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LE VRAI PEUT N'ÊTRE PAS VRAISEMBLABLE

« — C'est juste, c'est juste, mon bon père; je crois « que j'ai dit des bêtises , il est plus sage d'aller se cou- « cher... en attendant, je vous demande votre bénédic- « tion... »

En disant ces mots , Gervais s'approche du vieillard qui le repousse et prend congé de M Gerval en lui demandant de nouvelles excuses pour la conduite de son fils aîné.

Lucas prend des flambeaux , et va conduire les étrangers dans la chambre qui leur est destinée , lorsqu'on entend du bruit dans la cour ; les marchands font un mouvement de surprise , et Dupré court regarder à travers la fenêtre; il aperçoit Adeline vêtue d'un simple déshabillé de nuit , tenant une lumière à la main , et marchant avec agitation sur la neige amoncelée dans la cour.

« C'est elle , monsieur , » dit Dupré à son maître , « c'est bien étonnant qu'elle ait quitté si tard son appar- « tement... — C'est votre pauvre femme? » demande le vieillard. « Pardieu! je veux voir la folle, » s'écrie le grand Gervais , « je suis curieux de savoir si elle est «jolie.»

Il court aussitôt à la fenêtre, mais Adeline venait déjà de rentrer chez elle.

« Bonne nuit , messieurs , » dit Gerval aux étrangers , « je vous verrai demain avant votre départ. »

Les marchands montent au second. Lucas leur laisse de la lumière et s'empresse de redescendre dans sa chambre qui touche à la cuisine , ayant soin de se barricader du haut en bas ainsi que Dupré le lui a recommandé.

Ce dernier, resté seul avec son maître, car la cuisinière est déjà retirée chez elle, fait part à M. Gerval de ses remarques au sujet des étrangers.

« Convenez, monsieur, » dit-il, « que ce grand a l'air

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« d'un vagabond... cette manière de parler, de se con- « duire... Son manque de respect envers son père... — « Que veux-tu ? il avait bu un peu !... — Ses expressions «singulières... — Il a été soldat ! — Oh! ce n'est point là « le langage d'un soldat. Plaise à Dieu, mon cher maître , « que vous ne vous repentiez pas de l'hospitalité que vous « avez donnée à ces gens-là!...

« — Que crains-tu? — Je ne sais... mais tout m'est « suspect... jusqu'au silence de cet autre, dont l'air si- « nistre n'annonce pas un àme honnête... — Allons , « Dupré , calme tes esprits !... et va te reposer. Une nuit «est bientôt passée!... — Oui... lorsqu'on dort! mais « elle est bien longue quelquefois... ce qui méfait plaisir, « c'est que ma chambre touche 'à la vôtre, et si vous en- « tendez quelque bruit, vous m'appellerez de suite , n'est- « ce pas , monsieur? — ■ Oui , mon bon Dupré , va, et « rassure-toi. »

Dupré ne quitte son maître qu'à regret. Celui-ci se couche avec confiance , et oublie bientôt dans le sommeil , les discours de son vieux domestique.

La chambre de Dupré est au premier contre celle de M. Gerval , mais sa porte donne précisément sur l'escalier qui conduit au second et dans la cour.

Tourmenté par une inquiétude qu'il ne peut calmer, Dupré est résolu à veiller et à tâcher d'éclaircir ses soupçons. Il regarde à la fenêtre de l'appartement des étrangers , la lumière brille encore. « Ils ne sont pas couchés, » dit-il, « si je pouvais les entendre... Essayons... »

Il sort sans bruit et sans lumière de sa chambre , et monte au second ; il s'arrête devant la porte des marchands , mais il se rappelle alors qu'un petit cabinet précède la pièce où ils couchent, ce qui empêche que du carré on puisse entendre parler. Dupré va redescendre,

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lorsqu'il songe que la cheminée de la chambre où sont réunis les étrangers, vient justement aboutir devant la lucarne du grenier. Aussitôt il monte à ce grenier, ayant soin de marcher avec beaucoup de précaution. Il entr'ouve doucement la fenêtre de la lucarne; il se couche sur le ventre , et son oreille atteint le haut de la cheminée; alors, grâce au peu de distance qui ls sépare de l'étage au-dessous, il entend facilement la conversation suivante :

« Tu es incorrigible , Lampin ; ta maudite ivrognerie «a pensé cent fois nous trahir!... — Bah!... bah!... « qu 'avions-nous à redouter après tout? Il n'y a dans cette « maison que trois vieilles ganaches, un imbécile , une « folle et un enfant!... n'est-ce pas là un monde bien ef- « frayant!... si vous aviez voulu m'en croire, une fois « dans la maison, nous aurions agi ouvertement !...Pour « ma part , je me chargerais du vieux richard et de son « domestique. — Il vaut mieux agir en toute sûreté , et « pouvoir faire notre retraite sans désordre. Vous pensez « bien qu'avant de vous amener ici, j'ai pris des infor- « mations sur les habitants de la maison. Le maître est « fort riche, il fait du bien à tout le monde. — Eh bien ! « il nous en fera , le vieux Grésus... — Il doit avoir ici « beaucoup d'argent; je sais qu'il a reçu, il y a huit jours, « des remises de ses fermiers. Tout cela doit être dans sa « chambre : nous y pénétrerons aisément , nous nous «emparerons des trésors, et nons fuirons par la cham- « bre de la folle, parce que la grille est très forte , très « bien fermée, et que nous aurions beaucoup de peine à « la forcer. — Ah ça , mais j'ai vu des barreaux à la fe- « nêtre du rez-de-chaussée qui donne sur le bois, est-ce « parla que vous voulez nous l'aire sortir, très honoré « père? — Imbécile , crois-tu que je ne pense pas à tout?

« nos deux camarades ont l'ordre de limer les bar- « reaux , et je leur ai dit qu'ils pouvaient travailler sans « crainte, puisque celle qui habite l'appartement les re- « gardera faire sans rien dire. — Bravo... voilà une idée « lumineuse , n'est-ce pas , Edouard ?. . . parle donc , mau- •< dit penseur. — Oui. ..oui... ce plan est bien imaginé... « — C'est fort heureux qu'il te plaise... pourvu que ce « vieil intendant , qui nous regardait de travers , ne dé- « range pas nos projets... — Malheur à lui s'il l'osait... « Nous allons faire entrer nos camarades , nous serons en « force, et ceux qui feront les mutins, seront de suite « réduits au silence. — C'est juste!... les grands moyens. « — Heureusement qu'à table je me suis modéré ; si je « t'avais imité, Lampin, nous nous serions trahis. — « Que diable... c'est que tu fais si bien le vieillard que « j'étouffais de rire... mais si j'ai bu , ça ne fait qu'aug- « menter mon courage , il y a ici de l'or à acquérir, et ça « me donne du nerf, mes collègues... Ah ça, voyons, « comment distribuons-nous les postes? — Nous ferons « entrer nos amis dans quelques instants : il faut laisser « à ces vieilles gens le temps de s'endormir. Nous laisse- « rons Edouard en sentinelle près de la folle , afin de » veiller à ce que, dans un accès de délire, elle ne re- « ferme point la porte de son appartement , ce qui nous « couperait la retraite. Nos camarades se placeront « l'un en faction près du jardinier, l'autre près de la "cuisinière; et toi , Lampin , tu m'accompagneras à « la recherche de l'argent. — C'est cela , voilà qui est « arrangé ; le camarade ne se plaindra pas d'avoir un « poste périlleux : rester près d'une femme et d'un ■•enfant qui dorment... Peste, quelle prouesse!... — « Oui, mais il ne faut pas qu'ils s'éveillent ; s'ils pous- « saient le moindre cri... songe, Edouard, qu'il y va

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