‹ Frère JacquesChapitre 17 sur 41 · LEÇON OE MAGNETISME · texte numérisé non relu

LEÇON OE MAGNETISME

« notre savoir. Tenez, monsieur l'aubergiste... prenez, « et croyez. »

L'hôte écoutait , en ouvrant de grands yeux, tout" ce que le bossu venait de débiter avec une emphase et une assurance extraordinaires; il prit les prospectus en s'incliuant avec respect , assura de son dévouement , voulut prononcer le nom de mon compagnon, n'en put venir à bout, fit une grimace, ôta son bonnet et sortit de notre chambre à reculons.

Quand il fut sorti , je demandai à mon compagnon si c'était moi qui étais le somnambule âgé de trente ans qui avait guéri tant de monde. « Oui, mon cher ami , » me dit-il ; « ne vous étonnez de rien, je réponds de tout. « Vous m'avez dit vous nommer Jacques , mais ce nom « est trop à la portée de tout le monde ; quand nous au- « rons des visites , je ne vous appellerai que Tutouos; « souvenez-vous-en.

« Je vais faire un tour dans la ville et prendre des note tes; pendant ce temps, amusez-vous à ranger mes phil- « très dans cette armoire et à faire quelques boites de pi- « Iules; je reviendrai incessamment. »

Je restai seul ; mais , au lieu de faire des pilules , je m'amusai à manger le cacao, la cannelle et autres ingrédients qui servaient à confectionner les soi-disant charmes ; je visitai aussi la valise que mon compagnon avait laissée ouverte : je trouvai une grande robe noire , un faux nez , une perruque de chiendent et une barbe de filasse. J'étais occupé à examiner ces différents objets, lorsque l'on frappa un petit coup à la porte de notre chambre.

« Entrez, » dis-je sans me déranger. On ouvrit la porte bien doucement , et une jeune brunette de vingt ans entra dans notre appartement. C'était une des filles de l'au-

berge ; elle était, comme la plupart de ses pareilles, fort curieuse et passablement délurée; elle avait entendu son maître s'écrier, en sortant de notre appartement, qu'il possédait dans son auberge les deux hommes les plus extraordinaires de l'univers; un savant qui traitait les Français comme les Chinois , et un somnambule de trente ans, qui avait l'air d'un enfant de douze, et qui endormait les gens les plus éveillés. A ce récit , Clairette avait voulu être la première à se faire endormir, afin de voir l'effet que cela lui ferait, et, présumant que lorsque nous serions connus il serait plus difficile dobtenir une audience, elle s'était hâtée de monter à notre appartement, sous le prétexte de s'informer si nous n'avions besoin de rien.

La jeune fille avança sur la pointe du pied, et comme quelqu'un que la crainte et la curiosité agitent en même temps. Elle s'arrêta à deux pas de moi et me regarda avec beaucoup d'attention. Je la regardai à mon tour et la trouvai fort gentille. Je n'avais pas encore songé aux femmes ; jamais, d'ailleurs, je ne m'étais trouvé en têteà-tête avec une jeune fille; la présence de celle-ci, son attention à m'examiner, et l'expression agréable de sa physionomie, tout cela me troubla violemment, et j'éprouvai un sentiment qui jusqu'alors m'avait été inconnu.

Nous gardions tous deux le silence. Clairette le rompit la première: «Comment, monsieur,» dit-elle en ouvrant de grauds yeux, « comment !... vous avez trente « ans?... — Oui , mademoiselle, » répondis-je aussitôt , me rappelant ce qu'avait dit mon compagnon , et pensant que ce mensonge pourrait donner lieu à des aventures singulières. D'ailleurs , tu sais qu a quinze ans un jeune homme est bien aise de paraître plus âgé et plus raison-

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nable qu'il ne l'est , tandis qu'à trente il regrette de n'en avoir plus quinze.

« Ah ! mon Dieu ! . . . mais je n'en reviens pas !.. . trente « ans!... vous en paraissez à peine la moitié!... »

Et clairette m'examinait encore de plus près , et moi je me laissais regarder et je tâchais de faire le gentil.

« Monsieur, c'est donc un secret que vous possédez et c qui vous empêche de vieillir ? — Oui, mademoiselle. <- Oh! j'en possède bien d'autres !... — Ah ! monsieur, si « vous pouviez seulement m'apprendre celui-là!. ..je se- « rais si contente. . . si heureuse. . . paraître toujours jeune ! « Ah ! que c'est donc agréable !... J' vous promets que je « ne dirai votre secet à personne! D'ailleurs, je ne vou- « drais pas que les autres filles de l'endroit restassent «jeunes aussi!... il n'y aurait plus de plaisir... Mon- « sieur... serez- vous assez bon... pour... Ah! d'abord... « pour ça!... vous pouvez me demander tout ce que vous « voudrez !... »

La jeune servante paraissait en effet fort bien disposée en ma faveur; je sentais déjà mille désirs s'élever dans mon âme , mais je n'osais encore les faire connaître ; j'étais bien novice , mais j'éprouvais l'envie de ne plus l'être, et c'était de Clairette que je voulais recevoir mes premières instructions.

Cependant, quand on se donne trente ans on ne veut pas avoir l'air d'un iguorant , et pour ne pas faire et dire de gaucheries , je me taisais et me contentais de regarder Clairette.

La jeune fille, étonnée de mon silence , craignit d'abord d'avoir été indiscrète ; cependant le désir de rester jeune la tourmentait si fort, que bientôt elle recommença ses questions.

«Monsieur, on dit que vous êtes somnambule? —

OH FBEBE JACQUES.

« Oui , jelesuhs. — Et que vous endormez tout le monde. « — J'endors ceux qui croient à ma science. — Oh ! Mon- « sieur, j'y crois tout-à-fait!... et si vous vouliez m'en- « dormir... C'est peut-être cela qui donne l'air jeuue... « — Mais oui , c'est un commencement. — Ah ! mon- « sieur, commencez-moi , je vous en prie ! . . . ça sera toujours autant de fait!... Tenez, si vous vouliez, pen- « dant que nous sommes seuls... et que vous avez le « temps... — Que voulez-vous donc? — Que vous ni'en- « dormiez, monsieur... Ah ! j' suis toute prête. »

J'étais fort embarrassé; je ne savais pas de quelle manière il fallait s'y prendre pour faire le sorcier , et je regrettais hien alors de n'avoir pas demandé à mon petit bossu de plus amples détails sur cet article. Cependant , ne voulant point refuser plus longtemps la jeune Clairette, qui me priait avec tant de grâce, je me dis en moi-même : Parbleu ! je ne suis pas plus bête que mon bossu ; il ne m'a pas appris sa manière d'endormir les gens, je vais en inventer une, et peut-être ma méthode vaudra-t-elle mieux que la sienne.

« Allons, j'y consens, » dis-je à Clairette, «je vais « vous donner une leçon ; mais celle-ci ne sera que pour « vous débrouiller un peu ; nous eu ferons davantage par « la suite. — Ah ! monsieur, tout ce que vous voudrez » La jeune servante était si contente de ce que je voulais bien faire pour elle, qu'elle sautait dans la chambre comme une petite folle.

«D'abord, asseyez-vous, » lui dis-je en tâchant de prendre un air bien grave. « — Où ça, monsieur?... — « Mais... là... sur une chaise, auprès de moi. — M'y < v'Ia ; monsieur. — Donnez-moi votre main... — Oh! « toutes les deux , si vous voulez... » Je lui pris en effet les deux mains, je les serrai avec

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force dans les miennes ; je sentais une douce chaleur parcourir tout mon être ; j'étais déjà si heureux , que je n'osais bouger de crainte de rompre le charme qui enivrait mes sens ; mes yeux étaient fixés sur ceux de Clairette , dont la tendre langueur m'inspirait le premier amour. Au lieu de donner une leçon à la jeune fdle , je sentais qu'elle pouvait m'apprendre mille choses ; je tremblais, je rougissais et Je pâlissais à chaque instant ; jamais sorcier ne fut plus timide; mais j'avais oublié mon rôle , et Clairette , sans s'en douter, venait de prendre le mien.

« C'est étonnant , » dit la jeune fdle dont je serrais les mains depuis cinq minutes , « ça ne m'endort pas du «tout. — Attendez... attendez... Cela ne se fait pas « tout de suite... Il faut maintenant fermer les yeux... « — Bath !... fermer les yeux tout- à- fait? — Oui, «cela est indispensable. — ■ Allons... je ne vois plus « rien... »

Clairette ne me regardant plus , je devins moins timide, et après avoir contemplé tout à mon aise un sein charmant, dont j'avais légèrement dérangé le fichu , je me hasardai à cueillir un baiser sur les lèvres de ma jolie écolière ; un feu inconnu embrasa mon cœur , je trouvais dans ces baisers utie volupté nouvelle, je ne pouvais me lasser d'en prendre , et Clairette se laissait faire , tout en murmurant à demi-mots : « Eh ! mais... c'est étonnant... « ça ne m'endort pas du tout. »

Je ne sais comment cette première leçon se serait terminée , si mon compagnon ne fût entré brusquement clans l'appartement , au moment où je pressais Clairette dans mes bras. Sa présence me troubla si fort que je fus , en un saut, à l'autre bout, de la chambre. Clairette paraissait moins embarrassée que moi , elle restait sur sa chaise,

me regardant, ainsi que le petit bossu, comme quelqu'uu qui attend l'issue d'une expérience.

« Que faites-vous donc là? mon cher Tatouos, » dit en souriant le malin bossu , qui devinait fort bien la cause de mon trouble « — Mais... je... je cherchais à endor- « mir cette jeune fille... — Ah !... c'est à cela que vous « procédiez... Mais vous savez bien qu'il faut quelques « préparations indispensables et que d'ailleurs l'heure « n'est pas propice... Croyez-moi, remettez votre leçon « de magnétisme à un autre moment. »

Tout en disant cela mon compagnon me faisait des signes que je compris à merveille ; il s'approcha ensuite de Clairette, qui restait tranquille sur sa chaise.

« Ma chère enfant , je vois avec plaisir que vous avez « envie de vous instruire et que vous croyez à notre «science. Soyez tranquille, nous vous en apprendrons « plus long que vous ne pensez... surtout le seigneur Ta- « touos, qui est très versé dans son art, et qui ne def mande qu'à faire des prosélytes. Mais le moment n'est « pas arrivé. Votre maître vous demande à la cuisine; vos « fricassées pourraient brûler ; notre souper s'en ressen- « tirait et j'en serais très fâché ; car j'ai bon appétit et je « n'aime pas les sauces tournées et les viandes desséchées. « Allez , ma chère amie , demain nous commencerons « nos grandes expériences !... Et si vous êtes telle que je « l'espère , vous serez initiée à nos mystères !... Demain « enfin vous dormirez, et vous verrez la lumière. »

Je ne sais pas si Clairette comprit ce que mon compagnon voulait dire, mais elle lui fit une profonde révérence et s'éloigna. En passant devant moi , elle me lança un regard dont l'expression acheva de me tourner la tète ; ne pouvant plus résister à ce que j'éprouvais pour elle , et me moquant de tout ce que mon collègue pourrait

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