‹ Frere et soeur drame en cinq actesChapitre 83 sur 94 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

BLANCHE, reculant.

Adriani! retirez-vous, ‘retirez-vous, au nom du ciel!

ADRIEN

» Un instant... le dernier... C’est la goutte d’eau que le damné demande, c’est l'aumône que demande le désespoir.

Arrêtez... Je suis la femme d’un autre.

ADRIEN

La femme d’un autre!... Blanche, vous ne savez pas tout ce qu'il y a de déchirant au fond de ces quatre mots prononcés ' d’une" voix si douce!... La femme d’un autre !... 11 y a donc là un maître, un amant, un mari absolu, qui a tout pouvoir sur votre jeunesse , votre grâce, votre beauté!... Et cet homme a mérité son bonheur par un crime! Et vous. Blanche, vous êtes la femme de cet homme ! vous qui avez été ma fiancée pure, mon rêve d’adolescence, mon trésor promis, mon ange de consolation, mon avenir de bonheur! Vous avez pris tout ce qui était mon bien, tout ce qui était à moi, et quand le prêtre vous a demandé si vous donniez tout cela à un autre, vous avez répondu : Oui ; vous avez trouvé sur votre lèvre un son pour prononcer ce mot si court, ce mot infini qui contient ma vie et ma mort!...

BI. ANCHE

J’avais promis par la mémoire de ma mère!... En obéissant à son fils, j’ai cru faire la volonté de Dieu!

ADRIEN

Résignation! obéissance! vertus fatales et aveugles qui ne rendent service qu'aux passions mauvaises, et déchirent les cœurs généreux!... Oh ! je me révolte de toute l'indignation de mon âme contre cet héroïsme de la vertu filiale qui fait rire les méchants et pleurer les bons!... Il fallait vous révolter aussi, vous, contre cette main qui vous couronnait de fleurs, comme . une victime, et vous traînait à l’autel pour y verser tout le sang de votre âme, toutes les tendresses de votre cœur, toutes les larmes de vos yeux !

BLANCHE

Adriani ! Adriani, m’aimez-vous encore?

Si je yous aime!... Jusqu’à ce jour. Blanche, je ne vous ai pas aimée, voilà ce que j’ai découvert en moi. Est-ce qu’on connaît l’amour dans les jours heureux?... Vous étiez pour moi une amie, une compagne ; vous ré jouissiez mes yeux, vous donniez le calme à mon cœur, la sérénité à ma vie. L’ange effaçait la femme... mais depuis que j’ai senti passer sur mon front, comme une lame de feu, cette horrible parole, la femme d’un autre , l’ange a disparu ; la femme reste; j’ai reconnu l’amour humain à ce délire qui oublie l’àme et brûle les sens ! J’ai de-

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vint* la jalousie, cette fièvre de lave qui coule dans les artères, étreint ie cou comme un cercle de fer, brûle la racine des cheveux, et ne permet que des insomnies de flamme dans des nuits pleines d’intolérables visions! Si je vous aime ! Demain, j’aurai cessé de vivre; venez faire cette question à mon tombeau, il vous répondra !

BLANCHE

Eh bien, Adriani, je ne croirai pas à cette réponse du tombeau. Je veux que vous viviez, moi ; c’est en vivant que vous me prouverez votre amour ; vous prendrez votre part de ma résignation, et je la trouverai plus légère; vous prendrez votre part de mes douleurs, et je les subirai plus aisément. Nous nous associerons pour porter la même souffrance, comme nous devions nous unir pour le même bonheur. Laissez les plaintes de la jalousie, ou le suicide de l’orgueil aux âmes vulgaires. Sachez mieux comprendre la vertu des fortes abnégations ; ce que mon frère a ordonné est noble et grand. N’accusez pas, admirez !... Si comme moi vous vous résignez à vivre, je saurai que vous m’aimez toujours. Laissez-moi cette derniçre joie dans votre dernier adieu...

. ADRIEN, pleurant.

Je vous aime...

J’ai compris... Vous vivrez... Et quand notre destinée nous éloigne l’un de l’autre... nos deux âmes demeurent inséparables... Adieu.

ADRIEN; pressant la main do Blanche.

Adieu, Blanche; vous m’avez condamné à la vie; moq juge sera béni et respecté. Adieu pour...

BLANCHE, l’interrompant.

Toujours n’appartient qu’à Dieu seul... Ne prononcez pas ce mot!... Là-haut, du moins, nous nous reverrons. (Adrien sort

précipitamment.)

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