E. RICHARDIN, PER LAMM ET O, LIBRAIRES-EDITEURS BARCELONE
En Vente à la LIBRAIRIE PER LAMM 7, Rue de Lille, PARIS
11 Où
C'était, autant qu'il m'en souvienne, en décembre, un après-midi de dimanche ; car du fond de notre salle à manger, j'entendais les sonneries des vêpres tinter à l'église voisine. On
m'avait laissé à la maison sous la garde de Céline, ma bonne. Depuis que j'avais perdu ma
mère, trois ans auparavant, mon père s'absentait fréquemment.
Il aimait le monde et s ' ennuyait chez lui.
Cette fois, son absence devait durer huit jours; il avait pris un congé pour aller à Paris — à « l'Administration »
comme on disait couramment chez nous. — Il était fonctionnaire et sollicitait son avancement. Nous restions donc, Céline et moi, les maîtres du logis
et nous occupions nos loisirs du mieux que nous pouvions. J'avais installé sur la table, non loin du poêle, un petit théâtre en cartonnage et, prenant, l'une après l'autre, les marionnettes accrochées à un fil de fer, je me jouais à moi-même de très émouvantes comédies. Quant à ma bonne, bien que ce fût jour férié, sans souci des défenses de l'Église, elle avait posé sur deux dossiers de chaises une planche capitonnée de flanelle et, très affairée, elle repassait des chemises et des collerettes.
Céline devait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Elle était bien prise dans sa petite taille, très vive, le nez au vent, la bouche rieuse, les yeux très caressants, d'un bleu de pervenche. Je la trouvais fort jolie avec ses cheveux châtains aux bandeaux bouffants et son bonnet de linge posé très en arrière sur un épais chignon. Encore qu'elle eût la main leste et qu'elle me bourrât parfois, je l'avais en affection parce que sa mémoire était abondamment approvisionnée d'histoires de fées
et de fantômes, et parce qu'elle m'amusait le soir,
avec les contes et les chansons de son village.
FRIDA l5
J'étais alors un bambin à l'imagination précocement éveillée et à l'àme crédule. Bien que je touchasse à ma neuvième année, on ne m'avait pas envoyé au collège. Un professeur, nommé M. Berloquin, homme grave et pieux, à la tournure de sacristain, à la face de bouledogue, venait chaque jour pendant deux heures m'enseigner le français, les déclinaisons et conjugaisons latines, l'histoire sainte et les quatre règles Peu surveillé, quand j'avais griffonné mes devoirs, j'étais absolument maître de mon temps et je l'employais à dévorer les livres laissés à ma disposition : le Magasin des Fées, les Mille et une Nuits, et des romans de chevalerie. N'ayant pas de camarades de mon âge, je vivais le plus souvent face à face avec moi-même, mais je peuplais ma solitude avec les aventures chimériques que me suggéraient mes lectures. Deux ou trois fois on m'avait conduit au théâtre de ma petite ville, les jours où on y représentait des féeries; le jeu merveilleux des
!Ô frida
acteurs m'avait enthousiasmé et j'en étais revenu avec un goût très vif pour l'art dramatique. Mon théâtre de carton, avec ses modestes
vêtues de paillon, tenait une large place dans ma vie. J'y mettais en action les romanesques histoires de mes livres et aussi les contes paysans que me débitait Céline.
C'était cette occupation absorbante qui me faisait trouver trop courtes les heures oisives du dimanche. Le poêle ronronnait discrètement dans un angle de la salle lambrissée de panneaux peints en gris ; en face, sur une vieille bergère, notre chatte nommée Zinga (on n'a jamais su pourquoi) dormait pelotonnée en rond. Tout
en maniant les fils de mes personnages, j'entendais comme en rêve le glissement du fer sur la planche à repasser, tandis qu'une vague odeur de roussi s'exhalait dans la salle attiédie. Au dehors, des pas de gens pressés résonnaient de loin en loin sur le pavé de notre rue peu fréquentée. La brève journée de décembre s'achevait déjà dans une brume crépusculaire, quand soudain un de ces passants hâtifs s'arrêta devant notre fenêtre, que Céline s'était obstinée à laisser entre-bâillée, sous le prétexte de cette odeur de roussi dont j'ai parlé plus haut. Et comme je n'y voyais plus assez pour manœuvrer mes marionnettes, je relevai la tête. Quelle ne fut pas ma surprise, en m'apercevant que ma bonne avait quitté son repassage et, accoudée à l'appui de la croisée, maintenant grande ouverte, s'entretenait à voix basse avec un inconnu dont je ne distinguais que la vague silhouette barbue, se détachant en noir dans la clarté très atténuée du jour finissant?
l8 FRIDA
Je n'entendais pas un seul mot de ce qu'ils se disaient, mais ce mystérieux colloque entre chien et loup, avec un étranger, me jetait dans l'esprit
une sourde inquiétude. Je n'étais pas très brave eX l'obscurité qui peu à peu emplissait notre salle à manger n'aidait pas à me rassurer. Mon imagination travaillait. L'apparition insolite de cet
FRIDA ig
homme barbu me suggérait des idées de voleurs s'introduisant par ruse dans un logis dont le maître est absent. Je me remémorais de semblables histoires lues dans un volume intitulé: les Brigands célèbres, et une chair de poule me courait subitement le long du dos. La conversation entre Céline et l'étranger semblait fort animée. Il pressait ma bonne de questions auxquelles celle-ci ne répondait que par de faibles hochements de tête et des exclamations étouffées. Sans doute il insistait pour pénétrer chez nous. Je grillais de savoir ce qu'ils pouvaient bien se dire et cependant je n'osais bouger. Je retenais ma respiration, je me faisais tout petit pour me dissimuler derrière mon théâtre de carton. Brusquement, la fenêtre se referma et je hasardai un regard. Céline était revenue près de la table ronde et s'occupait à allumer la lampe. La blonde et calme lumière répandue dans la salle dissipa mes craintes. Je repris un peu d'aplomb et demandai d'un ton soupçonneux:
— Avec qui causais-tu donc à la croisée?
— Ah ! murmura Céline d'un ton indifférent, c'était le garçon charbonnier...
Elle rangeait ses fers en chantonnant une des nombreuses romances de son répertoire, enlevait la planchette et les chemisettes repassées, remettait les chaises en place. Quand tout fut en ordre, elle se rapprocha de la table, s'assit près de moi, les coudes appuyés sur la toile cirée, et commença de sa voix la plus aimable :
— Tu sais, petiot, que c'est demain la Saint- Nicolas?
— Oui, répondis-je en soupirant, mais ça m'est égal. Il n'y aura pas de Saint-Nicolas pour moi... Papa est parti, et je ne trouverai rien dans mes souliers.
— Ça t'ennuie, hein ! d'être toujours seul à la maison, même les jours de fête ....
— Dame ! fls-je, ça n'est pas drôle... Heureusement tu es là, toi, Céline, et nous nous tiendrons compagnie.
Elle m'appliqua deux baisers sur les joues et ajouta, très insinuante:
— N'aie pas le cœur gros, va... Puisqu'on t'a laissé, nous nous amuserons nous deux et, si tu es gentil, je te ménagerai une surprise pour ta Saint-Nicolas.
— Une surprise! m'écriai-je avec l'eau à la bouche, laquelle? Dis vite!...
— Écoute... D'abord, tu vas me promettre de n'en point parler à ton père quand il reviendra de Paris...
— C'est promis... Voyons la surprise, Céline!
— Eh bien! je t'emmènerai souper et coucher ce soir dans un château...
— Un château ! me récriai-je, incrédule, tu connais des gens qui ont un château?
— Pourquoi donc pas? répliqua ma bonne en se redressant, oui, j'ai des amis chez lesquels je te conduirai et où nous serons bien reçus... Dépêche !... Mets ton manteau et tes moufles, je vais
quérir ton paquet de nuit et barricader tout.
Nous nous en irons parla porte du jardin... Mais surtout, pas un mot à ton père !...
Quand je fus prêt, elle reparut, encapuchonnée dans un gros châle, verrouilla portes et fenêtres, puis tous deux, sans bruit, nous nous glissâmes dans le jardin et en un clin d'œil nous fûmes dehors.
Il faisait tout à fait nuit; les rues obscures, où montait un léger brouillard, étaient quasi désertes. De rares réverbères clignotants les éclairaient à peine. N'ayant pas l'habitude de sortir
28 FBIDA
si tard, cette marche à travers l'obscurité me plaisait médiocrement. Je serrais en frissonnant la main de ma bonne et lui demandais d'une voix peu assurée :
— Chez qui allons-nous, Céline?
— Je te l'ai déjà dit: chez des amis qui demeurent dans un château.
La perspective de ce château flattait ma vanité, car j'étais un petit snob sans le savoir, et agréait à mon amour pour les choses étranges ou merveilleuses. Il se passait en moi un double phénomène : ce qu'il y avait d'aventureux dans notre expédition piquait ma curiosité, mais en même temps la marche dans le noir et le mystère des réponses de Céline inquiétaient mon âme peureuse. Je m'aperçus bientôt que nous gravissions une rampe assez raide et je compris que nous nous acheminions vers la ville haute. Or, dans mon idée, ce quartier solitaire où l'herbe poussait entre les pavés et où de vieilles gens habitaient d'antiques maisons maussades m'avait tou-
FPIDA 29
jours semblé hanté par d'équivoques personnages
sentant un peu le fagot. Cesparticularitésfaisaient
fermenter mon imagination. Les contes de sorciers et de revenants que me débitait Céline me trottaient dans la tête.
J'étais pris d'une crainte vague, en longeant les logis hermétiquement clos et en voyant au-dessus des toits monter la silhouette renfrognée de l'église Saint-Etienne. Ce fut bien pis quand nous nous engageâmes dans une ruelle uniquement bordée par des murs de jardin, d'où surgissaient des branches, pareilles à des bras tendus pour nous agripper au passage. La ruelle était tortueuse, pleine d'alarmantes encoignures où je croyais voir des spectres remuer dans l'ombre.
— Céline, murmurais-je épeuré, n'arriveronsnous pas bientôt?
— Patience donc, petit, répliquait-elle, agacée, nous serons rendus dans un quart d'heure.
Elle m'entraînait d'une main plus nerveuse et je finissais par me méfier de Céline elle-même. Je me pensais tout bas qu'elle parlait trop bien des fées et des nécromanciens pour n'avoir pas eu
FRIDA 3l
de secrètes accointances avec eux et qu'elle m'emmenait peut-être dans un de ces châteaux enchantés dont elle m'avait tant de fois décrit les fantastiques avenues, gardées par des géants et des dragons. Je n'osais plus l'interroger, tant la peur me coupait la respiration. J'avais beau me répéter avec mon professeur, M. Berloquin, que toutes ces choses n'existaient pas en réalité, que les sorciers étaient des farceurs et les récits de châteaux enchantés, des contes à dormir debout. Cela ne me tranquillisait pas. Je regardais M. Berloquin comme un cerveau borné et, au fond, je lui en voulais de chercher à détruire mes chimères.
Nous quittâmes enfin l'interminable ruelle. Nous nous remimes à gravir une côte que le voisinage de grands arbres plongeait dans une obscurité formidable, puis nous nous trouvâmes en pleins champs. Un plateau onduleux de friches vaporeuses et de vignes dont les sarments noueux rampaient tout noirs sur la terre gelée, s'étendait autour de nous, borné seulement par de loin-
taines lisières de bois. Et je ne sais si, à l'aspect de cet espace dépeuplé, absolument désert, je ne regrettai pas les murs protecteurs de la ruelle tortueuse, pleine de nuit, mais où au moins le voisinage des maisons me donnait un reste de sécurité. Sous l'indécise clarté des étoiles, les moindres objets prenaient des attitudes tragiques. Sur les murgers, les ronces agitées par la bise semblaient grouiller comme d'énormes hérissons ; les buissons d'aubépine épars çà et là avaient l'air d'être des personnes et de s'avancer sur nous comme des voleurs prêts à nous demander « La bourse ou la vie. » Instinctivement, je me serrais contre les jupes de Céline qui hâtait le pas et n'était peut-être guère plus tranquille que moi.
Enfin nous atteignîmes un grand mur blanchâtre, dans lequel s'ouvrait une rébarbative grille de er, et ma bonne s'arrêta :
— C'est ici, dit-elle essoufflée, en tirant un bouton de sonnette dissimulé dans la muraille.
Le tintement d'une cloche grêle, retentissant
c'est ici, dit-elle essoufflée, en tirant un bouton de sonnette dissimulé dans la muraille. (p. 32.)