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JACQUES ENDORT CLAIRETTE ET FAIT DES MERVEILLES

En retournant près de mon compagnon de voyage, je m'attendais à quelque sévère réprimande sur ma conduite inconséquente avec la petite servante de l'auberge, et je me proposais de lui répondre que je ne restais avec lui que sous la condition de faire toutes mes volontés ; mais je fus agréablement surpris en le voyant rire et venir gaîment au-devant de moi.

« Il me parait , mon jeune camarade, » me dit-il d'un

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air malin, « que vous voulez déjà travailler pour votre « compte; peste!... c'est commencer un peu jeune ! Ce- « pendant je ne prétends en rien vous gêner; d'ailleurs « je ne suis ni votre père ni votre tuteur, et vous ne m'é- « coûteriez pas si je vous prêchais la sagesse. Permettez- « moi seulement de vous donner quelques conseils dictés « par la prudence et notre intérêt commun. —Je vous « écoute. — J'ai du tact!... et je vois que vous aimez la « la jeune iîlle qui était là tout à l'heure. — Vraiment? « il ne fallait pas un grand tact pour deviner cela. — <• mais l'essentiel est de savoir si vous lui plaisez. — Pour- « quoi ne lui plairais-je pas? — Vous êtes si jeune ! — « Elle me croit trente ans. — C'est juste ! je n'y pensais « plus. Il faut alors tâcher de la mettre dans nos intérêts: « vous entendez bien , mon cher Jacques , que pour avoir « de grands succès dans une ville , il faut que j'y fasse « ou que j'y trouve des compères. — Quoi , vous ne pou- « vez pas vous en passer?... Vous n'êtes pas très adroit , « à ce que je vois ! — Mon petit Jacques , vous commen- « cez vos fredaines et vos voyages ; vous ne connaissez « pas encore le monde; si vous l'aviez étudié comme moi , « vous sauriez que , pour réussir, les gens même les plus « rusés ont souvent besoin du secours des autres ; et « voilà ce que j'appelle du compérage. Les marchands « s'entendent pour vendre plus cher leurs marchandises; « l'intendant s'entend avec les fournisseurs pour le paie- « ment de leurs mémoires; les courtisans s'entendent « pour flatter le prince et lui cacher la vérité ; le jeune « blondin s'entend avec une danseuse de l'Opéra pour « ruiner un fermier général ; le médecin s'entend avec « l'apothicaire ; le tailleur, avec le marchand de draps ; « la couturière , avec la femme de chambre; l'auteur avec « les claqueurs , qui , de leur côte , s'entendent pour ven-

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« dre les billets qu'ils ont reçus pour applaudir; les àgîo- « teurs s'entendent pour faire monter et descendre les « rentes; les cabaleurs , pour faire tomber l'ouvrage « d'un homme qui n'est point de leurs coteries ; les mu- « sieiens , pour jouer de travers la musique d'un confrère ; « les acteurs pour empêcher la mise en scène d'une pièce « dans laquelle ils ne jouent point ; et les femmes s'en- « tendent fort bien avec les amis de leurs maris. Tout cela , « mon cher, c'est du compérage. Et faut-il donc s'éton- « ner qu'un faiseur de tours, uu joueur de gobelets, ait «besoin de compères!... Tant pis pour les sots qui se « laissent attraper, ou plutôt tant mieux ; car s'il n'y avait « point d'illusion, il y aurait bien peu de plaisir. Quant « à moi, j'ai besoin de savoir d'avance quelles sont les « personnes qui viennent me consulter; vous entende/ « bien que je ne suis pas plus sorcier qu'un autre. Pour « que vous deviniez , en faisant le somnambule , les maux «que l'on ressent et ceux que l'on a éprouvés, il faut « bien que je vous fasse votre leçon d'avance. Tout eela ue nous empêchera pas de guérir, s'il plaît à Dieu ; mais « il faut imposer à la multitude, et les hommes sont faite «de telle sorte, que le merveilleux leur plaît et leur « plaira toujours. Or donc, cette petite servante parait « espiègle et fort éveillée , il faut en faire notre com- « mère ; vous lui donnerez de l'amour et moi de l'ar- « gent. Avec cela nous serons bien malheureux ou « bien maladroits si nous ne la mettons pas dans nos « intérêts. »

Je fus enchanté de la proposition de mon compagnon; donner de l'amour à Clairette, c'était mon unique pensée , mon seul désir. Cependant , comme le petit bossu ne cessait de me recommander la prudence , et m'engageait à ne point faire de démarches sans le consulter, je ne lui

parlai pas de mon rendez-vous avec la jeune servante; il aurait pu trouver cela trop brusque, trop prompt, et pour tout au monde je n'aurais pas manqué à mon premier rendez- vous.

Maître Graograïcus m'apprit ensuite le résultat de ses courses dans la ville ; il connaissait déjà les anecdotes , les intrigues, les événements récents, les nominations qui allaient se faire , les maladies à la mode , les personnages à considérer, les mariages qui devaient avoir lieu , ceux qui étaient rompus , enfin , tout ce qui occupait les grosses têtes de l'endroit. Vive une petite ville pour être en peu de temps au courant des nouvelles; il ne faut, peur être instruit , que s'arrêter uu moment chez le boulanger, le perruquier et la fruitière.

Mou compagnon avait une grande habitude pour retenir ce qui pouvait lui être utile ; sa mémoire était presque toujours exacte ; elle lui tenait lieu de science , comme chez bien des gens elle tient lieu d'esprit.

On nous servit à souper. L'hôte vint d'abord lui-même faire dresser notre couvert et prendre nos ordres : Clairette parut enfin ; elle semblait moins rassurée que lors de sa première visite ; elle tenait ses yeux baissés , et ne fit aucune attention à mes regards expressifs et au sourire malin du petit bossu. J'étais sur les épines ; je craignais qu'elle n'eût changé d'idée et de résolution ; j'étais neuf en intrigue amoureuse , et j'ignorais qu'une femme ne cache jamais si bien ses désirs qu'au moment de les voir satisfaits.

Elle s'éloigna , et je fis tout ce que je pus pour hâter la fin du souper ; mais mon compagnon , qui n'était pas amoureux, se livrait avec délices aux plaisirs de la table ; il me fallut le voir savourer de chaque mets, et entendre ses plaisanteries sur mon peu d'appétit; il était loin

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cependant de soupçonner la véritable cause de ma préoccupation.

Le souper se termina enfin , et nous passâmes dans notre chambre à coucher, où nos deux lits étaient près l'un de l'autre. Je me hâtai de me fourrer dans le mien , mettant mon pantalon sur mes pieds , afin de le retrouver plus facilement. Après avoir fait une douzaine de tours dans l'appartement et rangé ses philtres et ses boites de pilules, ce qui me donnait des crispations d'impatience , mon compagnon se décida enfin à se coucher : j'attendais ce moment comme le signal de mon bonheur, car je savais qu'à peine au lit il s'endormait profondément.

Je vois enfin arriver cet instant si ardemment désiré : mon camarade est dans son lit; je me persuade qu'il ronfle... Je me lève, je passe lestement mon pantalon, et sans mè donner le temps de prendre mes souliers , je cours à la porte de notre appartement ; je l'ouvre bien doucement, et me voilà sur l'escalier.

J'allais à tâtons, et je ne faisais aucun bruit, marchant pieds nus, retenant ma respiration, tant je craignais de donner l'éveil aux gens de l'auberge , et de voir s'échapper cette nouvelle félicité que je brûlais de connaître. Enfin, j'arriveà l'endroit désigné ; je suis au haut de l'escalier ; j'entends tousser légèrement, et mon cœur me dit que je suis près de Clairette. En effet , je trouve une porte entr'ouverte , et, à la lueur d'une veilleuse, j'aperçois la petite servante qui m'attendait.

La jeune fille n'avait qu'un petit jupon et une camisole, présumant sans doute que la toilette était inutile dans les mystères du somnambulisme ; mais jamais femme ne m'avait paru aussi séduisante , et jamais aussi je n'en avais vu me regarder d'une manière aussi exprès-

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sive. «Je vous attendais, » me dit- elle, «reprenons « bien vite la leçon que votre compagnon a interrompue •< tantôt si mal a propos... Il me tarde de savoir comment « vous me rajeunirez. — Vous n'avez pas besoin d'être • rajeunie, ». lui dis-je, « il faut seulement que vous res- « tiez toujours comme vous êtes. — Oui , c'est ce que je « voulais dire.. . Dépêchons-nous... Tenez , je vais m'as- « seoir et fermer les yeux comme tantôt. »

Et , sans attendre ma réponse , Clairette alla s'asseoir sur le pied de son lit, sans doute parce que la seule chaise qui était dans sa chambre lui semblait trop peu solide pour supporter une expérience du magnétisme ; je me gardai bien de retenir mon élève, et j'allai vite me placer près d'elle. J'étais alors trop enflammé pour être timide; et Clairette, fermant toujours les yeux , se contentait de dire : « Comment!... c'est comme cela?... « c'est là ce qui rend jeune;... mais Pierre 'et Jérôme.

m'en ont déjà appris autant ! »

J'avais recommencé plusieurs fois mou expérience, ci je m'étais endormi dans les bras de Clairette , lorsqu'un grand bruit nous réveilla tous deux. Le tapage semblait partir de l'appartement au-dessous; nous distinguions un murmure confus de voix, et entre autres celle de l'aubergiste , qui appelait Clairette , et demandait de la lumière.

Que faire? si l'aubergiste monte lui-même, où me cacher? il n'y a dans la chambre de Clairette rien qui puisse me dérober aux regards de son maître. La jeune fille me pousse dehors et me supplie de la sauver de la colère de son bourgeois , qui n'entend pas que les servantes de son auberge aient des faiblesses pour d'autres que pour lui.

Pendant qu'elle souffle sa veilleuse et fait semblant de

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