‹ Frère et soeurChapitre 7 sur 7 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

(B^'ÛO^XIC,

Lorsque vous êlcs sorti de Paris par la barrière duTrônc^ et que, prenant la route royale de Strasbourg, vous avez passé à l'ombre du cbâteau de Vincennes , cette bombe immense qui n'attend qu'une étincelle pour mettre en lambeaux la moitié de la Capitale, vous voyez le

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grand bois déployer devant vous deux riches avenues , conduisant chacune a un village. La plus large est coupée au milieu par une aiguille de pierre historiée, et appelée la Pyramide^ souvenir de je ne sais quel roi sauvé de la dent d'un sanglier par un bûcheron qui en mourut, mais dont on ne dit pas le nom : qu'est-ce que le nom d'un bûcheron? Au bout de cette avenue vous trouvez l'antique bourgade de Saint-Maur, baptisée Joinville-le- Pont , depuis quelques années, grâce au philippique fanatisme d'un certain général Belair, qui, de son vivant, était colonel parmi les gardes nationales de la banlieue. L'autre avenue , qui fait cap avec la première , va presque tout droit jusqu'à Nogent-sur-Marne, long et aristocratique village peuplé de banquiers, gouverné par un marquis, enrichi par surcroît d'honneurs du syndic des agens de change et de M. Dupin l'aîné : lequel village se repent beaucoup, dit-on, d'avoir laissé

perdre l'occasion de se de'guiser,lui aussi, en Orléans , Nemours ou Montpensier. La porte qui ouvre le bois de Vincennes sur jNogent s'appelle porte de Nogent, ou porte de Beauté. A droite est la maison du garde-portier , un vieux légionnaij e de l'Empire, devenu sbire de la liste civile, qui défend à coup de fusil les broussailles de Sa Majesté, et que j'ai vu se répandre en menaces sur une pauvre vieille femme , parce qu'elle venait d'arracher dans les fossés du roi deux ou trois poignées d'herbe pour les donner à manger à sa jolie chèvre, la nourrice de ses petits enfans. C'était sa consigne , à ce garde ! Elle est si jalouse de son bois de Vincennes, la Liste Civile de ^1850, l'épicière couronnée ! Voilà bientôt deux ans qu'elle tourmente le conseil-d'élat afin d'enlever à ses voisins le droit dy regarder par leurs fenêtres; demain, elle tarifera la fraîcheur de ses buissons ; demain , elle installera des receveurs à toutes ses allées, et l'on paiera

pour y passer, comme on paie pour traverser un pont. Le braconnier des bois royaux n'était qu'un paria avant sa venue j à présent, c'est une bête fauve. Ne désespérons pas qu'un jour elle octroyé a ses gardes une prime pour l'oreille d'un homme, comme pour les pattes d'une pie-grièche , ou le museau d'une belette!

En regard de la loge forestière, et a gauche de la porte de Beauté, est la maison du célèbre restaurateur Girault, le prince des cuisiniers du bois de Vincennes, sans rival dans lart de flamber une matelote et de faire sauter un lapin ; Girault , l'ami des artistes , l'ami * de Bertliaud le poète , qui l'a chanté un jour dans ces vers sauvages, mais sublimes, dont il débarrasse sa tête en la secouant au soleil, comme l'épineux acacia secoue ses cîmes embaumées.

Un matin, deux personnes, c'étaient un vieillard et une jeune fille , entrèrent préci-

pitamment dans la salle basse du restaurant. Le maître de la maison accourut au bruit, ayant déjà sur les lèvres un sourire et des paroles de bienvenue ; mais il perdit tout cela en regardant ses hôtes, car la jeune fille était éplorée, car le vieillard se soutenait à peine. Girault les aida à monter dans une chambre dont la fenêtre donnait sur le bois. 11 demanda, pour la forme, ce qu'il fallait leur servir, n'insista point et se retira.

— ^Georgette! dit le vieillard, quand il fut seul avec la jeune fille , ma bonne Georgette , pourquoi es-tu venue ?

— Ohl je n'y tenais plus, mon oncle, s'écria la pauvre actrice à travers ses sanglots; je serais morte là-bas! Car il m'avait tout dit, le cruel, croyant parlera une amie bien indifférente , sans voir que chacune de ses paroles tombait sur moi, sévère et glaciale comme un arrêt de mort! Songez-vous à ce que j'ai

souffert, moi, la confidente de cet horrible

combat, quand il m'a fallu mentir à sa mère et k sa sœur, et me faire un langage tranquille, un visage de théâtre, pour leur prour ver qu'il s'agissait tout simplement d'aller voir une maison de campagne, aujourd'hui, n'estce pas! ce malin! quand le ciel est triste comme la mort,, et semble pleurer sur nous tous!... O^mon oncle! vous qui m'avez éleve'e dans , son amour, vous qui savez que je donnerais mon âme pour lui sauver une blessure, pouvez-vous me demander pourquoi je suis venue !

— Je comprends bien , je comprends bien, répondit doucement Michel... Mais c'est heureux qu'il ne t'ait pas vue, et qu'il ne se doute pas que lu nous as suivis... 11 serait capable de se fâcher !

— Eh ! que lui importe, mon oncle ! je ne ne suis rien pour lui, moi ! Je suis votre nièce, voilà tout.

— Ce n'est pas cela... Ecoute donc, Geor-

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gette! c'est que les autres pourraient croire qu'il t'a fait venir comme dans les comédies , tu sais bien , pour l'eflFet ! .

— 0 mon Dieu! ils ne croient donc à rien de franc , à rien d'honnête, les misérables, les assassins qu'ils sont! Us vont nous le tuer, mon oncle : vous verrez ce que je vous dis !

— Le tuer ?... Laisse-moi donc tranquille, toi!.. Ils ne tueront rien du tout!... Mais, je t'en prie, Georgette , dis-moi un peu, ma pauvre fille! il faut que j'y aille.,, il faut que nous arrangions tout cela avec M. Eugène... Tiens! me voilà à tes genoux. Promets -moi que tu vas rester ici à nous attendre, promels-moi que tu ne bougeras pas!

— En aurai-je la force , hélas !

— Tache, tâche, ma petite Georgette...

Ne chagrine pas ton vieux Michel ! Laisse-moi faire, vois-tu. Sois calme, et prie bien le bon Dieu... Je le dis qu'il ny a pas de danger, ainsi!

— Me répondez-vous de lui ? demanda-telle en le regardant fixement.

— Eh oui!... Mon dieu , ils n'ont pas déjà tant l'air de mangeurs d'hommes... j'en étourdirais bien une paire ou deux , moi qui ne suis pas trop solide, à cette heure! Tu seras bien sage, pas vrai ?

— Oui , mon oncle.

Et elle se jeta au cou du matelot , qui s'arracha comme il put à son étreinte désespérée.

Girault attendait leurs ordres au pied de l'escalier.

— Ayez bien soin d'elle, mon vieux, lui dit Michel. Donnez-lui tout ce qu'elle vous demandera ; mais prenez garde qu'elle ne sorte. Je vais revenir bientôt, et si les choses tournent comme je l'espère , nous ferons un fier déjeuner... vous pouvez vous y attendre!

— C'est compris, répondit le traiteur en lui serrant la main. Je sais ce que vous voulez

dire... Les femmes n'onl pas k faire dans ces choses-là... Bonne chance, et à revoir, mon brave !

Le maçon pril en courant un sentier couvert qui iongc les murs du parc, et, tournant vite à droite, il parvint en deux minutes sur la crête du magnifique raviiiqu on appelle le Fond de Beauté. C'est là une délicieuse jjlate - forme , que les bouleaux éventent de leur verte et fine chevelure, colline enchanteresse que vous ne connaissez pas , riches promeneurs du poudreux bois de Boulogne ! C'est comme un trône au dôme d'azur et de soleil, d'où le passant émerveillé règne sur un paysage immense, univers de prés, de villages et de châteaux , au milieu desquels la Marne, doucereuse et perfide rivière, fait tournoyer ses nappes d'argent. Notre roi Charles V, de sage et hypocrite mémoire, avait bien choisi ce lieu pour y asseoir son château de Beauté-sur-Marne, gentille forte-

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resse dans les bois , dont après lui tu devins la dame , douce et malheureuse Agnès Sorel , noble amie du Laffilte de ce temps-là , le bon argentier Jacques Cœur; toi qui forças , courtisanne sainte et vénérée , ton paresseux amant Charles VII à sauver son pays des Anglais, et qui mourus, en récompense, empoisonnée parle dauphin parricide, inviolable scélérat que l'histoire a flétri du nom

infâme de Louis XI!

JMichel regarda autour de lui avec inquiétude , interrogeant les chemins , fouillant les buissons 5 puis il descendit hardiment la rapide excavation, dernier et douteux vestige du château de Beauté; car il avait vu des formes humaines s'agiter parmi les arbres qui garnissent le bas du ravin ; il avait entendu des voix, d'hommes, voix menaçantes et funestes, se mêler aux cris des passereaux effrayés.

Ils étaient sept , groupés contre un bouquet

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de sycomores : les quatre que vous avez vu assister aux noces d'Alice, et trois autres qui ne s'étaient pas senti le courage d'accepter cette formidable invitation, le conseiller-d'Etat, tout rouge encore des soufflets de Paul; Albert, Tenragé porteur de toasts qui avait si vaillamment maudit le carbonaro parjure; enfin un jeune homme avec lequel Paul avait jadis refusé de se battre pour une querelle de journal , et qui s'était vengé de cela au souper de la ducliesse , en accusant le conspirateur d'avoir vendu ses frères.

En face de ce détachement d'ennemis, se tenaient Eugène et son beau-frère , tous deux en grand deuil.

— Allons donc, Michel! dit Paul en apercevant le matelot qui accourait tout essoufflé... Tes jambes ne vont plus, mon vieil ami ! Ces messieurs nous attendent. Excusez-le, messieurs.

— Oh! il n'y a pas de mal , dirent les deux

neveux de la duchesse, témoins de ce combat, comme ils l'avaient été du mariage d'Eugène, et de la mort de M. Duplessis.

Michel balbutia quelques mots insignifians, et puis il embrassa le fils de la veuve, content devoir qu'il n'était pas question deGeorgette.

Ensuite tous ces hommes s'enfoncèrentplus avant dans le bois , cherchant une clairière assez profondément entourée pour qu'ils n'eussent k y craindre la curieuse intervention de personne.

Quand ils l'eurent trouvée , ils s'arrêtèrent et reprirent l'explication que l'arrivée de Michel avait interrompue.

— Ainsi donc, messieurs, ditle frère d'Alice, en jetant son chapeau sur l'herbe , au moins sur ce point nous voila tous d'accord. Les torts de M. leconseiller-d'Étatenversraa sœur et envers moi n'admettent point d'excuse , pas plus que le châtiment dont j'ai fait suivre son offense ne saurait admettre l'oidili. Une

lutte féroce , une lutte à mort s'est engagée entre nous deux, avec tout le scandale désirable, en présence de ce que Paris renferme de plus puissant et de plus élevé. Il y aurait folie, — je ne dirai pas lâcheté , c'est un mot qui n'a plus de sens ici ; — il y aurait folie de la part de Monsieur à me pardonner , car i! perdrait k cela sa réputation d'aujourd'hui, et sans doute aussi su fortune de demain. Le monde permet bien à un homme de s'enrichir des dépouilles de ses semblables, de bâtir la splendeur et la paix de son avenir sur un présent d'intrigues viles et de basses menées, pourvu que cet homme soit prêt k soutenir tout cela Tépée à la main. Oui, voilà comme vous êtes! l'effronterie désarme votre justice ; vous ne regardez jamais les cartes du joueur qui a gagné; l'infâme parvenu , l'infâme arrivé au pouvoir et aux titres trouvera vos mains ouvertes devant la sienne ! Mais vous )K' voulez pas qu il évite un duel; vous

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trouvez bon au contraire qu'il cherche et provoque le combat; vous lui faites une gloire d'avoir été infâme jusqu'à la mort! Selon vous, Messieurs, le sang humain est une eau lustrale qui nettoie et qui purifie tout. Dans vos mœurs, le fripon qui lue un honnête homme laisse son opprobre sur le champ de bataille, il hérite presque des vertus de sa victime ! C'est à tel point que vous donnez des formes très solennelles à ces sortes d'engagemens, et que quand deux filous, qui s'étaient peut-être entendus k cet égard , ont échangé en riant deux balles innocentes, il se trouve tout de suite des juges d'honneur, auxquels ni vous ni moi ne confierions notre bourse, et qui pourtant dressent procès-verbal de cette honteuse parade, afin que le lendemain les journaux puissent apprendre à toute la France que l'honneur de deux filous est resté sauf! Ce n'est pas moi qui ai arrangé les choses ainsi , messieurs : c'est le mon-

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de, c'est vous. J'ai fait de ce que je viens de vous dire une triste et douloureuse expérience. Un jour j'ai refusé d'offrir ma vie pour une phrase insérée dans un journal de théâtres, où la faim m'avait fait entrer sur la promesse d'un inviolable secret. Je ne voulais pas descendre en champ clos paré des couleurs de cette feuille! D'ailleurs, je ne croyais pas , je le jure , avoir à répondre par un suicide ou un assassinat d'une phrase qui n'était, après tout, que la qualification sévère d'un fait déjà déclaré coupable et condamné comme tel par les juges ; je me tenais, malgré mon refus, l'égal en noblesse et en probité de rhomme qui me provoquait : et cependant , messieurs, devant un grand nom littéraire , devant deux grands noms militaires , il a été dit que j'étais déshonoré!... .N'est-ce pas, monsieur ? poursuivit Paul en interpellant le dernier désigné parmi ses trois adversaires. Heureusement voici que l'occasion m'est ve-?

nue de réparer tout cela^ et je serai a vous clans un moment. Car nous allons en finir, n'est-il pas vrai? Et pour que nul ne se plaigne, nous procéderons par ordre de dates, par ancienneté! A vous d'abord, mon vieil ennemi, qui avez si bien su raviver notre querelle, en m'accusant de dénonciation politique! à vous aprjs, monsieur Albert, qui niavez cruellement jeté à la face ma fuite lie Paris le soir même de mon engagement parmi les vôtres! A vous enfin tout ce qu'il me restera de sang , monsieur le conseillerd'État!

— Nous ne permettrons pas ce triple combat! dirent en frémissant les neveux de la ducliesse. Nous sommes venus pour être les témoins d'un duel, mais non pas les spectateurs d une boucberie !

— Vous ne ferez pas cela, monsieur Paul ! s écria Micliel au désespoir. Vous aurez pitié de voire sœur et de voire mère! vous ne

voudrez pas que votre matelot meure de douleur, et sa pauvre Georgette aussi !

Eugène entraîna son beau-frère à quelques pas, et Michel les suivit.

— Paul! dit le jeune homme, les yeux pleins de larmes, pourquoi tout cela? Vous n'avez ici qu'un adversaire sérieux, c'est leconseillerd'Etat. Un mot aux deux autres, et ils vont s'excuser, et ils vont vous demander pardon, peut-être! Car ils étaient ivres quand ils vous ont insulté, et je sais que leur opinion à votre

égard s'est bien modifiée depuis Par grâce,

Paul, ne soyez point inflexible ! Quelle fureur vous excite donc contre ces deux hommes ?

— Le coriseiller-d'Etat pourrait me manquer , répondit froidement le frère d'Alice.

— Il veut mourir, tenez! c'est sur! dit Michel en se tordant les mains.

— Et quand cela serait ? reprit le malheureux. ÏN'ai-je point assez vécu î Croyez-vous donc que je suis arrivé ici comme un fou, sans

savoir ce que j'avais a y faire ? iS'avez-vous jamais songé à ce que j'ai dû souffrir depuis l'horrible soirée où , content de vous avoir pardonné, Paul, souriantpeut être à l'idée du bonheur futur de ma sœur, je suis venu, plein de confiance, m'asseoir à la table de vos amis? Penses-tu, Michel, que mon organisation tout entière a pu ne pas tomber en ruines, quand j'ai vil qu'il me fallait marcher, pour finir mon ouvrage, entre les fers démon seul ami, devenu criminel Ii cause de nous, et le déshonneur d'Alice qu'on avait séduite pendant mou absence , et toute cette effroyable masse d'injures et de malédictions écroulée sur moi dans une tempête infernale ? Mais vous ne voyez donc pas que je suis cassé de douleurs, comme un vieillard d'années! J'ignore comment j'ai fait pour tenir jusqu'ici , seulement! Car, sachez-le bien, il n'y a pas eu dans cette guerre un jour dillusion complète , une heure de vraie joie pour le

soldat solitaire et méconnu. Jamais d'encouragement! Jamais de récompense! Je voyais bien que j'usais mes pieds et mes mains jusqu'au vif à gravir les rocs inaccessibles qui me barraient le passage ! Je sentais bien que ma tête devait finir p-ar se briser contre ce mur de fer où je la heurtais sans cesse! Je comprenais bien que si jamais il m'était donné d'atteindre le but, je tomberais mort en le touchant ! Eh bien, je l'ai touché! vous savez comment, hélas ! vous savez sous quel deuil, sous quelles horreurs, ma victoire si chétive est restée ensevelie! Et vous trouvez que je ne dois pas désirer la mort ? la mort , mon seul repos , la mort , seul lit où je puisse dormir? Oh ! vous n'y songez pas! Mais j'attendais ce combat comme une palme, mes amis, je l'appelais, j'y révais nuit et jour ! Je comptais les minutes qui me séparaient de cette heure de vengeance où j'allais pouvoir abriter mon suicide sous un fantôme de réparation, où dé-

gagé de ses devoirs de frère, libre de ses actes et de sa vie, ne devant compte à personne de l'emploi de son sang , l'homme allait enfin revivre en Paul , revivre un instant, et retomber pour jamais! Auriez-vous trouvé plus raisonnable que pour me détruire, je n'empruntasse pas d'autres mains que la mienne? Bah ! il se serait rencontré des dévots et des prêtres pour crier encore sur ma pierre : lâcheté! lâcheté ! Car, figurez-vous que c'est la mode parmi ces gens-là d'appeler poltrons ceux qui se tuent! J'avais assez de cette triste réputation, moi! Il me fallait pour exhaler mon dernier souffle un moyen de prouver que j'aurais pu être brave comme un autre. xVinsi, c'estfini, ne me retenez pas! j ai pris ces trois hommes pour mes corbeaux, je vais leur porter mon corps. Ils ne m'en veulent pas, dites-vous? Ils m'entendraient avec reconnaissance leur proposer la paix et l'oubli! Oh! comme vous vous trompez! Ils me haïssent mortelle-

ment, voyez-vous! Seulement , depuis deux mois, je lesépouvan le: depuis deuxmois, toutes les nuits, je me dresse menaçant à leur chevet, j'agite des linceuls rouges à leurs regards effarés , je suis leur cauchemar ! Ils prendraient ce moyen -là aussi bien qu'un autre pour se délivrer de moi : et puis après, ils iraient dire partout qu'ils m'ont épargné, qu'ils n'ont pas vouluécraser de leur nombre un pauvre jeune homme tout seul... Ah! je les connais, je les connais ! J'ai trop d'orgueil pour leur fournir une joie si commode! je ne veux pas qu'ils se fassent de la grandeur d'ame à mes dépens ! Allons, Michel , allons, Eugène ! laissez-moi aller....

— Ainsi, les prières d'un ami d'enfance ne peuvent plus rien sur vous! répondit Eugène altéré... Ainsi vous trouvez du plaisir a nous léguer des regrets et des pleurs éternels!

— Oh! que vous vous consolerez bien vite!

répliqua le frère, en lui posant la main sur

l'épaule. Ma sœur a soixante mille francs de rente , Eugène : c'est une riche compensation, n'est-ce pas? Et puis voyez, vous voilà déjà noir des pieds a la tète : vous n'aurez pas même la peine de changer d'habit... Eugène Valéry, ne parlons pas de notre amitié!

— El moi , dit le matelot... j'espère que je peux parler de la mienne! Et Georgette, quia force de vous aimer comme un frère , a fini par vous aimer autrement, M. Paul! Qu'est-ce que nous deviendrons, nous autres, quand

notre soleil sera parti? Ah! si vous saviez

non, jamais je n'ai senti tant de douleur, pauvre vieux que je suis!... si vous saviez comme j'avais bien arrangé tout cela dans ma tête... Et voir que c'est perdu , qu'il n'y a plus de ressources , mon dieu ! mon dieu !

— Georgette! Michel oui! c'est

vrai... soupira l'infortuné en essuyant une larme... Ce n'est pas celui qui va mourir qu'il faut plaindre. . Ceux qui restent...

l.E LIT DE MORT. 403

Qu'y faire? Il est trop lard, à pre'sent!.. Et, d'un effort de'sespéré , il rejoignit le groupe des sept hommes.

— J'attends vos ordres, messieurs, dit-il aux te'moins.

— Nous ne pouvons que répéter ce que nous avons dit, monsieur Paul; il n'y aura pas trois combats, il n'y en aura qu'un.

— 11 y aura ce que les épées et les pistolets voudront! s'écria le frère d'Alice. Le hasard est le maître ici. Si je suis tué du premier coup, les autres pousseront du pied mon cadavre , et ils s'en iront, l'honneur sain, la vie sauve. Mais si je reste debout après le premier duel, je déclare solennellement que je tiens pour lâches et sans cœur ceux qui refuseront de prendre la place du vaincu. Eh! que trouvezvous donc d'étonnant à ce qu'un homme se batte trois fois dans le même jour? Vous voila bien économes de sang! Mon dieu, aujourd'hui ou demain, ou dans un an, ensemble

on séparés, esl-ce qu'il ne vous les faudra pas toujours, ces trois duels? E'^t-ce que votre monde n'alteud pas? Est-ce que les belles dames ne vous regardent pas? Est-ce que le drame commencé chez madame la duchesse de L^** ne demande pas qu on lui fasse un dénoûment?... Vous restez muets! Quelqu'un d'entre vous aurait-il donc peur ou pilié de moi? Celui-là serait un poltron ou un insolent; qu'il choisisse! Je suis venu ici pour en finir , entendez-vous bien ; et nous en finirons. Je vous apporte votre proie , messieurs les gentilshommes de A 850, partagez-vous-la. L'homme du peuple a levé sa tête d'aflfranchi jusqu'à vos faces patriciennes, et il les a mordues! Écrasez la tête de l'homme du peuple, ou sinon, demain il vous mordra encore.... Écrasez-lui la tète, vous dis-je ! et ce soir le Maître vous sourira. Voyez-vous comme mon orgueil sait agrandir notre querelle!

— Eh bien donc ! puisque vous ne voulez

rien entendre... allez! dirent les témoins qui sentaient le rouge leur monter à la figure. Mais l'injure la plus grave jjassera la première.

— J'y consens , dit Paul. Aussi bien, c'est le moyen de faire d'une balle trois coups. Car monsieur le conseiller-d'Etat paraît me détester de toute son ame, et ses broderies que j'ai ternies attendent mon sang pour se refaire. N'ayez pas peur qu'il y aille de main morte !

Eugène laissa dire et faire tout ce qu'on voulut. Les derniers mots dePaull'avaient blessé jusqu'au cœur.

On comptalespas. Les deux ennemis furent placés en face l'un de l'autre, un pistolet k la main. Un écu de cinq francs fui jeté en l'air et le hasard ordonna que Paul tirerait le dernier.

Le matelot voulut réclamer. — Silence, Michel! lui dit Paul; c'est la loi du combat.

L'un des témoins du conseiller donna le signal ; les combattans allaient marcher l'un sur l'autre, quand tout-à-coup le bois retentit de fanfares éclatantes : un grand tumulte de chevaux et de chiens passa près de la clairière. C'étaient les aines de la race royale et leur maison qui chassaient.

— Arrêtez! arrêtez! dit alors Michel qui n'avait plus sa raison... Par ici! par ici! Au secours ! cria le pauvre homme en courant comme un insensé du côté d'oii venait le bruit.

Mais les fanfares sonnèrent plus aiguës ; au gaiop des chevaux, auxaboiemens des chiens, aux exclamations joyeuses des cavaliers, vingt coups de fusil mêlèrent leur assourdissante explosion. Personne parmi les chasseurs n'entendit l'appel du matelot j et quand celui-ci, chancelant, éperdu , revint au lieu du combat, Paul tombait, la poitrine percée, sous la balle mortelle du conseiller.

— Je l'aurais parié! dit le malheureux à terre, en souriant amèrement. Monsieur devait

me tuer c'est la justice du duel! C'est ce

qu'ils ont l'audace d'appeler le jugement de Dieu!

Tous étaient accourus , et s'empressaient autour de lui.

— Otez-vous ! s'écria-t-il , je ne veux pas de comédie ! Je ne veux pas être souillé de vos regrets menteurs , de votre compassion de commande! Tenez ! — et pressant sa blessure de sa main frémissante , il leur jeta son sang au visage.-. — Tenez! soyez tous lavés, messieurs! Et maintenant,, allez écrire que 1 honneur est satisfait.

11 s'évanouit h ces mots. Les témoins le soulevèrent, et ils le portèrent chez le restaurateur de la porte de Beauté.

Georgette les vit venir. Elle était a la fenêtre !

Une chaise de poste stationnait devant la

maison du traiteur, et fermait le chemin au convoi. Car c'est là que s'arrêtent les postillons qui vont à Neuilly, premier relai de la route de Strasbourg.

Michel reconnut le voyageur de la chaise de poste. C'était Valéry, le député, qui s'enfuyait de Paris. Le matelot courut à la portière, et tirant Valéry par le collet, il lui arracha le chapeau de la tête.

— Saluez le blessé qui passe, Monsieur ! lui dit- il d'une voix furieuse... C'est le fils de celui que vous avez tué , il y a deux jours ! C'est Paul Duplessis qui va mourir parce que vous avez dit qu'il était Tamant de sa sœur !

Le lendemain, dans l'après-midi, à l'heure oii ces gens-là se lèvent, une voiture brillante, armoriée d'une couronne ducale, armée de laquais en manchettes, s'arrêta dans le bois, à la porte de Girault. Madame la duchesse de L*** venait voir le blessé avec ses deux neveux, et elle amenait son chirurgien. Ily avait foule dans la salle basse du restaurant. Le duel de la veille était la nouvelle de tout Paris. Chacun en racontait les circonstances exactes ou fausses, selon qu'il les avait apprises a lOpéra ou

ailleurs, et les directeurs de journaux^ embarrassés parmi ces versions contradictoires , avaient envoyé leurs hommes s'informer sur le lieu même. Puis, les nombreux amis du conseiller-d'État, voulant faire affiche de généreux sentimens à l'égard d'un ennemi vaincu, avaient trouvé de bon goût d'aller s'inscrire chez le traiteur. Eufin , quelques artistes, quelques bons jeunes gens, a peine connus de Paul, mais que leur nature entraînait vers * cette nature si ardente et si triste, étaient venus payer l'hommage de leur présence à un grandcourage abattu. Autour d'eux bourdonnait l'essaim bizarre de ces amisimprévus, de ces connaissances subites qui se révèlent tout- à-coup au lit d'un malade ou d'un mort quelque peuillustre, sorte de comparses qui servent k garnir rextréme-onction d'un homme, comme d'autres son baptême ou son mariage! Tout ce mouvement contribuait à donner un aspect sombre et funeste à cette maison ordi-

nairement si rianle : et sans que personne le lui eut dit, l'honnête restaurateur avait fermé ses volets, comme pour la mort de quelqu'un des siens ; il refusait l'entrée aux amans et aux buveurs, il laissait sa cave close et ses fourneaux éteints ; il ne voulait pas que la joie quotidienne vînt troubler les derniers momens du blessé, s'inquiétant peu, le digne homme ! du dommage que tout cela pourrait lui causer.

On fit monter la duchesse dans la chambre de Paul. C'était la chambre d'honneur de la maison : une belle chambre à deux fenêtres sur le jardin, tapissée de papier à colonnes, et enrichie de gravuresdeRuhierre d'après les femmes nues de Girodet. Au dehors, des amandiers fleuris égayaient les fenêtres de leurs jolies têtes blanches, et quelques oiseaux, pressés de revenir, chantaient déjà sur le balcon.

Près (lu lit aux draperies peintes où tant de

fois s'étaient joués les amours, et sur lequel h cette heure sommeillait un mourant, cinq personnes se tenaient assises, pâles, pleurantes, et la tête baissée, n'osant plus se regarder, hélas! car la science venait de porter son arrêt, Broussais etDupuytren, deux juges sans appel, étaient sortis après quinze heures de veille, et l'on savait qu'ils ne reviendraient pas.

Il y a dans l'atmosphère de la chambre d'un malade a l'extrémité, quelque chose de funèbre et de tumulaire qui vous répugne et vous repousse involontairement. En mettant le pied dans celle de Paul, la duchesse sentit comme une sorte de vertige, et elle eutbesoin pour se soutenir de saisir violemment un des panneaux du lit. Cette secousse réveilla le blessé de son assoupissement fiévreux, il ouvrit tout grands ses yeux qui flamboyaient d'un feu sinistre et il les promena quelque temps autour de lui. Alors sa mère et sa sœur dou-

loiireuses sous leurs longs vétemens de deuil comme deux vivans emblèmes de la mort, voulurent oflfrir à ses lèvres brûlantes l'inerte breuvage que les médecins avaient ordonné en s'en allant : mais il éloigna leurs mains de sa bouche avec ce sourire intraduisible des malades qui savent qu'on ne peut plus les abuser.

Georgette et son oncle étaient allés a la porte. La duchesse se nomma, en annonçant qu'elle amenait le docteur Lisfranc.

— Si quelqu'un désire me voir, dit alors Paul a qui les rideaux de son lit cachaient cette partie de la chambre, qu'on le fasse entrer. Qu'on fasse entrer tous ceux qui en aurontle courage. Cen'estpointunechoseinutile que de voir mourir un homme !

— Toujours parler de mourir! murmura Eugène d'un tonde reproche.

— Eh de quoi donc me reste-t-ila parler! reprit le blessé. Pensez-vous que je ne sens pas

oîi est allée la balle de votre ami? Oh! c'est un adroit tireur.

La duchesse vint à lui, M. Lisfranc et les jeunes gens l'accompagnaient.

— Soyez la bien-venue, madame! et en disant cela^ il tacha de se soulever^ mais il ne put.

— Vous vous éles de'rangée de bien loin, reprit-il, etvraiment je ne valais pas tant de peine! Bonjour^ docteur. Vous venez voir si vous serez plus habile que Guillaume du bord de Veau^ n'est-ce pas? — c'est ainsi que le chirurgien de la Pitié avait habitude d'appeler son confrère Dupnytren. — Regardez, si vous voulez... Mais la cure n'est pas possible. Ce n'est pas le bistouri qui délogera cette balle, c'est le scalpel ! A moins que vous n'ayez l'envie de me disséquer vivant, mon savant professeur !... Qui sait? cela ferait peut-être une belle leçon, qu^en dites-vous ? Votre main, Messieurs, continua-t-il, en tendant la sienne

aux neveux de la duchesse; vous vous êtes comportés hier en gens d'honneur, et je suis content de vous voir. Ah ! je me sens mieux , on dirait... Il n'y a que les premiers mots qui coûtent... Georgette, Michel, mes bons amis, relevez-moi la tête, que je puisse voir tout le monde. C'est bien... Vous voilà, M. Girault : je vous cause bien de l'embarras, bien du souci, n'est-ce pas? Mais vous êtes un brave homme, a ce qu'on m'a dit. Pardonnez-leur de m'avoir mené finir chez vous... Us n'auraient guères pu aller plus loin, voyez-vous. Si l'on peut réparer cela avec de l'argent, voilk ma sœur qui est riche, ne vous gênez pas... M. Lisfranc, esl-ce bien la peine que vous me fassiez tant de mal ?

— On vous a défendu de parler, jeune homme... répondit le chirurgien en remettant l'appareil sur la plaie.

— Sans doute, reprit le blessé ; c'est Tusage... Mais à quoi bon, pnisqiie jo n'en vc-

viendrai pas? Que me font maintenant les prescriptions et les défenses ? La médecine n'est pas encore l'art de ressusciter les morts, n'est-il pas vrai ?

Le professeur serra sans mot dire la main de son ancien élève, et il s'en retourna.

— J'espère que c'est le dernier, dit Paul ; car je suis las, vraiment, de leurs inutiles déchirures ! Plus près de moi maintenant, vous tous qui êtes là ; ma mère, ma sœur, mon frère. Et toi, Michel, et toi, Georgette ! Etvous aussi, madame la duchesse... Bien. Voilà tous les acteurs de mon triste drame. Il n'en manque que deux, mon père qui est mort et celui qui l'a tué!... C'est comme au théâtre, quand arrive le dénoùraent, vous savez : quand l'auteur punit le crime et récompense la vertu... Car le théâtre, ce n'est pas la vie ! Ecoutezmoi bien, à présent, pendant que la fièvre m'a rendu un peu de ma force perdue avec mon sang. Et si mes paroles vous semblent

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rudes, songez qu'elles seront les dernières ; songez qua l'heure où un homme va disparaître, il peut lui venir k la bouche des choses qu'il n'aurait jamais osé dire auparavant... Oui ! j'ai là des pensées qui me dévorent, et que je ne veux plus garder! Depuis trois ans , entendez-vous! depuis trois ans j'amasse et j'accumule mon chagrin de tous les jours : pardonnez-rnoi si je ne résiste plus au besoin de l'exhaler!... Oh! ce n'est pas de la vengeance!... Non. C'est de la faiblesse... c'est delà plainte... Je sais bien que les malheureux ont tort de se plaindre, parce qu'ils ont tort d'être malheureux !... Mais laissez-moi ce pauvre soulagement, et demain quand les hommes du cimetière auront descendu ma bière dans la fosse, vous y jeterez, si vous voulez, le souvenir de ce que je vous aurai dit. Voyons, Michel! ne pleure pas... Allons, ma mère! allons, ma sœur! retenez vos larmes... Savez-vous si je les mérite, seulement!

T. ir. 27

Je vais mourir et je n'ai que vingt-sept ans : je n'ai que votre âge^ Eugène... on dit que c'est le plus beau. Eh bien, je m'étonne qu'il y ait des hommes assez courageux ou assez lâches pour vivre aussi vieux que j'en ai vus. Car tout-à-l'heure, il dépendrait de ma seule volonté de me racheter de la mort, que ma volonté resterait immobile... Et pourtant c'est bien horrible, la mort! plus horrible pour moi que pour vous, ma mère, et que pour toi aussi, Michel! car vous croyez, vous, vous espérez... Et moi je ne crois pas, moi je sens qu'après ce souffle, il n'y a plus rien! Ainsi donc, j'aurai vécu vingt-sept ans, et dans tous ces jours, j en aurai eu un pour moi, un seul, celui d'hier, qui m'a servi à me faire tuer ! Le reste n'a été que tromperie, misère et sacrifice... Sois fier de ta liberté , jeune homme ! Porte la tête et la voix bien hautes dans la vie ! Déclare en face de tous que tu n^as point de maître, pauvre imbécile!...

Mais écoute avant, que je te dise ce que c'est que la liberté de l'homme ! Je suis né libre, moi aussi; et mon premier sentiment a été la crainte, mon premier devoir l'obéissance. Mes cris gênaient mon père et il n'a plus voulu de moi dans sa maison ; alors, il a ordonne à ma mère de me livrer à des mains étrangères, et ma mère a obéi, elle a abandonné son enfant, caria femme est libre aussi!! Quand après m'avoir gardé deux ans, la nourrice m'a rapporté au logis, mon père est venu à moi , il m'a fait l'honneur de me sourire, et voyant que je ne lui répondais pas, à cet inconnu! il m'a frappé ; et comme' je criais parce qu'il m'avait frappé, il m'a frappé parce que je criais. Plus tard un prêtre est arrivé, parce que vous étiez dévote, ma mère, et ce prêtre au lieu d'une terreur que j'avais, m'en a donné deux : il ne m'a plus suffi, selon le prêtre, d'obéir à ce que je voyais, il m'a fallu encore obéir h ce que je ne voyais pas. J'ai appris à

trembler devant le Dieu infiniment bon , comme je tremblais devant la famille infiniment tendre! Le roi futur delà création en est venu à - fuir devant son ombre, à se cacher des revenans dans la couverture de son lit. Après le père, le diable ! Quand j'ai eu passé dix ans dans cette vie de saintes frayeurs, vous m'avez mis au collège , et là, pendant dix autres années, je me suis figuré je ne sais quelle humanité de convention , je ne sais quel monde fantastique, inventés probablement pour achever de rendre les enfans stupides. Et puis à vingt ans, l'inviolable volonté de mon père, a fait de moi le valet d'un marchand. J'ai quitté Rome, Sparte, Athènes, ces idéales cités d'honneur et de gloire, j'ai quitté la Bible, immortelle flétrissure des publicains, pour apprendre qu'il n'y a d'heureux que les riches, et qu'à force de voler des liards, on peut devenir millionnaire avec le temps. J'avais pendant vingt ans rêvé de saints et

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de héros, je ne trouvais plus que des escrocs décemment déguisés qui riaient de mes rêves d'enfant, qui broyaient mes croyances sous leurs sarcasmes, qui me rendaient mon innocence ridicule , qui me prenaient deux nuils de travail pour une heure passée à l'église ! Ces escrocs , c'étaient mes maîtres, à moi, qui sont nos maîtres à tous aujourd'hui!.. Et partout je voyais que l'on avait ainsi trompé ceux de mon âge... Alors, il s'est fait en moi une réaction terrible , parce que j'étais fier et orgueilleux. J'ai pris en pitié les fables qu'on m'avait apprises elj'ai prisen haine ceux qui mêles avaient apprises. De croyant je suis devenu sceptique, et de sceptique matériaUste. C'était tout sim pie! je ne voulais pas outrager Dieu au point de faire de lui le répondant d'une humanité si ignoble. . .Attendez! ma mère, ce n'est pas tout. J'aivudes hommes que leferrouge avaitmarqués, des hommesvoués à l'exécration, rester

eependant maîtres d'élever leurs enfans a leur image, et quand ces enfans étaient devenus des hommes, j'ai vu qu'on les punissait pour avoir suivi les préceptes de leurs pères, et je me suis révolté contre la Famille , sans songer assez, hélas! que c'était me révolter contre la société entière, puisque l'une est la synthèse de l'autre. Cependant je n'étais pas encore bien malheureux. Je n'aurais pas dit alors que la vie ne vaut pas la peine qu'on la prolonge. Oh non! car si je méprisais déjà les hommes , j'honorais , j'aimais les femmes , parce que je vous aimais, ma pauvre mère, victime de la loi du mariage , parce que je t'aimais, ma sœur, triste esclave comme moi. Je voyais dans la femme , tout dévoùment et tout amour, l'agent sublime de la réformation humanitaire. Alors on m'a conduit à vous, madame la duchesse, et je vous ai adorée, car je vous croyais noble et bonne , vous étiez si belle ! et vous avez ri de moi avec

mon ami Eugène, ambitieuse comédienne!

Puis je suis allé te chercher, ma sœur, et je me suis voué à loi qu'on sacrifiait, parce que je sentais l'horreur d'avoir été sacrifié moimême. Alors a commencé pour moi une existence effroyable. J'avais fait de ma sœur une héroïne de roman, un type magnifique d'indépendance et de fierté, une chaleureuse organisation dont le seul contact devait me rendre invincible; pour elle et par elle je m'imaginais tout pouvoir, tout entreprendre , tout renverser. J'ai trouvé une femme sèche, froide, égoïste, coquette, préparée à la servitude par la paresse et fignorance , telle enfin que nous les donne l'éducation des pensionnats. Cependant j'ai été toujours! J'avais Torgueil de croire que je triompherais seul, car c'est l'orgueil qui m'a perdu! J'avais fini par me supposer une nature diflférentc de celle des autres hommes. Reste fidèle à ta mission, me disais -je, n'emploie f[ue des

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moyens honnêtes , et tu réussiras. Eh bien! le monde qui ne croitplus auxmoyens honnêtes, tant il a perdu l'habiluded'en user, le monde a dit que je servais ma sœur parce que j'élais son amant , et je paie de ma vie ce gai propos du monde! Le préjugé du point d'honneur a écrasé son ennemi! Pour retrouver le testament de Sidney, il m'a fallu à Londres Tintervention d'une fille de joie, il a fallu qu'à Paris Michel se fit voleur! J'avais retiré ma sœur de la Famille , et elle est tombée dans le mariage! Enfin , en démasquant Valéry, j'ai tué mon père! Voilk ma vie. Voilà le compte de mes vingt-sept ans, est-ce assez? Trouvez-vous si étrange à présent que je sois pressé de m'en aller? Pourquoi donc resteraisje, bon dieu! Pour voir encore pendant vingt ans, pendant cinquante ans la même chose? Toujours le mensonge sur le trône et la vérité dans la boue? Toujours l'honneur et la liberté des citoyens, la sainteté de nos mères, la pu-

reté de nos sœurs à la merci du premier goujat venu, qui pourra monstrueusement incriminer jusqu'au bienfait, jusqu'à l'aumône, parce que le gouvernement aura fait de ce goujat son fonctionnaire? Toujours les hospices et les rues pleins de mendians , les palais pleins de voleurs, les prisons trop petites et les écoles trop grandes? Toujours l'industriel attaché au flanc du travailleur, en compagnie de l'agent fiscal, pour le ronger jusqu'aux os sous le sacré couvert de la loi? Toujours des devoirs sans droits^ du travail sans salaire aux uns , et des privilèges sans devoirs, et de l'or sans fatigue aux autres? Oh! je sais bien que cela pourra changer un jour ! Je sais bien qu'il n'est pas permis à une génération de désespérer de celle qui doit la suivre!... Mais .s'il est vrai que les hommes deviendront meilleurs, que me fait cela , à moi, dégoûté, désolé, brisé? Vivrais- je jamais assez pour être le lémoin irniic telle révolu-

tion? Qu'est-ce donc que l'avenir pour celui qui ne peut pas supporter le présent? Ah! vous avez été bien sage et bien heureux, Eugène. Vous avez bien mieux compris que moi ce qui est possible et ce qui est impossible ! vous n'avez pas fait le Don Quichotte! Vous vivrez long-temps. Parti du même point que moi, vous voilà riche et puissant, vous voilà l'époux d'une belle femme qui vous aime, vos relations sont nobles, et vos amitiés élevées. Tous les chemins vous sont ouverts. C'est que tout de suite vous avez su discernerle faux du vrai. Nous avons fait notre première communion ensemble, vous vous en souvenez ? Eh bien! tandis que je pleurais dans ma céleste béatitude, vous étouffiez votre rire sous la nappe de l'autel, et les jours maigres, au collège, c'était vous qui nous vendiez de la viande! On ne vous abusait pas, vous! Et puis vous avez étudié la phrénologie, vous savez quel énorme volume les passions et les

instincts occupent dans notre cerveau , vous n'avez pas perdu votre temps à chercher pour les autres ou pour vous une perfectibilité ridicule , vous vous êtes raisonnablement dit que l'éducation ne peut et ne doit être qu'un moyen d'amener Thomme à satisfaire plus proprement que la brute ses besoins et ses goûts. Voilà comme on se rend heureux! Et vous l'êtes, et vous le serez toujours, Eugène. Je vous recommande ma mère , entendez-vous j ma pauvre mère , qui aura perdu en une semaine son mari et son fils. Laissez votre femme employer un peu de sa fortune k dorer les derniers jours de la veuve. Souvenezvous que si vous êtes savant, c'est l'argent de mon père qui a payé vos maîtres!

Eugène couvrit de ses larmes la main que lui tendait Paul.

Michel et Georgette vinrent en sanglottant s'agenouiller au pied du lit.

— Et nous! monsieur Paul, dil le malheu-

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reux matelot, est-ce qu'il n'y aura rien pour nous ?

Le blessé rassembla ce qui lui restait de force , et il allongea ses bras tremblans sur la tête de ses amis.

— Vous... je vous bénis ! vous... je vous aime, bons et dévoués que vous m'avez toujours été!.. S'il m'était possible de pleurer de regret en songeant que bientôt je ne serai plus qu'une froide poussière , hélas ! mes larmes seraient encore pour vous... car vous m'avez aimé, vous m'avez bien aimé!.. Et moi je ne vous ai pas assez connus, je ne vous ai pas vus tout-k-fait ; ma fraternité , ma terrible, mon impérieuse fraternité m'aveuglait. Oui! j'aurais fini peut-être par vivre heureux avec vous, car vous étiez ma vraie famille, ma famille de choix et de prédilection, mes deux pauvres parias! Mais non, voyez-vous! empoisonné comme je Tétais, je n'aurais pas pu, mes bons amis... Je t'aurais apporté en

dot trop d'illusions détruites , trop de débris d'espérances, trop de blessures et de douleurs, ma jolie Georgette! Je n'étais plus propre à faire la joie, ni le bien de personne. J'étais usé. J'étais perdu! Ne me regrettez pas... Adieu , mes amis!., adieu , ma mère !.. adieu, Alice... Eugène! j'oubliais... Quand Fletcher sera venu , tâchez de faire avec lui quelque chose pour une fille de joie qui demeure dans Chancery Lane, a Londres, et qui s'appelle Maria. On la nommait Rosalie , autrefois... entendez-vous? Rosalie.

La rougeur monta au front d'Eugène, et il cacha sa figure dans ses mains.

Le blessé laissa retomber sa tète et il ne parla plus.

Le soir, il était mort.

Quand les pairs de Frauce, réunis en su-

prême cour de justice, s'assemblèrent pour décider, après un an d'attente, le sort des soixante accusés d'Avril , on revit au Luxembourg deux des personnages de cette histoire, Michel et Valéry. 11 y en avait un qui jugeait l'autre.

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