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tions du mardi, et me gratifia d'un bon point. Le samedi, monpère revint de Paris, Il paraissait content de son voyage et m'embrassa tendrement. Je lui exhibai mon bon point, et comme Céline, d'autre part, jurait ses grands dieux qu'en son absence je m'étais comporté fort sagement, il tira de sa valise la Jérusalem délivrée, qu'il m'avait rapportée en guise de cadeau, connaissant mon goût pour les livres de chevalerie. En d'autres circonstances, le don de ce volume, depuis longtemps convoité, m'eût comblé de joie ; mais j'avais la tête trop occupée de Frida et de l'accueil que recevrait ma lettre, pour penser à la lecture. J'eus beau feindre de feuilleter avec enthousiasme l'ouvrage illustré de curieuses gravures sur bois, le cœur n'y était plus. Entre chaque feuillet, le mignon visage de la petite «princesse » de Salvanches s'interposait et sa séduisante image éclipsait toutes celles des héros et des héroïnes du Tasse. Les journées qui me séparaient de la date assignée pour mon ren-
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dez-vous se traînaient péniblement. J'aurais voulu les supprimer, les voir tomber l'une sur l'autre en un moment comme des capucins de cartes, et toucher sans transition à la matinée de jeudi.
Ce matin tant désiré arriva enfin. Dans l'intervalle, le temps s'était radouci, et un lent dégel avait ramolli la terre. Il faisait un temps gris, doucement voilé, et l'air moite avait des tiédeurs de printemps. Après la hâte avec laquelle j'avais appelé l'apparition de ce jeudi, j'aurais dû me sentir le cœur plein d'allégresse. Il n'en fut rien. J'étais agité au contraire d'un renouveau d'inquiétude. D'abord je ne savais trop comment je pourrais échapper à la double surveillance de mon père etde Céline ; la crainte d'être retenu au logis me causait des picotements aux tempes et dans la poitrine. Puis je me demandais avec une pénible incertitude si, là-bas, à Salvanches, les choses avaient marché au gré de mon imagination ; si Frida était venue au rond-point des platanes,
si elle y avait trouvé ma lettre, et ce qui s'ensuivrait. Cette façon de correspondre avec elle, qui
m'avait premièrement paru si ingénieuse, me semblait-, maintena.it, aussi périlleuse que chimérique. Après avoir souhaité que les heures eussent
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la fugace brièveté des étincelles qui pétillaient dans la cheminée, j'aurais voulu démesurément allonger celles qui me séparaient de l'après-midi.
Heureusement, le destin se montra clément en aplanissant la principale difficulté. Mon père, séduit probablement par la douceur insolite de cette journée de décembre, annonça, dès le premier déjeuner, qu'il partiraiten forêt et s'arrangerait pour dîner dans une auberge située à proximité des bois de Savonnières. Je mangeai donc seul à midi, et ma dernière bouchée avalée, tandis que Céline rangeait la vaisselle, je pus m'esquiver sans être aperçu.
L'après-dîner était à souhait. De plus en plus, les nuées s'entr'ouvraient, montrant des coins de bleu; par les interstices des nuages, de brèves et pâles soleillées faisaient miroiter les ornières des chemins boueux; les vignes, où des ceps noueux et noirs se tordaient; les vergers déserts, où les arbres fruitiers emmêlaient leurs branches fines et nues ; les friches lointaines, que les bois
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couronnaient de massifs violets. Gomme j'avais une bonne heure devant moi, je ne me pressais point, et j'avais pris le chemin le plus long, afin de déboucher tout droit sur la brèche pratiquée dans le mur de Salvanches.
J'escaladais les pentes raides des vignes de Polval, je m'attardais au bord des lisières où les ellébores étalaient déjà leurs inflorescences jaunâtres.
De loin en loin, des saulaies et des bouquets de bouleaux rompaient l'onduleuse monotonie de la friche. D'un vol agile, des pies aux longues queues blanches et noires passaient au-dessus de ces îlots d'arbres et filaient silencieusement dans la direction du bois. L'air était si tiède que la vapeur se condensait en gouttelettes le long de l'écorce des saules. Cette douceur fondante donnait l'illusion du mois d'avril, et, involontairement, je cherchais au pied des buissons si des violettes n'y poussaient pas déjà. Cette fausse apparence printanière exerçait son in-
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fîuence sur ma propre personne. Je sentais comme une sève plus chaude circuler dans mes veines, et l'espérance de revoir bientôt Frida germait plus ver-
tement dans mon cœur. Par ce temps clair et souriant, elle n'hésiterait pas à sortir et à se
rendre au rond-point des platanes. L'espoir qui, le matin encore, m'avait paru chimérique prenait maintenant la solidité d'une certitude, et je marchais d'un pas plus ferme vers le sentier des vignes.
Brusquement, à un détour du chemin, je vis s'ouvrir devant moi la brèche pratiquée dans le mur et à demi dissimulée par des buissons de coudriers. Mon cœur se mit à battre; je franchis avec précaution les pierres éboulées, et je pénétrai hardiment dans le parc assoupi.
Du fourré où je me trouvais, je ne pouvais encore distinguer ni les platanes ni la statue qui en décorait le centre, mais je savais qu'une cinquantaine de mètres m'en séparaient à peine. Je cheminais lentement, contournant les broussailles, épiant les entours et l'oreille aux aguets. Par instants, je m'arrêtais pour mieux écouter...
D'abord, un silence profond, à peine troublé par la fuite effarée d'un mulot parmi les feuilles sèches, puis, peu à peu, la vague perception d'un léger
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bruit de pas dans une allée... Je redoublai d'attention ; cette fois, ce n'était pas une illusion. Quelqu'un cheminait dans la direction du rondpoint!... Les pas glissaient sur le sable et semblaient se rapprocher de la statue. Subitement, ils cessèrent. J'en conclus que Frida — car ce ne pouvait être qu'elle — était arrivée près de la vasque moussue et m'y attendait.
Alors je n'eus plus d'hésitation, un sursaut de joie me secoua; je me précipitai à travers le fourré et, emporté par mon élan, je débouchai au milieu des platanes... Hélas! quelqu'un m'y attendait, en effet, mais ce n'était pas Frida.
Mes yeux, arrondis par la stupeur, aperçurent, debout près de la fontaine, un homme déjà mûr, coiffé d'un feutre mou, vêtu d'une veste de chasse à boutons de métal, et tenant à la main une canne de jonc.
Dans mon effroi, j'esquissai un mouvement de recul, qui fut immédiatement réprimé par une sévère injonction : « Halte! »
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Complètement médusé par l'expression impérieuse des yeux bleus et durs de ce personnage, je restai immobile, une sueur froide aux tempes, et contemplai stupidement mon interlocuteur. Il était de taille moyenne, robuste, la bouche enfouie sous une rude moustache blonde et le menton orné d'une barbiche de même ton. Son front carré, ses mâchoires massives et son teint rose offraient quelque analogie avec la physionomie de la grand'tante Odile. Son allure décidée, sonton de commandement, luidonnaient la mine d'un ancien militaire. Il s'avança, saisit mon bras comme dans une pince, et, braquant sur moi son regard glacial, il me demanda avec un accent alsacien :
— C'est toi qui t'appelles Raoul ?...
Je bredouillai un « oui » à peine distinct, et il continua :
— Que viens-tu chercher ici?
En même temps, il agitait sa canne de jonc d'une façon peu rassurante. Ce geste acheva de
me démonter. Eperdu, frissonnant, je baissai la tête et murmurai :
— Je ne sais pas.
— Ah! tu ne sais pas! attends, je vais t'éclaircir les idées... Il tira de sa poche un pli que je reconnus avec terreur:
— Tu as écrit cette lettre à ma fille Frida, hein?...
Je n'avais plus de voix, et je me bornai à répondre par un signe affirmatif.
— Drôle !... Elle ne fait honneur ni à tes sentiments ni à ton orthographe... Et alors tu t'imaginais qu'en déposant aux pieds de la statue cette lettre inconvenante, elle arriverait à destination ? Tu n'es décidément pas fort... C'est la gouvernante qui l'a trouvée et qui s'est empressée de me l'apporter... Je l'ai lue, et je suis venu t'attendre ici, parce que nous avons un compte à régler ensemble...
Il reprit sa canne de jonc, et je tremblai des
pieds à la tête ; mais, au lieu d'en faire un usage que je redoutais, il la mit tranquillement sous son bras, et sans me lâcher :
— En route! ordonna-t-il, nous nous expliquerons là-bas, à la maison...
J'essayai par un brusque mouvement d'échapper à son étreinte, et d'une voix suppliante je lui criai :
— Pardon !... Je ne recommencerai plus... Laissez-moi m'en aller, monsieur !...
— Que non pas, répliqua-t-il ironiquement, je serais fâché de perdre cette occasion de causer avec un gamin aussi précoce !... Suis-moi, et ne regimbe pas, ce serait peine inutile.
Il était le plus fort. Je me résignai à obéir, mais je n'en menais pas large.
. Tout en allongeant mon pas pour le modeler sur ses enjambées, je me demandais avec de mortelles transes quel châtiment cet homme impitoyable me réservait. — Allait-il me bâtonner à huis clos ou m'enfermer au fond de quel-
JE FRANCHIS AVEC PRECAUTION LES PIERRES ÉBOULÉES ET JE PÉNÉTRAI HARDIMENT DANS LE PARC ASSOUPI. (P. 128.)
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que cachot obscur, dans les oubliettes du château ?...
Nous gagnâmes rapidement le perron, puis le vestibule de la maison, et je ne pus m'empêcher de pousser un gros soupir en songeant que la pauvre petite princesse subissait tristement le contre-coup de mon méfait.
M. du Kœler père, ouvrant brusquement une des portes intérieures, me poussa par les épaules, et je pénétrai plus mort que vif dans la grande salle aux boiseries brunes qui servait de parloir et de réfectoire aux demoiselles du Kœler.
Dans le faux jour qui tombait des fenêtres, je distinguai le perroquet épluchant des graines de chènevis dans sa cage, et plus loin Mlle Odile tricotant sa laine, à côté de Mlle Gertrude, plongée en son absorbante lecture. Je constatai avec un certain soulagement que ni Frida ni Fraulein n'étaient présentes. Sachant le rôle
piteux que j'allais probablement jouer, j'étais content qu'elles ne fussent pas témoins de mon humiliation.
— Voici le sujet! dit froidement M. du Kœler en me poussant toujours, jusqu'à ce que je fusse en présence des deux vieilles filles.
La grand'tante Odile enfonça une aiguille sous les tuyaux de son bonnet et me scruta d'un œil soupçonneux :
— Ecoute, garnement, gronda-t-elle... Nous t'avons hébergé et logé ici, et pour nous récompenser de notre hospitalité, tu as écrit à ma petite-nièce une impertinente lettre... qu'elle n'a pas lue, du reste... — Ce n'est pas de cette façon que se conduisent les garçons bien élevés !. . . Où avais-tu péché de pareilles idées?... Et d'abord que s*est-il passé entre toi et Frida:
— Rien, madame, balbutiai-je...
— Rien... tu mens, ton nez tourne... Tu vas nous expliquer ce que vous avez fait durant toute la journée que tu as passée ici.
— Le matin, je suis allé dans la chambre où Mlle Frida prenait sa leçon de solfège, et j'ai écouté, en lisant Estelle et Némorin ; puis, Mlle Gertrude nous a chanté des chansons. Elles étaient si plaisantes, et en les entendant je trouvais Frida si jolie, que j'aurais voulu moimême être un berger, comme dans les romances, et lui répéter que je l'aimais toujours.
Mlle Odile jeta un regard de reproche à sa sœur, tandis que celle-ci rougissait et baissait le nez sur son livre.
— Voilà, s'écria Mlle du Kœler aînée en haussant les épaules, voilà, Gertrude, le résultat de tes lubies romanesques !... Puis elle se tourna vers moi et continua de son ton méfiant :
— Ensuite!
— Ensuite, nous sommes allés dans le parc jusqu'à la fontaine, nous avons parlé des fées, j'ai dit à Frida qu'elle était plus gentille que toutes les fées... Alors, nous sommes entrés dans la serre...
— Ha! ha!... Après?
— Après... poursuivis-je en rougissant, Frida s'est assise dans une niche de fleurs... Elle était encore plus jolie, elle avait l'air d'une sainte. Je me suis rappelé les romances de Mlle Gertrude, et j'ai dit à Frida que moi aussi, je l'aimais tout plein... Alors la Fraulein est arrivée et nous a emmenés...
— C'est bien tout?... Frida ne t'a pas encouragé à lui écrire ?...
— Jamais, madame!
Etpris d'un bel accès de générosité, je m exclamai en joignant les mains :
— Frida n'a rien à se reprocher... Ne la punissez pas !... L'idée de lui écrire n'est venue que de moi... Je l'aimais tant, j'étais si désolé de ne plus la revoir, que, comme dans les livres, j'ai pensé à lui demander un rendez-vous... Je me sentais si malheureux d'être loin d'elle !
Un sanglot se noua dans mon gosier, et je me m s brusquement à pleurer.c.
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— Du armes Kindî soupira Mlle Gertrude, qui parut très touchée démon chagrin... Vous voyez, reprit-elle en s'adressant à son aînée et à M. du Kœler, qui était resté impassible près de moi... Vous voyez, il n'y a pas de quoi fouetter un chat!
— So .'... répliqua Mlle Odile songeuse... Eh bien!Wilhelm,demanda-t-elle au père de Frida, que comptes-tu faire avec ce garçon?
A ces mots, une chair de poule me courut par tout le corps et je pensai que l'heure du châtiment approchait...
Tous trois se mirent à converser en allemand ; ils avaient l'air de discuter ma sentence et il me semblait que Mlle Gertrude seule plaidait en ma faveur. Quelle ne fut pas ma surprise quand j'entendis Mlle Odile dire en français en manière de conclusion :
— En ce cas, il faut d'abord lui donner à goûter...
Elle sonna Kathe, lui baragouina quelques mots, et peu après, la servante rentra avec un pot de marmelade et des tartines de pain qu'elle posa sur un guéridon :
— Assieds-toi, garnement, reprit l'aînée de ces demoiselles, en étendant la confiture de prunes sur les tranches de pain, et mange ça... Tu as besoin de prendre des forces...
J'obéis tristement et commençai à grignoter mon pain en songeant au dernier repas des condamnés ! Mais, à neuf ans, on a l'appétit éveillé ; en dépit de mon chagrin et de mes transes, j'expédiai deux tartines coup sur coup.
— Allons, grommela sarcastiquementMlleOdile, le coffre est bon !
Pendant ce temps, le terrible M. du Kœler avait décroché un long pardessus fourré et l'avait endossé par-dessus sa vest.\
— Petit Laignier, interrogea-t-il en empoi-
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gnant sa canne, ton père demeure à la ville basse?
— Ou... oui, bégayai-je en pâlissant.
— Bon ! Tu vas me conduire chez lui... Dépêchons... afin que nous soyons rendus avant la nuit.
J'étais atterré. Mes oreilles tintaient. Je regardais les trois du Kœler avec ahurissement, comme pour leur demander si j'avais bien entendu. De tous les supplices que j'avais redoutés, celui-ci était le plus terrifiant et le seul auquel je n'eusse pas pensé. Mon père était fort rageur et s'emportait aisément. Que dirait-il quand il apprendrait l'équipée de ma lettre et la façon dont j'avais reconnu l'hospitalité des vieilles demoiselles ? II se montrerait inexorable. Non seulement je serais châtié, mais la découverte de ma faute déterminerait peut-être le renvoi de Céline. J'étais désespéré en songeant que ma pauvre bonne pâtirait ainsi de mes sottises. Je feignis d'avoir mal compris et m'adressant au
père de Frida, je murmurai hypocritement :
— Ne prenez pas la peine de me reconduire, monsieur... Je retrouverai bien mon chemin tout seul...
— Non, repartit-il en ricanant, cela ne va pas... Je serai ravi de causer en route avec un garçon qui tourne si bien les lettres, et plus enchanté encore d'en faire mon compliment à M. Laignier... Salue ces demoiselles et partons !
Je me tournai d'un air contrit vers les deux tantes. J'espérais encore qu'elles seraient touchées de ma confusion et imploreraient ma grâce... Mais Mlle Gertrude seule, posant son livre sur ses genoux, me coula un regard de compassion. Quand à Mlle Odile, elle se borna à marmonner :
— Adieu, vaurien... Tâche désormais de te conduire plus décemment. Bonsoir, bonsoir!...
Je sortis honteusement, sous l'escorte de Tin-
flexible M. du Kœler, tandis que, du haut de sa cage, le maudit perroquet, comme pour me narguer, me criait de sa voix fausse: Guten Abend '. Guten Abend!.,. Bonsoir, bonsoir!
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Quand nous fûmes dans le jardin, le soleil couchant commençait à dorer la façade de Salvanches. Je me retournai furtivement pour contempler une dernière fois cette maison d'où
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j'étais banni à jamais. Et tout d'un coup, à l'une des croisées du rez-de-chaussée, un rideau se souleva, et je crus entrevoir la fine silhouette de Frida. A peine avais-je eu le temps de l'apercevoir, que le rideau fut rabaissé violemment par une main sèche, qui devait être celle de Fraulein, et la croisée voilée ne refléta plus que les rougeurs du couchant. Je ne sais si M. du Kœler se douta de quelque chose, mais il me ressaisit la main et m'entraîna vivement vers la grille.
— Tu as bien vu cette allée et cette porte? dit-il avec sa froideur narquoise*
— Oui... monsieur.
— Eh bien! tâche de les oublier, car tu n'y passeras plus... Quant à la brèche du mur, les maçons la boucheront dès demain.
Il me poussa dehors; referma la grille, et me serrant toujours la main dans ses gros doigts noueux:
— Jamais ! tu entends, jamais !
J'essayai de nouveau de le fléchir :
— Monsieur du Kœler, m'écriai-je, je vous pro-
metsdene plus chercher à revoir Mlle Frida. Mais, je vous en prie, laissez-moi m'en aller tout seul !
— Désolé !... Je n'en ferai rien.
— C'est que, repris-je, je me rappelle maintenant que papa est parti ce matin en forêt, et il ne sera sans doute pas rentré à cette heure...
— Bah! nous l'attendrons... Descendons toujours!
L'absence de mon père était le seul brin d'espoir qui me restât. Il lui arrivait parfois de rentrer fort tard et même, lorsque ses tournées d'inspection l'entraînaient loin, de coucher à l'auberge du plus prochain village. Tout bas, je formais des vœux ardents pour que cette dernière éventualité se produisît. Si enragé que fût M. du Kœler, il perdrait sans doute patience.
En attendant, il dégringolait la côte au pas accéléré et j'avais peine à le suivre. Ce diable d'homme connaissait les raccourcis et ne se privait pas de les prendre. Aussi la distance qui nous séparait de la maison diminuait à vue d,œil et
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mes affres croissaient en raison inverse. Gomme nous descendions la côte des Prêtres, quatre heures sonnèrent à l'horloge du collège.
— Est-ce que tu fais tes classes au collège? me demanda tout à coup M. du Kœler.
— Non, je prends des leçons avec M. Berloquin... Papa préfère que je travaille à la maison.
— Il a tort... quand les jeunes chiens commencent à vagabonder, il faut les museler et les
tenir à l'attache.
Il disait cela de son air de pince-sans-rire et ses paroles sonnaient comme un fâcheux présage, il exigerait certainement une punition exemplaire et le châtiment était sûr. « Soit!
pensais-je en m'efforçant de me résigner, je
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souffrirai pour l'amour de Frida... » Je songeais au coin du rideau soulevé, et cette marque de tendresse donnée par ma petite amie me remettait du courage au cœur. Je me persuadais qu'il était chevaleresque de se trouver persécuté pour une si belle cause, et je me promettais de subir héroïquement ma punition. Néanmoins, tout en me préparant au martyre, je conservais au fond de moi l'espoir que mon père ne serait pas rentré et que M. du Kœler s'en retournerait bredouille.
Nous avions traversé la place de la Couronne, déjà assombrie par le hâtif crépuscule de décembre. Notre maison étant située au commencement de la rue du Coq, il ne nous restait plus qu'à franchir le pont du canal pour arriver à destination.
« Ah! pensais-je en écoutant l'eau clapoter mélancoliquement à la base des maisons, si seulement une fée charitable pouvait avoir égaré papa en forêt! »
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Hélas! souhait stérile!... La première chose
qui me frappa, en examinant de loin notre maison, fat la fenêtre éclairée du cabinet paternel... M. du Kœler sonna vivement et Céline vint ouvrir...
A l'aspect du maître de Salvanches me tenant par la main, elle eut le pressentiment de quelque mésaventure et perdit contenance.
— M. Laignier est-il chez lui? interrogea d'un ton bref le père de Frida.
— Je... je crois que oui, balbutia ma bonne, effarée.
— Veuillez lui annoncer ma visite et prenez avec vous ce garçon...
Une fois M. du Kœler introduit dans le bureau de mon père, Céline effarée m'emmena dans la salle à manger :
— Seigneur Jésus, qu'est-il arrivé, petiot?
— Ah! Céline, nous sommes perdus!
— Mais enfin, quoi?... Qu'as-tu fait?
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— Ce serait trop long à te raconter... Sauvetoi, on va sans doute m' appeler...
Je restai seul dans notre salle, éclairée uniquement par la lueur que jetait le poêle. Ce ne fut pas moi qu'on appela, mais Céline. Je n'étais séparé du cabinet de travail que par une simple porte de communication ; mais j'avais beau tendre l'oreille, les voix des interlocuteurs ne m'arrivaient qu'à l'état de bourdonnements confus. L'anxiété me rongeait et je me sentais affreusement mal à l'aise. Je demeurais les yeux fixés sur la porte, m'attendant à chaque minute à être confronté avec Céline. Rien ne bougeait. Au bout d'un cruel quart d'heure, ma bonne sortit du bureau. « Voici mon tour ! » pensais-je. — Mais non : Céline rentra peu après et j'entendis tout à coup le bruit d'un bouchon qui sautait et des verres qu'on emplissait. Mon père et celui de Frida buvaient tout bonnement de la bière et paraissaient d'humeur hilare, car leurs rires tintaient à travers la cloison. Cette gaieté
inattendue me rassérénait et me mortifiait à la fois ; j'avais appréhendé un dénouement dramatique, et cela finissait par une prosaïque buverie. Il était clair qu'on ne me prenait pas au sérieux et qu'on se gaussait de mon aventure.
Une demi-heure s'écoula. M. du Kœler sortit enfin et son pas solide sonna surlespavésdelarue.
Céline, rouge et les yeux gonflés, rentra avec la lampe.
Au même moment, la porte de communication s'ouvrit et mon père parut. Il tenait ma lettre à la main :
— J'en apprends de belles ! s'exclama-t-il. — Il s'e:Tbrçait de grossir sa voix, mais je vis bien vite qu'au fond il n'était pas sérieusement en colère.
— Petit drôle, poursuivit-il, tu te mêles d'écrire des déclarations aux demoiselles !... C'est commencer un peu tôt !. . Attends au moins de savoir l'orthographe... C'est toi qui as rédigé tout seul ce billet doux?
— Oui, papa, répondis-je, très penaud.
LE 2 JANVIER, CELINE, TOUTE EN LARMES, PRÉPARA MON PETIT BAGAGE. (P. l58.)
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— Je ne t'en fais pas mon compliment... C'est plein de fautes !
Je baissais le nez, mais je devinais tout de même que mon père inclinait à l'indulgence. — Très galant avec les dames et se plaisant en leur compagnie, il était, je crois, secrètement flatté en constatant que son fils subissait, comme lui, l'attrait de la beauté féminine, et il ne jugeait pas mon cas pendable... Gela me remit un peu d'aplomb.
— Ce qui est plus grave, ajouta-t-il, en jetant un regard sévère sur la pauvre Céline, c'est qu'on a profité de mon absence pour laisser la maison à l'abandon et découcher pendant vingt-quatre heures... Que cela ne se renouvelle plus, vous entendez, Céline !... Sans quoi je vous congédierais impitoyablement. Du reste, puisque je ne puis compter sur votre surveillance, je vais prendre une mesure radicale... A partir du mois de janvier, Raoul entrera comme pensionnaire au collège...
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Et, en effet, mon père tint parole.
Le 2 janvier, Céline, toute en larmes, prépara mon petit bagage, et je fus interné le lendemain dans le vieux collège de Gille-de-Trèves. Je me disais que les chevaliers, mes héros, avaient été soumis à de plus cruelles épreuves pour l'amour de leurs dames, et cela me consolait un peu. Mais je n'avais plus aucune nouvelle de Frida.
Quand, parfois, le collège allait en promenade du côté de Salvanches, ma poitrine se gonflait de soupirs dès que nous approchions des murs du parc. En passant devant la grille, je plongeais mes yeux dans la profondeur des allées, espérant toujours apercevoir la fine silhouette de ma princesse... Hélas! les allées étaient désertes; les feuilles maintenant verdoyantes des massifs ne laissaient même pas entrevoir la façade du château.
Un jour, j'appris que ma mignonne amie avait eu le même sort que moi. M. du Kœler l'avait
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emmenée en Alsace, au Sacré-Cœur de Kient\heim.
Au bout d'un an, mon père fut nommé dans une province de l'ouest et tout fut fini...
Je n'ai plus jamais entendu parler de Frida... Bien des hivers ont passé depuis lors. Voilà longtemps que les vieilles demoiselles du Kœler dorment sous une pierre moussue, dans le cimetière de leur petite ville. Qui sait même si Frida est encore sur cette terre? De tout ce monde d'autrefois, le perroquet seul a peut-être survécu. — On dit que ces bêtes-là deviennent facilement centenaires.
Mais, chaque année, le spectacle des tombées de neige et des arbres poudrés à frimas évoque en mon cœur la mignonne princesse de Salvanches. Ainsi que les fleurs familières à notre petite enfance repoussent aux mêmes places, à la même heure du printemps ou de l'été ; ainsi je vois Frida refleurir toute blanche au fond de ma
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mémoire — blanche comme les muguets et les jasmins.
J'entends de nouveau sa voix musicale solfier, aux sons grêles de l'épinette, dans l'antique chambre où Mlle Gertrude soupirait ses romances démodées.
A chaque retour de décembre, cet enfantin souvenir ressuscite, étincelant, virginal et pur, comme un fragile château de givre.
— ibi —
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