‹ Friquettes et friquetsChapitre 18 sur 28 · CHAPELLERIE SUBURBAINE · texte numérisé non relu

CHAPELLERIE SUBURBAINE

Maison sans rivale On donne 'pour rien une casquette

A TOUT ACHETEUR D'UN CHAPEATj DE PLUS DE 3 FRA>XS !

Comme mon chapeau en contait six, le chapelier, homme juste, m'avait gratifié de deux casquettes.

— Et Xyssia?

— Partie, hélas! dès qu'elle a su la vérité. Les femmes ne suivent que la gloire. En perdant macasquette, aux yeux de Xyssia, j'avais dépouillé mon auréole!

C'était un suave philosophe que ce pauvre et cher Ganclolin. Il savait savourer la vie et cultivait l'art difficile de s'accommoder avec elle. Comme il ne- prit jamais rien au tragique, jamais rien de tragique ne lui arriva ; et les plus graves événements furent pour le cours tranquille de ses jours ce qu'est au ruisseau le galet poli autour duquel, sans s'irriter, Tonde divisée glisse et rit.

Une fois pourtant, Gandolin se trouva vraiment malheureux. Son malheur dura quinze jours. Je puis vous en dire les circonstances.

Passionné bibliophile, célibataire par conséquent, car le cœur de l'homme moderne semble devenu trop étroit pour contenir deux

amours, Gandolin occupait, quai Voltaire, une manière de grenier qui constituait le plus original logis du monde.

Ce grenier faisait partie des communs d'un magnifique hôtel, contemporain de Louis XV, et dont l'architecture, d'une majesté coquette, s'étalait en façade parallèlement à la Seine.

L'hôtel à porte triomphale, surmontée d'un écusson de rocaille, était aristocratiquement habité. Ses hautes fenêtres qui regardaient le Louvre s'illuminaient souvent pour des réceptions ou des fêtes ; et, chaque matin, un escogriffe en gilet rouge nettoyait à grande eau une voiture dans la cour.

— Lorsque je passe sous la porte, disait Gandolin, je m'imagine que l'hôtel m'appartient ; et je félicite intérieurement Jasmin du beau calme qu'il sait garder en inondant ainsi de seaux d'eau ma voiture.

Préoccupations orgueilleuses, mais passagères, Ce n'est certes pas pour cela que Gandolin aimait son grenier.

Gandolin l'aimait, parce qu'il y trouvait, en plein Paris, dans ce pavillon perdu, au fond de l'immense cour, une relative solitude.

Des chevaux, voisins peu gênants, occupaient le rez-de-chaussée, et, comme second locataire, à l'unique étage au-dessous du grenier, un doreur, fabricant de cadres, exerçait avec trois ou quatre apprenties dont la rencontre, dans l'escalier étroit, n'avait rien en soi de désagréable, son métier silencieux.

Gandolin vivait là, ermite laïque, au milieu de bouquins amis qui s'étageaient en bel ordre, depuis Je plancher jusqu'au plafond, sur les quatre murs de sa chartreuse, l'œil caressé, dès le matin, par le doux éclat, presque automnal que prennent les vieilles reliures, et goûtant un plaisir infini à manier parfois, — pour en admirer la gaufrure et les fers, ou déguster obliquement le grain savoureux du papier, le trait naïf des vignettes et lettres ornées, l'élégance grasse du texte, — quelque édition introuvable.

Sans trop lire, pourtant ! Car le bibliophile est comme l'avare. L'avare ne dépense pas son or, satisfait de savoir qu'il détient là, au fond d'un coiïre, en élixir et quintessence, toutes les satisfactions que peut offrir la matière; et le

bibliophile ne lit point ses livres, heureux de posséder à portée de sa main, avec le raffinement néronien de n'y point toucher, tous les trésors séculairement accumulés de l'idéal et de la philosophie.

Voici, cependant, en quelles conjonctures le bon Gandolin faillit voir compromis à jamais un si parfait bonheur.

Gandolin était homme, hélas ! et bien que, par sage calcul, il eût, jusqu'aux marges de ses cinquante ans, prudemment évité les embûches des amours mondaines et même de ces amours extra-mondaines où, sous prétexte de rester libres, finissent par s'engluer, en des toiles d'araignées pires, tant d'infortunés concubins, il lui arrivait quelquefois, certains soirs surtout qu'il avait trop regardé les étoiles, leur trouvant, dans sa mélancolique rêverie, de singuliers et touchants rapports avec les paillettes d'or pâli demeurées au dos des volumes, oui ! il arrivait à Gandolin de ramener dans son logis — fleur de nuit cueillie au hasard, inoffensive mandragore — quelqu'une de ces petites malheureuses, à la fois canailles et ingénues,

comme il s'en rencontre autour des Halles et sur le boulevard Saint-Michel.

Gandolin les prenait jeunes par goût, et par bonté dame, il les prenait pauvres. Jeunesse et pauvreté vont d'ailleurs volontiers ensemble chez ces créatures sans défense en qui ne s'insinuera que bien plus tard l'expérience de la vie.

Paternel et apitoyé, avec un peu de remords, au réveil, mais la conscience satisfaite, Gandolin n'aurait pas su dire s'il s'agissait en ces rencontres d'une débauche ou bien d'une bonne action.

Souvent môme, 'la bonne action se trouvait double, lorsque, par hasard, la personne, ainsi provisoirement adoptée, avait le caprice d'adopter, à son tour, chemin faisant, un chien perdu.

Amener dans son domicile, passé minuit, une petite malheureuse, même accompagnée d'un chien perdu, constitue l'enfance de l'art. Mais la faire sortir le matin sans trop de scandale, aux clartés dénonciatrices de l'aube, par la porte à peine entr'ouverte d'un vieil hôtel seigneurial, est une opération plus délicate.

Pourtant, comme il était généreux, et qu'il savait à propos donner des billets de théâtre, les concierges avaient tout de même pour Gandolin une certaine considération vague, et lui toléraient, feignant de ne rien voir, ses chiens perdus et ses maîtresses d'un soir.

Il y a quelque temps, je rencontre Gandolin ; son œil est voilé de tristesse :

— Que t'arrive-t-il ?

— Il m'arrive qu'un ancien ministre est venu s'installer, quai Voltaire, dans le vieil hôtel où j'habite, et que nous voilà réduits, moi et mes livres, pour le prochain terme, à la nécessité cruelle de déménager.

— Tu as donc horreur des ministres ?

— Au contraire, et voilà bien ma mauvaise chance ! Le ministre dont il s'agit se trouve être mon compatriote. Ayant appris que nous logions à peu près sous le même toit, il me traite en voisin, il m'invite à dîner : chère exquise, société charmante.

— Et tu te plains?

— Mais comprends donc... à cause de mes... Tu devines...

— A cause de tes chiens perdus ?

— Juste! Suppose qu'un matin... les ministres sont matineux... en voyant sortir de chez moi... Non! mieux vaut que je déménage.

Et Gandolin partit, l'œil plus triste encore, l'âme en peine, interrogeant les écriteaux.

Deux semaines plus tard, inquiet un peu, je vais rendre visite à Gandolin. Il est seul, en compagnie de ses bouquins. Il m'accueille avec un bon rire :

— Je te. croyais déménagé?

— Plus n'en est besoin. Au plus profond de mon embarras, une idée sublime m'est venue.

Et, me montrant dans un coin un tas de petits cadres en bois doré :

— Tiens, regarde.

— Explique-moi en quoi ces cadres...

— Voici. Quand, à l'heure inévitable des adieux, quelque petite amie provisoire me quitte après l'obligatoire offrande, je lui fais toujours maintenant cadeau d'un de ces cadres par surcroît. Il faut raconter des histoires : c'est une occasion que j'ai eue, par hasard, à l'hôtel des Ventes. Un cadre n'est

jamais de trop. On peut en -orner sa chambrette, on peut y mettre une gravure, le portrait de quelqu'un d'aimé... Sur quoi, la petite s'en va, son cadre passé au bras, gravement, comme si elle portait une couronne.

Quelquefois même, quand elle n'a pas de chapeau, pour accentuer la vraisemblance, je lui saupoudre, ce qui la fait rire, les cheveux d'un peu d'or en feuilles. L'or en feuilles ne coûte pas cher, j'en garde une provision.

Et la petite peut sortir sans que Gandolin' ait à rougir à cause d'elle. La petite vient de chez le doreur, cliente ou apprentie, puisqu'elle porte un cadre. Elle ne vient pas de chez Gandolin.

Je félicitai Gandolin. Modeste et doux, il me répondit :

— Que veux-tu! dans ce sacré Paris, il faut bien savoir s'ingénier pour mener, comme je le fais, tout tranquillement, la vie simple.

MOIS ALCYOXIENS

— Veux-tu t'en aller, vilaine bête !

— Et quoi, vieil ami Jean, on insulte Brennus ! D'où te vient une humeur si noire?

— C'est que Brennus est insupportable avec ses poils longs et dorés, plus fins que des cheveux de femme, et la sotte manie qu'il a de se brosser sur vos habits,

— Les chiens font leur cour à leur façon : tu aimais jadis ses prévenances.

— Pourquoi diable ne le tonds-tu pas?

— Brennus tondu 1 Ceci, Jean, tourne à la folie ; et certes, étant de sens rassis, tu n'oserais me proposer de déguiser ainsi en toutou vulgaire un superbe chien allobroge,

authentique et fier descendant des héros à quatre pattes que nos ancêtres montagnards lançaient, alors qu'il traversa les Alpes, sur les éléphants d'Annibal.

Car, deux mille ans avant que les Prussiens en eussent ridée, chez nous on dressait des chiens de guerre.

L'ami Jean ne répondit rien.

Grognon et mal convaincu, il gardait en face de Brennus un visage immobile, froid, comme durci par la rancune, cependant que, tout du long étendu, la tête allongée entre les pattes, le bon Brennus, de ses bons yeux quêteurs d'affection et de caresses, le considérait tristement :

— Tu vois, Jean, que Brennus a de la peine ; et ce que tu fais n'est pas bien. Si au moins vous vous expliquiez, si tu lui apprenais sa faute.

— Volontiers 1 et ce ne sera pas long. Brennus, le bon Brennus, ton incomparable Brennus, sans le vouloir, sans le savoir, je te fais cette concession, vient de me brouiller avec ma maîtresse.

— Je me demande comment Brennus...

MOIS ALCYONIENS 237

— Tu ne connais pas Mariette! Il faudra que je te la présente.

Un vrai paquet de nerfs et d'aiguilles, toujours vibrant, prêta piquer.

Brune avec des cheveux noir-bleu, des yeux vagues couleur du temps, tantôt rieurs, tantôt farouches, orgueilleuse sur ses talons, qu'elle choisit démesurés pour hausser sa petite taille, Mariette parfois m'épouvante, tant éclatent subites ses colères, moi qui suis près d'elle un géant.

Telle on imagine Cléopâtre, la souple couleuvre du Nil, qui, pour s'introduire chez César, se faisait rouler dans un tapis et porter sous le bras par un esclave.

Mais si délicieuse au repos, Mariette, dans les intervalles d'accalmie !

Elle appelle cela ses moisalcyoniens — car, sans trop paraître y toucher, elle a de la littérature — et l'expression est en effet charmante pour désigner, entre deux tempêtes, ces périodes de beaux jours dont, s'il faut en croire nos marins, les alcyons perdus au large profitent pour aimer et se construire, flottante alcôve, un nid léger d'écume et d'algue

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sur l'azur à peine frissonnant de la mer.

Jours berceurs d'oubli lent, de vie incomparable, qu'interrompt toujours, et toujours, hélas! au plus doux moment, la bourrasque fatale et jamais prévue.

Plus sorcière que les sorcières qui faisaient la grêle en battant l'eau, pour créer à son gré la bourrasque, un rien suffit à Mariette.

Eile pousse jusqu'au génie Part féminin d'être jalouse.

Dans le paradis terrestre, remplaçant Eve, elle eût, à propos de la fleur ou de la brise, trouvé moyen d'asticoter Adam ; et, compagne de Robinson, tous deux seuls dans l'ile déserte, Robinson, pauvre Robinson ! aurait fait connaissance avec les scènes.

Tu m'as vu correct autrefois, presque coquet, reprit Jean, non sans mélancolie. Remarque maintenant ma barbe hirsute, mon crâne en broussaille. Encore une invention de Mariette!

Ne s'est-elle .pas mis en tête,, concept vraiment diabolique! que, lorsque un homme trompe sa femme, le premier soin du criminel, afin d'annihiler par le contraste les

MOIS ALCYONIENS 239

révélatrices odeurs que Ton rapporte des boudoirs, est de se rendre chez le coiffeur, et, sous prétexte d'un coup de rasoir ou de ciseau, de s'y faire arroser des parfums violents que ces professionnels affectionnent !

J'ai beau lui dire: « Mais Mariette ! tout le monde, plus ou moins, se fait coiffer. — Et Ton sait bien pourquoi ! » répond-elle irritée, en fronçant la narine, avec des airs de jeune ogresse.

— Raconte pourtant comment Brennus?...

— Patience, ami, nous y voilà.

Donc c'était au plus beau d'un de nos plus beaux mois alcyofaiens. Pas de scène depuis longtemps, un horizon de voiles blanches, les dauphins jouant sur les flots, et, dans le ciel, aucun nuage.

L'homme vit se leurrant d'illusions et d'espérances ; je croyais que ce mois ne finirait jamais,

J'avais compté sans Mariette.

Hier, je rentre en te quittant.

On s'embrasse, on se met à table. Doux tête à tête sous la lampe, dans les vapeurs conciliantes qui s'exhalent des plats aimés.

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Mariette se montre exquise. Elle bavarde, elle interroge :

— Qu'as-tu fait?... D'où arrives-tu?...

Je lui rends compte de ma journée. Elle est satisfaite, elle approuve.

Moi, la trouvant parfaite ainsi, dans l'ingénuité stupide de mon âme, je remerciais tout bas les dieux de m'avoir réservé pareil bonheur.

Tout à coup, le regard de Mariette prend feu : tel un vif éclair au lointain. Sous le vent d'un subit courroux, son front brun et poli se plisse.

Le mois alcyonien unit, en voici la triste échéance.

— Lâche ! menteur !

— Mais, Mariette?..

Ce sont des pleurs, ce sont des cris.

Et, cherchant mon crime, aveuglé du flot furieux qui m'assiège, sous les assauts en paquet d'eau, alternatifs et réguliers, d'accusations et d'injures dont il me semble ruisseler, je ne puis plus trouver qu'un mot, le même toujours :

— Mais, Mariette ?...

MOIS ALCYONIENS 241

Cependant Mariette a l'air de se calmer ; seulement je ne m'y fie point.

Au vacarme de tout à l'heure, succède un effrayant silence, précurseur de fureurs nouvelles.

Cruellement, obstinément, l'œil de Mariette maintenant se fixe sur le revers de mon veston. Mariette reste un instant digne, ironique et résignée.

Puis, mue comme par un subit ressort, elle se dresse, tend la main vers moi, semble désigner quelque chose.

Ma foi ! tant pis, je vais savoir.

Sensation de djeux doigts crispés cueillant quelque chose sur le drap ; entre ces doigts, un mince filet d'or qui reluit ; et la tempête reprenant par des mots d'atroce triomphe : — « Ne niez pas; un cheveu blond ! Vous êtes allé chez des femmes... — Un cheveu, ça? mais, Mariette... »

Je regarde et me mets à rire : ce n'était qu'un poil de Brennus.

Ne crois pas, néanmoins, que Mariette ait désarmé. Jamais femme en train d'être jalouse et surtout convaincue d'avoir tort, ne désarme.

Troublée à peine une seconde, mais aussitôt se reprenant, complétant sa phrase et plus triomphante que jamais, Mariette ajoute, trait sublime : « Oui, vous êtes allé chez des femmes... chez des femmes qui ont un chien ! »

Jean était tout près de pleurer. Brennus écoutait sans comprendre ; il battait le parquet de sa queue, et son anxiété faisait pitié.

Je dis à Jean :

— Sois grand et pardonne à Brennus ; puisque aussi bien, dans une semaine, sitôt les alcyons revenus, tu pardonneras à Mariette!

— Tu as l'air ému, Sylvius?

— Certes! Figure-toi qu'une fois de plus, ce matin, j'ai dû rompre définitivement avec Lucile. Ah ! la chose ne traîna pas : une rupture à section nette. Rien qu'un petit coup sec, clic î comme un bâton de craie qu'on casserait. « Adieu donc, Lucile ! — Adieu, Sylvius î » Et nous voilà tous deux séparés pour toujours.

— Mais quel motif?

— Écoute l'histoire, et tu me diras si les femmes ne possèdent pas, en naissant, un infernal et spécial génie qui leur permet, au sujet de n'importe quoi et surtout au sujet de

rien, d'improviser, alors que le caprice leur en prend, une scène de jalousie.

Chacun sait combien j'aime Luciie.

Jamais, tu m'entends bien ? jamais... ou presque jamais, depuis vingt ans, je ne commis une imprudence pouvant chez elle autoriser r ombre d'un soupçon.

Ceci m'oblige même à des précautions infinies.

Tel est mon système, la tranquillité avant tout! Mais ces précautions sont comme si je ne les prenais pas; et un nouveau déluge survenant, demeurés tous deux seuls dans l'arche, Luciie trouverait moyen de me soupçonner encore.

Arrivons au fait, maintenant.

Tu ne connais pas mon ermitage? Non!

Je t'y mènerai au premier jour. Un nid de fleurs dans le feuillage, à quinze minutes de Paris.

La retraite qu'il faut au sage. Assez près de la grande ville pour ne pas en avoir le désir, assez loin cependant pour ne pas en respirer les fumées.

Quelques groseilliers, une source, artificielle

il est vrai, mais pleurant quand même en musique parmi des mousses qui sont réelles; et tout au fond, précédé du perron classique et de la treille obligatoire, un pavillon comportant deux pièces sans plus (je ne compte pas la cuisine), l'une avec tout ce qu'il faut pour écrire, l'autre avec tout ce qu'il faut pour aimer.

Un vieux garçon épris d'égoïsme avait organisé, pour y être heureux, ce paradis d'ailleurs modeste.

Aussitôt la maison bâtie, aussitôt les vignes poussées, providentiellement il mourut. Je me substituai à lui ; et,' pareil au bernard-l'ermite tapi dans le fond d'un bigorneau, j'habite avec délices sa coquille.

Des amis parfois me font visite. Le pavillon est bâti sur cave, ce qui nous permet les bons vins. On dine dans le jardinet, on oublie Paris et la vie, et naïvement on s'imagine avoir l'àme heureuse des bourgeois.

En principe, jamais de femmes.

Jamais de femmes, sauf Lucile qui, détentrice privilégiée de la seconde clef du pavillon, vient, en dehors de mes heures de

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bureau, une fois ou deux par semaine, me surprendre.

C'est un bonheur toujours nouveau.

Pour commencer, invariablement, une scène ou, pour être exact, un essai de scène.

L'œil dur, la narine froncée, avec des airs de jeune ogresse flairant sous son toit la chair fraîche, Lucile dit : « Ça sent la cocotte-; il est entré quelqu'un ici ». Elle ajoute : « Ces monstres d'hommes ! »

Puis, désarmée par l'innocence qui doit briller dans mon regard, elle m'embrasse, soupçonneuse encore et ravie de pouvoir quand même supposer que je suis un peu, pour ma part, un tout petit peu « monstre d'homme ».

Sur quoi, la laissant se mettre à l'aise et revêtir le peignoir ample avec le coquet chapeau paillasson des toilettes pseudo-campagnardes, assuré d'une journée calme, je descends faire mon tour de jardin.

On t'en fichera, des journées calmes !

Ce matin, Lucile arrivée, après l'inévitable essai de scène et tandis que je contemplais, près de ma source, le va-et-vient au fil de Teau

d'une verdurette fontinale, — car dans mon ruisseau, parmi mes mousses, poussent comme à plaisir, sans doute apportées par la brise, des plantes que je ne semai point, — il me sembla que, pour passer un simple peignoir et coiffer un chapeau de paille, Lucile s'attardait

un peu.

J'appelle Lucile, pas de réponse. Je cogne, silence de tombe. J'entre : la vraie scène m'attendait.

Tassée toute au creux d'un fauteuil, languissante, les yeux en larmes, digne pourtant dans sa colère, : Lucile, d'abord, m'accueillit d'un sourire désabusé. « Pas un mot ! dit-elle ; j'ai la preuve ! »

En effet, entre son index et le pouce, elle tenait la preuve, objet minuscule qui luisait comme un diamant noir. « Regarde ce que j'ai trouvé, oh! sans chercher, bien au hasard !... - Mais c'est un bouton de bottine. En quoi ce bouton?... »

Ah! mon ami, jamais neiges alpestres ou apennines, fondant subitement sous l'influence des vents chauds d'Afrique, n'ont roulé plus d'eaux torrentueuses dans les

combes et les vallées que Lucile, se dégelant, ne laissa soudain ruer sur moi de phrases bondissantes et indignées.

Je l'avais trompée, c'était fini ; d'ailleurs elle savait tout depuis longtemps. — « Mais, ma Lucile, je te jure!... — C'est cela, jurez maintenant! — Je te jure que jamais femme... »

Une fois Lucile partie, impossible de l'arrêter.

Alors ce fut ma glace à moi qui se fondit et déborda.

Et tout en niant, ce qui était vrai, que, malgré la présence inexpliquée du bouton de bottine, aucune femme fût entrée dans mon ermitage, féroce, avec l'idée d'exaspérer Lucile, j'éprouvai un amer plaisir à m'accuser d"horribles crimes. « Oui ! je te trompais et te trompai toujours... Tu me croyais apprenti préfet, tu t'imaginais que chaque jour j'allais bêtement, après déjeuner, au ministère ?... Non! Mon occupation, ma seule, consiste, Lucile, à te tromper... C'est uniquement dans ces travaux que mes après-midi se consument... Quelquefois néanmoins, car en été

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surtout les heures sont longues, je me repose un peu la nuit. »

Lucile écoutait, haletante, le bouton de bottine aux doigts, —ce Adieu donc, Sylvius ! — Adieu, Lucile!... Tu es chez toi, prépare ton départ à loisir, je ne reviendrai pas ce

soir. »

Sur la porte, Lucile me rappela. — « Méchant! Partir sans m'embrasser après les douleurs que tu me causes!... — Pourtant...— Puisque je te pardonne tout. — Même le bouton de bottine? - Ah ! fit-elle en riant, le bouton de bottine !... Comme tu vas me trouver folle dans mes jalousies... le bouton de bottine... je viens tout juste de m'apercevoir de la chose, c'est moi-même, moi en personne, qui, me baissant pour regarder sous la commode, l'avais fait craquer et l'avais perdu!... Il faut même que je le recouse. »

Son pied gauche déchaussé, que moulait un bas rose à fleurs, posant sur un barreau de chaise, Lucile maintenant recousait le bouton, tranquille, déjà réinstallée.

Moi, quelque peu ému au fond, je regardais faire Lucile.

— Et puis?

— Et puis, conclut bravement Sylvius, et puis nous nous raccommodâmes. Mais ne te l'avais-je pas dit?

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