AVENTURES DU FBÈRE JACQUES
regarder fixement, sans avoir l'air de rien voir, et m'apprit enfin à dormir les yeux ouverts ; cependant, comme cela me fatiguait les paupières, il me permit de fermer les yeux, quand nous n'aurions que des paysans ou des pauvres diables à guérir.
Vint ensuite l'article des philtres ; mon compagnon en manquait , il était urgent d'en préparer d'autres. Pendant que je nettoyais une quinzaine de petites fioles, qui devaient servir à contenir les charmes, maître Graograïcus alla chercher dans le village les plantes , les racines et les ingrédients dont il avait besoin pour la confection des philtres. Il alluma du feu , emprunta à notre hôte toutes ses écuelles , et notre chambre, où tout était sens dessus dessous, devint, pour parler le langage de mon compagnon, un atelier de chimie et de magie.
« Ha ça ! » dis-je à mon bossu , pendant qu'il ratissait de la bardane et que je pilais de la cannelle , « à quoi va « servir ce que vons préparez ? Je veux bien être votre « compère , mais c'est à condition que vous m'apprendrez «vos mystères. — Vous allez le savoir, mon garçon, « nous ne devons pas avoir de secrets entre nous. Je « compose maintenantun philtre pour donner de l'amour; « celui-là n'est pas bien difficile à faire, il ne faut pour « cela que des toniques, des spiritueux et des stimulants. « Je fais bouillir ensemble de la cannelle , du girofle, de « la vanille, du poivre, du sucre et de l'eau-de-vie. Quand « on a avalé de cela , on est très amoureux ; et pour peu « que celui ou celle qui a fait prendre de mon philtre se « trouve en [tète à tête avec l'objet de sa flamme, il voit « opérer le charme et ne doute pas que je sois sorcier. De « plus , cette petite drogue a la propriété de gâter les « dents; les dents ne se gâtent point sans douleur, et « comme on appelle vulgairement mal d'amour le mal de
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dents, dès que l'on sait que celui qui a goûté de ce philtre a une rage de dents, on présume qu'il devient amoureux. Je vends beaucoup de ce philtre-là... surtout aux dames ; nous en ferons provision. «Passons à celui-ci, qui provoque la jalousie; ah! j'avoue qu'il m'a coûté de longues études et de profondes réflexions; mais je crois m'en être tiré avec succès. D*où nait la jalousie d'abord? des soupçons que l'on conçoit sur la fidélité de l'objet aimé; ces soupçons ont : une cause , car il n'y a point d'effet sans cause; on est i quelquefois jaloux sans sujet, mais on l'est bien plus avec raison. D'après cela, je me suis dit, en rendant : un des amants infidèle, je rendrai nécessairement l'autre jaloux; mais comment rendre infidèle celui qui ne prendra pas de mes drogues?... Ah! c'est là, mon
< petit homme , où il fallait un trait de génie !... C'est là
< ce qu'un sot n'eût jamais trouvé, et ce que j'ai fait, i moi , sans le secours d'aucun traité de médecine. J'ai
< composé ce philtre avec du sublimé , mêlé à des simples - qui portent a la peau. Ce charme a le don de rendre les
< yeux ternes, le teint plombé et le nez tiré; il fait sortir
< l'humeur, en faisant pousser sur la peau quantité de i boutons, de pustules de toutes grosseurs, et il rend
< l'haleine d'une force à faire tomber les mouches à dix ' pas. Vous sentez bien que celui ou celle qui fréquente
< la personne qui a pris de mon philtre devient facile- « ment infidèle à un objet qui n'a plus rien d'agréable
< à l'œil; et du moment qu'on lui est infidèle, celui qui «■ a pris de mon baume devient jaloux comme un dé-
< mon !... et il l'est pour toute sa vie ; car il a beau faire, « il ne parvient plus à plaire et à inspirer de l'amour. « Hein !... que dites- vous de cela?... Quel calcul , quelle « profondeur, quelle connaissance des passions etde leurs
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« effets?... Eh bien ! voyez ce que c'est que le monde , je « vends beaucoup moins de ces philtres-là que des autres, « il est même rare que la même personne en prenne deux •< fois.
" Quant à ce dernier pour lequel je ratisse cette bar- « dane, il sert à exciter la colère , la haine, la mauvaise « humeur, et il ne manque jamais son effet : c'est un «composé de manne, de rhubarbe, de vinaigre, de « térébenthine et de cacao, que je fais réduire en sirop « avec cette bardane. Ce petit charme , à la fois émollient « et astringent, donne la colique et la migraine ; or, quand « on a mal à la tête et au ventre , on n'est pas de bonne « humeur; on se met facilement en colère et on prend « tout le monde en grippe , surtout quand les douleurs « ont l'avantage d'aller crescendo. J'espère que voilà qui «< est joliment raisonné, et qu'il fallait mon tact et ma •< pénétration pour trouver les moyens de faire naître « tant de passions diverses. »
J'écoutais mon compagnon avec attention , et, lorsqu'il eul fini , je. lui demandai s'il comptait l'aire sur moi l'essai doses philtres ; il me dit que cela n'était nullement son intention, et cette assurance me rendit ma bonne humeur ; car je n'aurais pas voulu , à quelque prix que ce fût, goûter des charmes de maître Graograïcus.
« Il ne me reste plus , » me dit-il , « qu'à vous appren- « dre à faire des pilules ; c'est bien facile ; je les fais tou- « tes avec delà mie de pain et les roule dans différentes « poudres pour leur donner plusieurs couleurs. — Et à « quoi servent-elles? — A guérir toutes les maladies. — « Gomment, vous guérissez avec de la mie de pain? — « Je guéris quelquefois, car beaucoup de maladies gisent < dans l'imagination , et quand le malade croit prendre. « un remède infaillible, il se persuade que cela lui fait du
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« bien, et c'est cette persuasion qui le guérit, et non pns « mes pilules. Mais du moins celles-ci ne peuvent faire « aucun mal, et c'est toujours quelque chose. J'en vends « considérablement aux nourrices et aux vieilles femmes.»