‹ Fréron, ou, L'illustre critiqueChapitre 3 sur 12 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

Dès que Fréron paraît, Voltaire se dresse.

On ne le voit pas d'abord, mais on l'entend siffler. C'est, pour commencer, un petit compliment de condoléance à Marmontel : « Je n'ai pu empêcher qu'on fit devant moi la lecture d'une feuille qu'on dit qui paraît toutes les semaines, dans laquelle votre tragédie à'Arbtomène est déchirée d'un bout à l'autre. Je vous assure que cette feuille excita l'indignation de l'assemblée, comme la mienne (i). »

Avec d'Argental, Voltaire est plus libre et en prend plus à son aise : « Pourquoi permet-on que ce coquin de Fréron succède à ce maraud de Desfontaines ? Pour-

(i) Correspondance générale. Paris, mai 1749.

quoi souffrir Rafiat après Cartouche ? Estce que Bicêtre est plein ? (i) »

Voilà le début.

Regardez ce ruisseau noir qui traverse la France et l'Europe, éclaboussant les gens sur son passage, sans cesse grossi, sans cesse bouillonnant, sans cesse fangeux : c'est la haine de Voltaire. Elle rejaillit sur les plus petits comme sur les plus grands, sur les plus infimes comme sur les plus glorieux; elle n'épargne ni le talent ni la sottise; elle ne s'arrête ni devant le malheur ni devant la mort. -Jamais haine ne fut plus ardente, plus tenace, plus subtile, plus terrible ; elle veille toujours, elle s'inquiète toujours, elle agit toujours. Elle est infatigable. Elle laisse inachevé le conte ou le poëme, pour traiter Jean- Jacques Rousseau de vil scélérat et de polisson ; elle se relève après les soupers de Berlin, pour apprendre à l'univers que Maupertuis est malade d'un excès d'eau-

(i) Correspondance générale. Lunéville, 24 juillet

de-vie ; elle refait une à une les tragédies de Crébillon, en l'appelant insolent et misérable ; elle barbouille sur tous les murs la biographie mensongère delà Beaumelle ; elle rêve chaque jour de nouveaux supplices pour Fréron !

Je suis loin de sacrifier à la réaction contre Voltaire; j'espère qu'on voudra bien m'épargner ce ridicule. A côté de la haine de Voltaire, il y a le génie de Voltaire, et ce génie n'est pas en cause ici. L'auteur de Memnon et du Siècle de Louis XIV est prodigieux, c'est entendu , et je ne conçois pas qu'il faille revenir sur certaine opinions générales. Il me confond, il me conquiert, il m'impose comme la Révolution ; mais de Voltaire comme de la Révolution je ne veux saluer que l'ensemble. Tapi dans sa Correspondance, je le vois, caillette gigantesque, s'enquérir auprès de tout le monde des faits et gestes de Fréron. Entre tous ses ennemis, Fréron est l'élu de son choix. C'est pour lui qu'il réserve ses fureurs les plus grondantes, c'est pour lui qu'il aiguise ses traits les plus

acérés. Il l'attaque de toutes les manières, en prose et en vers :

L'autre jour, au fond d'un vallon , Un serpent piqua Jean Fréron; Devinez ce qu'il arriva :

Ce fut le serpent qui creva.

Epigramme qui serait parfaite si elle ne renfermait une faute de français (i), et si elle n'était renouvelée de l'Anthologie pour la troisième ou quatrième fois.

Après l'épigramme, voici le petit poëme. J'ai nommé le Pauvre diable, triste chefd'œuvre, dont la lecture laisse une impression de terreur et de honte.

Faut-il murmurer ici ces vers inspirés par le génie de l'atrocité ''

Enfin , un jour qu'un surtout emprunté Vêtit à cru ma triste nudité, Après midi , dans l'antre de Procope (C'était le jour que l'on donnait Mérope) , Seul en un coin, pensif et consterné, Rimant une ode et n'ayant point dîné,

(i) Averti par quelques puristes. Voltaire donna un nouveau tour au troisième vers :

Que pensez-vous qu'il arriva ?

Je m'accostai d'un homme à lourde mine , Qui sur sa plume a fondé sa cuisine , Grand écumeur des bourbiers d'Hélicon , De Loyola chassé pour ses fredaines , Vermisseau né du cul de Desfontaines , Digne en tout sens de son extraction : Cet animal se nommait Jean Fréron.

J'étais tout neuf, j'étais jeune, sincère, Et j'ignorais son naturel félon; Je m'engageai, sous l'espoir d'un salaire, A travailler à son hebdomadaire , Qu'aucuns nommaient alors patibulaire.

Il m'enseigna comment on dépeçait Un livre entier, comme on le recousait. Comme on jugeait du tout par la préface , Comme on louait un sot auteur en place , Comme on fondait avec lourde roideur Sur l'écrivain pauvre et sans protecteur. Je m'enrôlai , je servis le corsaire ; Je critiquai , sans esprit et sans choix , Impunément le théâtre, la chaire, Et je mentis pour dix écus par mois.

Quel fut le prix de ma plate manie ?

Je fus connu , mais par mon infamie , Comme un gredin que la main de Thémis A diapré de nobles fleurs de lys , Par un fer chaud gravé sur l'omoplate.

Triste et honteux , je quittai mon pirate , Qui me vola, pour prix de mon labeur, Mon honoraire en me parlant d'honneur.

Et si l'on demande pourquoi ce flot d'insultes, je répondrai : pour cinq ou six articles du journaliste, pleins de justes remarques, d'honnêtes conseils, et d'une raillerie toujours tempérée par la convenance. Un exemple va le prouver.

Une mauvaise comédie imprimée, portant le nom de M. de Voltaire, la Femme qui a raison, était parvenue sous les yeux de Fréron, qui en parla avec une sévérité parfaitement justifiée. Voltaire écrivit au Journal encyclopédique, non pour repousser la paternité de sa pièce, mais pour en désavouer l'édition, selon lui défigurée et publiée sans sa permission. Il se défend le plus qu'il peut du reproche de grossièreté et d'indécence (i). Cette lettre, qui a dû

(i) Plus tard , nous voyons Voltaire convenir, avec une étrange aisance, de la licence de cette comédie. Il adresse, le i6 septembre 176J, ses remerciements au maréchal de Richelieu , qui venait de faire jouer Le Duc de Foix à Bordeaux : « ...Je ne désespère pas, tandis que vous êtes en train, que vous ne ressuscitiez aussi la Femme qui a raison. On prétend qu'il y a quelques ordures, mais les dévotes ne les haïssent pas. »

lui coûter un certain effort de mesure, n'appartient encore qu'au style dédaigneux.

i( J'ai été assez surpris, dit-il (i), de recevoir, le dernier de décembre, une feuille d'une brochure périodique intitulée : V Année littéraire^ dont j'ignorais absolument l'existence dans ma retraite. » On sait ce qu'il faut penser de cette ignorance. Il ajoute : « Je me suis informé de ce qu'était cette Année littéraire^ et j'ai appris que c'est un ouvrage où les hommes les plus célèbres que nous ayons dans la littérature sont souvent outragés. C'est pour moi un nouveau sujet de remerciement. Je dois dire en général, et sans avoir personne en vue, qu'il est un peu hardi de s'ériger en juge de tous les ouvrages, et qu'il vaudrait mieux en faire de bons. )> Voilà, pour Voltaire, un point de vue bien banal et bien mesquin.

(i) Pas si surpris! car trois semaines auparavant il mandait à Thiriot : « Je vous prie de m'envoyer par M. Eouret, ou par quelque autre, la Femme qui a raison , et la malsemaine dans laquelle Fréron répand son venin de crapaud. » {i 5 décembre 1759."*

Mais j'arrive au morceau le plus important de cette lettre, au paragraphe le plus gros d'étonnements et de révélations inattendues. Chaque mot mérite d'en être relu et pesé : « La satire en vers, et même en beaux vers, est aujourd'hui décriée ; à plus ' forte raison la satire en prose , surtout quand on y réussit d'autant plus mal qu'il est plus aisé d'écrire en ce pitoyable genre. Je suis très-éloigné de caractériser ici l'auteur de l'Année littéraire, qui m'est absolument inconnu. On me dit qu'il est depuis longtemps mon ennemi. A la bonne heure ! on a beau me le dire, je vous assure que je n'en sais rien. Si, dans la crise oh est l'Europe et dans les malheurs qui désolent tant d'Etats, il est encore quelques amateurs de la littérature qui s'amusent du bien et du mal qu'elle peut produire, je les prie de croire que je méprise la satire et que je n'en fais point. »

N'est-ce pas qu'on est forcé de sourire, surtout si l'on songe que l'auteur de cette belle profession de foi vient de rimer le

Pauvre Diable, et a la plume levée pour écrire l'Ecossaise ?

Fréron répliqua fort poliment. Au sujet de la question d'inimitié, il s'exprime de la sorte : (c M. de Voltaire est trop judicieux pour penser, avec une foule de petits auteurs, qu'un critique est l'ennemi de ceux dont il censure les ouvrages ; c'est le refrain ordinaire et pitoyable de l'amour-propre blessé. On aurait dû plutôt dire à M. de Voltaire que je suis depuis longtemps son ami, car je l'ai beaucoup plus loué que critiqué. Mais je ne suis ni son ami ni son ennemi, n'ayant pas l'honneur de le connaître personnellement ; je suis son admirateur, son panégyriste et son critique. »

Eh! c'est justement ce ton de courtoisie qui exaspère Voltaire ; c'est ce sang-froid constant qui le met hors de lui. Aussi, peu de jours après cet échange de lettres, il fait imprimer l'Écossaise, cette nouvelle vengeance.

Le Café, ou l'Ecossaise fut représenté à la Comédie-Française le 26 juillet 1760.

PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE l^ECOSSaïSC.

(La salle de la Comédie-Française. — Foule orageuse. — Le parterre debout ; un garde-française, l'arme au bras, à chaque issue. — Six heures du soir.)

Voix au parterre. — Holà! reculezvous, je vous prie. — Il est impossible de rien voir derrière une perruque de ce volume. — Quelles sont les personnes qui viennent d'entrer dans l'avant-scène des secondes? — C'est, je crois, M. le comte et M'"^ la comtesse d'Argental. — Que de monde! — Pourquoi ne commence- t-on pas .f* — On étouffe.

Chevrier , à un groupe de petits clercs. — Ah ! vous voilà , mes amis! vous êtes là... très-bien! Je vais à l'amphithéâtre; ne quittez pas les yeux de dessus moi.

Les petits clercs. — Oui, monsieur Chevrier.

L'abbé de la Porte , de l'autre côté du parterre, à un groupe de Savoyards. — Vous aurez chacun douze sous à la fin du spectacle, si vous n'oubliez aucune de mes recommandations.

Les Savoyards. — Soyez tranquille, monsieur l'abbé.

Un Quidam, à son voisin. — L'affaire sera chaude, à ce qu'il parait.

Le Voisin. — Quelle affaire, s'il vous plaît ?

Le Quidam. - Eh mais! vous ne savez donc pas que la pièce qu'on va jouer est de M. de Voltaire, quoiqu'elle soit annoncée comme une traduction de l'anglais ?

Le Voisin. — Excusez-moi , monsieur, j'arrive de Chartres . et je ne suis au courant de rien absolument. Ah ! la pièce est de M. de Voltaire ? J'en suis aise.

Le Quidam. — Et, de plus, elle est presque tout entière dirigée contre Fréron.^

Le Bourgeois de Chartres. — Fré-

ron? qui est ceFréron? Je ne crois pas

le connaître.

Un Militaire. — Je vous en fais mon compliment, morbleu ! un pédant de collège qui mériterait d'avoir les oreilles coupées !

Un Abbé. — Un faquin qui décide impertinemment des productions d 'autrui!

Un Pilier de café. — Un âne bâté!

Deux Femmes, à V amphithéâtre . — Les hommes ne nous regardent guère aujourd'hui. Qu'est-ce que cela signifie? Jamais cependant notre rouge ne fut mieux placé, et nous avons tous nos diamants. Y comprends-tu quelque chose, Cléophile ?

Cléophile. — Ma foi! non... Jusqu'au marquis qui fait semblant de ne pas nous apercevoir !

Marmontel, avec plusieurs Encyclopédistes , dans UKC loge grillée. — Cela est impossible.

Grimm.— Je vous dis. que rien n'est plus certain ; voyez vous-même , le voilà , lui Fréron, au beau milieu de l'orchestre.

La Harpe. — Fréron ici ? Le trait est incroyable.

Diderot. — C'est du courage !

La Harpe. — C'est de l'impudence 1

Marmontel.^II a l'air encore plus insolent que de coutume.

Diderot, basa Grimm. — Marmontel ne lui pardonnera jamais la critique de ses tragédies. — Avec qui est Fréron.^

Grimm. — Avec Favart, je crois...

Marmontel. - Oui , et le petit Sautereau de Marsy, un de ses collaborateurs.

Une Grisette, se plaçant aux troisièmes loges. — Par ici , ma tante , par ici ' Monsieur est assez honnête pour vouloir bien se presser un peu.

Le Monsieur. — Je n'ai aucun mérite à cela , mademoiselle.

La Tante." — Faites excuse... Eh! c'est M. Gen^ais , le chirurgien de la rue des Boucheries. Est-ce que tu ne connais pas monsieur , Manon .? Vous voilà donc ici , vous aussi? Nous, ce n'est pas étonnant, parce que nous blanchissons plusieurs de ces messieurs de la Comédie. Est-ce qu'on

vous a bien recommandé, comme à nous , d'applaudir aux beaux moments ?

Le Chirurgien. — Non; moi, je suisici pour siffler.

La Tante. — Tiens! que c'est drôle! et on vous a donné un billet pour cela ?

Le Chirurgien. — Entendons-nous...

pour siffler Fréron.

La Tante. — Qui, Fréron? un comédien ?

La Grisette. — Ma tante, tu sais bien, c'est ce gros monsieur qui demeure rue de Seine, dans la maison de M. Lelièvre, le distillateur du roi.

La Popelinière, à HelvétiuSy dans une loge. — Et vous dites qu'il est là ?

Helvétius. — En personne , mon cher confrère; j'en demeure confondu.

La Popelinière. — Quelle bravade!

Nous aurons double spectacle, alors. La bonne nouvelle à annoncer à Thiriot ! Il faudrait lui expédier un émissaire, pour qu'il écrivît sur le champ l'aventure à Voltaire.

Helvétius. — Thiriot, où est-il donc ?

La Popelinière. —Je l'ai laissé à table, il boude les comédiens depuis qu'ils lui ont retiré ses entrées. — Avez-vous des renseignements sur la pièce nouvelle? Cela vaut-il quelque chose ?

Helvétius, souriant. — Si Voltaire vous entendait !

La Popelinière. — Eh ! eh ! le cher grand homme a la faiblesse de s'inquiéter de l'opinion d'un pauvre traitant tel que moi ; il me donne du Pollion dans ses lettres. Aussi je souhaite de tout mon cœur que son Ecossaise réussisse.

Helvétius. — Elle réussira; nous sommes en nombre.

La Popelinière. — Je n'aperçois pourtant ni d'Alembert ni Duclos.

Helvétius. — Ils ne sont pas venus, et ils ne viendront pas. D'Alembert est trop fier pour paraître s'intéresser à l'exécution d'un faiseur de feuilles, et Duclos est trop circonspect. En revanche, vous voyez Sedaine au parterre. Quel mouvement il se donne ! Ne dirait-on pas qu'il se prend pour un Encyclopédiste ?

La Popelinière. — Vous ne m'avez pas répondu à ce que je vous demandais au sujet de la pièce ?

Helvétius. — C'est juste. Elle est imprimée depuis plusieurs mois, sous le nom d'un M. Jérôme Carré ; mais personne n'y a été trompé, grâce aux indiscrétions des familiers des Délices. Je n'en ai d'ailleurs rien retenu, si ce n'est que Fréron y est appelé Frelon et y joue un rôle pendable. Ces choses-là sont meilleures à voir qu'à lire.

Voix AU parterre. — Q^Lioi ! Fréron est dans la salle ? — Est-ce certain ? — Oui, oui. . . tenez, à l'orchestre. . . là ! — Laissezmoi le voir. — Il est vigoureusement bâti!

Favart, à Fréron. — Tous les regards sont dirigés sur vous. Vous avez eu tort de vous exposer aux brocards d'un public entièrement composé de vos ennemis.

Fréron. — Qui' sait ^ Attendons l'événement. Il est impossible qu'une telle rapsodie soit écoutée jusqu'à la fm. (^Favart hoche la tête.) J'ai une opinion plus favo-

rable du bon sens et du goût des Français.

Favart. — Hélas ! Avez-vous eu connaissance de la Requête aux Parisiens qui a paru hier et qui a été répandue à profusion ?

Fréron. — Oui ; j'y ai vu que le nom de Frelon serait remplacé ce soir par celui de Wasp, qui en est l'équivalent dans la langue anglaise. Wasp ou Frelon, cela m'est fort indifférent. J'avais même engagé les comédiens à mettre Fréron, s'ils pensaient que cela pût contribuer au succès de la pièce. Ils étaient assez portés à m'obliger; apparemment qu'il n'a pas dépendu d'eux de me faire ce plaisir.

Sautereau de Marsy. — Sept heures !

d'où vient qu'on tarde tant à commencer ? La police s'opposerait-elle à la représentation, ou les comédiens se senliraient-ils pris de remords .'' {On frappe les trois coups.)

Fréron. — Voici la réponse.

(La toile se lève au milieu du plus profond silence et laisse voir l'intérieur d'un café à Londres. Un homme seul , vêtu de noir, est assis auprès d'une table, sur laquelle il y a une écritoire et des plumes.

Il lit la gazette. — Des murmures sortis à la fois de plusieurs points de la salle semblent indiquer au public que c'est le héros de la comédie. Redoublement d'attention.)

V^ASP. — Que de nouvelles affligeantes!

Des grâces répandues sur plus de vingt personnes! aucune sur moi 1 Cent guinées de gratification à un bas offfcier , parce qu'il a fait son devoir; le beau mérite! Une pension à l'inventeur d'une machine qui ne sert qu'à soulager des ouvriers ! une à un pilote ! Des places à des gens de lettres ; et à moi rien ! Encore , encore, et à moi rien ! (// jette la gazette et se promené.) Cependant je rends service à l'État, j'écris plus de feuilles que personne , je fais enchérir le papier... et à moi rien! Je voudrais me venger de tous ceux à qui on croit du mérite. Je gagne déjà quelque chose à dire du mal ; si je puis parvenir à en faire, ma fortune est faite. J'ai loué des sots, j'ai dénigré les talents; à peine y a-t-il de quoi vivre. Ce n'est pas à médire, c'est à nuire qu'on fait fortune. {Au maître du café.) Bonjour, monsieur Fabrice, bonjour. Toutes les affaires vont bien, hors les miennes; j'enrage.

FABRICE. — Monsieur 'Wasp , vous vous faites bien des ennemis.

WASP. — Oui, je crois que j'excite un peu d'envie,

FABRICE. — Non, sur mon âme, ce n'est point du tout ce sentiment-là que vous faites naître

Le Parterre, applaudissant. — Trèsbien ! très-bien !

Fréron, à Favart, en souriant. — Le début promet.

La Harpe. — En vérité^ il n'y a que ce Voltaire pour savoir présenter un personnage.

L'abbé de la Porte, à son groupe. — Vous allez en entendre bien d'autres. Attention ! (Lfl pièce continue.)

WASP. — Voici un nouveau débarqué : c'est un grand seigneur sans doute , car il a l'air de ne se soucier de personne. Milord, permettez que je vous présente mes hommages et ma plume.

monrose. — Je ne suis point milord; c'est être un sot de se glorifier de son titre , et c'est être un faussaire de s'arroger un titre qu'on n'a pas. Je suis ce que je suis; quel est votre emploi dans la maison }

WASP. — Je ne suis point de la maison, monsieur; je passe ma vie au café, j'y compose des brochures , des feuilles ; je sers les honnêtes gens. Si vous avez quelque ami à qui vous vouliez donner des éloges ou quelque ennemi dont on doive dire du mal, quelque auteur à protéger ou à décrier, il n'en coûte qu'une pistole par paragraphe. Si vous voulez faire quelque connaissance agréable ou utile, je suis encore votre homme.

MONROSE. — Et vous ne faites point d'autre métier dans la ville .î*

WASP. — Monsieur, c'est un très-bon métier.

MONROSE. — Et on ne vous a pas encor. montré en public, le cou décoré d'un collier de fer de quatre pouces de hauteur.? {Explosion d'applaudissements.)

Favart, bas à Fréron, lui serrant la main. — Mon ami... mon ami !...

Fréron, très-pale. — Ce n'est rien. Ne vous affectez pas de cela. Voyez, je suis calme.

Sautereau de Marsy. — Quelle infamie!

Fréron. — Eh non! c'est le droit de la comédie.

Chevrier. — Pardieu ! la plaisanterie est divine ! Un collier de fer, c'est charmant. Ah ! ah !...

Plusieurs voix. - Vivat pour le collier de fer !

Crébillon fils, à Doraî. — Adieu. (// se lève.)

DoRAT. — OÙ allez-vous ?

Crébillon fils. — Je pars.

DoRAT. — Déjà ?

Crébillon fils. — J'en ai assez. Je n'aime pas Fréron, mais ce spectacle me soulève le cœur. (// sort.)

(L'acte s'achève. Le public est dans la plus vive agitation. On monte sur les banquettes, on cherche à voir Fréron.)

Marmontel. — Hum ! il me semble que Pauteur a la main un peu lourde.

Diderot. — Bah ! bah î il faut exterminer tous les ennemis de l'Encyclopédie !

La Harpe, se penchant. — Et ce Fréron qui ne bouge seulement pas ! Quand je disais qu'il avait un front d'airain î

Fréron, à Favarî. — Allons, Voltaire

est en verve. Mais nous ne sommes encore qu'au premier acte. Comment continuerat-il ce ton ? Après le carcan, je ne soupçonne vraiment pas cequ'il^pourra trouver. Le carcan est fort joliment imaginé, mais c'est ce qui s'appelle commencer par la fin ; c'est manger son dénoûment en herbe.

Voix au parterre. — Chut ! chut !

Ecoutez ! (Le deuxième acte commence.^

LADY ALTON. — Gazetier littéraire , approchez; m'avez-vous servie? avez-vous employé vos correspondances ? avez-vous découvert quelle est cette insolente qui fait le malheur de ma vie }

WASP. — J'ai rempli les volontés de votre grandeur : je sais qu'elle est Écossaise et qu'elle se cache.

LADY ALTON. — Voilà de belles nouvelles!

WASP. — Je n'ai rien découvert de plus jusqu'à présent.

LADY ALTON. — Et en quoi m'as-tu donc

servie

WASP. — Quand on découvre peu de chose, on ajoute quelque chose ; et quelque chose avec

quelque chose fait beaucoup. J'ai fait une hypothèse.

LADY ALTON. — Comment , pédant ! une hypothèse ?

WASP. — Oui , j'ai supposé qu'elle est mal intentionnée contre le gouvernement.

LADY ALTON. — Je ne le vois pas, mais je voudrais que la chose fût.

WASP. — Je ne le parierais pas, mais j'en jurerais. {Rires.)

Fréron. — Le trait est plaisant, mais Voltaire n'en a pas les gants : il l'a emprunté à une anecdote normande rimée par Piron.

LADY ALTON. — Voilà, je l'avoue, le plus impudent et le plus lâche coquin qui soit dans les trois royaumes. Nos dogues mordent par instinct de courage, et lui par instinct de bassesse. {A Fabrice.) Adieu, mon maître, vous êtes un honnête homme, vous, mais vous avez dans votre maison un vilain griffonneur !

Fréron. — Vilain grifïonneur est faible et ne soutient pas l'énergie du reste du morceau. Qu'en dites-vous, mon cher Marsy ?

Sautereau de Marsy. — Je dis que tout cela est absurde quand tout cela n'est pas révoltant.

Favart. — Dites que cela est Fun et Pautre à la fois.

Fréron. — Voilà de la sévérité, et l'on s'aperçoit aisément que vous n'êtes pas encore façonné au bon comique. Quel est ce nouveau personnage ?

FABRICE — Ah ! Dieu soit béni ! vous voilà de retour, monsieur Freeport; comment vous trouvez-vous de votre voyage à la Jamaïque?

FREEPORT. — Fort bien , monsieur Fabrice. J'ai gagné beaucoup, mais je m'ennuie. {Au garçon de café.) Hé! du chocolat, les papiers publics! On a plus de peine à s'amuser qu'à s'enrichir.

FABRICE. — Voulez-vous les feuilles de Wasp.?

FREEPORT. — Non. Que m'importe ce fatras.? Je me soucie bien qu'une araignée, dans le coin d'un mur, marche sur sa toile pour sucer le sang des mouches!....

Fréron, prenant des notes. — Bon ! tout à l'heure, j'étais un dogue; à présent, je

suis une araignée. Les trois règnes y passeront .

Favart. — J'espérais que les comédiens auraient eu la pudeur de faire des suppressions dans la pièce imprimée.

Fréron. — Que vous ne les connaissez guère! Ils y auraient ajouté plutôt.

(Les mêmes transports accompagnent la fin du deuxième acte.)

La Grisette des troisièmes. — Ah !

quel homme abominable que ce M . Wasp ! Je ne pourrai plus passer devant les écrivains du Charnier sans penser à lui.

La Tante , — Se peut-il qu'on ait voulu représenter le locataire de M. Lelièvre ?

Le Chirurgien. — Oui, madame, je vous Paffirme , et encore les traits sont-ils beaucoup adoucis. — Mais j'entends la voix du limonadier ; permettez -moi de vous offrir, ainsi qu'à votre charmante nièce, uu verre de limonade.

La Tante. — C'est trop d'honnêteté, monsieur Gervais.

Chevrier, dans le parterre. — Eh bien!

cela se passe à merveille. Courage, mes amis ! Il est temps de faire justice de cet avorton du Parnasse.

Un Poète. — Il a déchiré mon poëme, je serai sans pitié pour lui.

Un autre. — Il a sifflé mes héroïdes, je le sifflerai à mon tour.

Chevrier. — Sifflez Fréron, mais applaudissez l'Ecossaise !

Le Bourgeois de Chartres. — Moi, c'est aux malheurs de Lindane que je m'intéresse le plus. Ah ! voici la toile qui se relève.

(On joue le troisième acte, où Wasp ne paraît point. Désappointement général.)

Grimm. — Diable! la pièce baisse.

La PoPELiNiÈRE. — Entre nous, la comédie de M. Jérôme Carré est singulièrement médiocre.

Helvétius. — Cinq actes, c'est beaucoup trop long.

Fréron , à Sauter eau de Marsy. — N'avais-je pas raison de vous exhorter à la patience ^ Voyez comme l'action languit

et comme le public s'en détourne ! Il n'y a là-dedans ni vraisemblance , ni liaison , ni intrigue, ni marche, ni chaleur. Sans moi, cela ne serait pas supportable.

Un Homme du parterre. — Dites-donc, monsieur Sedaine, est-ce que je peux m'en aller.?

Sedaine. — Veux-tu rester, butor, et montrer plus de zèle pour la philosophie , ce flambeau de l'univers !

Diderot. Voltaire a broché cela en moins de huit jours ; il serait injuste de juger cet ouvrage aussi sérieusement que ses autres écrits.

La Harpe. — Le quatrième acte va tout réparer; Fréron ne triomphera pas longtemps , je vous le prédis.

Au parterre. — Paix là !

(Le quatrième acte commence ; Wasp est en scène avec Fabrice et Freeport.)

FABRICE. — Je suis obligé de l'avouer, monsieur Wasp , si tout ce qu'on dit est vrai, vous me feriez plaisir de ne plus fréquenter chez nous.

WASP. — Tout ce qu'on dit est toujours faux. Quelle mouche vous pique, monsieur Fabrice ?

FABRICE. — Vous venez écrire ici vos feuilles : mon café passera pour une boutique de poison. {Applaudissements.)

FREEPORT. — Ceci mérite qu'on y pense, voyez-vous .

FABRICE. — On prétend que vous dites du mal de tout le monde.

FREEPORT. — De tout le monde, entendezvous } C'est trop.

FABRICE. — On commence même à dire que vous êtes un délateur, un fripon; mais je ne veux pas le croire.

FREEPORT. — Un fripon, entendez-vous.?

Cela passe la raillerie.

WASP. — Je suis un compilateur illustre, un homme de goût.

FABRICE. — De goût ou de dégoût, vous me faites tort , vous dis-je. [Battements de mains redoublés ; trépignements.)

WASP. — Au contraire, c'est moi qui achalandé votre café ; c'est moi qui l'ai mis à la mode ; c'est ma réputation qui vous attire du monde.

FABRICE. — Plaisante réputation ! celle d'un espion, d'un malhonnête homme... [Acclamations.)

Le Parterre. - Oui ! oui ! à bas Wasp ! à bas FrélonJ

Favart, à Fréron. — Eh bien! mon ami ?...

Fréron. — Eh bien ! je boirai la ciguë jusqu'à la lie.

Sautereau de Marsy. — Le malheureux!

(Le silence se rétablit.)

WASP, à lord Murray. — Monseigneur, permettez-vous que je vous dédie un tome ?

lord murray. — Non , il ne s'agit point de dédicace. Vous m'avez rendu service sans le savoir. Je ne regarde pas à l'intention ; on prétend que vous vouliez nuire et que vous avez fait du bien. Tenez, voici pour le bien que vous avez fait. (// lui donne quelques gainées.) Mais si vous vous avisez jamais de prononcer le nom de Mlle Lindane , je vous ferai jeter par les fenêtres de votre grenier.

WASP. — Grand merci , monseigneur. Tout le monde me dit des injures et me donne de l'argent, je suis bien plus habile que je ne croyais. {Il sort.)

L'abbé de la Porte, àses gens. -Allons donc ! ferme !

VOIX NOMBREUSES. — A bas Wasp ! à bas Frelon 1

Sautereau de Marsy, à Fréron. — Mon ami, votre supplice est fini : Wasp ne se montre plus dans la pièce.

Fréron. —C'est une faute, et je ne reconnais là ni l'habileté ni la méchanceté de l'auteur. N'importe-, voilà un triomphe que les amis de Voltaire essayeront de racheter bien cher dans l'avenir. ^Ce n'est pas moi qu'on immole en scène , c'est la liberté d'examen. A vouloir étouffer une voix, on risque un principe. Et il est heureux , croyez-moi , que cette attaque se soit ruée contre une volonté aussi énergique et une conviction aussi solide que la mienne. Sans cela, c'en était fait de la critique. Pour la première fois de ma vie, je ressens un mouvement d'orgueil et je me trouve au niveau de mon devoir. Quittez donc vos visages désolés, mes amis, et regardez-moi en face : les insultes de cet homme sont passées, et j'existe ! le vent de sa haine ? soufflé, et je suis debout !^ Ne croyez pas aux invectives ; elles n'ont

jamais affirmé que l'impuissance de celui qui s'y abandonne. Les colères ont une fin, le droit est éternel. La représentation de l'Écossaise est finie ; à mon tour, maintenant.

Favart. — Qu'allez-vous faire. Fréron?

Fréron. — Continuer. (Jlselève et sort, accompagné des huées du parterre.)

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