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au loin, me fit tressallir. Soudain la grille s'ouvrit comme par enchantement.
— Entre, petit, reprit Céline en me poussant dans une allée tournante, tandis que la porte de fer se refermait lourdement.
Nous marchions parmi des massifs d'arbres verts, dont les impénétrables fourrés ne permettaient pas de voir à une toise en avant. Le gravier gelé craquait funèbrement sous nos pieds. Puis il y eut une éclaircie et, au même moment, la pleine lune, émergeant au-dessus des lisières de bois qui bordaient la plaine, répandit sur tout le jardin une bleuâtre et amicale lueur, grâce à laquelle je distinguai des centaines d'arbres couverts d'un givre qui scintillait dans l'atmosphère vaporeuse. Autour de nous, les objets étaient entièrement revêtus d'une blancheur argentée : — les pelouses, les bassins, les grands sapins pointus... La maison d'habitation elle-même, aperçue dans l'éloignement, avait un aspect neigeux. La lune, se reflétant dans les vitres, les
irisait comme des blocs de glace. Le toit était blanc, blanches aussi les moulures des corniches et les marches du perron. On eût dit un château de givre.
Les yeux écarquillés, je restais ébahi. Je me croyais transporté dans un pays de féerie. Je songeais en mon par-dedans : « Hein ! est-il assez bête, M. Berloquin, de ne pas croire aux palais enchantés! » J'y croyais, moi, et ferme, je vous en réponds! Je m'attendais à voir apparaître sur le seuil de la porte la Belle aux cheveux d'Or ou Peau d'Ane, drapée en sa robe couleur de lune. Je me la figurais d'avance me prenant gentiment par la main et m'invitant d'une voix de sirène àpasser dans la salle, où le souper était servi au milieu d'un éblouissement de glaces miroitantes et de girandoles allumées. Mais la porte ne s'ouvrit pas ; aucune princesse ne se montra au seuil de la maison de givre. Pourtant, je ne doutais pas un moment que c'était dans ce château que nous devions souper, et, à travers la pelouse poudrée
a frimas, je me dirigeais déjà vers le perron,
quand Céline courut après moi et, me saisissant le bras :
— Où vas-tu ? murmura-t-elle un peu effarée,
ce n'est pas de ce côté-là qu'on nous attend... Elle me fit obliquer adroite, vers un bâtiment beaucoup plus humble, à la toiture basse et dont les vitres rougeoyaient parmi les massifs. Au même instant, au bout du sentier, une voix cria dans l'ombre :
— C'est-y vous, la Céline?
Sur la réponse affirmative de ma bonne, la voix reprit :
— Ehben! vous n'êtes pas en avance et nos gens sont déjà à table jusqu'au menton... Entrez vite, ma mie, le froid pique et on est mieux dedans que dehors...
Ma bonne me tira par la main et je la suivis en rechignant jusqu'à l'entrée d'une modeste bâtisse qui me parut être un logis de jardinier. En effet, à ma grande déception, nous pénétrâmes tout de go dans une sorte de cuisine enfumée, basse de plafond, éclairée par des chandelles. Une demi-douzaine d'hommes et de femmes, vêtus comme des campagnards, étaient
assis autour d'une longue table sur laquelle fumait dans un large plat un ragoût noirâtre, qui me sembla un brouet de sorcières...
Décidément, ce n'était pas avec la princesse que l'on m'avait convié à souper, mais tout bonnement avec ses domestiques. En ma petite cervelle mon snobisme enfantin se réveilla Cela m'humiliait grièvement de ne point être jugé digne de manger avec les maîtres. Je me sentis d'autant plus vexé qu'on me sépara de Céline. On m'installa près d'une vieille édentée, à la tête branlante, aux cheveux gris s'échappant en mèches désordonnées d'une calipette d'un blanc douteux, et rien qu'à l'aspect de ce visage ridé, aux yeux clignotants sous des paupières rougies, je songeai à la méchante fée de la Belle au bois dormant. Ma bonne était allée s'asseoir à côté d'un robuste garçon dont la barbe noire et touffue me rappela la silhouette entrevue, ce tantôt, à la fenêtre de notre salle à manger. Il avait une large bouche «'ouvrant sur deux
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rangées de dents de loup. Avec sa "chevelure en
désordre, sa barbe abondante et ses sourcils épais, il me fit l'effet d'un ogre et mon malaise
s'en accrut. La vieille au chef branlant ne me rassurait pas davantage. Elle m'avait servi une assiettée de son ragoût et grognait parce que je n'y touchais pas.
— Mange donc, drôle! grommelait-elle, c'est bon, le civet de lièvre !
Mais rien que la vue de son nez recourbé et de ses lèvres rentrées me coupait l'appétit. J'avais lu des histoires de gens métamorphosés en bêtes pour avoir goûté d'un plat cuisiné par une sorcière, et cela ne me donnait pas confiance. De temps à autre, je jetais un regard éperdu à Céline, mais elle ne s'occupait guère de moi. Elle réservait toute son attention pour l'ogre, dont elle ne paraissait nullement effrayée. Au contraire, ils riaient ensemble, buvaient dans le même verre, et je crus m'apercevoir que le géant barbuluipassaitparfois le bras autour de la taille. A mesure que le souper se prolongeait, mes paupières s'alourdissaient. J'avais bonne envie de dormir, mais je luttais héroïquement, dans la
crainte que la vieille ne profitât de mon sommeil pour me jeter un sort et me jouer quelque diabolique tour de sa façon. A ma grande satisfaction, le repas touchait à sa fin, quand soudain la porte s'ouvrit et une blanche apparition me causa un éblouissement tel que je fus brusquement tiré de mon invincible somnolence :
— Eh ! dit une fille qui avait la mine d'une femme de chambre, c'est mademoiselle,..
— Oui, c'est moi, répondit une voix argentine, bonsoir toiirtous, je vous apporte du dessert...
La nouvelle arrivante qui m'avait si agréablement réveillé était une fillette de neuf à dix ans, toute de blanc vêtue. Elle était engoncée jusqu'au menton dans une courte fourrure de chèvre du
Thibet, d'où surgissait, pareille à une rose de Noël, une blanche figure aux épais cheveux blonds frisés, bouclés, saupoudrés d'une fine tombée de givre. Mince, mignonne, avec des yeux brillants couleur noisette et une bouche dédaigneuse, elle me faisait l'effet d'une petite reine de féerie. Elle tenait à la main une corbeille pleine de raisins de serre, de poires et de gâteaux, qu'elle posa gravement sur la table. Derrière elle, une sorte de gouvernante, maigre et rousse, portait deux bouteilles de vin mousseux « pour boire à la santé de mademoiselle ».
— C'est la petite-nièce de nos « dames », chuchota la vieille édentée en se levant...
— Voyons, faites-moi une place, dit de sa voix limpide la blanche apparition en parcourant du regard le cercle des soupeurs, où vais-je me mettre?
Elle fixa curieusement sur moi ses yeux clairs et ajouta en se faufilant derrière les chaises :
— Là, à côté de ce petit garçon qui est venu avec vous fêter la Saint-Nicolas !
Bien que cette épithète de « petit garçon » mortifiât mon amour-propre, attendu que j'étais au moins aussi grand que celle qui me l'adressait, je me sentis tout joyeux en voyant la vieille déménager son couvert et installer la mignonne princesse à côté de moi.
Elle s'assit délibérément à ma gauche, déposa sa palatine sur le dossier de sa chaise, attira vers elle une assiette blanche et ordonna à sa gouvernante de faire circuler le dessert.
— Vous n'êtes pas d'ici, me demanda-t-elle, qui vous a amené ?
— Je désignai d'un geste Céline, placée en face de nous.
— Céline ? la bonne amie du charbonnier Justin... Est-ce que vous êtes de ses parents ?
— Non, dis-je vexé, en me redressant, Céline est notre bonne... Mon père est inspecteur des forêts.
Cette déclaration ne parut pas produire l'impression que j'espérais.
— Ah ! reprit-elle, et comment vous appelezvous ?
— Raoul... Raoul Laignier... Et vous, demandai-je en m'enhardissant.
— Moi... Frida.
— Un joli nom.
— Vous trouvez r. .. C'est celui de ma mère qui était allemande... Elle est morte.
— La mienne aussi, avouai-je, comptant que cette similitude dans nos situations la toucherait.
Mais elle garda le silence, et au bout d'un instant je continuai :
— C'est à vous le château ?
— Quel château ?
— Celui que j'ai vu en venant ici.
— Ah! répondit-elle en riant, Salvanches ?... Non, c'est la maison 'de mes grand'tantes, Mlles du Kœler... Je demeure avec elles pendant un voyage que mon père fait en Alsace... Mais d'où vient que vous appelez Salvanches un château ?
— Parce que vous avez l'air d'une princesse, répliquai-je en la regardant avec admiration.
— Vraiment ! s'écria-t-elle, flattée... Et comme la gouvernante avait versé dans nos verres deux doigts de vin mousseux :
— Eh bien ! repartit-elle en levant le sien, la princesse vous commande de boire à sa santé.
Nous trinquâmes et nous vidâmes nos verres en riant. Ce vin pétillant, auquel je n'étais pas habitué, me donna vite une pointe de gaieté et me rendit expansif. Je recommençai plus hardiment mes interrogations :
— Où sommes-nous ici ?
— Chez nos jardiniers,
— Ah !... Et cette vieille femme sans dents, assise à côté de moi tout à l'heure, ne pensezvous pas qu'elle est une sorcière ?
— Qui ça? la mère GhifTaudel ?... Par exemple !... C'est la grand'mère du jardinier...
Ah çà ! s*exclama-t-elle avec un sourire qui m'enchanta, qu'avez-vous donc à prendre les maisons pour des châteaux, les filles pour des princesses et les jardinières pour des magiciennes?... Vous êtes drôle tout plein et vous parlez comme dans les contes de fées !
— Vous n'y croyez pas, vous, aux fées ?
Elle secoua sa tête blonde, où le givre fondu avait semé des gouttelettes, et ébaucha une moue pensive :
— J'y crois et je n'y crois pas .. Un soir, après avoir lu l'Oiseau bleu, je suis allée au bout de notre jardin et j'ai crié : « S'il y a une fée, qu'elle se montre... Une fois, deux fois, trois fois !... » Rien n'est venu. Il est vrai que j'avais tout de même un peu peur et, comme la nuit arrivait, je me suis sauvée sans attendre la réponse... Alors, vous savez, la fée s'est peut-être montrée... après !...
Tandis que nous bavardions tous deux, les autres s'étaient levés de table, et maintenant on
se demandait comment on nous logerait, ma bonne et moi.
— Bah ! s'exclama le jardinier, Célinecouchera
avec ma belle-sœur, et on fera un lit pour le petit monsieur dans la chambre de la grand'mère.
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En entendant cette proposition, j'eus une mine si effarouchée que Frida devina ma répugnance:
— Non, déclara-t-elle impérieusement, Raoul logera chez nous cette nuit... N'est-ce pas, Frâulein ? continua-t-elle en s'adressant a son institutrice, je vais le conduire chez mes tantes, c'est convenu !
L'offre m'agréait trop pour que je fisse des cérémonies. Céline elle-même ne formula aucune objection. Elle donna mon paquet de nuit à la gouvernante, m'enveloppa dans mon manteau, m'embrassa en me recommandant d'être sage et me laissa partir en compagnie de la Frâulein et de Frida.
Nous fûmes vite dehors et je revis se dessinant, toute blanche sur les arbres et le ciel, la maison carrée au toit d'ardoises, que je m'obstinais à appeler « le château ».
— Vous comprenez, me chuchotait Frida d'un ton protecteur, tandis que nous cheminions sur
le gravier craquant, j'ai deviné que ça ne vous allait pas de coucher dans la chambre de « la sorcière » et j'ai eu pitié de vous... Vous aurez certainement un meilleur lit chez mes tantes...
Quant à moi, j'étais ravi de marcher à côté de la mignonne princesse emmitouflée dans sa palatine de chèvre, et je ne me sentais pas d'aise de coucher dans son château, ..Toutefois j'abordai le perron avec une vague inquiétude, n'étant pas très rassuré sur l'accueil que me réserveraient les tantes.
Frdulein poussa la porte du vestibule spacieux et glacial où grésillait un lumignon, jetant sa clarté vacillante à travers un halo d'humidité, puis elle nous introduisit dans une grande salle lambrissée de boiseries brunes et insuffisamment éclairée aussi par une lampe au globe dépoli, posée dans le fond, sur un haut guéridon en forme de trépied.
. Un détail me frappa tout d'abord : indépen-
damment de la large cheminée où flambait un feu de souches, la salle était encore chauffée par un massif poêle de faïence qu'on entendait ronfler doucement dans une encoignure. Ce luxe de chauffage, très insolite chez nous, me donna l'idée que j'étais transporté dans un pays étranger et, ce qui compléta cette illusion, ce fut d'entendre la langue gutturale et inconnue dont se servaient pour converser entre elles, les trois personnes qui se mouvaient autour de la lampe.
La plus âgée, assise dans un fauteuil de tapisserie, devant une table à ouvrage où elle était occupée à dévider de gros pelotons de laine bise, avait un embonpoint florissant, un menton massif, des joues couleur de pomme d'api, un front carré sous un bonnet de linge à grands tuyaux d'où sortaient deux étroits bandeaux de cheveux gris. La seconde, lui faisant face, haute, élancée, les yeux voilés par des lunettes aux branches d'argent, tête nue et coiffée d'une
barbe de dentelle noire enroulée sur ses cheveux blanchissants, offrait, en maigre, les mêmes traits anguleux et la même lourde carrure du
visage. Elle lisait, légèrement penchée, et la lueur de la lampe éclairait nettement son long profil chevalin. Autour d'elles allait et venait une servante déjà mûre, portant sur sa tête le honnet rond et matelassé des Lorraines aile-
mandes, qui ressemble, vu de derrière, à une galette.
Traîné par Frida, je m'avançais timidement vers ce trio de femmes étranges, et je regardais, effaré, les sombres boiseries où des portraits de famille, solidement accrochés, s'alignaient confusément dans la pénombre, tandis qu'en face, dans une cage en fil de fer, un perroquet assoupi sur une patte se réveillait soudain et nous saluait au passage d'un gloussement pareil au bruit d'une serrure détraquée.
Un tapis tendu sur le carrelage assourdissait nos pas et dans l'air surchauffé flottait une odeur de bière, mêlée à des exhalaisons de pommes cuites au four, — Quand nous émergeâmes de l'obscurité, la grosse dame suspendit le dévidage de son peloton, la liseuse releva la tète et la servante grommela en son patois :
— Jésus- M aria- Joseph, was ist es ?
— Friedele, ma mie, dit à son tour la dévi-
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deuse avec un fort accent alsacien, qui nous amènes-tu là ?
— Grand'tante Odile, répondit la petite princesse, c'est un garçon qui a soupe avec sa bonne chez les Chiffaudel... Il s'appelle Raoul Laignier.
— Laignier ! murmura la dame aux lunettes, son père n'est-il pas forestier?
— Oui, madame, répliquai-je à mon tour, papa est inspecteur des forêts.
— Ho ! reprit la grosse dame, et à propos de quoi cette bonne était-elle là ?
— Elle est venue souper avec son schat^, le charbonnier Justin, et comme le papa de Raoul est en voyage, elle a emmené le petit avec elle.
— Hum ! grogna la grand'tante Odile, confiez donc des enfants aux domestiques... Ils sont bien gardés !... Eh ! ajouta-t-elle en s'adressant à sa nièce, que veux-tu que nous fassions avec ce
' garçon?
— Il faudrait lui donner un lit chez nous... On voulait le faire coucher dans la chambre de la mère Chiffaudel, ça ne lui allait guère...
— Je comprends, interrompit la liseuse avec un sourire, et alors toi, Frida, tu lui as offert l'hospitalité chez nous ?
— Oui, grand-tante Gertrude.
Les deux tantes se remirent à converser entre elles dans cette langue rauque qui ressemblait à un grimoire, et que je sus plus tard être de l'allemand. Puis elles donnèrent des ordres à la servante, qui alluma un bougeoir et disparut.
Ce dialecte sauvage, la singulière tournure des deux maîtresses du château, l'aspect même de cette grande salle mal éclairée où les portraits avaient l'air de me regarder de travers et où le perroquet, tout à fait réveillé, se dandinait sur ses pattes, en criant lugubrement dans le même patois : « guten Abend\ Bonsoir), » tout cela me semblait tenir du sortilège. Je comprenais maintenant que Frida, vivant dans l'entourage de ces
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hétéroclites demoiselles, ne fût pas éloignée de croire, elle aussi, à l'existence des fées. Mais elle était elle-même, à mes yeux, la plus adorable et la plus gentille fée qu'on pût rêver. Dans le sombre et singulier décor de cette haute salle à peine éclairée, sa blanche petite personne apparaissait argentée et vaporeuse comme un rayon de lune. On eût dit que ses pieds chaussés de brodequins bordés de cvgne touchaient à peine le sol, et je m'étonnais de ne pas lui voir des ailes aux épaules. Ses fins cheveux d'or pâle, moutonnant et crépelant sur son cou, mettaient une auréole blonde autour de son clair visage, où deux grands yeux luisaient sous un front volontaire, où un sourire à la fois indulgent et dédaigneux retroussait les coins de ses lèvres rouges. Elle se tenait près de moi comme pour me protéger et paraissait amusée et touchée de mon timide embarras. — Avance un peu ici qu'on te voie, me dit la cadette des demoiselles du Kœler, en rajustant ses besicles.
Je m'approchai craintivement, et la vieille demoiselle, m'agrippant le bras, me fit tourner sous la lumière de la lampe, en m'examinant des pieds à la tête.
— Il a bonne mine, murmura-t-elle, et promet de ressembler à son père, qui est, ma foi, un fort bel homme... C'eût été dommage de le laisser se morfondre dans le galetas du jardinier. Il a des yeux intelligents... Aimes-tu la lecture, petit?
— Oui, madame.
— Et que lis-tu chez toi?
— Les Mille et une Nuits, le Cabinet des fées, Huon de Bordeaux...
— Ah! très bien, continua-t-elle, satisfaite sans doute de mes réponses, demain matin, tu viendras chez moi et, tandis que Frida prendra sa leçon de solfège, je te prêterai un beau livre à images.
Sur ces entrefaites, la servante était rentrée apportant des bougeoirs, et jargonnaiten allemand avec l'aînée des tantes.
— Gà, s'écria cette dernière, il est temps de se
coucher... Ce garçon a-t-il tout ce qu'il faut pour la nuit?
— Oui, mademoiselle, répondit l'institutrice, j'ai son paquet...
— En ce cas, au lit et vivement... Quand il sera couché, tu lui donneras un lait de poule!
Fridaalla embrasser les deux tantes. Mlle Gertrude du Kœler, qui décidément semblait me prendre en affection, me dit, après avoir recules baisers de sa petite-nièce :
— Allons, petiot, embrasse-moi aussi!...
Je m'exécutai, mais la demoiselle aux lunettes avait un menton légèrement barbu dont les poils me piquèrent les joues , et je ne trouvai, je le confesse, aucun charme à cette accolade. Mlle Odile se borna à marmonner : « Bonne nuit, mon garçon, dors bien... » Et, sans demander mon reste, je me hâtai de suivre Kathe, la servante, qui avait allumé les bougeoirs. Elle nous précéda dans un large escalier qui montait au premier étage. Quand nous fûmes sur le palier, Frida et
sa gouvernante tournèrent à droite et Kathe nVintroduisitdansune petite chambreaux rideaux bien clos. Elle me montra le lit dont les couvertures étaient déjà entr'ouvertes et d'où elle retira un moine, au réchaud encore tout brasillant.
— Le lit est bien chaud ; saurez-vous vous déshabiller tout seul, petit monsir ? interrogeat-elle en son patois.
Sur ma réponse affirmative, elle disparut, puis revint un quart d'heure après avec le lait de poule fumant, et me trouva enfoncé jusqu'au menton dans les draps.
— Maintenant vous devez boire ça, chuchotat-elle en me tendant la tasse.
J'obéis, j'avalai le lait de poule que je trouvai délicieux, et Kathe emporta mon bougeoir en jargonnant: Gute nacht.
Le lit était imprégné d'une douce chaleur, les draps sentaient la racine d'iris. Je ne tardai pas à m'endormir, mais mon sommeil fut agité par de fantastiques rêves. — Je voyais se mouvoir
autour de moi la grand'tante Odile, la mère
Chiffaudel et le perroquet échappé de sa cage. La grosse dame au bonnet à tuyaux me criait
en me jetant un écheveau de laine entre les mains: « Tu vas m'aider à dévider cette laine... Tâche de t'y prendre adroitement, sinon à chaque fil que tu lâcheras, le perroquet t'appliquera un coup de bec sur les doigts!... » L'écheveau n'en finissait pas et j'avais d'horribles transes délaisser échapper un fil. Pendant ce temps, la mère Chiffaudel me regardait de travers, sa bouche édentée grimaçait un mauvais sourire et le perroquet ricanait du fond de son gosier : « Il va lâcher le fil... Ha ! ha! ha!... » Tout à coup, Frida descendait de la fenêtre, pareille à un blanc rayon de lune ; elle soufflait sur la laine embrouillée qui se changeait en un écheveau de soie couleur d'or pâle et, tandis que les deuxvieilles, avec le perroquet, s'évanouissaient en fumée, j'entendais l'argentine voix de Frida qui murmurait : (( L'écheveau de soie est fait avec mes boucles, et quand il sera entièrement dévidé, nous nous marierons tous les deux... »
Le lendemain, je lus réveillé par le bruit sec d'une clenche de porte discrètement soulevée et, comme à travers les volets percés de trous en forme de cœurs, un jour déjà rose filtrait dans ma
chambre, je reconnus Kathe portant sur un plateau les éléments du premier déjeuner. En même temps une appétissante odeur de café au lait et de pain grillé acheva de me rappeler à la réalité.
— Ponchour, dit Kath?, en posant son plateau sur la table de nuit, afez fus pien tormi, petit monsir?
Elle tira les rideaux, ouvrit la fenêtre, poussa les volets, et je vis que la matinée était déjà avancée. Dans le ciel clair, un pâle soleil commençait à se montrer. Tandis que je savourais • •
FRIDA -j 1
à la crème et les rôties beurrées, la servante avait été quérir de l'eau chaude et m'indiquait dans son baragouin mi-allemand et mi-français qu'il était temps de me lever. Je ne me fis pas prier; dès que le plateau fut enlevé, je me jetai à bas du lit et je procédai du mieux que je pus à ma toilette. Gela ne traîna pas ; j'étais habitué à m'habiller seul et j'avais hâte de revoir Frida.
Sitôt vêtu, je me hasardai dehors. Un grêle son d'épinette s'échappait d'une des pièces situées à l'extrémité du couloir. L'émission des notes cristallines était accompagnée par les modulations d'une voix limpide qui solfiait. Je me souvins de l'invitation de Mlle Gertrude et j'allai heurter à la porte de la chambre d'où s'envolait cette musique matinale.
— Herein ! répondit une voix féminine.
Je supposai que cela signifiait : « Entrez! » Sans plus de cérémonie, je soulevai la clenche et pénétrai dans la pièce.
Un joli feu de bûches de hêtres clairail dans
la cheminée. Non loin de la fenêtre et me tournant le dos, Mlle Gertrude du Kœler, en
déshabillé de mérinos bleu ciel, avec sa barbe de dentelles nouée en fanchon, plaquait des accords, tandis que Frida, déjà vêtue de sa
robe de flanelle blanche, les cheveux épars sur ses frêles épaules, se tenait debout, en face d'un cahier de musique supporté par un pupitre, et chantait les notes.
Au grincement de la porte sur ses gonds, elles se retournèrent toutes deux, et Frida souriante m'adressa un amical signe de tête.
— C'est toi, petit! s'écria Mlle Gertrude, j'espère que ta as bien dormi dans ton grand lit... Maintenant je vais te prêter le livre dont je t'ai parlé.
Elle alla ouvrir une bibliothèque vitrée, y prit un volume in-8°, relié en veau fauve et me le confia. C'était Estelle et Némorin, de M. de Florian, avec de nombreuses estampes hors texte.
— Là poursuivit-elle, assieds-toi sagement sur ce tabouret, près du feu, amuse-toi à lire et ne bouge pas jusqu'à, la fin de la leçon...
J'obéis, mais avant d'entamer ma lecture, je regardai curieusement l'intérieur de la chambre. — Elle était gaie, située au midi, tapissée d'un
papier grisaille dont les dessins représentaient les fables de La Fontaine. Les rideaux du lit et de la fenêtre, l'étoffe des fauteuils Louis XVI, en toile de Jouy camaïeu, reproduisaient les mêmes sujets que le papier de tenture. La bibliothèque de palissandre, ornée de cuivres, était garnie de livres et de cahiers de musique aux antiques reliures. Sur la tablette de la cheminée, deux vases de fleurs artificielles flanquaient un groupe de faïence peinte, figurant une allégorie des Quatre éléments. La glace encadrée de bois sculpté se terminait par un trumeau où l'on voyait une bergère rose gardant ses moutons, pendant qu'un berger flûtait à côté d'elle, à l'ombre d'un bouquet de saules bleuâtres. Ce décor du temps passé s'harmonisait à merveille avec la musique grêle de l'épinette.
Je m'amusai alors à examiner les estampes d'Estelle et Némorin et à parcourir le texte. En tout autre moment, cette histoire de bergeries sentimentales m'eût certainement charmé; mais,
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pour le quart d'heure, j'étais trop préoccupé et je n'apportais à ma lecture qu'une médiocre attention.
J'admirais la grâce de Frida, l'expression sérieuse de son délicat visage ; je me délectais à écouter les notes qui s'envolaient de ses pures lèvres entr'ouvertes, et cela suffisait à me faire oublier l'heure...
Soudain, avec un élan joyeux, la petite princesse vint se poser sur un tabouret voisin du mien. La leçon était finie.
Tout en réchauffant ses doigts à la flamme claire, Frida se retourna vers Mlle Gertrude encore assise devant le clavier, et lui dit câlinement :
— A présent, grand'tante, toi aussi, chantenous quelque chose !
La vieille demoiselle, visiblement flattée, prit un cahier de musique, le feuilleta, puis ses doigts agiles, courant sur les touches, modulèrent une naïve ritournelle, et elle soupira d'une voix un
peu chevrotante, mais très agréable et très juste;
Cher Valoé, de la plus tendre amante Viens accomplir, viens couronner les vœux; Tu trouveras ma tendresse constante Et tu liras ton bonheur dans mes yeux, Et... et tu liras ton bonheur dans mes yeux.
La voix avait des tremblements, des roucoulements de tourterelle. Les sons d'harmonica de lepinette s'égrenaient légèrement, ajoutant je ne sais quoi d'attendri et de suave à cette poésie fanée du vieux temps. J'éprouvais une secrète langueur à écouter les paroles que je ne comprenais qu'à demi, mais qui me chatouillaient le cœur comme une caresse. Je fermais mes paupières et je m'imaginais que c'était Frida ellemême qui me parlait de sa tendresse, et m'invitait à lire mon bonheur dans ses yeux couleur noisette. Brusquement je rouvrais les miens et je la voyais avec délices sourire, battre des mains et crier :
— Encore, tante, encore!
La vieille demoiselle ne demandait pas mieux.
Cette musique d'autrefois lui rappelait sans doute le temps de sa jeunesse ; les saisons où, comme Frida, elle avait eu des cheveux blonds et porté des robes blanches. Elle défilaitpour nous, ainsi qu'un précieux chapelet de souvenirs, les romances sentimentales, les airs d'opéra qui avaient étéen vogue quarante années auparavant :
Puis il me prend la main, il me la presse Avec tant et tant de tendresse...
Ou bien :
Dans un amoureux délire Un berger tendre et discret Chantait ainsi son martyre Aux échos de la forêt...
Chacun de ces airs était résonnant de mots d'amour. La musique me montait à la tête, elle me grisait. Dans mon imagination surexcitée, je voyais le décor suranné de la chambre rajeunir, refleurir; je croyais entendre soupirer la flûte du galant berger assis sous les saules bleuâtres du trumeau ; il me semblait que la bergère avait les
mêmes regards printaniers que Frida et se confondait avec elle...
Je serais longtemps resté sous le charme de ce rêve, si Kathe, entrant tout à coup, n'avait annoncé que le dîner était sur la table. — Les heures matinales avaient passé comme un vol d'hirondelle, et quand nous nous levâmes tous trois pour descendre à la salle à manger, nous nous aperçûmes seulement de la fuite du temps, en entendant au loin le beffroi de la Grosse Horloge sonner midi.
La nappe était mise dans la salle auxboiseries brunes où j'avais été introduit la veille, et qui servait de réfectoire et de parloir. Le soleil de décembre, filtrant à travers les vitres engivrées, changeait l'aspect de cette pièce qui, le soir, m'avait paru si rébarbative. Sous la lumière de midi, le perroquet, épluchant des graines de chènevis dans sa cage ronde, me sembla presque aimable et bon enfant. Mlle Odile du Kœler ellemême avait une mine moins autoritaire, plus
épanouie. Quand nous fûmes attablés, elle se tint un moment debout et récita en français une sorte de bénédicité, puis, soulevant le couvercle de la soupière fumante, distribua à la ronde des assiettées d'un potage qui exhalait une forte odeur de cannelle.
Le menu était copieux, mais les plats qui le composaient avaient tous un caractère d'étrangeté qui déroutait mon appétit. La choucroute garnie de petites saucisses très aromatisées, les Knœpfle nageant dans une sauce blanche, le jambon aux confitures, étaient pour moi des mets quasi inconnus et auxquels je ne touchais qu'avec une craintive prévention. J'étais, du reste, seul de mon avis, car Frida et les deux maîtresses du logis dégustaient de bon cœur cette cuisine alsacienne qui leur paraissait très savoureuse.
Ces demoiselles du Kœler étaient, en effet originaires de la Basse-Alsace. Leur frère, le grand-père de Frida, avait jadis occupé dans
notre ville une haute position administrative et elles étaient venues se fixer près de lui. Après sa mort, elles avaient continué d'habiter avec leur neveu la maison de Salvanches, où elles avaient importé les habitudes et les façons de vivre de leur province. Frida, élevée par elles, partageait naturellement leurs goûts et s'étonnait de me voir si médiocrement alléché par la cuisine de ses tantes.
— Vous n'avez donc pas faim? me disait-elle ; ne faites pas la petite bouche... C'est très bon, ce qu'on nous sert !
Alors, pour ne pas lui déplaire et ne pas déchoir dans son estime, je m'efforçais d'avaler ce qu'on mettait dans
monassiette, mais je mangeais sansenthousiasme. Au dessert, heureusement, une tarte à la confiture de couetsche me réconcilia avec le menu. Un vin blanc dont on l'arrosait et qui sentait la pierre à fusil remplaça avantageusement la bière et me délia la langue.
• Néanmoins, ma satisfaction ne fut complète que lorsqu'on se leva de table et quand la grand'tante Odile nous dit de sa grosse voix gutturale :
• — Maintenant, enfants, je vous donne campos... Couvrez-vous chaudement et allez vous promener au jardin...
J'endossai mon manteau, Frida s'emmitoufla dans sa palatine de chèvre mouflue, et nous voilà- partis.
Au dehors, le soleil luisait clair, mais n'avaitpas assez de chaleur pour fondre le givre des pelouses. La terre résonnait sous nos pieds et, à l'exception de quelques touffes de roses de Noël, les plates-bandes gelées étaient absolument nues. Parmi les parterres, on ne voyait que des
rosiers engainés dans de la paille, et des squelettes d'arbustes poudrés à blanc. Nous n'enflânions pas moins gaiement au long des allées bordées de buis.
Nous poussâmes ainsi jusqu'à un espace complètement boisé, où des arbres de haute futaie dressaient haut dans l'air leurs troncs sveltes et leurs branches moussues. Ce bois, au sol tapissé de lierre et de pervenche, se prolongeait jusqu'aux limites de la propriété, qu'enceignait un vieux mur ventru et menaçant ruine. Même un pan de cette enceinte s'était depuis peu éboulé; par-dessus les pierres croulantes on distinguait un sentier qui longeait la mu-
raille à l'extérieur et dévalait parmi des vignes.
— Vous n'avez pas peur que des brigands entrent chez vous par cette trouée ? dis-je à Frida.
— D'abord, répliqua-t-elle d'un petit air brave, il n'y a plus de brigands, et puis nous avons des chiens qui font bonne garde la nuit.
Cette réponse et cette mine décidée la grandirent encore à mes yeux, et je la contemplai avec admiration, tandis que, me précédant, elle continuait à s'enfoncer sous bois. Nous arrivâmes à un rond-point formé par un cordon de robustes platanes, dont l'écorce lisse, s'enlevant par plaques, apparaissait tantôt grise et tantôt verdâtre, comme une peau de serpent. Au centre, s'élevait la vasque d'une fontaine tarie avec, au milieu, une statue de pierre représentant une nymphe en train de répandre l'eau de son urne. Cette eau ne coulait plus, mais de minces stalactites de glace brillaient, suspendues aux lèvres du vase et aux doigts de la naïde.
— Ce rond-point, reprit Frida, est ma prome
nade favorite... C'est ici que j'ai appelé par trois fois la fée et qu'elle ne m'a point répondu... Essayez à votre tour, vous aurez peut-être plus de chance...
Elle s'était appuyée au bord de la vasque et sa gracile forme blanche se détachait finement sur la maçonnerie verdie de la fontaine. Les branches entre-croisées des platanes secouaient de neigeuses poussières de givre sur ses cheveux moutonnants et jusque sur ses longs cils, entre lesquels luisaient étrangement ses yeux noisette. Elle était si jolie ainsi et si attirante que je fus complètement fasciné et que je m'écriai en m'approchant d'elle :
— C'est vous qui êtes la fée, et je n'ai pas besoin d'en appeler une autre!...
Je lui pris la main et je la pressai, comme dans la romance de Mlle Gertrude du Kœler, « avec tant et tant de tendresse » que la chaleur de mon étreinte devint communicative. Transies tout à l'heure par la bise, nos deux mains brûlaient.
Nous demeurâmes un bon moment en face l'un de l'autre, silencieux et souriants. Puis les doigts de Frida serrèrent plus étroitement les miens :
— Vite, dit-elle en m'entraînant, sauvonsnous !...
Et sans savoir pourquoi, sans nous expliquer notre trouble, nous nous enfuîmes tous deux par une allée droite qui nous conduisit hors du bois.
Frida ne s'arrêta que lorsque nous eûmes atteint une autre partie du jardin, où scintillait au soleil une vaste serre vitrée. Elle entre-bailla la porte :
— Venez, murmura-t-elle, je vais vous montrer nos fleurs.
Dès que j'eus pénétré sous le spacieux vitrage d'où tombait un jour blanc, je fus enveloppé par une moite touffeur. De chaque côté, sur des gradins, s'étageaient des quantités de plantes qui m'étaient presque toutes inconnues. Des palmiers nains y étalaient leurs tiges en éventail; des orangers y portaient à la fois des fleurs et des
fruits verts. Des héliotropes au parfum de vanille et des roses jaunes s'y épanouissaient, sans paraître se douterqu'au dehors il gelait à pierre fendre. Frida me guidait à travers l'étroit sentier ménagé entre les gradins verdoyants. Toute flère de sa science, elle me nommait les plantes que je ne connaissais pas :
— Celle-ci, avec ses longs cornets blancs, s'appelle le datura... N'y touchez pas, c'est du poison !... Là-bas, celle qui fleurit toute rose parmi des épines est un cactus... Voici du myrte et voici la sensitive.. . Regardez !
Elle toucha du bout des doigts les nœuds de la plante, et lentement les feuilles ailées s'abaissèrent,puis se collèrent le long de la tige. J'ouvrais de grands yeux et plus que jamais je recommençais à croire à son pouvoir féerique.
A l'extrémité de la serre, des arbustes et des lianes grimpantes formaient une sorte de niche entièrement garnie à l'intérieur d'un gazon de capillaires et de saxifrages , au-dessus, de
nombreux pots de cyclamens laissaient pendre leurs fleurs roses ou carminées, pareilles à des capuces retroussées.
D'un bond, Frida se blottit dans cette niche capitonnée de verdure, d'où sa neigeuse blancheur apparaissait plus éclatante encore. Entre ses cils, elle me coula un ensorcelant regard, puis, avec un sourire de reine et un impératif geste du doigt, elle murmura en me montrant le sable fin qui s'étendait à ses pieds :
— Mettez-vous là !
Docile je m'y agenouillai, tourné vers elle comme vers une idole qu'on adore. Je perdais peu à peu la notion de la réalité. Les oieurs suaves ou /â
capiteuses dont l'air chaud de la serre était imprégné me montaient au cerveau et me grisaient. Sous cette influence, l'amou-
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reuse musique et les douces paroles que j'avais entendues le matin me revenaient, en mémoire et se confondaient avec l'haleine des rieurs que je respirais. Mes yeux se fixaient sur la délicate figure de Frida et ne pouvaient s'en détacher. Un mélange d'adoration et de tendresse inclina ma tête alourdie et je la posai dévotement sur les genoux de la mignonne princesse, en bégayant :
— Frida, je vous aime... Je vous aimerai toujours !... Voulez-vous?
Sa main effleura mes cheveux, et elle répondit gravement :
— Je veux bien... Vous serez mon bon ami, comme Justin est le Schatq de votre Céline...
J'éprouvais une ineffable joie à sentirses doigts caressants sur mes cheveux, et je ne bougeais plus... Mon extase durait depuis une minute, lorsque j'en fus brutalement tiré parles sons gutturaux d'une voix revêche qui partait de l'autre bout de la serre, et, en me retournant, j'aperçus dans la pénombre la forme anguleuse de Fraulein :
— Frida, criait-elle, voilà un quart d'heure que je vous cherche !... Que faites-vous ici ?... Vous savez bien que c'est défendu... D'ailleurs, ce petit garçon n'est pas une société pour vous, et vous avez encore toutes vos leçons à apprendre !
Elle s'était rapprochée, et Frida, tout en rechignant, était sortie de sa niche. Fraulein la fit passer devant, sortit de la serre, et je les suivis piteusement. Dans le trajet, je fus fort étonné de voir que le jour baissait déjà. Gomme le temps avait rapidement marché !... Dans le vestibule, je trouvai sur une banquette Céline qui m'attendait. Je voulais m'élancer vers Frida pour lui dire adieu, mais l'intraitable gouvernante la poussait déjà vers une pièce qui servait de salle d'étude et, pendant que la porte s'ouvrait et se refermait impitoyablement, j'eus à peine le temps d'entrevoir la blanche forme et les boucles blondes de ma mignonne amie.
Comme compensation, Céline m'emmena dans la salle à manger, où je devais remercier les
demoiselles du Kœler de leur hospitalité. Les deux vieilles filles, assises à leur place préférée, vaquaient aux mêmes occupations que la veille : Mlle Odile dévidait ses éternels pelotons et Mlle Gertrude lisaitprès de la lampe déjà allumée.
— Allons, dit l'aînée, bonsoir, mon garçon, sois sage...
— Au revoir, petit, ajouta Gertrude en me donnant une tape sur la joue, continue de bien lire et fais nos compliments à ton père...
Kathe remit à Céline mon paquet de nuit. Du fond de sa cage, le perroquet me salua de son rauque guten Abend, puis, après une dernière révérence, nous quittâmes la salle à manger. En traversant le vestibule, je jetai un regard contristé vers la porte de l'étude, de l'autre côté de laquelle j'entendais Fraulein baragouiner une leçon d'allemand. ..Et ce fut fini. — Quelques minutes après, nous cheminions vers la grille, et je me retournais une dernière fois pour contempler le château poudré de givre où demeurait Frida.
CETTE FOIS, NOUS NE REDESCENDIMES PAS SEULS. JUSTIN, L'OGRE AUX DENTS BLANCHES, NOUS ESCORTAIT. (P. g3.J
FRIDA ç3
Cette fois, nous ne redescendîmes pas seuls. Justin, l'ogre aux dents blanches, nous escortait. Il donnait le bras à ma bonne, et je remarquai que lorsque nous passions par des endroits plus enveloppés d'obscurité, il appliquait de furtifs baisers sur les joues de Céline, qui ne semblait nullement s'en formaliser. Moi non plus, du reste. Ma tendresse pour Frida me rendait indulgent, et même, en entendant susurrer les baisers du charbonnier, le regret me prenait, de n'avoir pas profité de la solitude de la serre pour embrasser la petite princesse.
Justin nous quitta seulement près de notre maison, que nous retrouvâmes aussi tranquille et bien close que lors de notre départ.
— Tu sais, me recommanda encore Céline en allumant son bougeoir, pas un mot à ton père ! ... Nous serions grondés tous deux et je risquerais d'être mise à la porte...
Amesure que nous avançons en âge, nous désapprenons à lire dans l'âme des enfants. C'est pourquoi les parents, pour la plupart, ne semblent nullement se douter que leurs garçonnets
ou leurs fillettes éprouvent à l'état rudimentaire les désirs et les sentiments amoureux qui agitent les grandes personnes. Ils n'auraient cependant, pour se rendre compte de l'état psychologique de leur progéniture, qu'à se rappeler ce qu'ils sentaient eux-mêmes dès leur dixième année. Mais voilà... Nous sommes tous enclins à penser que nous étions des créatures d'exception et que ce qui nous arrivait ne peut arriver à d'autres. Tout au plus, si parfois les papas et les mamans, s'apercevant de quelque passionnette éclose dans le cœur du petit monde, ils se bornent à en rire et à traiter la chose d'enfantillage. — Pour les enfants, il n'y a point d'enfantillage. — Leurs rêves, leurs tentations, leurs peines ou leurs plaisirs sont aussi sérieux que les nôtres et prennent, à leurs yeux, une importance aussi capitale que nos propres émotions.
J'étais rentré chez nous très amoureux de Frida. La mignonne nièce des demoiselles du Kœler occupait despotiquement ma pensée. Sa
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blanche image me hantait du matin au soir. Mon amour, à la vérité, s'alimentait pour une bonne part des ressouvenirs de mes lectures, et l'imagination y jouait son rôle. Mais ce n'était point uniquement un amour de tête ; il y entrait d'autres éléments. Frida m'avait séduit non seulement par la façon toute romanesque dont j'avais fait sa connaissance, mais aussi par la joliesse de son visage, la grâce de ses manières, l'éclat souriant de ses yeux. Tout en restant très chaste, ma tendresse n'était pas exempte d'une inconsciente sensualité. J'étais hanté par un confus désir de la serrer dans mes bras et de poser mes lèvres sur ses joues d'un rose pâle, pareilles à des fleurs d'églantier.
Troublé comme je l'étais par ces émotions toutes neuves, on se figure aisément que je n'apportai le lendemain qu'une attention médiocre à la leçon de M. Berloquin.
Cet homme pieux et rogue, aux mâchoires massives, aux yeux ronds et durs comme des billes,
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arriva ponctuellement à une heure de relevée, engainé dans une longue lévite râpée, et boutonné jusqu'au menton dans un gilet noir saupoudré de tabac à priser. Il s'assit carrément dans un fauteuil de paille, après avoir soigneusement écarté ses pans et remonté son pantalon à l'endroit des genoux; puis, prenant un des livres déposés sur la table, il m'annonça que nous commencerions par une dictée et se mit à psalmodier d'un ton de prédicateur :
« Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulvsse. Dans sa douleur elle se trouvait malheureuse d'être immortelle... Elle se promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île ; mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, qu'elle y avait vu tant de fois auprès d'elle, etc. »
Immédiatement, le début de ce morceau me frappa par son analogie avec ma situation. Moi
aussi, comme Calypso, je ne pouvais me consoler d'avoir perdu Frida et, insensiblement, tandis que M. Berloquin continuait d'un ton pompeux
sa dictée, je revoyais en imagination « les beaux lieux » que j'avais parcourus avec ma petite amie : — le château constellé de givre, le rondpoint des platanes avec la statue de la nymphe.
la serre où fleurissaient des orangers et des héliotropes... Je m'inquiétais beaucoup moins du texte de Télémaque que du charme à la fois doux et amer de mes souvenirs, et lorsque M. Berloquinproclama de sa voixde chantre : « Unpoint c'est tout, » j'en étais encore pour mon compte à me remémorer la niche où Frida, blottie dans la verdure, avait écouté ma déclaration d'amour.
— Donnez-moi votre page, continuamonsévère Mentor, je la corrigerai tout à l'heure... Passons à la grammaire latine et déclinez-moi musca, la mouche.
Je m'exécutai, et étant arrivé sans trop broncher à l'ablatif pluriel : « muscis, de ou par les mouches » , je demandai tout à coup:
— Monsieur Berloquin, est-ce qu'en latin les noms propres aussi se déclinent?
— Certainement... On dit : Roma, Romœ, Romani. A propos de quoi cette question?
— Est-ce que, par exemple, je pourrais décliner Frida ?
— Fridal... Connais pas, ce n'est point un nom chrétien... Où prenez-vous Frida?
— C'est le nom d'une fée, répliquai-je.
— Taisez-vous, vous êtes un sot!
M. Berloquin prononçait « sott »... Me voyant ainsi rabroué, j'allais protester avec indignation, quand mon professeur reprit, en jetant un coup d'œil sur ma page :
— Corrigeons la dictée... Elle est bien mal écrite... Voyons, voyons... hein! qu'est-ce que cela signifie? «Elle se promenait souvent seule sous les platanes et au fond de la serre ; mais ces beaux lieux ne faisaient que lui rappeler le souvenir de Frida... » Encore cette Frida!... Rêvezvous ou vous moquez-vous de moi?...
J'étais devenu rouge comme une pivoine et je courbais la tête. En effet, ma plume avait fourché et, au lieu d'écouter M. Berloquin, j'avais transcrit sur le papier mes propres impressions. Le colérique professe ur asséna un coup de poing sur la table :
— Et par-dessus le marché, ça fourmille de fautes... Platanes avec deux n, serre avec un seul r... C'est le comble de l'abomination!... Pour votre punition, vous me conjuguerez le verbe : « Je n'écoute pas avec une attention suffisante la dictée de mon professeur... » Assez pour aujourd'hui... Je m'envais fort mécontent...
Et comme Céline entrait, il ajouta :
— M. Raoul est puni; sa dictée est infecte... Qu'est-ce que cette Frida dont il me rebat les oreilles ?
— Frida! répondit innocemment Céline, c'est la petite-nièce des demoiselles du Kœler.
Le pudibond M. Berloquin me lança un regard scandalisé :
— Une jeune fille?... Il ne manquait plus que ça !... Quand M. Laignier sera de retour, je l'édifierai sur la conduite de son fils...
Là-dessus il empoigna ses livres, enfonça jusque sur ses oreilles son chapeau haute forme, et sortit en claquant la porte.
— Mon Dieu, Seigneur ! s'écria Céline, ce vilain soupe-tout-seul de Berloquin est capable de tout raconter à ton père !... Nous voilà propres !...
— Bah! répliquai-je, papa ne reviendra pas avant samedi, et d'ici là le vieux Berloquin aura tout oublié... Est-ce que nous ne pourrions pas retourner jeudi au château des demoiselles du Kœler, dis, Céline:...
— Nenni, petiot... C'est assez d'une fois, et je ne veux pas me faire sabouler... D'ailleurs, on ne nous a pas invités...
C'était vrai ; ni la grand'tante Odile, ni même Mlle Gertrude ne m'avaient engagé à revenir. D'après ce qu'il me semblait, la Fraulein se méfiant de moi, il y avait des chances pour qu'on ne me permit pas de revoir Frida, et cette idéelà me désolait.
Devenu très mélancolique, j'allai méditer sur mon triste sort dans un gatelas de notre grenier, que Céline avait baptisé du nom de « capharnaùm » parce qu'il servait à recueillir tous les
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débarras de la maison. On y reléguait les malles vides, les meubles éclopés ou hors d'usage. Il y avait de tout dans ce capharnaiïm : — portraits d'ancêtres aux toiles crevées, fauteuils à l'étoffe éraillée, bouquins dépareillés, et jusqu'à une guitare sanscordes, ayant appartenue ma grand'mère C'était là que je me réfugiais aux heures de loisir et que je lisais les romans de chevalerie dénichés au fond d'une poudreuse armoire. Je m'y étais ménagé près de la croisée une sorte de retrait masqué par un pan de vieille tapisserie. J'y avais installé un tabouret, une table boiteuse, et je l'avais décoré àma façonavec des images d'Épinal, des nids d'oiseaux trouvés dans le jardin, un carquois et des flèches de sauvages rapportés jadis par un oncle qui avait été « aux Iles ». Je me plaisais fort en ce recoin ignoré où personne ne venait me déranger. Par les vitres irisées de la fenêtre, on apercevait un coteau de vignes et les maisons en amphithéâtre de la ville haute. Les cris de la rue n'y montaient que comme des
voix de rêve; mais on y entendait nettement les musicales sonneries des cloches et, pendant la belle saison, le gazouillis des hirondelles. On y percevait aussi d'autres bruits mystérieux — craquements de boiseries, tactac d'insectes dans les meubles vermoulus, — qui me donnaient une légère chair de poule, tout en satisfaisant mon goût pour le merveilleux et l'inexpliqué.
Là, je me forgeais des romans où je jouais le principal rôle, et qui, pour moi, prenaient le relief et la couleur de la réalité ; là, je célébrais en l'honneur des fées et des divinités inconnues des cérémonies religieuses de mon invention. Je recueillais dans une soucoupe les larmes de résine qui s'agglutinaient à l'écorce des sapins, je les faisais brûler en guise d'encens et, tandis que la fumée aromatique montait en bleues spirales dans le capharnaiim, je psalmodiais gravement de cabalistiques formules d'évocation.
Désormais Frida devint l'unique fée honorée dans mon sanctuaire, et l'encens ramassé sur les
épicéas du jardin ne brûla plus que pour elle. Par les vitres brouillées, je contemplais les profils aigus des maisons de la ville haute ; je me disais que, par delà ces toitures, tout là-bas, près de la lisière des bois, s'élevait la demeure de Frida, et des soupirs gonflaient ma poitrine à la crainte de ne plus la revoir. Je me la représentais comme une princesse enchantée en son château et je ne pouvais me résigner àlanguir loin de la dame de mes pensées.
Quel biais trouver pour entrer de nouveau en communication avec elle ? Sonner à la grille de Salvanches, me faufiler dans le vestibule et pénétrer dans le parloir des grand'tantes ?... C'était risquer de me faire mettre honteusement à la porte... Peu à peu, à force de ruminer, je songeai à la brèche existant dans le mur éboulé du parc. N'y avait-il pas moyend'escalader lespierres croulantes, de pousser jusqu'au rond-point et d'y guetter la venue de Frida ? Oui, mais il pouvait arriver que, précisément ce jour-là, elle ne vînt
pas s'y promener?... En ce cas, ne serait-il pas préférable de l'informer de ma tentative, par une lettre que je déposerais aux pieds de la statue et qui lui sauterait aux yeux lors de sa première sortie?...
Cet expédient me sembla admirable et je résolus sur-le-champ de mettre mon projet à exécution.
Je courus quérir une plume et de l'encre. En passant, je chipai dans le cabinet de mon père un élégant cahier de papier à lettre et je remontai, plein de feu, dans le capharnaûm. Je ne cherchai pas longtemps ce que je dirais à ma petite amie. Je me laissai aller à mon inspiration et j'écrivis ingénument ce que me dictait mon cœur. — Bien des saisons se sont succédé depuis ce jour d'hiver, et pourtant je me rappelle presque mot pour mot le contenu de ma lettre. J'en retrouve le texte au fond de ma mémoire, comme on retrouve après de longues années, dans les pages d'un dictionnaire, une fleur amincie et frêle, mais gardant
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encore sa grâce et ses couleurs primitives. Voici à peu près ce que j'écrivais :
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FPIDA III
Je relusma lettre avec une certaine satisfaction. En ce temps-là, on ne se servait pas encore d'enveloppes; je la pliai donc du mieux que je pus, je la fermai d'un joli pain à cacheter gommé et j'écrivis la suscription:
^vute^-o^se
Ô As*- Ua &*~ C^&a- A»^. J^ (^Ai «et/
Le lendemain était un jeudi, jour où Berloquinne venaitpas à la maison. Après déjeuner, comme je ne me gênais pas avec Céline, je profitai de ce qu'elle était affairée à un savonnage pour exécuter la fugue que j'avais méditée. Ayant ma lettre en poche, je m'esquivai par le jardin et je pris lestement la direction de la ville haute.
Le temps froid continuait, le ciel était voilé et la terre gelée sonnait sous le pied. Je me souvenais parfaitement du chemin. Je gravis la côte des Prêtres, qu'un ancien mur à hauteur d'appui séparait des faubourgs et où le grincement des
métiers à tisser stridait dans les caves des logis attenant au collège, puis j'enfilai la venelle bordée de jardins, où j'avais eu si peur; j'atteignis bientôt la montée du Jard et le plateau où j'aperçus, toute blanche de frimas sur le fond violacé des arbres, la toiture aiguë de Salvanches. Là, au lieu de m'arrêter à la grille, je longeai vivement le mur de clôture.
Mon cœur commençait à battre la chamade, car je craignais de ne plus retrouver l'endroit où un éboulement permettait de pénétrer dans le parc, et puis je me demandais si, une fois entré, je ne me heurterais pas à quelque fâcheux. Néanmoins,toutalla bien. Au boutd'une centainedepas je découvris l'ouverture delà brèche. Étant agile comme un chat, j'eus vite escaladé les pierres croulantes et je m'enfonçai, très ému, dans le fourré. Tout était silencieux et je gagnai sans encombre l'éclaircie formée par les platanes du rond-point.
La clairière jonchée de feuilles givreuses était
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absolument déserte. Sur les fonds plus sombres du taillis, les platanes détachaient nettement la colonnade circulaire de leurs fûts d'un gris verdâtre. Au milieu, la vasque arrondissait ses bords moussus et, sur son socle, la statue semblait grelotter sousles glaçons en stalactites qui pendaient le long de ses bras.
Caché derrière un arbre et tout frissonnant, j'attendis un bon quart d'heure, espérant toujours que Frida se montrerait à l'extrémité de l'allée. Mais rien ne bougeait. Tout au loin, par une échappée, je voyais un bout de la toiture du château, où une cheminée laissait échapper une fumée bleue que le vent chassait follement. Je réfléchis que c'était l'heure où la petite prin-
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cesse répétait ses leçons avec Fraulein, et, craignant quelque surprise, je me décidai à tirer la lettre de ma poche et à m'approcher de la fontaine. Je déposai mon épître,bien en vue, aux pieds de la nymphe. Puis, ayant tout-à-coup conscience de l'audace de mon expédition, et pris d'une panique, je me sauvai à toutes jambes et je franchis de nouveau la brèche. Mais, cette fois, je n'osai pas m'aventurer du coté de la grille, et je redescendis par un étroit sentier qui zigzaguait entre les vignes.
Tandis que je regagnais la ville basse par ce capricieux sentier qui dévalait à travers les vignes de Polval, le ciel s'était, petit à petit, plafonné de nuées grises. Un vent de bise s'élevait
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du côté des Vaux de Naives; de légers duvets de neige commencèrent à tournoyer dans l'air glacé. Ce fut d'abord comme un timide vol de mouches, puis les flocons devinrent plus drus, plus épais, et, en quelques instants, la terre rouge des vignobles fut saupoudrée d'une fine poussière de sucre. Moi-même, je me vis en un clin d'œil tout moucheté de blanc, et ce brusque trouble atmosphérique commença de me tourmenter.
Par ce mauvais temps, il était peu probable que Frida songeât à se promener dans le jardin, et alors qu'allait-il advenir de ma pauvre lettre?... Si la neige tombait longtemps avec la même violence, mon billet doux risquait fort d'être enseveli sous une couche glacée, et, si le dégel survenait, l'eau n'en ferait qu'une lamentable bouillie. Ces craintes me tracassaient cruellement, elles m'empêchaient de m'émouvoir du piteux état de ma veste, blanche de frimas, çt de m'apercevoir de la longueur du chemin. Je
pus néanmoins rentrer chez nous avant la nuit. Je me faufilai en tapinois, par le jardin, jusque dans le vestibule, où je constatai que Céline, toujours affairée au fond de sa cuisine, continuait de frotter son linge, en accompagnant chaque coup de savon d'un refrain de son village qu'elle chantait à gorge déployée :
Le mariage est doux comme une fleur nouvelle, Le mariage est doux, Filles, mariez-vous...
Je profitai du bruit de la chanson pour monter sans être entendu dans ma chambre, y changer de chaussures, éponger ma veste avec une serviette, et je redescendis d'un air innocent achever de me sécher à la chaleur du poêle. Mais en dépit de ma mine tranquille et reposée, je ne laissais pas d'être fort inquiet en dedans.
Plus je méditais sur mon audacieuse expédition, plus j'en appréhendais les suites. Le soir, après avoir avalé silencieusement mon
souper, je ne prêtai qu'une oreille distraite aux propos de ma bonne et j'écoutai impatiemment les contes dont elle avait coutume de charmer ma veillée. J'avais hâte de me coucher, et, dès que je fus au lit, impossible de m'endormir.
Je ne pensais qu'à ma lettre exposée aux intempéries de la saison. Même, après m'être retourné en tous sens dans mes draps, je me levai ; j'allai, pieds nus, soulever le rideau de ma fenêtre et regarder le temps qu'il faisait. Je vis avec joie que la neige avait cessé de tomber.
Le ciel s'était éclairci, la lune semblait courir à travers les nuages pommelés. Ce rassérénement nocturne calma la fièvre qui m'énervait. Je me dis que le vent avait dû émietter la neige, et que d'ailleurs mon épître, posée sur le socle de la statue, était bienveillamment protégée par la nymphe elle-même, dont l'urne en surplomb formait un abri suffisant. Rassuré sur ce point, je retournai dans mon lit, et, réchauffant mes
pieds à la boule, je finis par me plonger dans un bon bain de sommeil.
Le lendemain était le jour de la leçon de M. Berloquin. 11 arriva tout hérissé de chiffres; pendant deux heures fastidieuses nous étudiâmes à fond la règle de trois simple et composée. Gomme mon escapade de la veille me laissait au fond de la conscience un vague remords, je résolus par manière de compensation de me montrer fort appliqué, et j'y réussis. Même, je vins à bout d'un problème dont le seul énoncé m'avait d'abord rempli de terreur : « Trois ouvriers creusent ensemble un puits ; le premier enlève deux mètres cubes de terre par jour; le second, trois ; le troisième, quatre ; déterminer en combien de jours ils auront fini leur besogne, sachant que le puits doit avoir quarante-quatre mètres cubes de profondeur. » M. Berloquin en fut si satisfait qu'il oublia de me reparier de mes distrac-