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L'ESTURGEON

— Goûte-moi de ce caviar.

— Du caviar? Jamais...

— T'u as tort. Ce caviar ressemble peu à l'affreux cambouis que des empoisonneurs patentés offrent en tartines aux clients dans les restaurants à la mode. Ceci est le véritable caviar frais des bouches du Volga, d'où il a du arriver, pas plus tard qu'hier, par des voies extraordinairement rapides. Ettu peuxt'en fier à moi; car, quoique aimant les condiments exotiques à la folie, je ne mange jamais de caviar que dans trois maisons : ici, chez la belle madame F... et chez l'illustre docteur C..., Tune jadis maîtresse et l'autre médecin d'un

grand-duc resté reconnaissant, qui quelquefois leur en envoie.

Lorsqu'il entendit comparer ainsi avec un sérieux évidemment paradoxal la modeste table de l'hôtel Bridaine aux somptuosités culinaires célèbres certes, dans tout Paris, de la courtisane respectable par ses millions, et du prince de la science, le bon poète Savinien ne put s'empêcher de sourire; et tandis que, de ses élégantes mains d'oisif, Xavier Luc étalait, sur du pain coupé en tranches minces et judicieusement beurré, l'ambroisie russe comparable pour ses reflets et son grenu à une confiture de perles noires, devenu soudain curieux, il examina lentement le singulier endroit choisi par le caprice de son amphitry

Une salle tout en longueur, propre et cirée à paraître glaciale, où dînent, chacun isolément, de vieux messieurs, de vieilles dames et des prêtres parmi lesquels un missionnaire joyeux, barbu, le ruban rouge à sa soutane, et un capucin gigantesque qui, d'après une confidence du garçon, a le titre d'abbé mitre.

Un simple vitrage sépare la salle à manger de la rue ; et, sur la mousseline des rideaux

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d'un blanc transparent de surplis, se dessinent, en broderie plus épaisse, les initiales de l'hôtel : un II et un B pareils aux A M entrelacés des nappes eucharistiques.

inien alors se rappelle avoir été amené là au sortir du Luxembourg;, un peu par surprise, à travers un dédale d'antiques rues étroites, désertes, mal pavées, quartier de Rome endormi dans l'ombre des froides architectures de Saint-Suipice, et il se rappelle encore avoir admiré en passant un palais du siècle dernier dont les chapiteaux, d'ordre bizarrement composite, sont faits de têtes de béliers aux grosses cornes enroulées, plus une fontaine creusée en niche, avec son mascaron de bronze d'où tombe un perpétuel filet d'eau et qui, d'après l'inscription en latin, serait due munificence d'une princesse palatine.

Savinien se dit que Xavier Luc a eu tout de même une inspiration originale et qu'il serait bon, qu'il serait simple de faire ainsi un lointain voyage sans quitter Paris, d'oublier tiiéàtres et boulevards, et de s'installer pour un mois, deux mois, sous un nom peu voyant, dans la plus haute chambre de ce paisible hôtel

embaumé d'une odeur d'encens par le frôlement des soutanes, où mollement, - chaque matin, vous réveillerait Je son des cloches.

Et Savinien se berce en de vagues pensées mystiques, étant de cette jeunesse d'à -présent chez qui, dans le désastre des croyances, survit on ne sait quel besoin de tendre religiosité, doux psychologues déséquilibrés qui rêvent de Trappe ou Moulin-Rouge et qui, si la Trappe s'ouvrait pour eux, croiraient voir, nouveaux saint Antoine, Grille-d'Egout ou la Goulue esquisser son pas canaille et tentateur entre deux piliers blancs de cloître.

Xavier Luc ne se perdait point dans des considérations aussi subtiles.

Parisien et homme d'esprit, mais d'un esprit préoccupé surtout de son enveloppe animale, il attachait une importance extrême aux choses du boire et du manger. De sorte qu'il n'avait amené son ami Savinien dîner ainsi à l'hôtel Bridaine ni pour la poésie des rues Garancièreou du Canivet, ni pour le chant voilé des cloches, ni pour la fine odeur d'encens se mêlant au fumet des plats, mais parce qu'il savait ceci que certaines tables d'hôte avoisi-

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nant Saint-Sulpice sont, dans le Sahara gastronomique de Paris, les seules oasis o puisse en carême faire un bon maigre, préparé ainsi qu'il convient par une servante d'évêque, arrosé de vin nécessairement pur, car nulle sophistication ne saurait tromper des gosiers chrétiennement habitués à l'impeccable vin de messe, et agrémenté de ces pâtisseries, pâtés de truite, de saumon et autres canoniques béatilles que des artistes spéciaux préparent à l'intention des gens qui aiment se mortifier.

L repas, qui fut exquis et silencieux, toute cette prudente clientèle glissant à pas menus et s'entretenant à voix basse, le repas une fois achevé, Xavier Luc se souvint du caviar et éprouva le besoin d'interroger Savinien.

— Au fait, là, pourrais-tu me dire pourquoi tu ne manges jamais de caviar ?

— Mon Dieu, répondit Savinien, la cause en est simple: c'est tout bonnement parce que le caviar, s'il faut en croire les données actuelles de la science, est fait avec les œufs de l'esturgeon, et parce que, si le caviar te rappelle tes jours heureux et glorieux d'attaché

militaire en Russie, pour moi, à l'idée d'esturgeon se rattache un des plus lamentables venirs de mes années d'apprentissage littéraire.

Je n'étais pas précisément riche alors; l'éditeur ne réapparaissait que sous la forme d'un fantastique vivant dans le lointain des lèves ; et comme, mon logement et mon blanchissage payés, il me restait environ vingt sous à dépenser par repas, je déjeunais et dînais dans un restaurant fréquenté surtout par les élèves des Beaux-Arts, où matin et soir, pour vingt sous, un restaurateur famélique et bossu, surnommé le père Mayeux, faisait semblant de nous servir une apparence de nourriture.

L'appétit, un appétit féroce et constamment entretenu par ce régime simplifié, ne m'attirait pas seul en ces lieux. Une autre fringale, la fringale d'amour, aussi impérieuse, aussi peu régalée que l'autre, m'y attirait également. De sorte que, en passant la porte, parfois je n'aurais pu dire lequel était le plus ému de mon estomac ou de mon cœur.

Figure-toi que le père Mayeux, la nature

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souvent se permet de ces ironies ! avait la plus adorable des filles. Elle s'appelait Louisette et siégeait au comptoir. Je l'aimais en secret, celane lui déplaisait point ; et toujours elle me réservait la place enviée sur le coin de table le plus rapproché d'elle.

Après dix ans, il y a des jours où je rêve encore de Louisette. Ses yeux étroits et vifs, son nez mutin, taillé à facettes, ses lèvres croquantes, menues, évoquaient par induction des idées de verdeur juvénile, tandis que, par contre, sa nuque blonde et boisée, grassouillette, comme nourrie d'or...

— Gli-sse, Savinien, un vicaire parle-moi plutôt de l'esturgeon.

— Patience, ami, j'y arrive.

Un jour, c'était justement en carême, il y eut fête chez le père Mayeux.

La carte si pauvre d'ordinaire portait ce mot sardanapalesque « Esturgeon » moulé de la main de Louisette ; et en effet, dans la vitrine, comme à celle des grands restaurants, s'allongeait, sur un lit d'algues fraîches et de fucus, le cadavre imbriqué d'écaillés d'un poisson énorme.

Où le père Mayeux s'était-il procuré un tel monstre? Voilà ce que personne ne sut jamais.

N'importe! l'esturgeon provoqua parmi nos jeunes appétits un enthousiasme voisin du délire. Mais bientôt l'enthousiasme se calma, et au bout d'une semaine d'esturgeon, nous commençâmes à trouver que ce mets d'abord jugé digne des dieux, s'éternisait un peu sur la carte.

Car, et ceci me fît comprendre le miracle de la multiplication des poissons, malgré la vaillance de nos mâchoires, ce diable d'esturgeon n'avait pas l'air de diminuer sensiblement. Il était toujours là derrière les vitres, avec museau allongé en groin, sur les algues maintenant raides et gelées.

On espérait parfois au réveil que l'esturgeon serait fini ; mais, chaque matin, d'un regard mélancolique jeté de côté, il fallait constater que l'esturgeon persistait encore.

D'ailleurs, pas moyen d'y échapper. Le père Mayeux avait décrété qu'il fallait avant tout achever l'esturgeon ; et puis Louisette, dès votre entrée, avait une si douce, si engageante façon de commander :

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— Un esturgeon soigné pour M. Savinien...

Oh! cette voix de Louisette! oh! le supplice de l'esturgeon!

A la fin, je pris un grand parti.

Ayant calculé que l'esturgeon pouvait durer encore trois jours, je me résignai à feindre un voyage et à m'en aller chercher ma nourriture loin des jolis yeux de Louisette.

Cette imprudence me fut fatale. Après trois jours, quand je revins, ô joie ! plus d'esturgeon dans la vitrine. Mais à ma place, près du comptoir et de Louisette qui riait, un sculpteur, mon rival, plus résistant que moi à l'esturgeon, achevait tranquillement de dévorer la tête du monstre.

La place ne me fut pas rendue. Désormais Louisette m'ignora... et voilà, conclut Savinien, pourquoi mon cœur se serre et mon estomac se contracte lorsque je pense à l'esturgeon.

C'est à propos d'un âne que Ja discussion s'engagea. Un amour de petit âne, tout blanc mais qui deviendra gris, comme le sont en réalité les ânes blancs ! quand le temps aura mis dessus sa patine de fine poussière. Le bon Schaunard m'en avait réservé la surprise pour ma fête, sous prétexte qu'à travers les hasards de la production littéraire je parlai quelquefois des ânes en termes dont se sentit touché son cœur de poète et de fabricant de joujoux.

Un pur chef-d'œuvre que cet cane sculpté tout exprès pour moi dans son exacte anatomie, puis recouvert d'une belle peau de veau mort-né, si mince et si parfaitement ajustée qu'elle laisse saillir, avec un naturel qui fait

illusion, les vertèbres de l'échiné et les os des côtes.

Courtaud, râblé, l'œil et le front têtus, il semble, de ses narines ouvertes, renifler la subtile odeur des hauts chardons à rieurs violettes qui poussent le long des talus, tandis que ses oreilles interrogantes et mobiles se tournent à l'appel lointain de quelque bourrique esseulée.

Ainsi attaché par le bridon à une branchette d'olivier — provenant de l'unique olivier parisien qui pousse mélancolique, rue de Rivoli, dans une moitié de barrique sciée, devant la porte d'un marchand d'huile, — vous diriez un âne véritable.

Seuls les sabots trop vernis et trop noirs manquaient de couleur locale; nos ânes de Canteperdrix ont bientôt fait de se ternir la corne à courir les chemins poudreux, les pentes pierreuses, et leurs sabots ne luisent guère. Un peu de gomme, la cendre d'un cigare ont heureusement remédié à la chose ; et maintenant l'âne est vivant, tel qu'on s'imagine son illustre ancêtre, l'âne d'or de Lucius à qui ce malheur arriva, étant âne, de rede-

venir homme pour avoir brouté une touffe de roses.

Après avoir admiré l'œuvre, nous nous mîmes à parler de l'auteur et du livre qu'il publia sur les Souvenirs de sa vie de bohème.

— C'est triste, disais-je, mais trop évident. Encore un rêve dont il faut rabattre. D'après ce que Schanne nous raconte, Musette et Mimi sont de pures créations poétiques et n'ont jamais existé que dans la fantaisie de Miirger.

Mon blasphème indigna Philémon :

— Comment! jamais existé les Musette?

jamais existé les Mimi ?... Mais elles existent comme exista en chair et en os, je le jure, Manon Lescaut. Car le cœur de la femme se ressemble partout. Depuis la naissance du monde jusqu'au moment fatal où, remplissant les cieux incendiés, notre planète éclatera comme un suprême bouquet d'artiOc^, la jeunesse et l'amour, à toute heure, en tout lieu, doivent produire leur miracle; et Paris dans son prestigieux décor voit éclore et s'épanouir les mêmes naïves idylles que les bosquets

milésiens aux jours de Daphnis et de Chîoé.

— Il me semble pourtant que déjà, de notre temps...

— Qu'appelles-tu notre temps? Qu'est-ce que c'est que ça, le temps, au point de vue

la passion éternelle?

— Eh dame! oui, de notre temps, je te prends toi-même à témoin, presque au lendemain de la mort de Murgef, quand, sous

jTonniers du Luxembourg, dans les sentiers bordés de lilas et de sureaux de l'ancienne Pépinière, nous nous promenions Pâme nde ouverte, ingénus et prêts à aimer, en avons-nous rencontré tant que cela, voyou de ces Mimi, de ces Musette?

— Mais des cent, mais des raille! Seulement il fallait les voir. Tu ne les as pas vues. Des yeux t laient pour cela : les yeux de Marcel et de Rodolphe. Et tiens, puisque tu parais en douter...

Lorsque Philémon a dit tiens ! on peut se résigner : c'est une histoire.

— Tiens ! te rappelles-tu Louisette ? une grande fille, nonchalante et fine, ni blonde ni brune, le teint mat, avec cette mélancolie du

regard que donne aux Montmartroises (Louisette descendait de Montmartre) une enfance passée à contempler du haut des buttes les couchers de soleil et les levers d'aurore sur Paris qui s'étend immense et sur l'horizon de collines qui bornent la plaine Saint-Denis.

Très douce et pétrie de bonté comme le pain Test de farine, Louisette m'aimait, à sa manière ! Assez pour se jeter à l'eau s'il se fut de m'éviter un ennui, ce qui d'ailleurs ne l'empêchait pas à l'occasion et sans y ajouter la moindre importance de faire l'aumône en passant au premier mendiant d'amour rencontré le long du chemin.

— Parfait ! A ce portrait je me rappelle Louisette.

— Alors tu te rappelles aussi l'excellent camarade que nous appelions Brisacier.

— Brisacier? Parbleu !...

— Ne m'interromps pas ! Eh bien, ce Brisacier, un des hommes de notre siècle qui aient le plus courageusement protesté contre les modes dont nous tyrannise la corporation des tailleurs, Brisacier qui, ne se souciant d'être beau qu'aux yeux de la Muse, arborait,

sans reproche et sans peur, au hasard de la rencontre ou de la commodité, les plus fantastiques costumes, Brisacier que je vois encore coiffé en plein hiver d'un panama rapporté d'Andalousie et laissant flotter sur un gilet jaune une cravate rouge constellée de perroquets bleus, Brisacier enfin, l'adorable et chimérique Brisacier, vint un matin me trouver dans ma chambre.

— Écoute, dit-il, j'ai une confidence à te faire et un service à te demander.

— Voyons la confidence !

— J'aime Louisette.

— Mais je l'aime aussi, elle est presque ma maîtresse !

— Presque seulement. D'ailleurs, peu importe ! et ma conscience est tranquille, car je suis sur de l'aimer beaucoup plus que toi.

— Soit ! explique-moi maintenant quel service...

— Voilà : J'aime Louisette éperdument, comme je n'ai jamais aimé. Mais je suis gauche avec les femmes; par-dessus le marché l'excès d'amour rend timide; j'ai peur que Louisette ne me raille, et j'ai compté sur toi. . .

— Pour fai re agréer tes vœux par Louise tte ?

— Parfaitement, car si tu lui dis que je l'aime et que je suis digne d'être aimé, elle te croira.

A ce discours, j'eus d'abord envie de me fâcher, puis de rire. Mais le brave garçon était sincère, il avait des larmes dans les yeux.

Juge ma conduite comme tu le voudras!

tout bien réfléchi, je fis ce que me demandait Brisacier. Me voilà donc en train d'expliquer à Louisette combien l'amour de Brisacier était d'une essence supérieure au mien, et quel honneur reviendrait à la femme qu'un tel poète aurait choisie.

Louisette, la bonne Louisette, après un peu de légitime étonnement, me parut bientôt disposée à se laisser persuader. Brisacier, au fond, si l'on ne regardait pas trop au costume, n'était pas mal de sa personne. Et puis, sur mes conseils, il s'était mis à composer des vers pour Louisette, des vers dans lesquels, abandonnant la grande lyre, il parlait de petits oiseaux, de vin clairet et de tonnelles. Une femme résiste difficilement à ces choses, et Louisette s'en trouvait flattée.

Voyant l'affaire aller bon train, Louisette à moitié conquise, et Brisacier suffisamment enhardi, je crus faire bien et discrètement en disparaissant quelques jours. Je m'en allai donc dans les campagnes.

A mon retour, rencontrant Brisacier :

— Eh bien, lui dis je, est on content? — Content sans l'être, hélas ! Louisette se montre charmante, je sens que je ne lui déplais pas ; mais au dernier moment, au moment décisif, toujours elle m'échappe. Ce n'est point par coquetterie et je me demande en vain pourquoi. Il ne nous reste qu'un moyen ; j'attendais impatiemment ton retour pour cela : ce serait d'interroger Louisette.

J'interrogeai Louisette, mon système étant que lorsqu'on se mêle d'un rôle il faut le pousser jusqu'au bout, et Louisette m'ouvrit son âme. — Sans doute, monsieur Brisacier est bien gentil, et je ne demanderais pas mieux que de l'aimer, car il m'aime de tout son cœur, /dément voilà, c'est plus fort que moi ; il y a chez lui, comme amoureux, une chose, oh ! presque rien î qui me gêne. Et de peur de blesser monsieur Brisacier, cette chose je

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n'ose la lui dire. — Confie-moi donc cela, Louisette ; qu'est-ce qui te gêne? que veuxtu? — Eh bien, confessa Louisette rougissante, eh bien ! je voudrais que monsieur Brisacier ne me fît plus la cour en espadrilles.

Bonne Louisette! Elle avait tout accepté, le panama, le gilet jaune et la cravate à perroquets. Mais les espadrilles décidément, ces espadrilles dans lesquelles Brisacier se promenait plus fier qu'un roi depuis son voyage en Espagne ! heurtaient trop ses délicats instincts de Parisienne bien chaussée. Et Brisacier, ingénu poète dont tu devines le vrai nom, Brisacier ne put être heureux, car il le fut ! qu'après avoir quitté la sphère étoilée de ses rêves pour aller prosaï :juement chez un cordonnier de la rue de Buci, où Louisette l'accompagna, s'acheter une jolie paire de souliers Molière.

Je remerciai Philémon -, et nous voikà désormais convaincus de ceci : qu'il y eut des Mimi et des Musette, avant, pendant, et après Murger !

J'aime les bois : qui ne les aime point ! Mais néanmoins je leur préfère les vieux parcs, les parcs à demi abandonnés.

Est-ce l'impression des premières lectures, le souvenir lointain d'enfantines songeries ? La chose me semble probable, car je retrouve, en ces vieux parcs, tel qu'autrefois je l'ai rêvé, le décor des contes de fées.

Toujours, à l'ombre des vieux parcs, je m'étonne de ne pas rencontrer quelque seigneuriale cavalcade, quelque chasse menée grand train dans un éblouissement de soie, de velours, de franges d'or et de panaches ; et malgré moi j'y cherche toujours — avec son pont-levis aux bras moisis, aux chaînes dévo-

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rées de rouille, que garde un hallebardier pétrifié — le château à quatre tourelles entouré de fossés verdis où la Belle attend qu'on Téveille.

Les bois ne parlent à nos cœurs que des éternelles joies de la nature. Les parcs aux vertes pelouses semées de débris nous disent, par les mille voix familières des canaux coulant invisibles et des ombrages émus au vent, la mélancolie non sans grandeur de notre brève destinée.

D'ailleurs, toute philosophie mise de côté, rien ne me semble, plus qu'un parc, charmant et varié en surprises.

Dans l'enceinte de ses murs broussailleux et de loin en loin s'écroulant, brèches par où les hérissons se glissent au dehors les nuits de lune, sous les masses demeurées noblement architecturales des hautes avenues et des charmilles, on peut faire à chaque pas d'intéressantes découvertes.

C'est un tumulus, glacière jadis, et qui, sous l'envahissement des lianes, a pris peu à peu des airs de montagne ; un banc abandonné, tout brodé de lichens et capitonné

d'herbes folles ; un petit temple dont un châtaignier sauvageon a disjoint les dalles de marbre ; une bacchante toujours rieuse et fi ère de ses seins aigus, bien que les ans, hélas ! aient mis sur son corsage comme un voile d'épaisse mousse; puis, au centre du bassin terni que les joncs obstruent et que ride parfois le bâillement silencieux d'une carpe centenaire, le jet d'eau jadis dansant et vif, entouré d'une pluie de perles, mais qui, bloc de tuf limoneux, n'a plus maintenant à sa cime que le timide suintement, l'agonisante palpitation d'une source presque tarie.

Il faut croire que mademoiselle Frison, ainsi surnommée, j'imagine, à cause des ors crespelés de sa nuque et de son front délicat mais étroit un peu, n'aimait pas les parcs mais préférait les bois, car, depuis leur arrivée à Saint- Cloud, elle ne cessait, oh ! gentiment, de quereller son ami Jacques.

— ■ Là î voyons, si c'est raisonnable, lorsqu'on n'a qu'une petite malheureuse api midi à soi, lorsqu'on pourrait courir les vrais sentiers, sous les vrais arbres, de venir ainsi s'enfermer pour tout le dimanche dans une

manière de jardin, spacieux certes, mais clos de murs, dont les sentiers sont sablés avec du gravier de rivière et dont les arbres sont taillés.

Vainement le malheureux Jacques, sentant sa journée compromise et décidément évanouies les joies amoureuses qu'il s'en promettait, essaya de démontrer à Frison, personne têtue, que, par suite des révolutions et des guerres, le parc de Saint-Cloud, comme tant d'autres parcs, est redevenu presque un bois, et que, sans parler de l'incomparable perspective qu;, du haut des terrasses, se déroule sur la vallée de la Seine et sur Paris, blanche Babylone piquée de points d'or dans une vision de mirage, on y trouve encore, loin des endroits connus du public et trop frayés, des sentiers discrets, de vieux arbres... Mademoiselle Frison n'en voulait point démordre.

— Et en fait de fleurs? disait-elle.

— Mais, ma Frison, il y a des fleurs, plus belles même que dans les bois, fleurs riches et rares, fleurs royales, survivantes d'anciens parterres qui, paradoxalement, ça et là, fleurissent au milieu des ronces.

— Oui, parlons-en : des fleurs qu'on ne peut pas seulement cueillir sans risquer un procèsverbal ou sans que le garde tout au moins vous les fasse jeter à la sortie. Tel est le règlement. Tu devrais savoir ça, Jacques, toi qui prétends n'ignorer rien. Et voilà pourquoi, tout à l'heure, en entrant, nous marchions sur une jonchée de bouquets foulés, comme au village dans les rues, après les processions de la Fête-Dieu.

Jacques s'était tu, comprenant son crime; et, jusqu'à la porte opposée, celle qui mène aux bois de Garches et de Yille-d'Avray, bien que la promenade, trois petits quarts d'heure, soit déjà pas mal longue, on bouda.

Frison continuait sa plainte :

— Et moi qui comptais, bonne bote, nous faire ce soir à tous les deux une surprise en décorant de fleurs notre chambre, mais de fleurs comme tu les aimes, sauvages et qui n'entêtent point !

A vrai dire, Frison, et de là sa colère, s'inquiétait moins des fleurs que de la façon de les cueillir.

Depuis ce satané printemps, elle avait dans

la tête un rêve, dans le cœur un vague caprice de muguets ou de violettes cherchés à deux, les mains se rencontrant, parmi la fraîcheur des brins d'herbe. Et certes, à la plus amoureuse alcôve du monde, la plus exquise e* mieux close, elle eût, cette après-midi là, préféré tel retrait ombreux où, ajoutant toujours quelque chose encore au bouquet jamais assez gros, hypocritement on s'attarde, avec des noisetiers pour courtines et le ciel bleu pour ciel de lit.

Or Jacques, qui la devinait :

— Mais tu pourras, Frison, nous faire ta surprise. Puisque le parc est traversé, puisque nous voici devant l'autre grille, rien n'empêche d'aller dans les bois de Garches par exemple, à Yille-dWvray, aux Fausses-Reposes et jusqu'aux étangs de Saint-Cucùfa, chercher un bouquet, dix bouquets qui ne devront rien à personne.

— Et au retour, pour traverser de nouveau le parc?... interrogea Frison tentée.

— Au retour, c'est bien simple, nous demanderons une carte au gardien.

Alors, fraternellement, Jacques expliqua

qu'en faveur des honnêtes gens qui, porteurs de bouquets moissonnés hors des zones interdites, ont besoin néanmoins de prendre le chemin du parc, l'administration conciliante a institué un système de laissez-passer que les gardiens des grilles, superbes sous leurs gilets rouges, contresignent avec une gravité de vrais douaniers :

« Laissez passer un bouquet de lilas, un bouquet de géraniums, de roses ou de marguerites. »

— Mais c'est charmant et tout à fait commode ! s'écriait, en pinçant l'ami Jacques au coude, Frison réconciliée avec Saint- Cloud.

Et ils en cueillirent des fleurs, et ils en firent des stations sur l'herbe, à l'ombre complice des fourrés ! Car enfin, une fois les fleurs cueillies, il faut pourtant bien qu'on les noue. Muguets et station à Garches ; à Ville-d' Avray, station et violettes ; aux Fausses-Reposes, station encore sous prétexte de jacinthes tardives ; et à Saint-Cucufa, au bord des étangs où le chèvrefeuille se mire, station sous prétexte de lys d'eau.

A la grille de Ville-d' Avray, quand ils re-

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vinrent, lassés un peu, au soir tombant, le bouquet était une gerbe.

Et, sans trop se faire prier, assis au seuil de sa logette, le gardien, pour son confrère qui veille à la grille de Saint-Cloud, inscrivit gravement sur une carte timbrée du timbre des domaines : « Laissez passer, pris dans les bois, un paquet de mauvaises herbes ». Ce qui amusa Jacques et humilia un tantinet Frison.

Sous l'oblique rayon du soleil à demi voilé, le parc s'empourprait, solitaire. Les derniers promeneurs disparaissaient au loin, inquiets de Theure du train. Dans les massifs, dans les clairières, des fleurs brillaient, fleurs riches rares, fleurs royales, ainsi que Jacques avait dit, et ces fleurs, à cause de l'heure, exaspéraient encore l'éclat de leurs couleurs, comme si elles en eussent emprunté la flamme aux adieux de l'astre mourant.

— Oh! Jacques, soupirait Frison, si on cueillait une de ces roses ?

Jacques consentit, grave imprudence !

Car à la grille de Saint-Cloud, lorsque Frison montra le laissez-passer et le. paquet de mauvaises herbes :

— Mais, nom de nom! mademoiselle, grommela le gardien, ancien militaire, jovial et facétieux, ce n'est pas au bois, je suppose, que fleurit « Triomphe d'amour » ?

Ainsi se nommait, paraît-il, de son nom de rose, une magnifique rose piquée au milieu du bouquet.

Et Frison entendant cela, Frison, sans doute par crainte du procès-verbal, devint rose comme la rose.

— Parfaitement ! affirma Lucius, il y a quelque vingt-cinq ans, on rencontrait encore dans certains quartiers de Paris, je le jure, des ingénues.

Et, sans prêter attention au sourire d'incrédulité dont on accueillait ces paroles, comme il avait à caser son histoire, le bon Lucius continua :

— Un souvenir à ce propos. Il m'est revenu en mémoire l'autre jour, tandis qu'allant de Clamart à Villebon, je longeais l'étang de Trivaux, cruellement emprisonné sous une triple couche de glace, mais dont un clair soleil, qu'on eût dit printanier, égayait la froide blancheur.

Oui! je me revoyais, pipe à la bouche et chapeau mou, au temps de la belle jeunesse, par un pareil soleil, sur la même chaussée, précédé d'une douce amie et suivi, à trois pas, d'un chien.

L'amie s'appelait Rosalinde, tout au moins le prétendait-elle. Le chien, lui, n'avait pas de nom. Je vous expliquerai pourquoi.

Alors comme aujourd'hui la neige et le gel de l'étang étincelaient à la lumière ; comme aujourd'hui, un clair rayon allumait mille pierreries dans les masses de joncs flétris qui s'échevelaient sur ses bords.

Et Rosalinde était ravie, et le chien trottant, langue tirée, essayait sans conviction de partager les enthousiasmes de Rosalinde.

Je ne savais rien de Rosalinde ; Rosalinde n'en savait guère plus long à l'endroit de son chien.

Pauvre toutou errant blotti sous une porte, Rosalinde l'avait adopté la veille, et moi je venais d'adopter Rosalinde le matin même. Les choses se passaient ainsi, autrefois,' au Quartier Latin.

La rencontre eut lieu, avec Rosalinde, non

loin du Panthéon et devant l' Hôtel des Grands- Hommes où, futur grand homme, naturellement, je logeais.

A cette époque patriarcale stationnait là un onmibus qui, toutes les heures ou deux, s'en allait, par la place Saint-Sulpice et l'interminable rue de Vaugirard, desservir Issy, Vanves...

Plusieurs fois j'avais vu Rosalinde, haute comme une botte, avec des cheveux fous et certain air de gravité qui avançait en moue gamine des lèvres faites pour sourire, s'arrêter, parler aux deux chevaux en train d'attendre, tête basse, l'heure incertaine du départ, les caresser, les cajoler, et leur fourrer entre les dents, à chacun, un morceau de sucre.

— Bonne fille, disaient les conducteurs. Elle doit économiser ce sucre-là sur son déjeuner de trois-de-café , le matin, à la crémerie.

Tant de douceur d'àme dans ce gentil corps me toucha; et, prenant à deux mains mon courage après avoir moi-même partagé aux chevaux un morceau de sucre sournoisement

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tenu en réserve dans ma poche pour la circonstance que je prévoyais, je proposai à la jeune personne, les poètes inédits ne doutent de rien, et c'était en plein mois de janvier, une promenade à la campagne.

Il faut croire que le soleil et la paradoxale odeur du printemps qui, ce jour-là, flottait dans l'air, plaidèrent pour moi, car la jeune personne répondit, malicieuse et gardant sa moue :

— Volontiers, aussitôt qu'il y aura des fleurs.

— Mais il y en a, Mademoiselle, à Clamart, par exemple, où va l'omnibus.

— Vous en jureriez ?

— Je le jure !

Et, comme l'omnibus faisait mine de partir, nous n'en dîmes pas davantage.

Au bout de deux heures d'un tête-à-tête agréablement cahoté à travers de tristes banlieues, à travers de tristes villages, nous débarquâmes à Clamart.

— C'est ici les fleurs?

— Non ! mais c'est ici qu'on déjeune ; nous trouverons nos fleurs plus haut.

Puis, bravement, comme des camarades, maigre la bise qui piquait, on déjeuna sous la tonnelle.

Le déjeuner dépêché, en route! et pédestrement, cette fois.

Dix minutes plus tard, j'éprouvais la satisfaction triomphale de montrer à Rosalinde les rieurs promises, Car je ne lui avais pas menti; je connaissais depuis longtemps un coin sauvage, entre le haut Clamart et Chatillon, où s'obstinent à fleurir, même en plein janvier, sous le vent des plateaux et narguant les gelées, près de mares creusées pour l'extraction de la meulière, quelques toufîes d'ajoncs rabougris. Rosalinde cueillit la fleur d'or, non sans laisser un peu de son sang aux rameaux épineux tout emperlés de givre.

Elle en fit un bouquet qu'elle s'épingla au corsage; et, comme le soleil était haut encore et que le beau temps se maintenait, nous résolûmes, pour le retour, d'aller joindre le chemin de fer à Meudon en passant par les Sablières, l'Allée Verte et la Fontaine Sainte-Marie. Après-midi délicieuse!

Exaltée par la découverte extraordinaire de

ce champ d'ajoncs, Rosalinde n'était plus la même.

On aurait cru que je venais de lui révéler la Nature, tant il y avait de joie naïve et de reconnaissance dans ses yeux.

Autour de ses lèvres aussi, quoique les bois, en cette saison, avec leur clair treillis de branchages dépouillés où, parfois, noire et blanche sur le ciel nacré des beaux jours d'hiver, se perche une pie, n'offrent guère de retrait propice aux furtives stations d'amour.

Et c'était pour elle une joie, mon bras fort soutenant sa taille, de dégringoler les sentiers pendants, bordés de talus sablonneux, que couronne un bourrelet de fraîche mousse, pendant que notre chien — il était déjà « notre chien » — s'essoufflait à suivre, s'arrètant parfois inquiet et perdu jusqu'au cou dans un amas de feuilles mortes.

Donc, arrivés au bord de l'étang, et comme le chien s'arrêtait encore, Rosalinde se mit à courir, me faisant signe de la suivre et contournant l'étang jusqu'à un lavoir vermoulu dont la toiture en planches s'écroulait parmi des roseaux et des ronces.

De là, cachés à tous les yeux, nous apercevions en face, sur la rive, notre chien, assis sur sa queue, qui geignait, nous croyant perdus.

Rosalinde, entre temps, s'inquiétait fort de savoir comment, sous îa voûte de verre qui recouvrait leurs aquatiques domaines, les poissons avec les grenouilles pourraient vivre jusqu'au printemps.

A la fin, le chien nous dépista, et, d'un subit élan, s'engagea sur la glace, jusqu'au beau milieu de l'étang.

Là, par exemple, il s'arrêta, chien parisien mal au courant 'de L'hiver, de ses phénomènes, et ne comprenant pas ce que pouvait bien être ce sol transparent et nouveau dont le contact à chaque pas lui infligeait une sensation de brûlure.

C'est en vain que nous le sifflions. Il piétinait sur place, sans avancer, levant alternativement, avec des cris d'appel douloureux, ses pattes tour à tour gelées.

Je dus me résoudre à Palier chercher.

— Au péril de mes jours ! disais-je à Rosalinde.

La glace, en effet, craquait un peu. Quand je l'eus ramené sain et sauf :

— Si vous voulez, soupira Rosalinde émue, comme la pauvre bête n'a pas de nom, nous le baptiserons Froid-aux- Pattes.

— Va pour Froid- au x-Pati

— Oui î Frôid-aux-Pattes, c'est gentil... Froid-aux -Pattes ?... Ici, Froid-aux-Par

Puis, frappée d'une idée subite et subitement rougissante :

— Moi, je m'appelle Rosalinde ment vous appelle t-on?

— Mais Lucius, mademoiselle.

Alors — son bouquet d'ajoncs me piqua — alors, m'embrassai linde, avec s

-: timide qui. zayait un peu :

— C'est pas bien joli tout de même, non ! pour sur, c'est pas bien joli de tant aimer au bout d'une heure un monsieur qu'on ne c

pas...

Mon Dieu oui, me dit Fracastor, le premier travail, pour nous autres explorateurs, est de prendre femme à chaque retour de âge. Tu connaîtras ça comme les autres quand tu auras seulement fait le tour du monde quatre ou c:nq fois ! Imagine, aussitôt le bateau quitté, un double et irrésistible désir: d'abord de rafraîchir, en mordant à même dans les fruits d* Europe, son palais affadi par l'abus des goyaves et des mangues, puis de se débarbouiller, avec quelque Parisienne au besoin anémique un peu, du souvenir d'innombrables Vénus musquées, toutes trop uniformément couleur de citron ou de bronze.

Lorsque le train du Havre me déposa gare Saint-Lazare, je me sentis donc fort amoureux.

Amoureux, mais de qui ?

J'avais précédemment essayé dessoupeuses peintes et rousses, Circés à tant par mois, dont tout nouveau débarqué devient le déplorable Ulysse. Toujours le même tour au Bois, toujours les mêmes cabarets de nuit ! Recommencer me parut pénible. — « Fracastor, mon ami, ce n'est plus là ce qu'il te faut. L'heure de la sagesse a sonné. Souviens-toi des conseils que te donnait ton oncle. Ce qu'il te faut, ô Fracastor! pour vivre heureux deux ou trois mois, c'est une petite personnebien tranquille. L'espèce n'en est pas rare à Paris, dans certains quartiers. » Et, mes bagages confiés au garçon d'hôtel, je me répandis par les rues, cherchant ce diamant bleu, ce merle blanc, cette fleur d'idéal bourgeois qu'on appelle une petite personne bien tranquille.

Je la voyais, d'ailleurs, distincte et si parfaitement dessinée, qu'il me semblait l'avoir connue déjà.

Jolie, pas trop pourtant. Ptien de cette

beauté provocante qui saute aux yeux comme un jeune chat prêt à griffer ; une beauté intime, enveloppée, ne se laissant pénétrer qu'à la longue. Mignonne plutôt, les grandes tailles font se retourner les passants ! mignonne, mais sans être naine. Ni brune, ni blonde : châtaine, avec des yeux indécis et doux.

Tranquillement vêtue surtout, la petite personne bien tranquille. Un corsage noir égayé d'un léger ruban ; et, pour coiffure, un de ces 6262s qu'en trois coups de poing, d'un ruban, les Parisiennes se fabriquent.

Car elle serait Parisienne et travaillerait. Chaque soir, je l'attendrais au sortir de l'atelier. Le dimanche nous irions à la campagne, nous cueillerions des fleurs dans l'herbe et cela paraîtrait délicieux.

Je ne la trouvai pas tout de suite, oh! non, la petite personne bien tranquille.

Vainement, revenu à la vie normale et toujours couché avant minuit, je m'éveillais avec les balayeurs, à l'aube, pour surveiller, tantôt sur une rive et tantôt sur l'autre, rue du Faubourg-Poissonnière et rue de Rennes, la des-

cente des ouvrières Montrougiennesou Montmartroises qui sont les bourdonnantes et matinales abeilles de cette immense ruche, Paris.

Vainement, le soir, entre six et sept, j'arpentais, à pas d'amoureux, autour des ateliers et des grands magasins, d'autres voies également propices, la petite personne bien tranquille ne se manifestait point.

Enfin le ciel eut pitié de ma misère et sur mon chemin l'enfant rêvée, tandis que, pris de désespoir, je contemplais la tour Saint-Jacques, à l'heure où les « Plumes et Fleurs » du quartier des Gravilliers et du passage du Caire viennent émietter aux moineaux, dans le square, un peu du pain de leur déjeuner.

Dès les premiers mots, nous nous entendîmes.

— Ainsi, je vous plais ?... lui disais-je.

— Oh ! pour sûr, me répondait-elle d'une x de petite personne bien tranquille ; moi,

d'abord, je n'ai jamais aimé les jeunes gens. Oaristys vraiment virgilien !

Et, comprenant enfin le prix d'une vieil-

lesse relative, je me félicitais intérieurement d'avoir la barbe agrémentée çàet là des légers fils d'argent chers aux petites personnes bien tranquilles,

La lune de miel commença.

D'abord, pour rompre la monotonie de nos soirées, j'avais voulu conduire la petite personne bien tranquille au théâtre. Mais le théâtre ne vaut rien, parait-il, aux petites personnes bien tranquilles. Ça finit trop tard, le théâtre. Parlez-moi du café-concert : on sort quand on veut et on ne risque pas de manquer le dernier tramway, considération importante pour une petite personne bien tranquille.

Nous allions donc au café-concert, et, quoique peu amateur du genre, pour ne pas causer de déplaisir à la petite femme tranquille, j'applaudissais, en enrageant, les refrains de Paul us et d'Yvette.

Lune sans nuages, comme tu vois.

Le second jour, pourtant, nous eûmes une manière de dispute.

La petite personne bien tranquille voulut me faire connaître ses parents. Toutes les petites personnes bien tranquilles sont possédées

de cette manie. Une mère à cabas, un frère ivrogne. Le soir, on dînait en famille.

Nous mangions la salade, un soir. C'est elle qui l'avait préparée. J'osai redemander un peu de vinaigre.

— Alors, il n'y a pas assez de vinaigre ?

— Mais, chérie...

— Alors, la salade est manquée !

— Qui diable te dit !...

— Alors, je ne sais pas faire la salade?... Alors, je ne sais rien faire ?

— Voyons, calme-toi, tu exagères.

— Alors, je suis une...

Ici un mot peut-être déplacé sur les lèvres d'une petite personne bien tranquille ; le saladier, lancé d'une main sûre, s'aplatissant contre le mur et cette phrase mémorable, dans une crise de nerfs et de larmes : o S'il est permis de traiter ainsi une personne bien tranquille, qui avait assaisonné si tranquillement sa salade ? » La famille, au surplus, me donna tort.

— Ce paradis a duré longtemps ?

— Une semaine ronde, depuis le lundi, jour de notre rencontre, jusqu'au dimanche.

— Et quel dieu, mon pauvre Fracastor, te débarrassa de la petite personne bien tranquille ?

— Non pas un dieu, mais un cheval sauvage. Ces choses-là n'arrivent qu'à Paris et la chose vaut d'être contée.

Donc, le dimanche arrive, dimanche attendu, Je me voyais réalisant mon rêve et me promenant avec la petite personne bien tranquille, doucement, sur la mousse, dans le silence tranquille des bois. J'avais pu éviter la famille. Mais pour faire plaisir à la petite personne bien tranquille, il avait fallu inviter quelques-unes de ses camarades d'atelier : oh I douze seulement, toutes, d'ailleurs, bien tranquilles comme elle.

On avait, pour but d'excursion, choisi Marly-le-Roy, endroit tranquille, où conduit, à travers prairies et collines, un tranquille chemin de fer.

Nous déjeunâmes à Marly, mais ne pénétrâmes pas dans les bois, ces demoiselles prétendant que l'herbe y est pleine de mauvaises bêtes.

Pariez-moi de Bougival, voilà la vraie cam-

pagne! Or, nous nous trouvions justement à moins d'un quart d'heure de Bougival.

Après Bougival et un léger apéritif dégusté au Bal des Canotiers, rien n'empêcherait de suivre tranquillement jusqu'à Chatou les berges de l'île, ens'arrêtant à la Grenouillère, où une escale s'imposait.

La route est charmante, à vrai dire. Un fond de hauteurs boisées qui s'estompent dans la brume du jour tombant. Des murs de parc, des villas blanches ; et au premier plan, sous la berge herbue, bordée de vieux saules noyés, aux creux desquels, ainsi qu'en de baroques vases japonais, a poussé un foisonnement d'herbes folles, le grand bras de Seine, miroir clair que fend parfois un skiff rapide, ou qui parfois se plisse en plis circulaires au saut brusque et court d'un poisson.

La bande avait filé devant, avec chansons et mirlitons, et je cheminais seul sous les branches, songeant non sans mélancolie à cette horreur de la tranquillité qui possède les petites personnes bien tranquilles, quand, au tournant du sentier, un double spectacle m'étonna.

LA PETITE PERSONNE BïfiN TRANQUILLE

Sur ma gauche, dans un pâquis, libres comme les étalons de Camargue, se serraient, apeurés et les oreilles frémissantes, une trentaine de chevaux mis au vert, tandis que devant moi, mirliton en main, la petite personne bien tranquille s'apprêtait à diriger un orchestre de violonistes dépenaillés et de harpistes en hailli

C'était une troupe d'Italiens se rendant à la Grenouillère, comme nous, que la petite per-

me bien tranquille venait de rencontrer et qu'elle avait engagés, sans hésitation, pour me faire la surprise d'une sérénade en plein air.

— Un, deux, trois !...

Les chevaux s'étonnent, s'ébrouent. Ah ! mon ami, quelle galopade ! — Assez, arrêtez, mais vous êtes folle ! criais-je à la petite personne bien tranquille qui sans rire me répondit: — Flûte alors, si une petite personne bien tranquille ne peut pas s'amuser un peu, bien tranquillement, le dimanche !

Ce furent ses dernières paroles. Elle s'était élancée sur un des chevaux qui passait et je la vis disparaître, en plein tourbillon de cri-

nières, du côté du couchant, dans un horizon pourpre et feu où se hérissaient des silhouettes de gardes aux gestes furieux et de palefreniers armés de fourches.

Somme toute, conclut Fracas tôr, je suis content d'avoir vu, en traversant l'île de Croissy, ce pittoresque tableau qui m'a rappelé la .savane, mais me voilà guéri pour toujours des petites personnes bien tranquilles.

Et je pends la crémaillère demain, pour changer ! avec une petite personne pas du tout tranquille qui, les mardis, au bal que tu sais, lève vers le ciel sa jambe ingénue dans le grand quadrille idéaliste où brillent, telles des étoiles, l'Empiffrée et Fiocon d'Azur.

— Non, là, tu sais, hurlait le peintre Jean Le Hùcheur en bourrant de coups de poing affectueux le maigre dos du musicien Lagremuse, cette fois-ci, pas moyen d'y couper, comme dit Courteline en ses récits guerriers, le sous-sol est vide, le piano libre, et tu vas nous offrir, avec accompagnement de bocks bien tirés, une audition du fameux menuet macabre dont le Tout-Paris des Buttes s'inquiète uniquement depuis huit jours.

— Il s'agit sans doute, dans ta pensée, de mon joyeux Requiem, répondit doucement Téphèbe interpellé, car jamais cette envie ne me sollicita d'écrire un Menuet macabre.

— Requiem, menuet, n'est-ce pas tout un?

j'errais simplement sur les titres. Allons-y de ton Requiem.

Et Lagremuse ayant demandé la clef du piano à la demoiselle de comptoir, tous, musiciens, poètes et peintres s'engouffrèrent, bande chevelue, dans l'escalier de bois par où on accède au sous-sol.

Ceci se passait, il n'y a pas huit jours, dans la grand'salle du Clos- Normand, cafébrasserie pittoresquement décoré d'images d'Epinal et de faïences peintes par un patron astucieux, lequel espère ainsi faire croire à sa clientèle d'artistes qu'ils se grisent au sein des champs.

Si le café proprement dit est curieux ses murs de grossier crépi, où des crev sont imitées, son plafond à poutrelles, les hauts landiers eu fer et les chandeliers tiques de sa cheminée, ensemble dont le seul aspect évoque dans les cerveaux les plus hermétiquement bouchés des visions de retour de chasse ou d'arrivée par la diligence, oui ! si le café proprement dit est curieux, le sous-sol, certes, ne Test pas moins.

Imaginez une manière de cave où la lu-

mière, d'ailleurs inquiétante et fantomatique, filtre par un plafond fait d'épaisses plaques de verre, plafond servant également de- dallage cà la salle qui se trouve au-dessus. D 3 sorte que, l'après-midi, lorsqu'il fait clair, on y voit d'en bas en raccourci toutes sortes de silhouettes bizarres, les unes géométriques et figées qui sont les supports des chaises et des tables, les autres inquiètes et mouvantes qui sont les semelles des consommateurs.

Les dieux marins et les sirènes, s'il en reste au fond delà mer, doivent jouir d'un spectacle analogue quand, sur la bleue étendue des flots, vitreuse toiture de leurs palais, court ibre noire d'une barque qui fuit, d'un paquebot qui passe. Et la comparaison sembl d'autant plus juste que, vues ainsi du sous-sol en question, certaines semelles masculines affectaient vaguement la forme, sinon les dimensions d'un paquebot.

Du reste, personne dans l'assistance ne songeait à. prêter attention à ces jeux pourtant suggestifs des ombres et de la lumic Tous avaient les yeux sur le musicien La° muse qui, une fois le piano ouvert, les bocks

servis et le garçon renvoyé hors du sanctuaire, préludait à son Requiem.

Lagremuse, chef incontesté de l'école des valses lentes, avait mis dans ce Rtquiem, chef-d'œuvre descriptivement symboliste, toutes les angoisses d'une âme pétrie, comme il convient à une âme qui se sait moderne, de candeur perverse et de satanisme ingénu.

Cela commençait âprement par des accords plaqués et funèbres sur lesquels bientôt se détachait une phrase légère, indécise, plutôt joyeuse, et comparable à ces nerveux éclats de rire dont parfois s'accompagnent les sanglots. Puis, la phrase prenait l'essor, dominait, chantait. Les accords douloureux :

grondements d'orgues au milieu des vapeurs d'encens, lamentations de cloches dans la brume, se faisaient lointains peu à peu ; et, après une envolée dernière, suivie de silence, tandis que Lagremuse s'essuyait le front, Le Hù^heur déclara, avec l'assentiment de tous, avoir vu, distinctement vu, vers la trentetroisième ou trente-quatrième mesure, des rieurs naître parmi les tombes d'un cimetière

très ancien. Ces fleurs étaient des roses rouges et des lys. Lagremuse, flatté mais modeste, déclara qu'en effet, il avait essayé d'exprimer par sa musique des touffes de lys et des roses rouges.

On en était au Pie Jesu.

Le Requiem recommença avec ses alternances voulues de cantilènes et de plaintes ; et, dès lors, par un bizarre effet de suggestion esthétique, les auditeurs, dont la plupart n'avaient pas jusques-là bien compris ce que pouvaient signifier tant de notes en cataractes, voyaient parfaitement, eux aussi, le Requiem se dérouler, tantôt comme une guirlande sans fin où de fraîches rieurs s'enlaçaient avec des bouquets d'immortelles, tantôt comme une lourde et funéraire tenture, sur le velours noir de laquelle, en claires broderies d'argent, au lieu de larmes et d'os en croix, des sujets galants se détachaient.

Enûn Lagremuse s'arrêta, définitivement cette fois, anxieux et le doigt levé, sur une mesure qui restait en l'air, suspendue.

— Voilà, dit-il, c'est tout.

Des applaudissements retentirent, et quel-

qu'un se précipita vers l'escalier pour commander de nouveaux bocks.

— Oui, voilà ! je serais assez réjoui de mon œuvres si je tenais- la fin. Seulement, comme vous voyez, la fin manque, J'ai beau descendre dans mon Moi, cette fin ne me requiert point.

— Mais du tout, Lagremuse, je trouve au contraire ta fin superbe. L'indéterminé de la musique exprime à souhait précisément Tindéterminé de la vie. Sait-on jamais quand ii faut commencer à rire ou quand on a fini de pleurer?

— N'importe ! soupirait Lagremuse, pendant que les mains se tendaient vers lui, j'aurais désiré tout de même boucler ça. conclure...

Et positivement navré, ses cheveux rc en arrière, tout en remettant à son annulaire une bague, que, par un geste sans prétention, familier aux grands viituoses, ii avait, avant de commencer, négligemment posée sur l'acajou vibrant du piano, Lagremuse leva les yeux vers le plafond, comme font les penseurs et les poètes quand, d'instinct et pour obéir à

quelque superstition héritée sans doute des âges astrologiques, ils cherchent leur inspiration dans les étoiles.

— Nom de Dieu ! s'écria tout à coup Lagremuse.

— Il aura trouvé, hasarda Le Hûeheur.

Mais, les yeux de Lagremuse restant obstinément rivés au plafond, tous levèrent la tête à leur tour et regardèrent.

Un drame se passait là-haut, juste audessus de l'infortuné Lagremuse, un drame pour ombres chinoises du plus extraordinaire effet.

Entre quatre petits carrés noirs, dénonçant les quatre pieds d'une table, des bottines venaient de se poser, frémissantes et si mignonnes.

— C'est Moumou, disait Lagremuse, ce ne peut être que Moumou.

Or, en effet, seule à Montmartre, Moumou, ce petit poison de Moumou, tour à tour modèle, figurante aux Bouffes-du-Nord et même écuyère à l'Hippodrome, possédait un pied pareil que, pour sa minuscule élégance, Cendriilon et Iîhodope eussent jalousé.

216 FRIQUETTES ET FRIQUBTS

— C'est Moumou 1 répétait Lagremuse désespérément ; et comme tout Montmartre savait qu'il aimait Moumou et se figurait être aimé d'elle, chacun aussitôt comprit le pourquoi de son désespoir.

En face des gentils petons de Moumou, une seconde paire de pieds avait pris place, énormes ceux-là, d'aspect conquérant et militaire, que des éperons agrémentaient.

— Bon! l'artilleur... On m'avait bien dit que Moumou me trompait avec un artilleur; mais je feignais de ne rien voir, je voulais douter encore. Maintenant, hélas ! le doute n'est pas possible.

Oh non ! il n'était pas possible le doute. Rien de significatif et d'amoureusement éloquent comme la pantomime à laquelle, làhaut, les mignonnes bottines féminines et les bottes militaires se livraient.

C'étaient des approches, des appels, des fuites, des superpositions aussi troublantes que des caresses; et, pour finir, l'étreinte finale des grosses bottes tenant entre leurs semelles à clous les bottines emprisonnées.

Maintenant, Lagremuse ne soupirait plus.

Endolori, mais radieux, une larme au coin de son œil illuminé par la flamme du génie :

— Ecoutez-moi, fit-il, j'ai trouvé.

Et le Riquiem se continua, sur un rythme poignant, avec des basses lamentables. Sous les doigts fiévreux de Lagremuse, le clavier se liquéfiait en sanglotantes mélodies. Tout pleurait : le piano pleurait, Lagremuse pleurait comme le piano et tout le monde pleurait comme Lagremuse.

— Bravo, mon vieux ! hurlait Le Hûcheur. voilà le vrai Reqnicm joyeux. Cette fois, tu tiens la formule. Mais ne nous montrons pas ingrats et, puisque c'est l'artilleur qui te Ta inspiré, si on montait un bock a l'artilleur?

— Pour mon compte, répondit Hector, je suis sûr d'avoir été aimé éperdument, au moins une fois en ma vie.

— Eperdument! Tant que cela?

— Oui : par une jeune personne qui me prenait pour un voleur.

Vous vous rappelez Nyssia. Rencontrée au hasard d'une course au quartier Latin où je vais encore quelquefois revoir d'anciens amis, les soirs de dîner de thèse, elle avait voulu tout de suite connaître mon modeste entresol de la cité Gaillard, et, de loin en loin, elle y revenait s'installer comme chez elle, pour deux jours, trois jours, jamais plus ! effarouchant la respectabilité de ma concierge par sestoilettes

220 FRIQUETTES ET FR1QUETS

à la « va comme je te pousse » et son gazouillis tapageur de moineau de la rive gauche.

Très compromettante, Nyssial

D'abord, j'essayai de tenir secrète le plus possible une demi-liaison qui, en somme, me disqualifiait. Mais le bruit quand même s'en répandit et, à bon droit, car il y a une hiérarchie en tout, les promeneuses du Jardin de Paris et les soupeuses de chez Sylvain me méprisèrent.

Peu m'importait î

Egoïstement, sans rien dire, acceptant tout comme un juste hommage, je me laissais dorloter aux délices et aux épices d'un amour tel que Rothschild — malgré sa caisse, peut-être à cause de sa caisse — ne connaîtra jamais, et qu'hélas moi-même ne connaîtrai plus, n'en ayant joui quelque temps que par erreur sur ma personne. Amour étrange, fait d'un besoin féminin d'esclavage, d'adoration devant la force et d'admirative complicité, dont peuvent seuls apprécier toute la criminelle saveur les chevaliers du trottoir et les beaux hercules de foire.

C'est ainsi que m'aimait Nyssia, sans que rien, je me hâte de l'attester, pût dans mes façons d'être justifier son choix et l'inexplicable honneur qu'elle daignait me faire.

Généreux par principe avec le beau sexe, j'avais toujours soin, sous le premier prétexte venu, de peupler de quelque monnaie sa bourse trop généralement vide. Mais à chaque fois Nyssia paraissait étonnée, et, dans ses yeux vicieux et bons, je lisais comme un doux reproche.

D'une enfance relativement ténébreuse, Nyssia conservait des goûts canailles qui me charmaient.

Pour jouir de sa surprise, comme quelqu'un à qui pour la première fois on montrerait la mer, et voulant l'initier aux raffinements, peu sardanapalesques d'ailleurs, de l'orgie moderne, j'essayai plusieurs fois de l'amener souper en cabinet après une soirée au théâtre.

Le théâtre la fit bâiller.

Le souper la vit indifférente devant ses tentures et ses dorures, et les jeux des lumières dans les cristaux plus blancs aux reflets de la nappe blanche.

Quoique je lui eusse donné un brillant, elle n'éprouva pas le désir d'égratigner son nom sur la glace ; et les garçons découpant un filet de barbue avec l'onction religieuse du prêtre en train d'interroger les entrailles de la victime, ou mettant au transport d'une bouteille vêtue de toiles d'araignées les mêmes soins et le même respect que s'il s'agissait de promener un potentat goutteux, n'arrivèrent pas à l'impressionner.

A tout cela, Nyssia préférait la parade en plein vent des fêtes foraines, et la gibelotte avec la friture sous une tonnelle râpée, dans quelque Lapinqui fa me de barrière ou quelque Goujon foli ho n du. bord de l'eau.

Nyssia avait des mots : « J'étais d'abord gantière dans un passage. Malheureusement j'ai dû quitter. Toujours ganter, du matin au soir, me faisait mal à la poitrine. »

Un soir, nous nous querellions, ce qui arrivait quelquefois, et l'ayant saisie par les deux bras, je serrai, parait-il, assez violemment.

Nyssia défait sa robe, constate d'un air de triomphe, sur sa peau fine, pour un rien meur-

LES DEUX CASQUETT 223

trie, quelque chose qui, en effet, pouvait être un bleu, puis, avec un accent de reconnaissance et d'orgueil elle s'écrie : « Maintenant, on peut faire la paix, tu m'as battue ! »

Nyssia éprouvait, d'avoir été battue, une joie d'esclave.

sachant comment la témoigner, elle voulait le lendemain me cirer mes bottines, et j'eus toutes les peines du monde à l'en empêcher.

D'autres fois elle soupirait d'un air câlin et mi-fâché : « Tu te méfies donc de moi, puisque tu ne me confies jamais rien ? »

Ou bien encore i « Pourquoi ne veux-tu pas me faire connaître tes amis ? — Mais, sapristi, tu les connais tous, mes amis. — Oh! ce n'est pas de ceux-là que je veux parler, c'est des autres... »

Que fallait-il entendre par ces autres mystérieux et quels amis inconnus me supposaitelle ?

J'aurais dû m'en douter, car cette aimable enfant avait un faible pour les héros du crime.

Dans sa cervelle à courants d'air où se

mêlaient des souvenirs de roman et des impressions de cause célèbre, Altmayer fraternisait avec Pranzini et, sur le même autel, honoré du même encens, mon effigie se dressait à côté de celle du divin Rocambole.

— Ainsi, Nyssia te croyait assassin?

— Assassin, non! La modestie me défend de m'en prévaloir, mais tout au moins escroc de marque. C'est pour cela qu'elle m'aimait.

— Explique-nous, au moins, comment cette conviction lui était venue.

— Assez drôlement: à propos de deux casquettes trouvées par elle dans la poche d'un de mes vieux pardessus. Non pas des casquettes de voyage, mais de ces terrifiantes casquettes, marque distinctive dans un certain monde, hautes et s'évasant comme la toque des juges qu'elles semblent parodier, à trois ponts comme les anciens vaisseaux de guerre, de ces casquettes enfin qui, se dressant sur une tête, équivalent à un dossier.

C'est après sa trouvaille de deux casquettes dans ma poche que Timaginative Nyssia,

rêvant déguisements, existence en partie double, exploits nocturnes, que sais-je encore? avait échafaudé, pour m'en faire le héros, tout un petit roman à parfum de bagne.

— Mais, en somme, comment te trouvais-tu posséder chez toi ces compromettants couvrechef?

— Voici : passant il y a six mois sur les boulevards extérieurs, un subit coup de vent roula mon chapeau dans la boue. Je dus entrer, pour le remplacer, chez un chapelier dont la boutique fort à propos se trouvait là.

Entre nous, le gibus qu'on me vendit manquait peut-être d'élégance. Mais quoi! il me coiffait et c'était l'important.

Le chapelier, en me rendant la monnaie, me remit un prospectus que je ne regardai point, plus un petit paquet enveloppé de papiersoie que je mis dans ma poche sans y prêter attention.

Or, le petit paquet, retrouvé plus tard, contenait les deux casquettes qui devaient causer l'erreur de Nyssia.

Quant au prospectus, je l'ai retrouvé également. Le voici : il est curieux et authentique.

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