je veux aller voir ma mère! — Mais les forces lui manquèrent... elle s'évanouit.
Deux heures après , Michel conduisit Paul à la diligence de Rouen.