LE VBAI PEUT N'ETRE PAS VRAISEMBLABLE
« de notre sûreté... de notre vie... — II suffit... je vous « entends...
» Et moi aussi , » dit Dupré en retirant doucement sa tête : « j'en sais assez... les scélérats !... je ne m'étais pas « trompé 1 ce sont des brigands que nous avons reçus !... « ô mon Dieu !... inspirez-moi !... que je sauve mon maî- « tre et cette pauvre femme ! »
Le vieux serviteur se glisse le long du toit , et rentre dans le grenier. Malgré tout ce qu'il fait pour ranimer ses esprits et rappeler son courage, ses jambes ehancèlent, il peut à peine se soutenir, et son imagination, bouleversée par tout ce qu'il vient d'entendre , ne lui présente quedes images de sang et de mort. Dupré a soixantecinq ans ; à cet âge on est long à prendre un parti , et dans les crises dangereuses , le temps que l'on perd à se décider sur la manière dont on agira , rend le péril plus éminent.
Dupré marche à tâtons dans le grenier ; ira-t-il réveiller son maître ou Lucas? Mais le jardinier ne s'éveille pas facilement ; ii faudra faire du bruit à sa porte , et dans le silence de la nuit, le moindre bruit sera entendu par les voleurs, et leur donnera des soupçons. Catherine est enfermée dans sa cuisine et ne leur serait d'aucun secours!... mais c'est par l'appartement de la jeune femme que les camarades des brigands doivent pénétrer, il faut leur fermer cette entrée après avoir fait sortir Constance et sa fille de leur chambre.
Ce parti paraît le plus sage au vieux domestique. Il se décide à descendre , mais il tremble ; il frémit en posant le pied sur l'escalier. Si les misérables sortaient de leur chambre et le rencontraient, il serait perdu ! il écoute , en se hasardant sur chaque marche; au plus léger bruit, il s'arrête... il va passer devant la porte du second... mais
on parle; on s'avance... on ouvre cette porte, et Dupré remonte précipitamment au grenier.
Les prétendus marchands ont entendu du bruit audessus de leur tète ; la marche lourde du vieillard a fait craquer la planche et troublé le silence de la nuit. Dufresne sort le premier, il tient un flambeau d'une main et un poignard de l'autre. Lampin le suit; ils pénètrent dans le grenier au moment où le vieux serviteur se fourrait sous une botte de paille.
« Nous sommes trahis ! » dit Dufresne, « on nous écou- « tait, mais ce misérable ne pourra plus nous nuire. » Aussitôt il enfonce son poignard dans le sein du vieillard dont les mains se joignaient pour implorer sa clémence. Dupré expire sans pousser un cri; son sang inonde le plancher, et Lampin couvre de bottes de paille le cadavre du malheureux domestique.
«Descendons, » dit Dufresne, « et puisqu'on a des « soupçons, hâtons-nous d'agir.
« Qu'est-il arrivé? » demande Edouard qui est resté en sentinelle sur l'escalier. «Rien,» dit Lampin, « seule- « ment nous avons un curieux de moins. — Allons vite « chez la folle : nos amis doivent être à leur poste, ne les « laissons pas plus longtemps se morfondre en plein air. » Les brigands descendent au rez-de-chaussée, la clef est à la porte de l'appartement d'Adeline; ils entrent... Une lampe placée dans l'âtre éclaire à demi la chambre dont la fenêtre donne sur le bois. Le petit lit de l'enfant est placé contre celui de sa mère , dont les rideaux sont entièrement tirés. Bien certain que celle qui est dans le lit ne veille point pour épier leurs actions , Dufresne va de suite ouvrir les volets de la fenêtre, et il fait entrer ses compagnons qui se tenaient contre la croisée, après avoir scie les barreaux de fer.
LE VRAT PEUT n'ÊTRE PAS VRAISEMBLABLE. 37 1
« Tout va bien, » dit Dufresne , « laissons ces volets « ouverts , rien ne s'opposera à notre fuite. Edouard , « reste en ces lieux ; point de pitié si Ton s'éveille. Vous , « mes amis, suivez-moi ; je vais vous marquer vos pos- « tes; ensuite, Lampin et moi , nous nous chargerons du « reste. »
Pendant le discours de Dufresne, Lampin retrousse ses manches, tire ses armes, examine la pointe de son poignard; un sourire féroce brille dans ses yeux , et sa figure hideuse , animée par le vin et l'attente du pillage, semble porter avec joie l'empreinte du crime.
Les quatre brigands sont éloignés , Edouard est seul dans la chambre. Attentif au moindre bruit , il va sans cesse de la- fenêtre au lit; il écoute si personne ne passe dans le bois, puis revient se placer près des rideaux qui lui cachent la jeune femme. Ses yeux se portent vers le lit de l'enfant... il n'est point dedans. Adeline, plus agitée qu'à l'ordinaire, et troublée par le bruit sourd qu'on a fait derrière ses volets , a pris sa fille et l'a couchée sur son sein, se jetant toute habillée sur son lit. Curieux de voir cette insensée, Edouard va écarter le rideau... mais un bruit venant du bois attire son attention ; il retourne contre la fenêtre... il entend les pas des voyageurs, dont les pieds foulent les branches sèches et font craquer la neige à demi glacée. Le bruit approche... on distingue des voix... Si ce sont des gendarmes envoyés à leur poursuite... s'ils aperçoivent la fenêtre dont les barreaux sont brisés... Edouard frémit; il pousse doucement les volets pour qu'on ne voie pas dans l'appartement; il respire à peine... Malgré ses précautions, Adeline s'est réveillée; elle ouvre brusquement ses rideaux en se levant à moitié : « Est-ce toi?... est-ce toi?... » s'écrie-t-elle avec force 1 . . .
« Cette malheureuse va uous trahir, » dit Edouard , « sa voix attirera les voyageurs de ce côté... allons... « il le faut!... ><
Il court vers le lit, son poignard à la main... il va frapper... lorsqu'il reconnaît sa femme et son enfant.
Un cri d'épouvante , d'horreur, sort de la bouche du misérable qui laisse échapper le fer homicide, et reste immobile de\ant celle qu'il allait frapper. Mais ce cri terrible a retenti dans l'âme d'Adeliue : elle a reconnu la voix de son époux ; ces mêmes accents qui ont égaré sa raison bouleversent encore tout son être ; elle cherche à rassembler ses idées, elle sort d'un songe pénible... elle voit Edouard, le reconnaît, et, poussant un cri de joie, se précipite dans ses bras.
«Edouard!... en ces lieux... près de moi! » s'écrie Adeline en le considérant avec tendresse, « mon ami... « comment se fait-il?... ah!... je ne sais plus que pen- « ser ! . . . ma tète est brûlante ! . . .
« Viens, » dit Edouard, « viens... donne-moi cet « enfant... fuyons... fuyons ces lieux, ou tu es perdue... « — Pourquoi fuir? quel danger te menace? n'as-tu pas « assez souffert?... la justice des hommes te poursuit- « elle encore?... — Oui... oui, et toi-même tu es exposée « à la fureur des brigands... tiens... entends-tu ces cris « qui partent de l'intérieur de la maison ? . . . c'est un vieil- « lard qu'ils égorgent sans pitié... viens, te dis-je , ou ils « te tueront devant moi... ah !... ne me refuse point... «je suis un monstre... un misérable... mais je veux te « sauver. »
Adeline se laisse entraîner par son époux, elle prend safilledans ses bras, elle va le suivre... lorsque les volets sont poussés avec violence , tandis que la sonnette de la grille se fait entendre.
Un homme paraît contre la croisée, et s'apprête à sauter dans la chambre en criant à son compagnon : « "Voilà «une brèche; par ici, camarade... par ici!... entrons « dans la place , il y a des coquins dans la citadelle , mais « nous les étrillerons , mille cartouches! et en avant... >> A la vue de l'étranger , Edouard , éperdu , égaré , ne doute point qu'on ne vienne l'arrêter, lui et ses compagnons; voulant éviter le supplice qui l'attend, il quitte la main d'Adeline , repousse sa femme qui s'attache à ses pas : « Tu es sauvée , » lui dit-il , « laisse-moi... ne me « suis point... adieu... adieu pour jamais... »
Il sort brusquement par la porte du fond, gagne la cour, parvient à franchir la grille et fuit dans les bois ; au même instant Jacques et Sans-Souci pénètrent par la fenêtre dans la chambre d'Adeline qui , épuisée par toutes les secousses que son âme vient d'éprouver, tombe sans connaissance au moment où son époux disparait à ses yeux.
« 0 bonheur ! en croirai-je mes yeux? » s'écrie Jacques en courant porter du secours à l'infortunée qu'il aperçoit. « Cette femme... c'est elle , Sans-Souci... viens... viens « la voir... — Eh oui! sacrebleu ! c'est elle!... Nous la « retrouvons enfin... Quand je te disais qu'il ne fallait «jamais désespérer de rien... — Et sa fille... tiens , la « voilà... oui , je la reconnais aussi.— Mais, lorsque j'ai
« poussé ces volets, il m'a semblé voir un homme... il a « pris la fuite... Oh! oh! quel bruit... entends-tu?... On « appelle au secours... reste avec elle... ne la quitte plus, « mais donne-moi un de tes pistolets. »
Jacques donne une de ses armes à Sans-Souci ; celuici, le pistolet d'une main et son bâton de l'autre, se dirige du côté d'où partent les cris ; il monte au premier, entre dans un appartement dont la porte est brisée , et voit un vieillard à genoux , implorant la pitié d'un scélérat, tandis qu'un autre misérable, chargé de sacs d'argent, se dispose à la fuite.
Sans-Souci tire son pistolet sur Dnfresne , qui allait frapper M. Gerval : le monstre tombe devant le vieillard. Son camarade jette les sacs et veut se sauver ; mais Sans- Souci ne lui en donne pas le temps, il l'atteint sur l'escalier et lui assène sur la tête un coup si vigoureux , que Lampin chancelé, et, roulant plusieurs marches , va frapper sa tête contre la muraille , et expire en vomissant les plus horribles imprécations.
« Vous êtes mon sauveur ! mon libérateur ! » s'écrie M. Gerval , pendant que Sans-Souci le débarrasse des liens qui le retenaient. * — Il est vrai , mon cher mou- « sieur, qu'il était diablement temps; mais peut-être y •• a-t-il encore des brigands dans votre maison , et je vais « achever ma visite. — Je vous suis... je vous suis, mon- « sieur, » dit le vieillard, «je veux être votre guide. « Helas ! je ne vois pas mon fidèle Dupré !... »
En ce moment un coup de pistolet se fait entendre. Sans-Souci descend quatre à quatre , et arrive près de Jacques à l'instant où celui-ci venait de brûler la cervelle à un des brigands qui tentait de fuir par le rez-de-chau sriée, tandis que son camarade, plus adroit, se sauvait par le même chemin qu'Edouard.
Le bruit des armes à feu , le tumulte , les cris ont réveillé Catherine et Lucas, mais ce n'est qu'à la voix de leur maître qu'ils osent sortir de leur chambre. On se réunit alors et l'on se rend avec des lumières dans l'appartement d'Adeline.
Elle reprenait ses sens et regardait , avec une nouvelle surprise, Jacques qui était auprès d'elle.
« Mon frère , mon ami , est-ce vous que je retrouve « aussi ? » lui dit-elle enfui , « je ne sais sic'estunrêve... « mais tant d'événements se sont succédés. . . Tout a l'heure « Edouard était près de moi... — Edouard !... revenez à « vous... calmez-vous , ma chère Adeline , et ne craignez « plus rien , les brigands sont punis. »
Adeline-ne répond pas , mais ses yeux cherchent encore son époux.
« Victoire!... » s'écrie Sans-Souci , « pour ma part j'en « ai tué deux. — Nous vous devons la vie , braves étran- «gers, » dit M. Gerval en s'approehant de Jacques; «comment pourrai-je jamais m'acquitter envers vous? « — Vous avez pris soin de ma sœur etde ma nièce , » ré- « pond Jacques au vieillard; et c'est moi qui vous dois « encore de la reconnaissance.
« — Sa sœur ! sa nièce 1 » disent le bonhomme et ses domestiques. «Avant tout, achevons la visite de cette « maison , » dit Sans-Souci , « il pourrait y avoir encore « des coquins cachés dans quelque coin. — Et Dupré ne « parait pas !... Je tremble qu'il n'ait été victime de son « zèle. — Mettons notre monde en sûreté, et en avant ! »
On conduit M. Gerval, Adeline , sa fille et Catherine dans une chambre dont la porte est solide , et où ils n'ont rien à redouter; ensuite Jacques et Sans-Souci commencent la visite de la maison , guidés par Lucas , qui tremble comme la feuille, mais n'ose pas refuser de les accom-
pagner. Le nom d'Edouard, qu'Adeline a prononcé , est une énigme pour Jacques, qui n'ose se livrer aux soupçons qui se présentent à son imagination. On examine partout sans rencontrer personne : ce n'est que dans le grenier qu'on trouve le corps du malheureux Dupré ; après s'être assuré qu'il ne donne plus aucun signe de vie , Sans-Souci , aidé de Lucas , le transporte dans une salle basse , où les restes du fidèle serviteur doivent rester jusqu'à ce qu'on leur rende les derniers devoirs.
Pendant que Sans-Souci et le jardinier s'acquittent de ce triste soin , Jacques entre dans l'appartement de M. Gerval ; un gémissement sourd part d'un coin de la chambre. Dufresne existe encore; mais la blessure qu'il a reçue est mortelle, et le misérable lutte en vain contre le trépas. Jacques approche sa lanterne du visage du mourant, un cri de surprise lui échappe. Dufresne reconnaît aussi le frère d'Edouard. Un sourire affreux ranime ses yeux presque éteints; il rassemble le peu de force qui lui reste pour se faire entendre encore : « Je vais « mourir... mais si vous avez tué tous ceux qui m'accom- « pagnaient... vous avez donné la mort à votre frère... « dites à sa femme... à cette Adeline qui m'a méprisé... « que son époux... après s'être sauvé des galères... est « devenu par mes conseils voleur... et assassin. »
Dufresne expire en prononçant ces paroles, satisfait d'avoir encore fait le mal à ses derniers moments.
Jacques reste quelques instants glacé d'horreur près des restes de celui qui a fait le malheur de sa famille. Mais , surmontant sa terreur, il veut s'assurer de l'horrible vérité : il descend l'escalier, s'arrête près du corps de Lampin , et approche , en frémissant, sa lanterne de son visage... Ce n'est pas lui ! Jacques respire un peu plus librement , il redescend au rez-de-chaussée , où doit être
celui qu'il a frappé , et , quoique bien certain que ce n'était pas son frère , il va s'en assurer encore.
« Grâce au ciel , « dit-il après avoir examiné les traits du brigand , « ma main ne s'est point trempée dans le « sang de mon frère !... il est sauvé... Ah! puissions- « nous ne jamais le revoir ! Oublions un monstre qui nous « déshonore , et donnons tous nos soins aux deux infor- « tu nées que j'ai enfin retrouvées. »
Cependant , avant de retourner près d'Adeline , Jacques visite avec soin les poches de chaque brigand , et surtout celles de Dufresne, dans la crainte qu'on ne trouve sur ces misérables quelque papier relatif à Edouard. Il s'assure qu'ils n'ont sur eux que des armes et de l'argent , et, plus tranquille, se dispose à rejoindre Adeline.
Les habitants de la maison viennent de s'apercevoir, avec la plus vive joie , que la jeune femme a recouvré sa raison ; et pendant que Ton faisait une exacte perquisition dans sa demeure , M. Gerval a conté à Adeline la manière dont il l'a retrouvée , logée à Paris , emmenée à sa campagne, et enfin tout le temps qu'elle a passé chez lui.
Adeline se jette aux genoux de son protecteur; elle sent maintenant ce qu'elle lui doit , quoique le bon Gerval n'ait dans son récit parlé que du plaisir qu'il a eu à l'obliger, en glissant légèrement sur tout ce qu'il a fait pour elle.
Adeline s'informe alors des derniers événements de la nuit. On lui apprend que des brigands s'étaient introduits dans la maison , et que sans l'arrivée inattendue de deux voyageurs , dont l'un parait être son frère , on aurait été pillé parles voleurs.
Ellefrémit...ellese rappelle dans quel moment Edouard s'est présenté à sa vue... son trouble , son effroi à l'arrivée des étrangers ; elle n'ose prolonger ses questions;
378 FBÈBE JACQUES.
mais elle attend avec anxiété le retour de Jacques : il paraît enfin.
« Plusieurs brigands se sont échappés , » dit-il en s*approchant d'Adeline , à laquelle il lance un regard dont elle comprend l'expression. « Ceux qui ont péri méri- « taient bien leur sort. — Morbleu , » dit Sans-Souci, « ils méritaient bien tous d'être roués !... je n'ai qu'un « regret, c'est qu'il s'en soit écbappé quelques-uns.
« — Et mon fidèle Dupré , » demande M. Gerval , « vous ne m'en donnez pas de nouvelles ? — Hélas ! mon «cher monsieur!... votre vieux serviteur a été, à ce « qu'il parait , la première victime de ces monstres... il « n'est plus!... — Les misérables !... assassiner un vieil- « lard !... ah ! si j'avais cru ses pressentiments... pauvre « Dupré , mon imprudence a causé ta mort !... ah ! je me «■ la reprocherai sans cesse !... cette maison me devient « odieuse ! dès demain je veux la quitter. »
M. Gerval verse des larmes sur le sort de son vieux serviteur : Catherine mêle ses pleurs aux siens, et chacun cherche à consoler le bon Gerval , qui se reproche la perte de son fidèle compagnon.
Le jour surprend les habitants de la maisonnette dans cette situation. M. Gerval consent à prendre un peu de repos , pendant que Lucas ira prévenir les autorités de la commune voisine , des événements arriv es dans la nuit. Catherine fait , par les ordres de son maitre , les apprêts de leur départ , et Adeline promet au vieillard de lui raconter bientôt ses malheurs.
Jacques trouve le moment d'être seul avec Adeline : elle brûle de le questiouuer, et n'ose rompre le silence. Il devine sa douleur, ses craintes , ses plus secrètes pensées : « Dufresne n'est plus, » lui dit-il, "■ le scélérat a a reçu enfin le prix de ses forfaits. — Dufresne ?. . . Quoi •
« Dufresne était parmi ces brigands... Malheureuse !... « ah I... plus de doute alors... il l'a entraîné aux derniers « excès du crime... Edouard était...
« — Silence !... que jamais ce secret affreux ne soit « connu que de nous , » dit Jacques à voix basse , « le « misérable est sauvé... qu'il traîne sa honteuse existence « dans d'autres climats... il est trop tard pour qu'il se « repente, et sa présence serait pour moi, pour vous- « même , le comble du malheur. Oubliez à jamais un « homme qui ne méritait pas votre amour, tout vous en « fait une loi. La tendresse que l'on conserve pour un « être aussi vil, aussi méprisable, est une faiblesse, une « lâcheté indigne d'un cœur noble et généreux. Conser- « vez-vous- pour votre fille, pour moi, pour tous ceux « qui vous aiment, et des jours de paix luiront encore « pour nous. »
Adeline se jette dans les bras de Jacques en essuyant les pleurs qui coulent de ses yeux. « Mon ami , » lui ditelle, « je suivrai vos conseils, vous serez content de moi. »
Les villageois des environs, qui ont appris les événements funestes arrivés dans la maison de leur bienfaiteur, accourent pour le voir, et s'assurer s'il n'y a plus rien à redouter. On rend les derniers devoirs au pauvre Dupr.é ; une tombe lui est élevée dans le fond du jardin , et la pierre tumulaire indique la manière déplorable dont le fidèle serviteur a péri.
M. Gerval veut enlin connaître le nom de son libérateur : « Je me nomme Jacques , monsieur, » lui dit celuici, «autrefois soldat, maintenant laboureur. — Jacques,» dit le vieillard , « je porte le même nom que vous; je l'a- « vais donné aussi a mon tilleul , petit espiègle qui aurait « votre âge maintenant, et quej'ai vainement cherché a « Paris. »
Jacques regarde avec plus d'attention celui auquel il a conservé la vie ; il retrouve dans sa figure respectable les traits d'une personne qui , dans sa jeunesse, lui témoigna toujours le plus tendre intérêt. Mille souvenirs se présentent à son esprit... il peut à peine trouver la force de demander au bonhomme quel est son nom , auquel , dans le trouble des événements de la nuit , il n'a fait aucune attention. « Je me nomme Gerval , » dit le vieillard en l'examinant à son tour avec émotion , « autrefois je fai- « sais le commerce; j'avais à Paris une forte manufac- « ture... — Se peut-il!... vous êtes Jacques Gerval... mon « parrain . . . que j'aimais tant ! . . . »
Jacques saute au cou du vieillard qui le presse avec tendresse contre son sein, et verse des larmes de plaisir en retrouvant son cher filleul , tandis que tous les témoins de cette scène en versent aussi d'attendrissement.
« Eh bien , mille escadrons ! voyez comme on se re- « trouve! » dit Sans-Souci; « voilà une reconnaissance à « laquelle je ne m'attendais pourtant pas, ni toi non plus, « camarade.
« — Mon cher Jacques , » dit M. Gerval , « je t'ai cher- « ché de tous côtés ; je brûlais du désir de te revoir. Ton « escapade me fit jadis beaucoup de peine , car j'en étais « innocemment l'auteur. Le nom de Jacques t'avait porté « malheur, mon pauvre filleul , il a influé sur toute ta « vie : ta mère te délaissait , ton père n'osait prononcer « ton nom devant elle ; moi seul , je te faisais des caresses, « mais cela ne suffisait pas à ton âme sensible. Tu as « quitté le toit paternel, et j'ai juré de réparer l'injustice « de tes parents , si jamais je pouvais te retrouver. Te « voilà enfin... ah ! je te reconnais bien maintenant !,.. « ces cicatrices n'ont point changé l'expression de tes « traits. Nous ne nous quitterons plus , Jacques , tu fer«
« meras mes yeux ; tu es mon enfant, mon unique héri- « tier ; dès à présent ma fortune t'appartient ; disposes-en « pour faire du bien à tous ceux que tu aimes. »
Jacques embrasse encore son vieux parrain ; il ne peut croire à son bonheur. « Chère Adeline , » dit-il enfin , « ah! si je suis riche, vous ne sentirez plus la misère ; « c'est le prix le plus doux que j'attache à la fortune. »
Adeline , Ermance , passent à leur tour dans les bras du vieillard... « C'est ta sœur et ta nièce? » dit-il à Jacques, «serais-tu marié? — Non, » répond celui-ci avec « embarras... « vous voyez la femme et la fille de mon « frère. — Ton frère... mais, en effet, qu'est-il devenu?... « — Il n'est plus... hélas! je n'ai plus de frère; elle n'a « plus d'époux... — Mes amis, je vois couler vos larmes; « j'ai , sans le vouloir, renouvelé vos douleurs... pardon- « nez-moi : le souvenir d'Edouard vous est peut-être pé- «nible... mais j'ignore vos malheurs : contez-les-moi, « et je tâcherai ensuite de vous les faire oublier. »
Jacques se charge d'apprendre au vieillard une partie des chagrins d'Adeline , mais il ne fait pas connaître toute la conduite de sou frère, et M. Gerval croit qu'Edouard est mort à Paris dans la misère, après avoir abandonné sa femme et son enfant, et que c'est la nouvelle de la fin malheureuse de son mari qui a troublé la raison d'Adeline.
Le bon vieillard se sent plus que jamais porté à aimer cette jeune femme , modèle des épouses et des mères , et il veut absolument faire connaissance avec les habitants de la ferme, qui ont montré tant d'attachement à Jacques et à Adeline.
« C'est bien facile, » dit Sans-Souci, « si vous voulez « les rendre tous heureux , il faut aller à la ferme; sa- « crebleu! quand ils reverront madame et mon camarade,
382 FBÈRE JACQUES.
« je suis sûr que Louise et Guillot seront plus contents « quesi leur ferme était un château. — Allons a la ferme,» dit le bon Gerval, «allons-y tous, mes enfants, ce « voyage nous fera du bien : il distraira un peu ma chère « Adeline , il amusera sa petite Ermance. Jacques pourra « être utile, à son tour, à ceux qui l'ont aidé dans sa mi- « sère, et nous, ma pauvre Catherine, nous tâcherons, « au milieu des habitants de la ferme, de moins penser « à la mort de notre vieil ami Dupré. »
Le projet de M. Gerval met la joie dans tous les cœurs. Catherine est charmée de quitter une maison qui lui rappellerait de tristes événements, et où elle sent qu'elle ne dormirait plus tranquille. Lucas demande à son maître la permission de laisser là son jardin pour être son domestique; le vieillard y consent ; et tout le monde se dispose au départ.
La maison des Vosges est louée à des villageois qui y établissent une auberge nécessaire aux personnes qui voyagent dans ces cantons ; M. Gerval et ses domestiques quittent cette demeure , le cœur oppressé par le souvenir de Dupré; Jacques et Adeline détournent leur vue de ces lieux , témoins de Tinfamie d'Edouard , et Sans-Souci regarde encore avec fierté l'appartement où il a sauvé un vieillard et donné la mort à deux coquins.
Sans-Souci monte à côté du postillon , malgré les instances de M. Gerval pour qu'ii se place dans la voiture; mais il veut à toute force servir d'éclaireur, craignant la rencontre des ornières et des mauvais chemins ; sa joie est si grande de retourner à la ferme en y ramenant madame Murville, qu'il ne s'en rapporte qu'à lui pour éviter les accidents qui pourraient les arrêter en route.
Pendant le voyage , Jacques raconte à son vieux parrain les aventures de sa jeunesse ; l'histoire des philtres et du magnétisme amuse le bon Gerval et arrache un sourire à Adeline.
« Quel heureux hasard vous a si à propos conduits « dans notre habitation , vous et votre brave compagnon, « pour nous sauver du fer des brigands ? » demande la vieille Catherine à Jacques.
« Quelques jours après ie départ de ma chère Adeline,» dit Jacques, « ne la voyant pas revenir à la ferme, et « craignant avec raison qu'il ne lui fût arrivé quelque « triste aventure , je partis avec Sans-Souci , résolu à « parcourir toute la France, s'il le fallait, pour retrou- •< ver la mère et l'enfant. Nous nous rendîmes à Paris et « nous y restâmes plusieurs jours , mais inutilement; je « n'appris rien sur le sort de celles que je cherchais. Après <• avoir été dire adieu au bon Guillot et à sa femme , nous « sommes repartis et nous avons visité successivement « diverses contrées de la France , nous arrêtant dans le
« plus petit bourg, dans le plus modeste hameau , pre- « nant partout les informations les plus minutieuses , et « toujours trompés dans nos espérances . Plus d'une année « était écoulée et nos recherches étaient vaines. Cepen- « dant Sans-Souci , dont la gaîté ne se dément jamais , « soutenait mon courage et ranimait mes espérances lors- • qu'il voyait redoubler ma tristesse et mon chagrin. « Nous tournâmes enfin nos pas vers ce pays, sans sa- « voir si nous serions plus heureux; après avoir parcouru <> une partie de la Franche-Comté, nous nous enfonçâmes « dans les Vosges. Comme nous ne redoutions pas les « voleurs , il nous arrivait souvent de voyager la nuit, et « plus souvent encore de coucher sur la terre , ne trou- « vant pas toujours sur notre chemin des endroits pour « nous abriter. Hier cependant le temps était si mauvais, « la neige avait tellement obstrué les routes , que nous « nous égarâmes dans le bois. J'étais transi de froid, ha- « rassé de fatigue , lorsque Sans-Souci aperçut près de « nous une habitation de belle apparence ; je n'osais « pas y demander l'hospitalité , il voulait au contraire s'y « arrêter, et nous étions tous deux à discuter notre avis, « lorsque des cris se firent entendre dans l'intérieur de « la maison; alors nous ne balançâmes plus, je sonnai « avec force à la grille ; Sans-Souci aperçut une croisée « ouverte au rez-de-chaussée , les barreaux de la fenêtre « étaient enlevés, nous sautâmes dans l'appartement... « Jugez de ma surprise, de ma joie en retrouvant celle « que je cherchais depuis si longtemps... et dont je m'é- « loignais pour jamais peut-être , si vos cris ne m'avaient « attiré dans la maison.
« Mon cher Jacques, c'est bien la Providence qui t'a « envoyé à notre secours , » dit M. Gerval , « mais le plus « grand miracle , c'est que cet événement ait rendu la rai-
« son à notre chère Adeline. — Eh! mais, monsieur, » dit Catherine, « ne vous l'avais-je pas dit? il ne fallait « qu'une forte secousse!... une crise, et justement c'est « ce qui est arrivé. »
Le voyage se fait heureusement et l'on arrive à la ferme de Guillot. Jacques éprouve une douce émotion en passant devant ces champs qu'il a cultivés : « Voilà , » dit-il au bon Gerval, « la charrue avec laquelle j'ai la- « bouré cette terre trempée si souvent de mes sueurs... « — Mon ami , » répond le vieillard , « ne l'oublie jamais « même au sein de la fortune, et les malheureux ne t'im- « ploieront pas en vain. »
Une voiture à quatre chevaux, c'est un grand événement dans.une campagne. Les villageois se rassemblent, les laboureurs quittent leurs travaux , les habitants de la ferme approchent avec curiosité pour examiner les voyageurs; mais déjà la voix de Sans-Souci se fait entendre, il fait claquer son fouet de manière à faire fuir les poules à une lieue, tandis que les pigeons se réfugient sur les plus hautes cheminées.
« C'est nous , c'est lui , c'est elle ! » s'écrie-t-il , du plus loin qu'il aperçoit Louise et Guillot , « grande fête , mes « amis, en avant la soupe aux choux et le petit vin blanc ! . .. « mort aux lapins et aux poulets !... »
Les villageois entourent la voiture : Jacques , Adeline et Ermance sont fêtés , embrassés , caressés par chacun. Louise pleure , Guillot fait de grandes exclamations de joie , le vieillard est touché de l'amitié sincère que l'on témoigne à ses enfants ; car c'est ainsi qu'il nomme Jacques1, Adeline et sa fille, et on le conduit en triomphe à la ferme, ou tout est bientôt sens dessus dessous pour célébrer le retour de ceux que l'on n'espérait plus revoir.
Au milieu de la joie , du désordre , des préparatifs pour
le repas , Sans-Souci court à chacun , veut aider tout le monde , casse les assiettes , renverse les casseroles , et s'écrie à chaque instant : « Vous ne savez pas tout , Jacques « est riche maintenant , ce bon vieillard est son parrain ! . . . « nous l'avons sauvé!.;, nous avons tué les coquins !... « Oh ! je vous conterai tout cela !...
« Ah ça, » dit Guillot , « il me paraît que les affaires « vont bien; mais le frère de notre ami Jacques?... — « Chut!... » dit Sans-Souci, en lui mettant la main sur la bouche , « si tu as le malheur de reparler de lui , la « gaité disparaîtra , les pleurs reviendront , et ton repas « sera pour le grand-Turc ; ainsi , crois-moi , tourne ta « langue une heure dans ta bouche , plutôt que de nous « lâcher encore quelque bêtise à ce sujet-là. — Ça suffit, » dit Guillot , « je ruminerai à table avant de parler. »
Le séjour de la ferme plaît au bon Gerval ; il parcourt les environs , admire les points de vue charmants , les terres fertiles qui l'entourent. « Morgue, monsieur, » dit Guillot, « si vous saviez comme tout cela est joli en « été!... Ah ! dam, vous ne voyez rien à présent ! mais si « nos champs ont plus de valeur, si nos terres rapportent « davantage , c'est à not' ami Jacques que je le devons ; en « deux ans, il a plus fait, plus imaginé que moi en six; «à lui seul il valait trois travailleurs... C'est ben dom- « mage qu'il soit riche à c't' heure... came prive d'un bon « laboureur.
« Mon cher Jacques, » dit le vieillard , « tu dois aimer '< ce pays, ces champs, témoins de tes travaux; il serait « cruel à moi de t'éloigner de ces lieux. Nous nous y fixe- « rons, mon ami; je te charge d'acheter une jolie pro- « priété dans les environs : arrange cela , je suis trop « vieux pour m 'occuper d'affaires, et je m'en rapporte à « toi pour bien choisir. »
Jacques accepte avec joie la commission qu'on lui donne ; il a déjà son projet , et le lendemain de son arrivée à la ferme, guidé par un espoir secret, il se rend dès le matin à Villeneuve-Saint-Georges. Il approche en tremblant de la maison de son père , de ces lieux qu'il a toujours regrettés. Son plus grand désir serait de passer le reste de sa vie dans cette demeure qui lui rappelle des souvenirs cruels et doux.
Il est près de la grille... un écriteau est collé sur la muraille, il lit : Maison à vendre ou à louer. « Elle est «à nous! » s'écrie-t-il. « Je vais me retrouver dans la « demeure où l'on éleva mon enfance '; j'en ai fui à quinze « ans , j'y rentrerai à trente; puissé-je ne plus la quitter ! « Adeline., j'en suis certain, se retrouvera avec plaisir en « ces lieux ; c'est ici , m'a-t-elle dit , qu'elle a passé les « plus beaux jours de son existence ; si cette demeure lui '< rappelle un homme qu'elle a trop aimé , du moins dans « ce séjour il était encore digne d'elle. »
Jacques sonne à la grille ; on ne lui répond pas, mais une voisine l'engage à se rendre cbez le notaire qui demeure presque en face. Ce notaire est le même qui , quatre ans auparavant , fit l'acte d'acquisition pour Edouard Murville. La maison, échue en partage aux créanciers, est tombée successivement en plusieurs mains. Celui qui en est actuellement propriétaire ne l'habite presque jamais , et désire beaucoup s'en défaire. Jacques s'informe du prix , et promet de revenir le lendemain terminer l'affaire ; il n'ose conclure sans consulter M. Gerval. Il se hâte de retourner à la ferme , et le vieillard voit à son air satisfait qu'il a trouvé une maison qui lui plaît : « Vous la reconnaîtrez , » lui dit Jacques , « vous y êtes « venu souvent autrefois , c'est la maison qui appartenait « à mon père. — Et tu n'as pas conclu?... Allons, je vois
« qu'il faut que j'aille moi-même terminer cette affairera. »
En effet , le lendemain le vieillard part dans sa voiture avec son cher filleul. Il se rend chez le notaire et achète la maison au nom de Jacques ; car il sait que celui-ci ne veut plus porter d'autre nom , et le bon Gerval n'en demande pas l'explication , parce qu'il devine une partie des fautes d'Edouard.
« Tiens , mon garçon , » dit-il à Jacques en lui présentant le contrat, « il est bien temps que je te fasse uu « cadeau pour te dédommager de t'avoir donné un aussi « vilain nom. Cette propriété est à toi , et mon petit « Jacques est chez lui , dans la demeure d'où son nom l'a « fait fuir autrefois. »
Jacques embrasse le vieillard , et on retourne à la ferme chercher Adeline et sa fille. « Ai-je mal jugé votre cœur, » dit Jacques à sa belle-sœur, « en pensant que vous vous « retrouveriez avec plaisir dans la jolie maison de Yille- « neuve-Saint-Georges ?... — Non , mon ami , » répond Adeline ; « j'y ai été trop heureuse pour ne point désirer « y passer ma vie ; des souvenirs de bonheur s'y mê- « leront quelquefois à mes tristes pensées ; j'écarterai « de mon esprit tout ce qu'il a fait loin de là!... je tâ- « cherai de ne conserver de mémoire que pour les jours « de sa tendresse , et je pourrai du moins le pleurer sans « rougir. »
La famille Guillot apprend avec joie que ses amis ne s'éloignent pas; car le chemin de Villeneuve-Saint- Georges à la ferme est une promenade , et on se promet de la faire souvent dans la belle saison.
Quatre jours après leur arrivée , nos voyageurs partent pour la nouvelle demeure où ils vont s'installer. Les yeux d' Adeline se mouillent de larmes lorsqu'elle se retrouve
EINC0UE LA PETITE PORTE DU JARDIK. 3SfJ
dans cette maison , lorsqu'elle revoit ces jardins témoins des premiers mois de son mariage !... mois si doux ! qui passent si vite et ne reviennent jamais.
Catherine s'empare de la cuisine , Lucas du jardin et de l'emploi de concierge ; M. Gerval se loge entre Jacques et Adeline, dont il aime à être entouré, et la petite Ermance reste près de sa mère pour l'égayer par son babil , la charmer par ses caresses , et mêler quelques espérances à ses souvenirs.
Sans-Souci veut retourner à ses travaux de la ferme; mais M. Gerval et Jacques s'y opposent : « Vous m'avez «sauvé la vie, » lui dit le vieillard, « je ne veux plus que « vous me quittiez. — Tu as partagé mes peines et ma « misère ,• » lui dit Jacques, « tu partageras ma fortune : « tout est commun entre nous.
« — Sacrebleu ! » dit Sans-Souci en passant sa main sur ses yeux , « ces gens-là font de moi tout ce qu'ils veu- « lent !... Je reste avec vous... à la bonne heure , mais à « condition que j'irai me promener quand il vous viendra « de la compagnie , et que je ne me mettrai pas à table « avec madame Adeline... parce qu'il faut du respect pour « ses supérieurs , et que je suis bête comme une oie en so- « ciété. — Vous irez vous promener taut que vous vou- «drez, «lui dit le vieillard, «vous chasserez, vous « pécherez, et vous fumerez si cela vous fait plaisir; « mais vous vous mettrez à table près de nous, parce « qu'un brave homme n'est déplacé nulle part. — Allons, « mille cartouches ! il faut encore en passer par-là. »
Plus d'aventures, d'orage, de malheurs ; des jours tranquilles luisent enfin pour les habitants de Villeneuve- Saint-Georges. Adeline n'éprouve plus qu'une mélancolie douce , que les grâces et les caresses de sa lille charment et rendent supportable. La jeune Ermance grandit et
embellit : ses traits sont aimables et gracieux ; sa voix est tendre comme celle de sa mère, et son cœur, sensible et bienfaisant , ne repousse jamais les malheureux. Jacques , fier de sa nièce , a perdu un peu de ses manières brusques depuis qu'il vit au sein de sa famille ; Sans- Souci jure toujours et se mettrait dans le feu pour ses amis ; le vieux Gerval est heureux doublement par la vue du bien qu'il a fait et de celui que fait Jacques; tout le monde enfin vit en paix , et les habitants de la ferme sont souvent visités par ceux du village.
Une seule chose trouble le bonheur de Sans-Souci , c'est de ne plus voir à Jacques la décoration qu'il a gagnée sur le champ de bataille : « Pourquoi doue ne plus « la porter? » lui dit-il lorsqu'ils sont seuls ; « qui peut « t'en empêcher '?. . . Morbleu ! ... tu n'as pas le sens com- « mun... avec tes résolutions... — Mon frère a désho- « noré notre nom. — Eh bien ! est-ce à toi ou à ton nom « qu'on a donné la croix? — C'est par respect pour cette « récompense honorable que je me prive de la porter. — « Mais puisqu'on ne t'appelle plus que Jacques...— N'im- « porte... je n'en sais pas moins qu'Edouard a été sur... « ah !... tiens , cet affreux souvenir me ferait rougir pour « cette marque d'honneur ; je ne la porterai plus. — Tu « as tort. — C'est possible : j'ai , j'aurai toujours de « l'honneur ! mais je n'ai plus de fierté lorsque je songe « à la honte de mon frère. »
Le calme dont jouissaient les habitants de Villeneuve- Saint-Georges est troublé par un triste événement que l'on croyait encore éloigné : le bon Gerval tombe malade et meurt , sans que les soins empressés de tous ceux qui l'entourent puissent le sauver. «■ Mes enfants, » leur dit-il à ses derniers moments, « je vous quitte avec peine, mais «du moius je suis tranquille sur votre sort. Je croyais
« vivre plus longtemps au milieu de vous ; le destin en « ordonne autrement , il faut s'y soumettre. Pensez à « moi , mais ne me pleurez pas. »
Le vieillard laisse toute sa fortune à Jacques et à Adeline. Il avait trente mille livres de rentes, dont une partie était employée au soulagement des malheureux. La vieille Catherine ne survécut que de quelques mois à son maître , et ces événements répandirent pendant longtemps une sombre tristesse parmi les habitants de la maison de Jacques.
Mais le temps parvient toujours à calmer les regrets les plus amers; il triomphe de tout; c'est le Léthé dans lequel vont se perdre les souvenirs de nos peines et de nos plaisirs.
Les années se succèdent. Ermance a neuf ans ; elle fait le bonheur de Jacques et la consolation de sa mère. Pour ne pas se séparer d'elle , on fait venir au village des maîtres qui commencent son éducation. « Mille carabines ! >» dit Sans-Souci en contemplant la jeune fille, « cette petite « mine-là fera tourner diablement de tètes ! ... de l'esprit , « de la beauté, des grâces, des talents, un bon cœur ! « elle aura tout, sacrebleu !... — Oui , » dit Jacques , « mais elle ne pourra jamais nommer son père!... — « Ah ! par Dieu ! il y a bien des gens dans le même cas ! « ça n'empêchera pas ta nièce de faire des passions. « — Morbleu ! les passions font justement le malheur de « la vie, j'aimerais beaucoup mieux qu'elle n'en fit pas ! « — On ne te demandera pas ta permission pour cela , « camarade. »
Adeline est fière de sa fille , qui , douée du plus heureux caractère , fait aussi des progrès rapides dans tout ce qu'on lui enseigne. « Chère Ermance ! » dit-elle tout bas en la regardant , « puisses-tu être plus heureuse que
« tes parents ! » Adeline donne alors un souvenir à Edouard, qu'elle croit mort depuis longtemps au sein de la misère et du désespoir. « Ah ! » dit-elle quelquefois à Jacques , lorsque leurs yeux expriment la même pensée, * si du moins je pouvais croire qu'il est mort avec « repentir !... je sens que j'éprouverais une légère conso- « lation. » Jacques ne répond pas; mais il appelle Ermance et l'amène à Adeline pour que sa vue éloigne un fatal souvenir. Jacques ne sait pas qu'une femme voit toujours dans son enfant l'image de celui qu'elle a aimé.
Dans une belle soirée d'été, Jacques se promenait, pensif, dans le fond du jardin ; Ermance , non loin de son oncle , s'amusait à cueillir des fleurs, et Adeline, assise à quelques pas sur un banc de gazon , contemplait en silence les grâces enfantines de sa fille. Tout à coup Ermance, qui vient de se diriger vers un bosquet tapissé de roses , pousse un cri d'effroi et s'arrête subitement. Adeline court près de sa fille ; Jacques se rapproche aussi et chacun d'eux s'informe du sujet de sa frayeur.
« Tenez... tenez, » répond la jeune fille en indiquant du doigt le fond du jardin, « regardez... elle y est en- « core... ah! cette figure m'a fait peur. »
Jacques et Adeline regardent du côté que leur indique Ermance, et aperçoivent, derrière la petite grille couverte en planche , au même endroit où jadis se fit voir la tête à moustaches, une figure d'homme qui regarde aussi dans le jardin.
« Quel singulier rapport! » dit Adeline en regardant Jacques ; « mon ami , vous souvenez-vous qu'à ce même « endroit, il y a dix ans... vous parûtes aussi devant « nous?... — C'est vrai , » dit Jacques , « oui , je me le « rappelle fort bien. — Il faut excuser la terreur d'Eru mauce, car je me souviens qu'alors vous m'avez fait aussi
« grand'peur!... Cet homme parait malheureux; viens, « ma fille, allons lui offrir nossecours, et chasse ta frayeur: « les infortunés doivent inspirer la pitié etnon la crainte.»
En disant ces mots , Adeline s'approche avec Ermance de la petite porte. Les traits de l'homme qui est derrière la grille semblent s'animer; il considère la jeune femme et sa fille ; il reporte ensuite ses regards sur Jacques ; et, passant un brasji travers l'enceinte du jardin , il paraît implorer leur pitié. Adeline s'est avancée ; elle examine le mendiant... elle pousse un cri douloureux... elle revient vers Jacques, pâle, égarée, tremblante, pouvant à peine parler... « Je ne sais si c'est une illusion, » lui dit-elle, «mais cet homme... il me semble... oui...te- « nez... c'est lui... c'est... »
Elle ne peut en dire davantage. Jacques court à la petite porte; il reconnaît son frère, et ouvre la grille. Edouard entre dans le jardin, couvert de haillons, de lambeaux , abattu par la fatigue et les souffrances , et n'offrant plus que l'image de la misère et du désespoir.
« Secourez-moi, sauvez-moi.,. » dit-il en se traînant vers Jacques, qui ose à peine en croire ses yeux; « ah! « par grâce , ne me repoussez pas !
« Ah ! maman , éloignons-nous : cet homme me fait « peur, » dit Ermance en se serrant contre sa mère. Adeline, immobile , contemple Edouard; des pleurs coulent de ses yeux et inondent le visage de son enfant.
« Malheureux , » dit enfin Jacques , < que venez-vous « faire ici?... Nous poursuivrez-vous partout?... faut-il « donc que votre infamie retombe sur votre famille et « fasse rougir cet enfant ! »
Edouard ne répond pas, mais il regarde Adeline, qui cache dans son sein le visage de sa fille...
« Ah! » dit-il enfin en se précipitant aux genoux de
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Jacques , « voyez , je suis bien misérable ! . . . on me cacbe « même les traits de mon enfant!... on la garantit d'un « regard de son père. »
Jacques n'a plus la force de le repousser ; Edouard s'approche d'Adeline, et se jetant à ses pieds, courbe son front sur la terre en poussant de longs sanglots. Aux gémissements de cet infortuné, Ermance tourne les yeux vers lui... la frayeur fait place à la pitié. « Ah ! maman,» dit-elle à Adeline, « ce pauvre homme a l'air bien mal- « heureux , il me fait de la peine... permets-moi de l'ai- « der à se relever... je sens que je n'ai plus peur de lui. »
Edouard saisit alors une main de sa tille et la presse avec tendresse dans la sienne, en levant sur Adeline un regard dont elle comprend l'expression.
« Je vous pardonne, » lui dit-elle, « ah! si vous n'a- « viez offensé que moi... mais cette enfant... ma fille... « elle ne peut jamais vous nommer... »
Jacques arrête Adeline en lui mettant un doigt sur la bouche. En ce moment Sans-Souci accourt vers eux et témoigne quelque surprise en apercevant un inconnu dans le jardin.
« Que nous veux-tu? » dit Jacques , « pourquoi accou- « rir si brusquement? Qu'est-il arrive ? — Ma foi , cama- « rade , c'est que je venais te dire que les gendarmes vi- « sitent le village ; on cherche un vagabond que Ton a re- « connu à une lieue d'ici , et on se propose de visiter bience tôt cette maison... J'avoue que j'ai dit que ça serait « bien inutile... mais, sacrebleu! je ne savais pas que... « Chut! tais-toi , » dit Jacques , « et pas un mot sur ce « que tu vois ici... Ma sœur, retournez à la maison avec « cet enfant. .. Allez ne craignez rien, je réponds de tout. .. « Sans-Souci , emmène ma sœur, et surtout le plus proie fond silence. »
Sans-Souci le jure et s'éloigne de quelques pas , fort étonné de tout ce qu'il voit. Adeline est effrayée des dangers que court Edouard , mais il la conjure lui-même de l'abandonner à son malheureux sort. Il presse sa main sur son cœur , dépose un baiser sur celle de sa fille , et s'éloigne d'elles, tandis que, sur un signe que lui fait son camarade , Sans-Souci entraîne Adeline et Ermance du côté de la maison.
«Elles sont parties et nous sommes seuls, » dit Jacques à son frère , lorsqu'il a perdu Adeline de vue , « est-ce vous que l'on poursuit?— Oui... à peu de di- « stance d'ici , dans un cabaret ou j'étais entré pour « demander quelques secours, un homme... jadis gardien « des prisonniers à Toulon , s'est trouvé là, buvant à une « table ; il m'a considéré avec attention ; je me suis « éloigné, craignant d'être reconnu... mais je le vois, il « était trop tard; ma perte est certaine !... Cependant je « suis moins malheureux... j'ai vu ma fille; ma femme « m'a pardonné... et vous-même... Ah! mon frère, je « vous en prie , pardonnez-moi aussi!...
« Oui , » dit Jacques , « je vous pardonnerai... mais il « faut... malheureux! savez-vous quel est le supplice « qui vous attend?... Vous allez périr sur un échafaud ! « et le bruit de votre mort infamante va éterniser notre « honte! n'aurez- vous donc jamais de courage que pour « commettre des crimes, et ne saurez-vous point une « fois faire ce que vous commande depuis longtemps « l'honneur de votre femme et de votre enfant ?... Vous « frémissez... homme faible!... vous attendez les bour- « reaux... songez que vous ne pouvez éviter de retomber « entre les mains de la justice!... Grand Dieu !... et vous « n'êtes pas las d'une existence traînée dans la misère et « l'infamie?...
39G FBÈRE JACQUES.
« Je t'entends, » dit Edouard , « ah ! crois que la mort « sera pour moi un bienfait; mais je voulais, avant de « descendre au tombeau , vous faire connaître mon re- « pentir!... Maintenant donne-moi le moyen de me « dérober au supplice... je n'hésiterai plus. »
Jacques fait signe à Edouard de l'attendre. Il se rend promptement dans son cabinet , y prend ses pistolets et redescend au jardin. Il aperçoit son frère à genoux près de la petite porte grillée... Il lui présente les armes d'une main ferme, et Edouard s'en saisit.
« Maintenant, » dit Jacques, « viens, malheureux!... « embrassons-nous pour la dernière fois! Ton frère te « pardonne tes crimes, et chaque jour il viendra implorer « le ciel sur ta tombe. »
Edouard se jette dans les bras de son frère; ils se tiennent longtemps embrassés; mais enfin, se débarrassant des bras de Jacques, Edouard s'éloigne de quelques ) as... le coup part... le malheureux n'est plus.
Jacques revient près du corps de son frère, et, s'armant de courage quoique versant des pleurs, il lui creuse à la hâte un tombeau au pied d'un saule qui est contre la petite porte grillée. Sans-Souci arrive et surprend son camarade dans cette triste occupation.
« Aide-moi... » lui dit Jacques, « c'est mon frère! » Sans-Souci veut éloigner son ami et se charger seul de ce pénible soin; mais Jacques n'y consent pas. Il veut rendre les derniers devoirs à son frère; et ce n'est que lorsque la terre le dérobe à sa vue qu'il consent à retourner prèsd'Adeline.
« Eh bien ! » lui dit-elle, « qu'est-il devenu? — Ne « craignez plus rien pour lui , » répond Jacques , « il est « sauvé; et maintenant je vous réponds que la justice ne « peut plus l'atteindre. »
Adeline se fie à la promesse de Jacques, et voit sans effroi les gendarmes venir quelques heures après visiter la maison, où, en effet, ils ne trouvent point Edouard. Au bout de quelque temps, Adeline voit avec surprise un monument funèbre que Jacques a fait construire sous un saule , au fond du jardin.
« Pour qui ce tombeau ? » lui demande-t-elle. — « Pour « mon malheureux frère, » répond Jacques. — « Seraitce il mort?... — Oui... il n'est plus, j'en ai la certitude... « — Hélas!... dans quel coin de la terre a-t-il fini ses «jours? — Il est là... » dit enfin Jacques en désignant le pied du saule.
Adeline frémit et n'ose en demander davantage ; mais chaque jour elle mène sa fille prier sur la tombe du pauvre mendiant, etErmancenesait point qu'elle prie pour son père.
Et c'est aussi au pied du saule que Jacques enterre sa croix.