‹ Fressin; histoire, archéologie, statistiqueChapitre 19 sur 136 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Ensemble

On a écrit de l'église et du château de Fressin qu'ils furent élevés au XV^ siècle. En effet, l'église est du style ogival flamboyant en usage au XV^ siècle. Nous estimons toutefois que ce monument est en partie d'une date antérieure. Une pièce authentique nous

128 Fmbssin

apprend qu'une chapelle funéraire fut bâtie sur le côté gauche du chœiir, en 1425, par Jeanne de Roic, veuve de Jean, sire de Créquy et de Canaples, lequel était mort en 141 1, pour y recevoir la dépouille mortelle du dit défunt, auquel elle fut elle-même réunie en 1434- II y a .donc lieu de penser que le chœur de notre église a été bâti avant la mort de Jean IV, que nous supposons fort en avoir été le fondateur.

Selon nous, le chœur actuel et la tour ont été construits au XI V*^ siècle en avant de Tancicnue église, qui aurait été encore conservée une centaine d'années.

L'église de Pressin a été notée comme monument du XIV* siècle dans le procès-verbal de la première visite épiscopale faite par Mgr Parisis, le ro octobre

Mais il n'y a point de contradiction réelle entre ces diverses appréciations ; il est bien certain qu'il s'est passé de longues années entre la construction du chœur et celle des trois nefs.

Quoi qu'il en soit, on sait que le château n'a été rebâti que vers l'an 1450. Nos pieux seigneurs avaient donc songé en premier lieu à la Maison de Dieu.

M. Vitet, dans son savant Rapport sur les nwnuments historiques de France^ rapport qu'il rédigea, en 1831, à la demande du Ministre de l'Intérieur, écrit qu'il n'y a pas dans le Pas-de-Calais un édifice entier dont la construction remonte au-delà de l'an 1500, ou tout au plus de 1450. < Généralement parlant, dit-il, un édifice de cent-cinquante ans est, dans ce pays, une sorte de rareté. > Et il donne de ce fait une raison qui ne manque point d'originalité: < Les hommes sont, chez nous, dit-il, trop nombreux, trop riches, trop industrieux, pour que le sol ne change pas de face, sous leurs mains, toutes les deux ou trois générations; la fièvre de construire règne là en permanence. >

L'Église lâ9

Cette appréciation, dans la pensée de l'académicien archéologue, est-elle une satire? est-elle un éloge ? peu importe. Il serait peut-être difficile de décider si elle i

est fondée en raison ; il nous semble, en tout cas, qu'elle peut être taxée d'exaf^ération, du moins quant aux édifices publics, religieux ou civils.

L'église de Fressin a donc des parties qui remontent certainement au XIV^ siècle. Mais ce n'est pas à Fressin seulement qu'une construction a précédé de cinquante ou soixante ans le siècle dont elle porte lé nom et traduit le style. '^

Notre église a aussi des dates du XV*' siècle. Elle en a même de plus récentes, soit qu'elles marquent la continuation ou l'achèvement du premier travail, soit qu'elles indiquent une restauration importante. C'est cette dernière signification que M. l'abbé Bonhomme attribue à plusieurs documents écrits sur la pierre, à la date de 1530, gravée au-dessus de la fenêtre de la nef droite à la tribune; à la date de 1698 qui se lit à la première arcade, au-dessus du bénitier qui se trouve en face du petit portail; à celle de 1663 qui se voit auprès de l'écusson de Créquy, au pignon qui surmonte le grand portail du midi ; et enfin à la date de 1690 qui se lit sur quatre pierres saillantes au milieu de la voûte de la grande nef. Il y a une différence remarquable entre le système des voûtes et des nervures dans le chœur et dans les nefs.

Cette variété de dessin ne suffit pas cependant pour classer l'église de Fressin parmi les monuments du XVI* siècle, comme l'ont fait M. Auguste Parenty et son oncle M. le chanoine Parenty (i).

0) M. Parenty place aussi l'église de Planques parmi les monumcnU du XVI* siècle dos aux Crt'quy. Il y avait lieu de distineucr entre le c'.uEur de cette église, qui vient des seigneurs de Fressin, ella nef, qui est sans aucun rapport avec le style du chœur.

130 Frbssin

M. Auguste Ternînck s'est, à ce propos, laissé aller à une singulière distraction.

Après avoir esquissé le tableau de la longue lutte qui eut lieu, en nos contrées, entre la France et l'Espagne, et salué la période de calme et de prospérité qui suivit le traité dé Cateau-Cambréfjis, il écrit : « Pendant cette période pacifique qui dura presque un siècle, les seigneurs songèrent aussi à la Maison de Dieu, et l'un d'eux bâtit cette église^ si belle encore, malgré les mutilations qu'un déplorable incendie lui causa eu 1525. » Suit la description de Tédifice.

M. Terninck aurait pu signaler l'achèvement, la restauration de l'église, puisqu'on y travaillait encore à la fin du XVIF siècle ; mais écrire dans le même paragraphe que l'église de Fressin n'a été bâtie qu'après l'an 1559, et qu'elle est restée belle encore malgré l'incendie de 1525, c'est étrange !

Aujourd'hiii, avec la facilité des transports et les progrès des arts mécaniques, on bâtit en dix ans une cathédrale, et il n'y a rien de surprenant que tout y soit régulier, harmonieux, depuis le contrefort le plus ornementé jusqu'à la pièce la plus simple du mobilier. Il n'en était pas de même autrefois, C'est ce qui explique le mélange du gothique au byzantin et du grec au roman. La génération qui commençait les travaux, observe l'abbé Bourassé, les faisait sur une vaste échelle, sans se préoccuper si elle pourrait les mener à entière exécution. Elle comptait sur la génération suivante pour continuer son œuvre et pour en poser le dernier couronnement. Des malheurs imprévus, des calamités publiques, des troubles intérieurs, le refroidissement du zèle primitif arrêtaient souvent l'élan de la construction à moitié de sa course. C'est pourquoi il y a peu de monuments de style ogival qui soient entièrement achevés. C'est aussi ce qui explique le mélange;

L'ÉGLISB 131

des styles ; car au bon goût a succédé chez nous l'absence totale de goût. Disons tout de suite que si réglise de Fressin porte différentes dates, rien pourtant ne s'y voit d'irrégulier ni de disparate. Malgré la différence que nous avons notée dans le système des nervures et des voûtes, il y a unité dans le plan et dans l'exécution. Le temps et les révolutions l'ont sans doute un peu défigurée. Ce sont les cicatrices reçues dans la lutte ou les rides dues à la vieillesse. Mais ces mutilations n'ont point altéré le caractère général du monument.

Quelle a été la couverture primitive des nefs? Chacune d'elles avait-elle sa toiture? Le toit était-il en pierres ou en tuiles? L'abbé Bonhomme n'hésite pas à se prononcer. Le projet qu'il a longtemps caressé de changer la forme actuelle du toit, qui abrite les trois nefs, et de dégager les ouvertures de l'étage supérieur, ne lui paraissait pas seulement un embellissement nécessaire, mais une véritable restitution de la forme primitive, dont il croit voir l'empreinte sur la muraille au-dessus des nefs collatérales.

L'église de Fressin a trois nefs et un transept...

La tour, placée entre le chœur et la grande nef, comme aussi entre les deux chapelles du transept, a deux pieds qui s'appuient sur le chœur, deux autres sur la nef principale. Néanmoins, comme les arcades sont fort élevées, le chœur n'est que bien peu masqué. Il le serait moins encore si ses murs latéraux n'étaient pas en retrait. Moins large, ou pourvu de stalles plus avancées, il échapperait à toute critique.

Cette position de la tour révèle une époque. Les anciennes cathédrales d'Arras et de Boulogne avaient cmssi leur tour entre le chœur et la nef. Saint-Riquier, qui a une tour et un clocher au portail, a aussi un' clocher au transept.

1S3 Frbssin

Ailleurs, en beaucoup de petites églises, on a pu attribuer cette disposition à d'autres causes. Ainsi, à un chœur bâti selon les règles, on voit souvent se souder une tour élevée dans les mêmes conditions. Puis on est surpris de voir pour nef une espèce de vaste hangar sans caractère. C'est qu'en ces localités, le seigneur, laïque ou abbé, avait charge de l'autel et du clocher, et que le reste regardait la population, laquelle était trop pauvre pour suivre le même plan. Mais il n*en a pas été ainsi à Fressin; les nefs, comme le chœur, ont été construites par les châtelains ; e'est même aux nefs que le travail a été plus considérable et plus achevé.

Plusieurs regrettent que la tour soit placée entre l'autel et l'assistance; il.« déplorent l'éloignement qui en résulte pour le prêtre par rapport aux fidèles ; ils se scandalisent des mouvements plus ou moins disgracieux des sonneurs, quand les cloches sont lancées à pleine volée pendant l'office, ce qui a lieu, à Fressin, moins fréquemment qu'enbien d'autres paroisses, mais se produit pourtant de temps à autre, quand Ton chante une Prose, qu'il se fait une offrande ou une procession. On est allé même jusqu'à se demander ce que coûterait le déplacement de la tour, ou du moins si Ton ne pourrait pas, au moyen de poulies, faire sonner ailleurs, loin du regard des fidèles. Ce système de transmission de mouvement par des courroies, ce triomphe de la mécanique serait le comble du mauvais goût et de l'horrible. Mieux vaut mille fois voir se trémousser les sonneurs. Leur agitation peut paraître étrange dès Tabord ; on finit par s'y habituer et n'y plus trouver rien de désagréable, pour peu qu'ils aient le sentiment de la foi. Il est heureux, à notre sen^^ que l'on ait été arrêté par la question d'argent; car il est parfois bon d'être pauvre. Je ne trouverais rien de

L'ÉGLIBS 133

plus désastreux pour un monument comme Téglue de Pressin, que d'avoir pour gardien un curé ou un coiisal de fabrique richement dotés, mais manquant de goût ou n'ayant pas assez le respect du passé. Certains embellissements faits par de pieux curés sont plus regrettables que les mutilations dues aux vandales de 1793. Au reste, l'homme le plus étranger à l'architecture doit reconnaître que transporter la tour au pignon de l'église, ce serait faire disparaître la belle rosace de ce pignon, sans dégager davantage le chœur.

Non seulement la tour de Fressin est à la place (fu'élle doit occuper d'après l'époque de la construction de l'église, mais on peut ajouter que, depuis lors, en renonçant à cette disposition pour mettre les stalles plus en vue, les architectes ont sacrifié au coup d'oeil le recueillement des officiers de l'église et les traditions les plus anciennes : chez les Juifs, le Saint des Saints était séparé de l'espace concédé au peuple ; chez les Chrétiens, il y eut autrefois des cortines, parfois de vrais rideaux pour isoler le célébrant, et rendre pluS mystérieuses les fonctions augustes du Sacrifice.

Ceci dit relativement au sujet qui nous occupe, qui est l'église de Fressin, nous ne faisons point difficulté d'avouer qu'ayant à bâtir, nous voudrions dégager le chœur de telle sorte que, de toutes les parties de l'édifice on pût voir le prêtre officiant au maître-autel; non pas que nous partagions l'avis de ceux qui déprécient le chœur de notre église, mais parce qu'en toutes choses nous tenons à ne pas nous singulariser.

La tour de Fressin est très basse ; la maçonnerie ne paraît guère à l'extérieur. Elle est couronnée d'un beffroi et d'une flèche en charpente, la dite flèche flanquée de quatre petits clochetons. L'effet produit est assez agréable. Cependant il ne paraît pas vraisemblable que la tour ait toujours été ainsi. On croit

Goo^

134 Frkssin

qu'elle était autrefois plus haute. Elle pourrait bien avoir été victime des précautions du trop fameux Fargues.

Les arcades entre la grande nef et les collatéraux reposent sur six gros piliers en grés de forme octogonale et à faces légèrement concaves, ce qui donne quatre travées à l'édifice entre le pignon et le transept. De chaque côté la première arcade vers l'autel s'appuie sur un des quatre pieds de la tour ; la dernière s'appuie sur le pignon.

Les piliers sontsnrmontésde chapiteaux peu gracieux, mais qui forcent l'attention par leur singularité. Ils ont, en guise de moulures, six rangées de tuiles superposées et qui vont s'élargissant. C'est d'une extrême simplicité.

Le chevet de. l'église de Fressin est incliné comme la tête du Christ sur la Croix. Il est rare que cette déviation de l'axe, voulue et symbolique, soit aussi prononcée. C'est au point qu'en se plaçant au milieu du couloir, au fond de la grande ïiqî, on ne voit point l'angle-épître de la table d'autel.

Le chœur est éclairé par cinq fenêtres ; l'une de peu de longueur, au-dessus du sacrarium établi derrière l'autel ; deux exactement pareilles, de chaque côté de la première ; deux autres sur le midi, de largeur différente, Tune de moitié plus étroite que l'autre. Sur le nord, le mur est plein. La chapelle funéraire servant actuellement de sacristie s'appuie sur ce côté du chœur.

L'édifice mesure en longueur 32 mètres, dont 9^50 pour le chœur, 6"^)0 pour le transept, et 16 mètres pour la nef. Quant à la largeur, il faut la considérer dans le chœur, au transept et aux trois nefs. Dans le chœur, elle est de 7"^6o ; au transept, de 18 mètres; aux nefs, de i2"^8o, soit 3 mètres pour le collatéral de droite, 3"^8o pour celui de gauche, et 6 mètres pour

riic;ltized by-

GâogU

L'Ëglisb 135

la nef médiane. Le chœur, dont Taxe est fortement incliné au sud, a donc i™éo en largeur de plus que la grande nef. On a utilisé cette déviation pour ouvrir dans le mur un couloir entre le croisillon sud et le chœur, par où les officiers de l'église pénètrent dans le sanctuaire sans souiller le pavé.

Ce qui frappe l'étranger qui entre dans l'église par l'un des grands portails, ce sont les dimensions de la nef du milieu. La voûte de cette nef est admirable. Elle est élevée de quatorze mètres au-dessus du dallage, et elle est régulièrement coupée en arcs doubleaux et diagonaux. On y lit la date de 1690.

La voûte du chœur, nous l'avons déjà observé, n'est pas semblable à celle des nefs. Elle a plus de nervures et une arête en forme de faîte. Elle est aussi beaucoup moins élevée. Les nervures, au lieu de se fondre au point d'intersection, s'entrecroisent à la base, poursuivent leur direction et finissent par se perdre près du sol.

Les petites nefs, au lieu de s'arrêter à un mur et d'accéder à un autel latéral, donnent entrée par une arcade sur les chapelles du transept, ce qui permet de faire avec plus de pompe des processions à l'intérieur de l'église. Les chapelles et les petites nefs ont ainsi une travée qui leur est commune.

Cette séparation, cette différence entre le chœur et la nef ne sont pas du goût des architectes de souspréfecture, mais elles sont dans la vraie tradition chrétienne.

Le style des trois nefs est le même. C'est la même ogive. Mais l'ornementation en est bien différente., Tandis que les arcades du côté sud sont absolument nues, sans moulures ni sculptures, les arcades du côté nord ont leurs deux arêtes admirablement travaillées. On y voit quantité de sujets bizarres, figures d'hommes

136 FRBSsm

ou d'animaux, variétés de plantes plus ou moins conformes à la flore, et nombre de scènes diverses qui mériteraient toutes une étude spéciale. Mais l'épais badigeon dont on a revêtu toute Péglise, à diverses époques, a malheureusement fait empâter ces délicates sculptures. Du reste, le monument tout entier en a été défiguré. Il n'y a pas encore bien longtemps que l'on se croyait obligé de faire avec la chaux la toilette de rédiftce, et je ne répondrais pas que nombre de nos paroissiens ne fussent encore partisans de ce mode d'embellissement. M, Tabbé Prin paraît avoir conçu le projet de faire disparaître cet ignoble badigeon. Il gratta lui-même une arcade au-dessus de la tribune. Mais il faudrait de grandes ressources pour mener à bon terme cette œuvre de restauration.

On a vite fait d'expliquer cette différence d'ornementation. Un incendie a eu Heu en 1525. Cet incendie est mentionné, à deux reprises différentes, dans le registre des décès tenu par le curé Jean de Bomy, de l'an 161 3 à l'an 1648. M. de Bomy reproduit ce quatrain qui avait cours de son temps, paraissait l'œuvre d'un de ses devanciers et servait à fixer la date :

L'an mil cincq cens vingt cion,

Le iour de l'Ascencion, Fressin fut mis en flâme et en charbô Par une femme sans raison (i).

M, de Bomy ajoute ce récit: < L'an mil V*' XXV, » par un iour de l'Ascensiô, Fressin fust bruslé avecq » l'Egl — et les cloches fondues, par un feu de

> meschef ( estant lors manéglier de lad. Egî —

> Agnieux de Bomy mô bîsayeul) qui arriva par

(1) M. de Bomy reproduit deux fois ce quatrain, mais avec une différence dans les abréviations. Dans sa seconde citation, il écrit cinq, acencioHf sds, raisâ.

Gou-^

L'Église 137

» Pimprécaôn d'une feme mal-apprîse, laquelle se » faschante cotre un fagot qui ne s'allumoit si tost

> qlle desiroit, deust dire si tu ne veux brusler de ^ par Dieu, bruslc par le diable. Ayante fulminé ces y> paroles, voilà la maisô toute en fiâmes, la paroisse,

> quant et quant, avec l'Eglise, mesme jay appris de

> fort âciens que de cet embazem. furent brusiéez

> quelques maisons au village de Caveron. >

C'est tout... L'incendie est certain. Le quatrain en fait foi. D'ailleurs, à moins d'un siècle d'intervalle, un pareil desastre devait avoir laissé des souvenirs ; mais on a ajouté, sans preuve, que l'incendie avait pris dans la maison la plus rapprochée de l'église, et que l'infériorité de la nef droite comme ornemen* tation était le résultat de cet incendie. Cela â été dit une fois, puis répété, et cela est accepté comme parole d'évangile, sur la foi de Jean de Bomy , qui ne dit rien de pareil ; cela est accepté sans preuve, et non seulement sans preuve^ mais contre toute vraisemblance. Car enfin, si le côté méridional de l'édifice a été endommagé à ce point, comment se fait-il que ce soit ce côté-là qui ait été si soigné, si achevé à l'extérieur? Non, l'explication n'est point là. 11 y a simplement ici, comme partout, un travail incomplet.

Les fenêtres de notre église, plus régulièrement placées les unes en face des autres qu'on ne le faisait souvent au moyen âge, ne sont point cependant symétriques, comme on les ferait aujourd'hui. Car aujourd'hui, même dans l'ogive, on veut un ordre mathématique. Cependant, ce manque de régularité n'a ici rien de choquant. La façade du midi, plus ornée, a des fenêtres très allongées. Au nord, les ouvertures présentent moins de disproportion entre la hauteur et la largeur. Cette différence, évidemment calculée, tient sans doute au terrain qui est fort en déclivité du nord au sud.

Googl^

138 Frkssin

L'église de Fressin eut autrefois quatre entrées. L'une, toute petite, donnant sur la chapelle du Rosaire, est condamnée. II en reste trois.

Le portai! principal est au bas du mur méridional, qui est bien la place qu'il doit occuper. Il comporte deux ouvertures séparées par un pilier central ou trumeau, qui, dans le système 'de l'architecture ogivale, doit occuper le milieu des grandes portes de toutes les églises importantes. 11 a été mutilé en 1793. Les sculptures, les niches, les statues ont disparu. Mais il reste l'ogive avec ses arcs concentriques, et cela seul est fort beau. Ce portail, vraiment monumental, est surmonté d'un pi^nion triangulaire aigu, où l'on voit l'écusson des Créquy et la date de 1663, qui est sans doute celle d'une restauration :

^'■^^ ffi /^^

Il y a des églises, paraît-il, où l'on a fait disparaître le trumeau central pour laisser pas.sage aux énormes dais que le mauvais goût a introduits dans les églises de France.

Le portail du grand pignon occidental est dépourvu de tout ornement. Il est surmonté d'une niche dont les pierres d'encadrement attendent encore le ciseau du sculpteur. A son tour, cette niche est surmontée d'une belle rosace restaurée par M. l'abbé Bonhomme. On ne sort par ce portail qu'aux deux processions de la Fête-Dieu et du Sacré-Cœur. On ne l'ouvrirait sans doute jamais si Ton pouvait sortir autrement le dais. Il faut gravir quatre ou cinq marches pour sortir de l'église par cette porte, et l'œil se trouve immédiatement arrêté par le mur de clôture d'une propriété particulière.

L^ÉGusE 139

Il y a encore un petit portail à rentrée de la Hef méridionale, tout contre la chapelle de Saint-Joseph. Il sert aux officiers de l'église, aux hommes qui se placent en grand nombre dans le transept, et à une bonne partie des fidèles.

Chacun des trois portails aurait besoin de vantaux neufs, solides, et munis de ferrures exécutées sous la direction d*un architecte.

Au siècle dernier, les administrateurs de la fabrique firent entourer Téglise tout entière d'un lambris fort simple, dans lequel ils comprirent les trois portes et les deux confessionnaux. Ce fut une dépense considérable. Les boiseries furent faites à Arras, et Ton croit qu'elles coûtèrent six mille francs. Elles ne sont pas du tout dans le style du monument, et elles sont même détériorées en plusieurs endroits. Certains censeurs plus zélés que prudents voudraient nous pousser à en provoquer l'enlèvement. Mais, outre que la question n'est point mûre, et que nombre d'anciens font cas de cette boiserie comme d'un travail de valeur, il faudrait, avant de la faire disparaître, être en mesure de la remplacer ou être bien assuré que les murs sont partout en bon état et n'ont pas besoin de ce revêtement.

En 1884, M. l'abbé Prin avait manifesté le désir, sans toucher à la boiserie qui borde les murs, d'enlever simplement celle des deux gros piliers de la tour, afin de dégager d'autant le chœur. Cette demandé si anodine, relatée au registre des délibérations, n'a eu, même au Conseil de fabrique, qu'un écho fort insuffisant, deux adhésions qu'il faut peut être encore attribuer à la complaisance.

C'est aussi au XVIIF siècle, sinon au XVIF, qu'à Fressin, comme en beaucoup d'autres églises, on boucha la fenêtre au-dessus du maître-autel, et que l'on couvrit le fond du chœur par une immense charpente ou rétable

140 Frbssin

qu'on trouva longtemps d'un mérite supérieur. Le rétable de Fressin était à quatre colonnes, de Tordre corinthien, sans aucun rapport avec le style de l'église. Toutefois, l'effet produit était imposant. Nous estimons qu'en beaucoup d'endroits, on a souvent supprimé trop vite ces riches rétables Henri IV et Louis XIH, qui étaient généralement des chefs-d'œuvre de délicate et précieuse menuiserie, qu'on l'a fait sans assez refléchir, et sans être en mesure de les remplacer avantageusement. M. Bordeaux se moque agréablement et avec raison du mauvais goût qui leur a fait substituer <c des otjets en prétendu style gothique, confectionnés au rabais. »

Nous devons noter ici le dernier renouvellement complet de la toiture. Il ne s'est pas fait en un jour. Le côté sud a été fait en 1766 ; le côté nord l'a été en 177 1. Le clocher devrait être encore comme neuf, sa restauration ne datant que de quelques années. Cependant, il est devenu nécessaire de le renouveler comme le reste. H pleut en vingt endroits sur la voûte. Le gouvernement devrait bien se charger de l'entretien de cet édifice plus beau et plus intéressant que quantité d'autresquisont classés dans les monuments historiques.

Dans la lutte entre la France et l'Espagne, on fit flèche de tout bois. La nécessité de la défense fit plus d'une fois transformer nos églises en forteresses, et par suite les exposa aux attaques des envahisseurs et au bombardement. Le pignon de la chapelle de Saint' Joseph et le mur du chœur, du côté de l'épîtrc, portent la trace ineffaçable des projectiles de guerre. Le sanctuaire a dû avoir sa part dans le pillage et la dévastation. Cependant, l'église de Fressin devait subir de plus durs outrages. Aux mauvaîsjours de la Révolution, elle fut souillée d'abord par les cérémonies sacrilèges du culte schismatique ; puis, quand le culte constitutionnel eût été lui-même supprimé, elle fut transformée

Goc

LÉglisb 141

en club ; la société populaire y tînt ses séances. C'est alors que les statues qui garnissaient les niches de l'intérieur, celles aussi qui ornaient la façade méridionale du monument, furent renversées de leur piédestal et brisées sacrilègement sur la voie publique. Il y eut vraisemblablement d'autres dévastations. Maisilnenous paraît pas prouvé qu'il faille attribuer l'enlèvement des meneaux au vandalisme révolutionnaire. Au siècle dernier, quand les meneaux des fenêtres ou des rosaces éprouvaient quelque dégradation causée par la suite des années ou par la gelée, au lieu de réparer ces meneaux, on les faisait tout simplement disparaître des fenêtres j et, quant aux rosaces, on trouvait non moins simple de les boucher. Ce n'était plus le goût de l'époque ! Et puis, il faut bien le dire, on n'aurait p)oint trouvé d'ouvriers capables de mener à bonne fin cette restauration.

On voit encore dans l'église de Fressin, à l'entrée du chœur, peintes sur la muraille, les armoiries de la maison de Créquy. Et, sur les murs des nefs, des croix, également peintes, et qui indiquent que notre église a été consacrée. Les Jacobins et les athées de 1793 auraient-ils donc respecté ces armoiries et ces croix ? Ne le croyez pas. Ces symboles de la tyrannie et du fanatisme, pour parler le langage des démolisseurs, ont dû leur conservation à d'innocents Vandales, je veux dire aux bons chrétiens qui avaient cru bien faire de les couvrir d'une couche de badigeon, comme faisant tache sur la blancheur du mur. C'est M. l'abbé Prin qui les a remis en pleine lumière, sans avoir l'idée de les rajeunir. Il convient de lui savoir gré de ce service et de cette discrétion.

Lors du rétablissement du culte, on dut se borner à ce qui était indispensable pour rendre notre vieille église à sa première destination. On mit le bâtiment

142 Frkssin.

en état, on remplaça les ardoises absentes et les vitres brisées. 11 fallut pourvoir aussi au mobilier. A diverses reprises, des quêtes furent faites pour l'entretien ou la réparation des autels.

Mais le véritable restaurateur de Téglise de Fressin fut son curé, M. l'abbé Bonhomme.

Il y avait dix ans toutefois qu'il était à Fressin ne touchant à rien, se contentant de regretter et de gémir. Peut-être se défiait-il de lui-même. L'arrivée de Mgr Parisis, qui imprima dans le diocèse un si vif élan à toutes les œuvres de foi et de zèle, donna confiance a M. Bonhomme. Il se mit à l'œuvre en 1854. Deux fenêtres du chœur reçurent des meneaux et un nouveau vitrage : ce sont celles qui se trouvent de chaque côté du maître-autel. M. Bonhomme fit alors disparaître le rétable ; puis on dégagea la fenêtre du fond de Targile qui l'obstruait, et l'on fut heureux de constater qu'elle avait encore ses anciens meneaux. La statue de saint Martin, patron, et celle de saint Nicolas furent achetées et placées sur les socles anciens que le rétable tenait cachés. Nous estimons qu'il fallait conserver le retable, comme on a fait à Planques, ou le remplacer immédiatement par une verrière riche.

En 1855, on restaura la grande fenêtre à trois meneaux et celle qui lui fait vis-à-vis. Les fonts baptismaux datent de la même année. En 1857 ^^ ^858, le portail latéral et le rond-point furent entièrement refaits avec les fenêtres de l'extrémité ouest. En 1859, on fit le même travail à la fenêtre de la façade sud qui est au-dessus du confessionnal et à la fenêtre de la Sainte-Vierge.

Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée étant successivement réparées, on commença la môme année la restauration de l'étage supérieur, en débouchant à la façade nord les quatre fenêtres qui s'y trouvent et en y rétablissant des meneaux.

»rr

En 1861, M. Bonhomme fit percer, de l'autre côté, c'est-à-dire au midi, quatre fenêtres semblables et parallèles à celles qu'il avait réouvertes au côté nord, afin d'établir la régularité. Ces quatre fenêtres furent aussi pourvues de meneaux.

11 écrit ensuite (car c'est son récit que nous reproduisons), il écrit qu'il se propose de changer la forme du toit, « de lui rendre celle qu'il avait primitivement, et dont on voit encore facilement l'empreinte sur la muraille dans l'intérieur du grenier, au-dessus de la voûte de la nef collatérale. »

Cette transformation ne put avoir lieu. Cependant un architecte avait été appelé; les plans et devis avaient été dressés. La dépense devait être d'environ 17,000 francs, et M. Bonhomme comptait en venir à bout. Il se mit lui-même à l'œuvre, taillant les pierres d'une galerie extérieure. Mais la préfecture et l'architecte diocésain se montrèrent, paraît-il, contraires à ce projet. On exigea le maintien du système actuel de toiture comme moins onéreux et plus solide. La diminution de la pente est une diminution de solidité. M. Bonhomme ne regretta point pourtant ce qu'il avait fait. En ouvrant les fenêtres de l'étage supérieur, écrit-il, si la fabrique ne parvient pas à son but, qui est de changer la forme du toit, de manière à avoir, comme primitivement, du jour par ces ouvertures, elle aura du moins rétabli l'harmonie dans l'intérieur.

Plus tard, on vitra la toiture à l'endroit des fenêtres de l'étage, afin d'avoir cet accroissement de jour tant désiré.

M. Bonhomme fit face à ces dépenses avec les seules ressources d'une « fabrique bien administrée ». Toutefois, la reconnaissance lui fait un devoir de rendre hommage à la générosité de Madame la baronne Seillière, qui lui remit une somme de 800 francs. - »

14& Frbssin

Il y avait donc eu des fenêtres autrefois à l'étage du côté de l'évangile, tandis que, du côté de Tépître, M, Ronhomme trouva au-dessus des arcades un mur plein. Cela peut être un argument en faveur de l'opinion qui y voit un mur nouveau rebâti après Tincendie de 1525, Mais cet argument n'aurait à nos yeux rien de probant. La symétrie qui nous paraît un élément indispensable de beauté, les anciens l'évitaient.

Il y avait naguère quatre petits autels dans notre église, tous les quatre placés dans le même sens que le maître-autel. Deux étaient adossés aux gros piliers de la tour ; ils ont été purement et simplement supprimés par M. Bonhomme. Les deux autres, établis dans le transept, faisaient face aux nefs latérales. M. Bonhomme leur a substitué deux autels en pierre qu'il appuya au pignon du transept.] 'ai vu faire ailleurs, dans une grande église, une modification absolument contraire. Il est certain que la disposition adoptée par M. Bonhomme a fait perdre aux petites nefs quelque chose de leur aspect gracieux ; mais le transept a été dégagé, et Ton a pu utiliser une entrée de la sacristie précédemment condamnée, et qui permet aux fidèles d'aborder M. le Curé sans traverser le sanctuaire.

La tribune a été construite, du consentement du Conseil de fabrique, aux frais de M. l'abbé Héame, curé de Boningue, pour l'usage des Sœurs de la Sainte- Famille et leurs élèves. M. Bonhomme écrit qu'elle est loin de faire un bon effet dans l'église. Elle n'est vraiment pas en rapport avec le caractère de l'édifice. Cependant, il ne faut rien exagérer : vue de loin, de l'autel ou simplement de la table de communion, elle ne paraît guère autre chose qu'une large barre horizontale, d'autant plus que la voûte de la grande nef est considérablement élevée. Cette tribune présente

L*É6LisB 145

d'ailleurs tant d'avantages pour l'installation de l'école des Sœurs, celle du lutrin et du chœur de chant, et pour la conservation des bannières et des principaux ornements de l'église, qu'il faut remercier Dieu que le contre-sens architectural ne soit plus à commettre.

La restauration des meneaux des fenêtres avait été faîte par un nommé Azelard, tailleur de pierres et propriétaire d'une carrière à Thiembronne. Cet ouvrier étant mort, M. Bonhomme voulut le remplacer. Il revêtit la blousé blanche, prit eA main le ciseau et sculpta les deux petits autels. Il ouvrit ensuite l'ancienne rosace et la pourvut aussi de meneaux. Et le soir, aux vêpres des grandes fêtes, les fidèles admirent le chatoiement des couleurs lancées sur l'autel, à travers les vitraux de la rosace, par les feux du soleil couchant.

Le maçon Florimond Dupont fut, en tous ces travaux, l'aide docile et intelligent du zélé curé de Fressin.

M. Bonhomme ne paraît pas avoir eu la pensée dedécorer l'église au moyen de peintures murales. Dans les conditions économiques où elles sont souvent faites>ces peintures sont de très mauvais goût et ressemblent à une imitation de papier peint. Si elles sont faites, sur un pan de muraille humide, elles ne tardent pas:, à être détruites par cette humidité. C'est ce que l'on peut constater dans notre chapelle du Saint-Rosaire, où M. Tabbc Prin a voulu retracer l'histoire de Lourdes. Les peintures de l'autre côté du transept, où l'on a voulu représenter l'autel de Sainte-Marie-aux-Monts et le pavé dti '«Mictuaire où s'agenouillait saint Benoît Labre, sont moins détériorées, ymais ne produisent guère un meilleur effet.

L'église de Fressin est eacore entourée de son ancien cimetière, et nous espérons bien qu'il en sera encore ainsi longtemps. Sans cette considération d'un

lO

146 Frbssin

ordre tout à fait supérieur, il y aurait lieu de faire enlever la véritable montagne qui se trouvée entre le pied des murailles et le gravier de la rue. Le coup d'œil y gagnerait beaucoup ; car la façade méridionale est vraiment belle, et il est rare de voir, à l'extérieur d'une église de campagne, ces figures d'animaux fantastiques, ces clochetons, ces pinacles, ces dentelles de pierre que l'on admire à Fressin.

Les trois pignons sont construits selon les règles, je veux dire qu'ils dépassent le toit. Tout autour du monument, des contreforts saillants soutiennent les murailles. Pourquoi faut-il que des réparations aient été faites au rebours du bon sens ? On a manqué au principe élémentaire de ne remplacer une pierre que par une pierre, et çà et là on y a entassé des briques. On a cru bien faire aussi, dans ces derniers temps, de donner aux contreforts un chapeau d'ardoises, et de faire courir tout autour de l'édifice im cordon d'ardoises qui couvre la moulure au-dessus du soubassement. Nous ne voulons point rechercher à qui incombe la responsabilité de ce contresens. Mais ivT. Bonhomme s'y était constamment refusé. Il avait pourtant à cœur, autant que qui que ce soit, de préserver le mur de toute humidité, faisant enlever les herbes et s'opposant à l'accumulation des terres.

"^i+ized by

G^^o^lc

L'ÉGLISB 147

Page 1