‹ Friquettes et friquetsChapitre 10 sur 28 · L ECREVISSE · texte numérisé non relu

L ECREVISSE

Seulement, je préférais ne rien dire pour laisser durer tes illusions et pour ne pas troubler, par des révélations intempestives, la joie innocente du jardinier.

Qu'il avait froid, pauvre petit diable, avec ses souliers éculés, son pantalon à franges et le vieux panier arrangé en hotte, mais une hotte lamentable, osier bâillant par mille trous au travers desquels le mouron pendait comme le foin entre les barreaux des mangeoires.

Je l'interrogeai discrètement sur l'industrie qu'il exerçait. Sa conversation me documenta.

Il y a, paraît-il, marchands de mouron et marchands de mouron.

Certains achètent le mouron aux Halles, en gros, Mouron tassé et défraîchi que les oisillons n'aiment guère.

Lui arrivait de Bourg-la-Reine, à pied bien

entendu, et rapportant une charge de mouron frais comme rosée.

Parti de Paris avant l'aube, — depuis Arcueil où les champs commencent jusqu'au Ilobinson des prairies qui dresse ses escarpolettes et ses « bosquets » dominicaux parmi les peupliers, au bord d'une Bièvre sulfureuse un peu, mais cristalline encore et paresseusement herbue, — l'ingénu vagabond, le long des fossés et des haies, avait tout le matin cueilli l'herbe, fleurie d'étoiles pâles, dont se consolent dans l'exil des villes nos gentils prisonniers chanteurs.

Il faisait ainsi chaque jour, et ne pensait qu'à son mouron.

Le triple aqueduc superposant, dans une perspective géante, digne de tenter les pinceaux d'Hubert Ptobert ou de Piranèse, un mur romain au noble appareil, le rang d'arches majestueuses dû à Marie de Médicis, et le conduit utilitaire mais sans grandeur par où circulent les eaux de la Vanne, mon marchand de mouron l'ignorait, bien qu'il eût cent fois passé dessous.

Il ignorait également, pour n'avoir jamais

eu le temps d'y regarder, l'abreuvoir d'un si beau dessin dont la fastueuse ampleur évoque la vision de seigneuriales cavalcades, et, perdu au milieu de ces architectures comme rentrée du château de quelque Belle au bois dormant, le solennel portique à bossages, avec ses mascarons Renaissance, ses cariatides de satyres, qui s'ouvre, inquiétant et mystérieux, sur un immense parc abandonné. C'est là pourtant, c'est à Arcueil et sans doute au fond de ce parc embelli de débris antiques, que Ronsard et ses amis, ivres de latin et de grec, sacrifièrent un bouc à Bacchus.

Jà la nappe était mise et la table garnie N bornait d'une sainte et docte compagnie, Quand deux ou trois ensemble en riant ont poussé Le père du troupeau à long poil hérissé.

11 venait à grands pas ayant la barbe peinte. D'un chapelet de Heurs la tète il avait ceinte, Le bouquet sur l'oreille, et bien fier se sentait De quoi telle jeunesse ainsi le présentait.

Fantaisie païenne qui, d'ailleurs, faillit coûter cher à la pléiade.

104 ERIQUiTTES ET FRIQUETS

Ce coin de pays, trop ignoré, fut toujours aimé des poètes. On peut dire aussi qu'il les aime, puisque le maire de Bourg-la-Reine s'appelle aujourd'hui André Theuriet.

Mais qu'importe au petit marchand de mouron Ronsard et le fier laurier d'or dont il couronna sa Cassandre, non plus que l'ami Theuriet, et ses romans, et ses chansons où résonne comme un écho du cor féerique de la forêt d'Ardennes?

Les poètes ont leur mission.

La sienne à lui, et il s'y tient fort sagement, est de cueillir avant le jour, mouillé parfois, gelé souvent, le précieux mouron sauvage, pour que, dans leurs cages quotidiennement et même en hiver reverdies, les oiseaux parisiens, ses frères, les petits oiseaux ne meurent pas.

Cette rencontre du marchand de mouron m'a rappelé une aventure des temps d'innocence et de jeunesse à laquelle, tout à l'heure, j'allais songeant, tandis que le démon ou l'ange de la flânerie égarait sournoisement mes pas à travers le cher Luxembourg, autour des parterres renouvelés qu'habille main-

tenant de pourpre et d'or la floraison automnale des chrysanthèmes.

C'est précisément dans ce même jardin et par une saison pareille que mon aventure, ô mon Dieu ! bien simple, commença.

Comme il s'agit en quelque sorte, et si j'ose m'exprimer ainsi, d'une manière d'aventure d'amour, peut-être, par discrétion et modestie, ferais-je aussi bien de la taire.

Mais enfin mon menton grisonne ; or, à quoi servirait d'être barbon si Ton n'avait pas le privilège d'écrire, ainsi qu'un vieux guerrier, l'histoire de ses victoires et conquêtes 1

Comment diable s'appelait-elle?

Liline, autant qu'il m'en souvienne ; et l'ensemble de sa petite personne allait bien à ce joli nom.

De son état, fleuriste ou quelque chose d'approchant. Mais les fleurs n'étant plus de mode, après un certain nombre de tentatives infructueuses pour gagner les quinze sous par jour « Il faut ça, n'est-ce pas monsieur? » nécessaires à son existence dans les plumes et les perles de jais, modèle à l'occasion, vaguement écuyère, elle faisait

depuis un mois généralement un peu de tout.

Avec cela, des yeux d'enfant sous des frisons ébouriffés, de ces clairs yeux faubouriens, confiants, que n'effraie point la vie.

En effet, elle était de Belleville, et je sus bien vite, autour d'une tasse de chocolat, Liline adorant le chocolat, son histoire, mais surtout l'histoire des siens.

Car Liline avait le sentiment familial développé d'une façon tout à fait extraordinaire.

Pour rien au monde elle n'aurait voulu être confondue avec les petites malheureuses qui n'ont pas de logis, qui n'ont pas de parents, pauvres fleurs de hasard écloses, comme on dit, entre deux pavés.

Non ! Liline possédait un oncle établi rue des Amandiers, un autre établi rue des Envierges, et même une tante à Melun. Oh ! cette tante de Melun, comme elle prenait, dans le lointain, des proportions considérables ! Sans compter des cousins, un frère cadet, tous honnêtes, tous à leur affaire.

Et, profitant de l'occasion pour la serrer^ mais avec une nuance de respect, à la taille,

je m'extasiais, hypocritement sur les grandes alliances de Liline.

Arriva l'heure où l'on se quitte ; seulement nous ne nous quittâmes pas, et je dus accompagner Liline jusqu'à une chambrette qu'elle avait, très loin, vers le quartier du Temple.

Sous les toits : un vrai nid d'oiseau. Des outils de fleuriste accrochés au mur, deux pots de réséda dans la gouttière.

— Tout cela est à moi, affirmait Liline; maman en a bien davantage.

Et, tandis que relevant ses bras mignons, roses' un peu sous la chemise, elle accommodait pour la nuit les plus galants cheveux du monde, je dus apprendre que maman — Liline prononçait « mouman » — avait, en propre, trois fauteuils, cinq chaises et une armoire à glace.

Oui, Liline était ainsi faite que, même aux instants les plus doux, elle ne pouvait se dispenser de vous parler de sa famille. Préoccupation touchante dont le souvenir m'attendrit.

Et quel délicieux réveil !

Je vois encore, au lever de l'aube, la cham-

bre pauvre et gaie où filtrait la lumière, les outils accrochés, les pots de réséda, et, dans le nimbe d'or que lui faisait le contre-jour, Liline accoudée sur son oreiller, attentive. Je veux l'embrasser :

— Chut! Écoute !...

Des voitures roulaient déjà ; et, dans les mansardes d'alentour, quelques linots captifs chantaient.

— Écoute ! répéta Liline.

De la rue, une voix monta, une voix d'enfant claire et grêle : « Mouron pour les petits oiseaux!... »

Et, soudain illuminée d'un noble orgueil, Liline me dit à l'oreille :

— Le marchand de mouron, c'est mon petit frère ; tu vois que je ne me vantais pas !

Événement d'importance considérable : on a revu du soleil !

Le long des pentes quelques rayons ont fait fumer la mousse attiédie, et sur notre terre longtemps transformée en éponge, Mars, ce capricieux précurseur d'Avril, peut trouver enfin un endroit sec où poser le bout de son pied.

Couronné de frais lilas, De blanche aubépine, Le printemps à petits pas Descend la colline, »>

comme chantait en son manoir de Bois-le- Roy, feutre sur l'oreille et la barbe en pointe, notre ami Gustave Mathieu.

110 FRIQULTTES ET FRIQUETS

A petits pas ! mais il descend, et l'on aurait tort de se plaindre.

Déjà, en l'honneur de sa prochaine arrivée, aux Tuileries, au Luxembourg, merles et ramiers vont par couples. A la fourche des hauts platanes, les corbeaux comiquement surexcités mènent de terribles vacarmes en construisant leurs nids rustiques qui ressemblent à des fagots. Les moineaux sont fous. Piaillant et se poursuivant, ils s'accrochent, roulent en boule, et tombent trois d'un bloc sur la pelouse de fin gazon, autour du piédestal des statues.

Naïf, un bébé dit :

— « Vois, maman, les moineaux se battent. »

La maman, qui n'ignore point de quelle bataille il s'agit, ne répond rien et se contente de sourire.

Les bourgeons aigus, barbouillés de noire résine, n'éclatent pas encore aux branches des marronniers ; pourtant, dans l'air ledevenu bleu par éclaircies, le regard illusionné des amants cherche la première hirondelle, et les lilas se poudrant de légère verdure songent

qu'avant un mois le moment viendra de fleurir.

Un mois ! ce n'est pas le diable que d'attendre un mois. Mais, Parisiennes et Parisiens n'ont guère cette patience.

On veut le printemps tout de suite. Et tandis que chez ceux que le monde appelle les heureux, expédiée d'Antibes ou de Nice, la canes telle en roseau tressé s'ouvre ainsi qu'un écrin féerique pour laisser resplendir — incomparable joaillerie qui, à la gloire des formes et des couleurs, joint ce charme suprême d'être éphémère — les œillets et les mimosas, les anémones et les roses ; chez d'autres aussi heureux peut-être, quoique moins riches, l'industrieuse médiocrité, au coin abrité d'un balcon, sur le marbre d'une cheminée, avec des caisses, des pots minuscules, improvise sans bien grands frais un printemps modeste et artificiel.

Ce sont des crocus, des marguerites, un pied de précoces violettes ; et ce sont surtout des jacinthes si rapidement écloses dans la tiédeur du terreau, à moins que, posant votre jacinthe sur un de ces verres svelt.es, au col

étroit, de construction toute spéciale, comme en vendent les grainetiers, vous ne préfériez, horticulteur raffiné, la voir allonger et filer les fils blancs de ses racines dans l'eau claire où trempe la bulbe pendant que, concomitamment, la bulbe elle-même se couronne d'un cercle de feuilles lustrées autour d'un gros épis vert pâle qui bientôt va s'épanouir en thyrse fleuri.

Quelle joie de surprendre la nature en plein travail de création et d'admirer les trésors de beauté et de vie ainsi conservés tout l'hiver au cœur de cet oignon brunâtre pareil à une boule de bois mort !

11 faudra que je sois bien pauvre le jour où Mars, préludant à ses giboulées, ne trouvera pas au milieu du fouillis de mes papiers et de mes livres, une jacinthe en train de pousser. En dehors de son charme personnel, la jacinthe a ceci encore pour elle qu'elle me rappelle un des plus douloureux et des plus agréables souvenirs de ma jeunesse.

J'étais alors étudiant, la chose peut arriver à tout le monde! et j'occupais en haut d'une maison antique et noire, dont l'escalier véné-

rable m'avait séduit, une chambrette sous les toits.

Les chambrettes d'étudiants sont toutes à peu près meublées de la même façon : une table, un lit, une maîtresse.

Ma maîtresse s'appelait Céline. Nous nous aimions beaucoup. Je faisais pour elle de nombreux vers :

C'est un matin de mars qu'elle m'est revenue, Éveillant le jardin d'un bruit de falbalas, L'enfant toujours cruelle et toujours ingénue Que je n'ai point aimée et qui ne m'aimait pas.

Le givre s'égouttait aux branches ; mais, plus bas, La neige ourlait encor les buis de l'avenue, Et le frisson d'hiver, sous leur écorce nue, Emprisonnait le rire embaumé des lilas.

Un clair rayon brilla soudain : — C'est moi !... dit-elle. Dans l'air moins froid passa comme un cri d'hirondelle, Je la vis me sourire et crus avoir seize ans ;

Et depuis quelquefois je me surprends à dire, Songeant à ce rayon, songeant à ce sourire : C'était presque l'amour et presque le printemps !

Or précisément, ce matin de mars, pour célébrer l'heureux retour, nous étions allés avec Céline acheter des fleurs au marché

Saint-Sulpice ; et, en même temps que les fleurs, à notre sens trop passagères, un oignon, symbole plus durable î un superbe oignon de jacinthe que Céline voulut elle-même planter.

Ce qu'on la soigna, cette jacinthe !

Les rares rayons du soleil filtrant à travers les rideaux étaient pour elle ; quand il pleuvait, nous la posions sur le rebord de la fenêtre afin qu'elle but l'eau du ciel, mais nous la rentrions aussitôt la nuit, par crainte des suprêmes gelées.

Enfin sa pointe perça la terre ; les feuilles parurent, puis la fleur : paresseuse d'abord, comme hésitante, mais qui une fois partie ne s'arrêta plus de croître à vue d'œil.

Oui ! à vue d'œil, littéralement ! si bien que Céline planta un petit bâton dans le terreau, près de la fleur, et chaque matin marquait dessus, s'extasiant, l'étiage de la poussée.

Un jour — et pourquoi le tairais-je? — entraîné par des camarades dans de coupables vagabondages, un jour ou plutôt une nuit, Céline attendant, j'oubliai de rentrer.

Passe pour une nuit. Mais la nuit suivante hélas ! je rentrai, s'il est possible, moins en-

Là jacinthe 115

core ; et ne sentis ma faute, le surlendemain, comme Pierre, qu'au troisième chant du coq.

Vous me croirez si vous voulez : Céline, quand je revins, ne se fâcha pas. Mais combien à ce calme douloureusement résigné j'eusse préféré sa colère !

Elle était assise, toute en larmes :

— « J'espérais ne vous revoir jamais plus, puisque maintenant vous me préférez les autres... »

Les autres, dans le vocabulaire des jalousies de Céline, représentait mes amis, l'univers et généralement tout ce qui n'était pas Céline.

Elle ajouta :

— « Qu'avez-vous pu faire tout ce temps ? car voici bien une semaine...

— Non, Céline! à peine deux jours, répondisse, cherchant des excuses philosophiques; j'ai manqué deux jours seulement, et qu'est-ce que deux jours par rapport h l'éternité ? »

Mais Céline, d'un geste accablé, avec un sourire incrédule et des reproches plein les yeux, montra simplement la jacinthe.

1 >h ! la jacinthe accusatrice !

Jamais fleur d'aloës, au bord de la mer Lieue, entre les rocs calcinés des Maures, ne poussa si vite en deux jours.

Tige frêle dont une grappe de rieurs serrées ne fléchissait pas la rigidité, elle se dressait tragique et charmante.

Pour comble de malheur un malicieux rayon de soleil prolongeait encore démesurément sur le mur, pareille h l'aiguille de Balthazar, sa paradoxale ombre portée.

Je compris alors qu'en effet deux fois vingt-quatre heures marquées à l'horloge des jacinthes peuvent contenir une éternité de douleurs.

Mon crime me semblait avoir duré des siècles.

Et tandis que Céline, riant et pleurnichant, faisait au bâtonnet une encoche nouvelle, je l'embrassai d'abord et puis je baisai la jacinthe, mon âme soudain inondée d'un remords vraiment délicieux.

— C'est-y donc que vous seriez Briard?

— Briard, moi ? la drôle d'idée !

— Dame ! vous me disiez tout à l'heure qu'en cherchant bien, nous devions nous trouver censément pays.

Ceci se passait, voici quelques années, au quartier Latin, dans une de ces brasseries, à la mode alors, où des femmes servaient. Paradis vulgaires, en somme, mais dont la banalité se poétise à travers le crêpe du souvenir.

La jeune personne qui, après nous avoir apporté quatre bocks mousseux, venait de s'asseoir à notre table en commandant, pour elle, un cinquième bock au garçon, possédait un genre de beauté si particulier que, sans re-

marquer même son accent, je l'avais tout de suite supposée au moins Arlésienne ou Marseillaise. Une goutte de sang oriental circulant sous sa peau ambrée pouvait en effet seule justifier la voluptueuse nonchalance de cette démarche, la finesse de ces attaches, le ton noir bleu de ces cheveux naturellement calamistrés, le velours de ces yeux profonds et le vivant corail de ces lèvres incarnadines. De là mon ébloui ssement et ma très excusable erreur.

— Laissez-nous vous croire d'Athènes.

— Que non pas ! puisque je poussai dans un petit village, tout près de La Ferté-sous- Jouarre. C'est même pour cela qu'on m'appelle ici « la Briarde ». N'empêche: j'aime mieux le nom que ma marraine me donna.

— Apprenez-nous ce nom.

— Sylvaine.

— Et celui du village?

— Luzancy.

Luzancy... Ces trois syllabes me disaient vaguement quelque chose. Au cours de quelle existence antérieure avais-je entendu parler du village de Luzancy ?

Puis, la mémoire me revint.

— Luzancy, parbleu ! Luzancy...

— Quoi, yous connaîtriez Luzancy.

— Non, mais je ne tarderai pas à le connaître. C'est là que l'ami Marteroy a des parents et qu'il s'est acquis une maisonnette. C'est là que le brave garçon veut m'emmener en villégiature chaque année. J'avais même promis pour ce prochain automne et tiendrai, certes ! ma promesse, surtout si on peut espérer y rencontrer beaucoup de femmes comme vous.

— r De comme moi î il en foisonne. Dans tous les environs, quand il s'agit de quelque brune un peu moricaude, les gens par manière de rire disent : « Une blonde de Luzancy. »

Là-dessus, Sylvaine, avertie par le timbre, se leva pour faire accueil à de nouveaux arrivants.

Comme nous partions, Sylvaine revint et me dit en confidence :

— Puisque vous irez à Luzancy, où je n'ose plus me montrer, vous pouvez me rendre service. Prenez ceci : c'est un vieux liard, par moi rapporté de là-bas, que, de ma part,

sur les minuit, vous jetterez dans la fontaine.

— Quelle fontaine ?

— Une fontaine dans les champs, avant d'arriver au village ; on l'appelle la fontaine de Cramlen, tout le monde vous l'enseignera. N'oubliez pas, surtout.

— Dieu m'en garde !

Et, prenant le liard des mains de Syl vaine, je le glissai précieusement au fond de mon porte-monnaie, dans la poche où je garde mes fétiches.

Trois semaines plus tard, enlevé par Marteroy qui, avec une amicale violence, était venu à bout de me fourrer dans le dernier train, mais n'oubliant ni ma promesse à Sylvaine, ni ce qu'elle m'avait raconté au sujet de Luzancy et de ses filles, doublement heureux pour tout dire, comme forckloriste épris de superstitions populaires et comme ethnographe amateur, je me réveillai en pleine Brie.

Non pas la Brie telle qu'on se la figure, aussi plate que ses fromages, mais une Brie pittoresque et verte, cernée d'un horizon de collines, où la Marne, dans un détour, rase la

Champagne de si près que les fabricants de Reims et d'Épernay viennent acheter à hauts prix, pour le transformer en un vin aristocratique, casqué d'argent et revêtu d'une armure d'épais cristal, le petit clairet de ses vignerons.

Pays demeuré franchement rustique avec ce qu'il faut de souvenirs.

A Luzancy, Marie Leczinska, ainsi qu'il en appert d'une plaque commémorative, fit sa dernière couchée avant d'entrer reine à Paris ; et les paysans en retournant leurs jardinets y trouvent souvent enfouis des liards de France pareils au liard de Sylvaine, des piécettes à l'effigie des ducs de Bouillon, princes de Sedan.

Dans les bois d'alentour, bouleversés par des extractions de meulière et creusés de grands trous où des eaux profondes s'amassent comme aux cratères éteints des volcans d'Auvergne, il n'est pas rare de rencontrer les ruines d'un faux ermitage et quelqu'un de ces temples à l'Amour ou à l'Hyménée que la noblesse sentimentale d'il y a cent ans aimait à cacher sous les ombrages de ses parcs.

Puis des traditions plus modernes : 1814, le bruit des canons de Montmirail, dont la vallée a gardé l'écho ; et là-haut, couronnant horizontalement l'interminable côte semée de villages et de châteaux, une interminable ligne d'arbres — désespoir des paysagistes, mais qui le matin estompée de brume, le soir profilée sur le rouge du couchant, simule la silhouette fantastique d'une armée de géants en marche — légendaires ormeaux de la route d'Allemagne que Napoléon, dit la tradition, fit planter par ses prisonniers de guerre.

Dimanche à souhait pour saluer l'Automne et savourer les derniers beaux jours !

Au lever, d'abord, un peu de brouillard nous effraya ; le sol, le ciel, les touffes d'arbres, tout apparaissait gris, d'un gris finement argenté.

Mais ces brouillards annoncent, paraît-il, du beau temps ; car, aussitôt le soleil, nous les vîmes, sur le ciel soudainement devenu bleu, s'effiloquer en légers flocons qui à midi traînaient encore, minces et blancs, au flanc des collines.

Quelles promenades alors, le long des

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berges herbeuses portant, marquée dans la glaise humide du sentier, l'empreinte du sabot des chevaux de halage, et sous les bois toujours feuillus mais déjà roussis !

En se rapprochant des endroits habités, ce sont des murs bas, feutrés de mousse, pardessus lesquels se dressent les pommiers d'un verger, arbres pacifiques qui, on ne sait pourquoi, affectent, comme dans les eauxfortes de Bresdin, toutes sortes de poses tortues, extravagantes et belliqueuses ; plus loin, des pentes où la vigne achève de mûrir ses grappes serrées, et de grands labours audessus desquels se poursuivent, fouettant l'air de leurs molles ailes et poussant leurs cris amoureux, des bandes de corbeaux que ce faux printemps ragaillardit.

C'était la fête au pays voisin, un nom en Y comme tous ceux de la contrée : Ussy, Bussy, Nessy, Citry ; et le beau sexe, en toilette depuis la messe, s'apprêtait à aller goûter les plaisirs de l'endroit, qui sont de danser sous la tente jusqu'à minuit et de se régaler de tartes aux prui

Nous avions fait projet d'honorer le bal de

notre présence. Rien n'était plus facile: deux kilomètres de chaussée à suivre et puis le pont à traverser.

Mais les charmes d'un bon dîner à la fois solide et délicat, dans un logis que le propriétaire a su mettre à hauteur du moderne confort sans lui enlever son ordonnance paysanne, les attraits d'un grand feu de bois léchant les landiers de ses langues d*or, tout cela, avec un peu de béate somnolence et de fatigue, nous retint au delà de l'heure ; de sorte qu'il était bien tard, presque trop tard, lorsque nous songeâmes à nous mettre en route.

Déjà les gars, égayés par l'air frisquet, revenaient, se faisant aux pattes d'oies des chemins de bruyants adieux auxquels succédait, bientôt évanoui dans la nuit, un refrain de chants solitaires.

Les filles s'en allaient par groupes, chaque caravane regagnant à regret son village.

Pourtant, celles de Luzancy, plus rapprochées, n'étaient pas parties encore. On dansait le dernier quadrille ; et j'eus loisir de les admirer, non pas précisément toutes belles

autant que Sylvaine, mais toutes brunes, l'allure souple et distinguée, avec des airs de ressemblance donnant l'idée de quelque race ancienne conservée très pure.

Comment expliquer?... J'étais en train d'échafauder un système. Par bonheur, l'idée me vint d'interroger Marteroy sur ce singulier cas d'atavisme.

— Rien de plus simple, répliqua mon compagnon en éclatant de rire. Nous devons passer devant le château ; et, comme précisément la lune donne, je te montrerai, sculptées sur le portail d'honneur, les armes de MM. de Bercheny. Plus de cent ans durant, ils tinrent ici garnison avec leurs hussards. Voilà des solutions que nos savants ignorent.

— Alors, Sylvaine, d'après toi...

— Tu connais Sylvaine? Elle a mal tourné, pauvre fille i En tout cas, je jurerais volontiers que sa bisaïeule ou trisaïeule se sera laissé tourner la tête par la sabretache et les moustaches de quelque beau cavalier hongrois.

Le problème ainsi résolu, il me restait de satisfaire au vœu de Sylvaine.

120 FRIQUETTES ET PRIQOETS

Or, en czmtre-bas du chemin, à la lisière d'un petit bois, une source dont j'entendis le murmure s'épanchait du coteau, mystérieuse et froide, dans un bassin de pierres brutes, d'aspect druidique, qu'ombragent treize grands tilleuls.

— C'est, me dit Marteroy, la fontaine de Cramlen, où les jeunesses en mal d'amour viennent conjurer le sort des fées.

Les douze coups de minuit sonnaient au village. Un bruit léger tinta sur l'eau, et des moires s'y dessinèrent.

— Que viens-tu de jeter? demanda Marteroy.

Mais, redoutant sa raillerie, je feignis de ne pas avoir entendu.

Et Sylvaine ?

Mon Dieu ! Sylvaine... Mais vous hésiterez à me croire. Il est pourtant certain que, ayant voulu, certain soir, discrètement m'enquérir d'elle :

— Sylvaine! la Briarde! me fut-il répondu au comptoir, en voilà une qui a la chance ! Son amoureux est venu la reprendre, et ils sont mariés depuis huit jours.

Après tout, se dit Marins, à défaut de nymphe et puisque les sources n'en ont plus, cette petite lavandière ne messied point posée ainsi sous l'ombre des saules, avec ses cheveux dénoués et ses beaux bras fermes et ronds qui se réfléchissent dans l'eau, dorés comme un raisin de treille.

Et puis, est-ce bien une lavandière ?

Les lavandières, d'ordinaire, n'ont pas coutume de venir laver aux champs.

Elles préfèrent, qui l'ignore? blanchir par d'alchimiques procédés les chemises qu'on leur confie, soit à Vanves, soit à Issy, et dans tous les pays généralement quelconques où il n'y a ni source, ni ruisseau.

128 FBIQUETTES ET FRIQUETS

Mais une lavandière dont le battoir fait jaillir les perles d'une eau véritable sortant delà roche moussue et courant parmi les cailloux, voilà qui ne semble pas naturel ; et, malgré que son petit nez retroussé, son gentil menton à fossette n'aient rien de précisément grec, pourquoi ne serait-ce pas la nymphe ellemême qui, dépossédée et déguisée, se voit par le malheur des temps réduite à exercer cet humble état ?

L'idée enchanta Marius, qui avait une âme de poète ; il se promit de la mettre en vers.

Cependant, l'eau du ruisseau coulait maintenant toute bleue ; et quand ce fut fini, quand chaque pièce eut été à son tour trempée, savonnée, battue et tordue, la lavandière, ô sacrilège ! jeta le tout dans le miroir même de la source, dans le clair bassin bouillonnant d'où tombait en cascade le ruisseau.

La source ne se fâcha point, étalant plutôt comme avec plaisir son frissonnant cristal sur les batistes, les dentelles, les fins tissus brodés à jour; de sorte que, un instant couleur d'opale, bientôt le bassin redevint limpide, et

Ton eût dit un tas de neige sur le fond de sable étoile de grains de mica que l'eau qui sourd faisait danser.

Puis, comme le soleil baissait, Marius dit à la lavandière :

— Pourriez-vous, mademoiselle, m'indiquer le chemin qui mène au Mesnil?

— Le Mesnil ! mais c'est notre village. Vous irez tout droit en suivant l'eau, jusqu'à rencontrer le grand peuplier. Après, vous prendrez sur la gauche et apercevrez les maisons.

Marius dormit mal au Mesnil, si toutefois c'est mal dormir que d'avoir un sommeil léger, traversé d'agréables songes.

La chambre d'auberge était claire et blanche, très suffisamment confortable, et rustique suffisamment. Un soupçon de lune nouvelle éclairait, riant par les vitres. Au dehors, doux mais perceptible, passait à intervalles réguliers le bruit monotone et berceur de la brise dans les feuillages.

Pourtant, Marius dormit mal.

Un arôme indéfinissable, évocateur de souvenirs, ramenait malgré lui, vers Paris, le

demi-sommeil de ses pensées, vers Paris et vers rinfidèle !

Cela fleurait délicieusement l'air des champs et l'herbe sauvage.

Vingt fois, il ouvrit la fenêtre, mais l'obsession persistait.

Et toute la nuit, Mariusrêva de celle qu'il prétendait ne plus aimer, et de nymphes lavandières qui, pour embaumer son boudoir, lavaient d'idéales lessives dans des eaux vierges promenées à travers vallons et prairies, parmi les touffes mouvantes des joncs, les masses immobiles des iris, sous les cressons, sous les plantains, les hautes menthes odorantes, et s'imprégnant des philtres subtils qu'exhalent les piaules et les fleurs.

Marins s'éveilla, maussade :

« C'était bien la peine d'avoir fui Lucinde et d'être venu à trois bonnes lieues de Montmartre chercher l'oubli avec la paix du cœur pour que, la première nuit, dans la première chambre d'auberge où je couche, tout, jusqu'au parfum des draps, ne me parle que d'elle... Il y a là-dessous un sortilège !... Pourquoi ces rudes draps d'auberge m'ont-ils,

toute Ja nuit, enivré de la même troublante ivresse que ceux infiniment plus doux ou s'attardent, chaque matin, les savantes paresses de Lucinde et dont ma sottise jalouse, pas plus tard qu'hier, s'exila? »

Mari us, philosophant ainsi, était redescendu jusqu'à la source, avec le vague espoir que peut-être la petite lavandière y serait et lui donnerait le mot de l'énigme.

La lavandière était encore là, mais elle ne lavait plus.

Sur le gazon, sur les buissons, la lessive séchait étendue ; et, commodément assise au revers d'un talus, la nymphe campagnarde tricotait des bas en regardant fumer au soleil peignoirs brodés et chemisettes.

Marins alors seulement remarqua combien elle ressemblait à Lucinde.

— Avez-vous bien dormi ? dit-elle. Parce que, sans vous en douter, vous avez couché justement chez nous, mon père faisant double métier de blanchisseur et d'aubergiste.

. — Très bien dormi !... Et, à ce propos, pourrais-je savoir pour quelle raison, avec le grand lavoir que j'ai vu sur la place du vil-

lage, vous venez laver le linge si loin?

— Oh ! pas celai de tout le monde. Il y aurait pour sûr trop de peine. Rien que celui de la cousine, et le nôtre aussi quelquefois.

— La cousine... Quelle cousine?

— Oui dà ! une proche cousine qui est grande dame à Paris. Elle joue dans les comédies... Regardez-moi voir sur Ja haie, avec ces ajours, ces fleurs à l'aiguille, si on ne dirait pas livrée de reine?... Bonne personne, la cousine î Oui, bonne personne et pas fière, quoique originale un tantinet.. Figurez-vous que de tout temps elie nous garda sa pratique. Seulement, elle a mis pour condition que ses atours seraient lavés non pas au lavoir du village, mais ici, où l'eau est toujours belle et neuve, puis étendus sécher à même l'herbe et les buissons, de manière que, suivant le mois, ils fleurent le thym ou l'aubépine... C'est-y drôle, les idées des gens! Elle m'a conté comme ça que ces odeurs-là sur son corps la faisaient aimer de qui elle aime.

Marius se sentit ému. La lavandière bavarlait toujours.

— C'est même moi qui, toutes les semaines

rapporte, une fois repassé, le paquet de linge à la ville, avec Brusquette et Freluquet.

— Freluquet, Brusquette?

— Eh oui ! la bourrique et le chien. Brusquette tire la charrette ; et pendant que je monte les paquets, Freluquet guette. Il y a tant de voleurs, dans Paris!

A ce moment, entendant leurs noms, le petit chien se mit à aboyer sous le charreton dételé, tandis que la bourrique, une bourriquette à poils gris, si gris qu'elle en semblait poudreuse, relevait la tête et secouait son grelot, une feuille de chardon aux lèvres.

Marius, alors, se rappela avoir vu un matin Freluquet, Brusquette et le charreton rue Gérando, devant la porte de Lucinde.

Il se rappela aussi, aux premiers temps de leurs amours, une journée passée, seuls tous deux, près d'une source quasiment pareille, et comment Lucinde avait eu le caprice d'y puiser au creux de ses mains, pour le faire boire ; et comment, s'étant fourré dans le corsage toute une moisson de fleurettes, elle disait : « Ce serait gentil, n'est-ce pas ? au lieu des parfums comme tout le monde en a, de

sentir, pour quelqu'un qui vous aimerait, tantôt le printemps, tantôt l'automne ?... »

Il se rappela surtout, certain soir, une larme de corail perlant, au défaut de l'épaule, sous la piqûre d'une épine emmêlée dans les dentelles du peignoir...

Et, le cœur étreint, à ce souvenir, d'une sorte de doux remords nuancé de quelque espérance :

— Alors, quand rapporterez-vous son linge à madame Lucinde?

— Demain, dès le petit matin, aussitôt que pointera l'aube.

— Et vous pourriez me prendre avec vous?

— Pourquoi pas? Brusquette est solide, et sur le charreton il y a place pour deux. Mais vous êtes donc de Paris et vous connaissiez la cousine pour avoir ainsi, tout de suite, et si bien, deviné son nom?

Mon Dieu ! oui, me dit le capitaine, Antibes à la fin m'assommait, et me voici pour un mois ou deux en villégiature à Paris. L'air y est bon, avec des arbres ; on flâne, on a des aventures...

Ainsi, l'autre matin, j'étais ailé tranquillement faire un tour au Jardin des Plantes. Pourquoi pas? C'est un des endroits les plus délicieux de la capitale. Et puis, à force de vivre dans la société des gens d'esprit, fréquenter un peu les bêtes, ça vous repose.

Je me trouvais sur les onze heures dans le

kit kiosque en bronze dont se couronne la butte du Labyrinthe, regardant l'océan de toits qui s'en vont ininterrompus jusqu'au

lointain brumeux des collines, et constatant avec une satisfaction infinie qu'en outre de ces trois dômes classiques : le Panthéon, la Salpêtrière, et je ne sais plus quel encore au bout de la rue Saint-Antoine, l'horizon parisien va bientôt, grâce au Sacré-Cœur, s'agrémenter d'un quatrième dôme dont les grêles échafaudages se profilent déjà là-haut en plein ciel.

Un orage s'annonçait, je le sentais venir, mais le kiosque me rassurait.

Où peut-on être mieux que sous un kiosque et un kiosque en bronze, pour voir à ses pieds gronder la foudre et pour dominer, impassible, le désordre des éléments?

Mais je m'aperçus, lorsque la pluie arriva, que le toit du kiosque était à jour. Les architectes ont de ces idées bizarres !

Au même moment une jeune personne trompée comme moi se précipitait vers le kiosque avec l'intention évidente d'y chercher refuge.

Mignonne et frisée en or roux, portant au bras un grand diable de carton plus haut qu'elle et comparable au tambourin des tambourinaires, elle me fit l'effet, car ces

choses-là se devinent, de s'appeler Hortense et d'être apprentie modiste ou placière en fleurs.

— Tiens I on dirait que le plafond goutte ! s'écria-t-elle d'abord en levant vers la calotte ajourée du kiosque un petit nez qui était mutin ; et comme elle vit que je riais, aussitôt elle se mit à rire.

Séparés du reste des humains, cachés à tous les yeux par le réseau serré de l'averse cinglant en obliques hachures, nous aurions pu passer là, Hortense et moi, quelques minutes agréablement sentimentales. L'idée m'en vint, idée criminelle! Je songeais à Didon, à Enée dans leur grotte. L'averse, malheureusement, tout en drapant le tour du kiosque de ses cristallines tentures, s'égrenait aussi sur nos têtes. Ah ! sans l'architecte et ses inventions biscornues, sans ce plafond inhospitalier ! Mais déjà Hortense ruisselait, je lui offris mon parapluie.

— Volontiers, me dit-elle, ça ne sera pas malheureux pour mes fleurs.

Décidément elle était fleuriste.

— Et où nous sauver, mademoiselle ?

— Tiens donc ! à deux pas, sous le cèdre.

En effet, à deux pas de nous, si près qu'on aurait cru pouvoir le toucher de la main, le cèdre étalait largement son feuillage opaque et feutré, noir-bleu par-dessous à cause de l'ombre, et par-dessus d'un beau vert éclaboussé de lumière. Le diabolique embrouillamini des sentiers tordus en dédale augmenta toutefois considérablement la distance.

Nous fîmes halte sous le cèdre, aux aiguilles duquel, diamants piqués à une dentelle, des gouttes claires frissonnaient. Mais Hortense eut peur du tonnerre ; et, profitant d'une éclaircie, nous gagnâmes, abri plus sûr, le passage qui traverse, tapissé de deux plants de vigne vierge, la rustique maisonnette de Cuvier.

Entre temps, pareille aux moineaux qu'excite à gazouiller le bruit de l'eau du ciel crépitant sur les feuilles, Hortense me racontait son histoire. Histoire décousue, toute en détails, où se mêlaient, selon le caprice d'une cervelle un peu falote, des ragots d'atelier, de comiques imprécations contre cette grande shabraque de « première », avec le récit

douloureux d'un amour suivi d'abandon.

J'écoutais vaguement sans essayer de comprendre, pris par le charme d'une voix dont le timbre resté enfantin avait, si j'ose m 'exprimer ainsi, des sonorités innocentes.

Dans le musical verbiage d'Hortense, un nom revenait à tout propos : Petit-Rouget ! et quand elle prononçait ce nom, c'était avec un redoublement d'amour, des notes caressantes et perlées.

— Et qu'est-ce que c'est que ce Petit- Rouget ?

— Mon petit garçon, s'il vous plaît ! Je l'appelle ainsi parce qu'il a les cheveux de ma nuance, plus fins et plus dorés encore.

Hortense, disant cela, était presque irritée. Elle s'apaisa néanmoins lorsque j'eus feint de m'intéresser comme il convient au Petit-Rouget, et que je me fus extasié, un peu de confiance il est vrai, sur son incomparable gentillesse.

Au bout d'un instant, nous étions, Hortense et moi, les meilleurs amis du monde, et, dans mon for intérieur, je bénissais le Petit- Rouget.

Sous prétexte de parler encore de Petit- Rouget, Hortense, bien que la pluie eût cessé et que l'heure de son magasin pressât, voulut bien accepter de faire à mon bras dans les allées et les parterres un léger tour de promenade.

L'heure était charmante. Peu de passants. Rien, çà et là, que des jardiniers balayant les feuilles tombées, ou tondant les pelouses avec leurs tondeuses à roulettes dont l'actif acier faisait jaillir, au milieu d'un nuage de gazon haché menu, des milliers de marguerites décapitées.

Les alignements sévères du jardin du Roy, non plus que ses richesses botaniques, touchèrent peu l'âme ingénue d'Hortense.

Malgré mes savantes explications, les deux palmiers-éventails donnés à Louis XIV par le margrave Charles III, avec leur tronc mince et galeux, leur tignasse de feuilles rèches, ne lui arrachèrent que cette déclaration de principes : « Merci alors, j'aimerais mieux pour deux sous d'oeillets dans un pot. »

Et, lorsqu'en désespoir de cause, je voulus lui conter la légende du cèdre et du chapeau

de M. de Jussieu, elle répondit gravement : « Tout ça, voyez-vous, c'est des blagues. »

Puis elle se remit à me parler de Petit- Rouget.

Quelques détails pourtant parurent l'intéresser : l'âne, nostalgique captif, qui, spontanément, rêvant peut-être de chardons et de liberté, se mit à braire (car, de peur que la race ne s'en perde, il y a au Jardin des Plantes un âne que l'État entretient à grands frais) ; et, sur la Seine voisine, le rauque sifflet d'un bateau loueur qu'Hortense impressionnée m'assura être le rugissement des lions et des tigres.

Devant la rocaille du grand bassin abandonné où étaient naguère les otaries, comme nous regardions une statue de Néréide domptant un dauphin :

— « Pourquoi, me dit encore Hortense, cette blanchisseuse toute nue bat-elle à grands coups de battoir ce gros poisson qui crache de Peau? »

J'admirais sa naïve esthétique, et, de plus en plus, nous parlions de Petit- Ptouget. Cependant, continua Saint-Ayçous, le mo-

1Î2 FRIQUETTES ET FRÏQUETS

ment était venu pour moi de prendre une décision.

Que faire ? rester, déjeuner ensemble, pousser jusqu'au bout l'aventure...

Hortense, à vue de nez, ne demandait pas mieux ; ces innocences un peu rouées ont un faible pour les barbes grises.

Un je ne sais quoi m'en détourna : l'image de Petit-Rouget peut-être. Hortense m'avait trop parlé de lui, avec trop de cœur. Il me semblait que je le connaissais tout frisé, tout petit, et que j'étais un peu son grand-père.

— Au revoir ! dis-je brusquement à Hortense ; et, tirant une piécette de ma poche :

— Tenez, mignonne, vous achèterez quelque chose au Petit-Rouget, de ma part.

Hortense était toute surprise.

— Pour mon Petit-Rouget! Mais elle est en or et vous me la donnez. . . comme ça ?. . .

Que de choses dans ce « comme ça » !

Hortense garda quelque temps le silence; puis, une idée subite lui étant venue, elie se mit à rire, et, doucement :

— Vous êtes gentil tout de même ; j'accepte pour Petit-Rouget ! Mais à une condition,

c'est que vous m'accompagnerez jusqu'à la gare.

— Pour quoi faire ?

— Ceci me regarde ; il n'y a d'ailleurs que le boulevard à traverser.

Nous étions, en effet, hors du jardin, devant la griMe qui regarde la gare d'Orléans.

Vaguement intrigué, afin d'en finir, je me résignai à ce caprice.

Et quand nous fûmes dans la gare, tout près du guichet des départs, Hortense, se jetant à mon cou, brave fille :

— Ici, du moins, on peut s'embrasser à Taise ; les gens croient qu'on se fait ses adieux.

Et la voilà qui m'embrasse et m'embrasse encore, mêlant bien entendu, le nom du Petit- Rouget à ses interminables embrassades.

Je crois qu'elle pleurait un peu... Non, c'était peut-être moi qui pleurais, quoique je ne le connusse pas du tout, à la fin du compte, ce Petit-Piouget. Enfin, il y avait quelque chose de mouillé sur ma barbiche et mes moustaches tandis qu'autour de moi j'entendais dire : « Flûte ! encore un vieux colo-

ne! qui va s'embarquer pour le Tonkin. »

Et le capitaine conclut :

— Sacré Petit-Rouget, sacrée petite Hortense !... Surtout qu'on n'en sache rien à Àntibes ! S'ils apprenaient mon aventure, dans leur cabanon de l'ilette, tout en faisant la bouillabaisse, les camarades me blagueraient

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