JACQUES EN00HT CLAIRETTE
battre le briquet, je descends l'escalier, ne sachant trop ce que je vais dire. A peine suis-je à l'étage au-dessous, que quelqu'un s'approche , me saisit le bras et me dit à l'oreille : « Fais le somnambule ; j'ai eu une indigestion , « j'ai pris la chambre de notre hôte pour le cabinet d'ai- « sance, et une soupière contenant de la gelée pour un « vase nocturne. Ne crains rien , je te tirerai de là. »
J'avais reconnu la voix de mon compagnon , je repris courage. L'aubergiste, impatienté de ne point avoir de lumière, monta lui-même à la chambre de Clairette, qui continuait à battre sa pierre sans mettre d'amadou dessus , moyen infaillible pour faire du feu sans en allumer. Enfin , notre hôte redescendit avec deux chandelles bien allumées ; il allait entrer dans sa chambre , lorsqu'il m'aperçut me promenant dans le corridor, marchant en chemise d'un pas grave, et tenant sous mon bras mon pantalon , que je n'avais pas eu le temps de remettre.
« Qu'est-ce que cela signifie? » dit l'hôte, en m'examinant avec une surprise mêlée d'effroi : « que faites- « vous là , monsieur?... que cherchez- vous ainsi , nu au « milieu de la nuit ? Est-ce vous qui êtes entré dans ma « chambre et qui m'avez éveillé en faisant un bruit sourd «qui ressemblait a un roulement de tambour, et qui «jetait autour de moi une odeur infernale ? Répondez « donc. »
Je me gardai bien de répondre , et je continuai de marcher lentement ; l'aubergiste me suivait avec ses deux chandelles à la main , et Pierre et Jérôme , les deux valets de la maison, que le bruit avait attirés de notre côté, attendaient avec curiosité l'issue de cette aventure. Enfin un gémissement sourd sort de la chambre de l'aubergiste. « Ah ! il y a quelqu'un chez moi ! » s'écrie l'hôte
KM". FBEBE JACQUES.
en pâlissant; «suivez-moi, vous autres, et marchez « devant. »
11 pousse en effet Pierre et Jérôme; on entre clans la chambre où était mon compagnon , et l'on me laisse dans le corridor. J'entends bientôt la voix de notre hôte, qui paraît fort courroucé contre maître Graograïcus. Je juge qu'il est temps d'aller mettre la paix , et pour cela j'entre gravement dans la chambre où l'on se querellait.
A mon aspect le tumulte cesse. « Chut !... silence !... « attention I... » dit à demi- voix mon compagnon , « c'est « Tatoùûs, il est en état de somnambulisme. Je vais le « mettre en rapport avec moi , et vous allez voir qu'il « nous racontera tout ce que j'ai fait cette nuit. »
Aussitôt le petit bossu s'approche de moi ; il passe à plusieurs reprises ses mains devant ma figure, met son index sur le bout de mon nez, afin, dit-il, d'établir le rapport, et commence ses questions :
« Qu'ai-je éprouvé cette nuit? — Des douleurs au « ventre. — Puis encore? — Des maux de cœur. — Puis « encore ? — Des coliques.
« — Hein ! que vousdisais-je tout à l'heure, » s'écrie mon compagnon en se tournant vers l'auditoire ébahi. « Mais , continuons, ceci n'est encore rien ; je gage qu'il « nous dira tout ce que j'ai fait... D'où provenait ce mal ? « — D'une indigestion. — Et cette indigestion ? — « D'avoir trop mangé à souper.
« Étonnant ! . . . prodigieux ! . . . » disait l'hôte en se serrant entre ses deux garçons. « Chut !... » dit mon compagnon , « n'interrompez pas le charme. Qu'ai-je fait «alors? — Vous vous êtes levé. — Dans quelle inten- « tion? — Dans l'intention de vous rendre dans un cer- « tain lieu.