LEÇON DE MAGNETISME. 9 I
un si piteux état, que l'on nous aurait plutôt pris pour de misérables baladins que pour de savants docteurs.
Nous nous rendîmes cependant à la plus belle auberge de l'endroit. L'aubergiste ne fit d'abord aucune attention à nous et ne se dérangea pas pour nous recevoir; mais quand mon compagnon eut demandé un des plus beaux appartements et commandé un repas soigné , l'hôte nous examina d'un air incertain qui exprimait ses doutes sur l'état de nos finances. Mon rusé bossu jeta plusieurs écus sur une table, en engageant l'hôte à prendre d'avance le paiement de huit jours de location de son appartement. Cette manière de s'annoncer changea toutes les idées de l'aubergiste , qui crut alors avoir affaire à des seigneurs voyageant incognito. Nous fûmes logés au premier et servis à la minute.
« Monsieur l'aubergiste , » dit mon compagnon à l'hôte au moment de nous mettre à table, « vous ne sa- « vez pas qui je suis; je veux bien me faire connaître « pour le bonheur de cette ville ; veuillez donc appren- « dre aux habitants de votre endroit qu'ils ont l'avantage « de posséder dans leurs murs, mais pour huit jours seulement, le célèbre Graograïcus, médecin en chef de « l'empereur de la Chine , magnétiseur de la sultane fa- « vorite du Soudan de Damas , physicien breveté de la * cour du roi de Maroc, chimiste du grand-visir de « Constantinople et astrologue de l'hetmann des Cosa- « ques. Dites-leur de plus... que j'ai pour l'instant avec « moi le petit somnambule le plus fameux , le plus ex- « traordinaire qui ait jamais paru sur la surface du globe. « C'est un jeune homme de trente ans , qui n'en paraît « pas quinze, parce qu'il a passé la moitié de sa vie à « dormir. Ce jeune homme singulier, né sur les bords de « l'Indus, connaît toutes les langues, qu'il ne parle pas
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« à la vérité , mais qu'il comprend mieux que vous et « et moi. Tl devine, en songe , votre maladie , sa cause , « ses effets , les douleurs que vous éprouvez, les pério- « des de vos maux, el vous indique les remèdes que vous « devez prendre, même pour les maladies à venir. ]1 a eu « l'honneur de s'endormir devant des comtes , des ffiar- « quis , des ducs , et même des altesses. Il a opéré , toujours en dormant, des cures qui auraient passé pour < des miracles sous le règne du grand Salomon et même « sous celui du roi Dagobert : il a guéri un Anglais du « spleen, une baronne allemande d'une maladie cutanée, « et son mari de la goutte ; une jeune danseuse de la haine « pour les hommes, et une vieille fille de son amour pour « son chien ; un courtisan de l'habitude de tendre le dos, « et une courtisane de celle de tendre le derrière ; un ren- « lier d'une faiblesse d'estomac, et un Prussien d'une « indigestion ; un auteur d'un bourdonnement dans les « oreilles, et un musicien d'une faiblesse dans les jam- ■ lies : mi huissier d'une courbature dans les reins, el un « procureur d'une démangeaison dans les doigts: un avocat d'un embarras dans la langue, el un chanteur d'un « vice dans la respiration ; une coquette de ses vapeurs , « et un vieux séducteur de sou asthme ; un pacha à trois « queues de l'impuissance d'avoir des enfants, et un « muletier de sa trop grande facilité à en faire; un mari « libertin de l'habitude de semer le bon grain sur la pierre, « et un Italien de celle de fouetter les petits garçons, et « bien d'autres personnages encore que je ne vous nommerai point, parce que cela serait trop long et que « d'ailleurs nous ne sommes pas de ces charlatans qui « ne cherchent qu'à jeter de la poudre aux yeux. Ce pe- < tit prospectus, que je vous prie de distribuer, suffira « pour donner aux habitants de cette ville une idée de