L'ÉMEUTE
Ils se rencontraient ainsi chaque samedi, de trois à quatre heures. Moment unique dont l'attente enfiévrait une moitié de la semaine, et dont le souvenir, longuement respiré, suffisait à embaumer l'autre moitié.
Elle entrait, coquette, de son pas menu, par la grille des Champs-Elysées.
Lui, feignant de s'intéresser aux ébats des deux cygnes noirs, attendait près du bassin, devant le grand vieillard prisonnier dans sa gaine, qui, pour personnifier l'hiver, étend ses doigts sur un réchaud d'où sortent des flammes de marbre.
Ils s'en allaient alors à travers le jardin, et ait toujours délicieux.
Délicieux au printemps, quand, dans une bonne odeur de résine et de miel, les bourgeons vernissés éclatent, et que les hampes des marronniers en rieurs se dressent, rigides et roses.
Délicieux l'été, sous la voûte opaque des ailées où les feuilles émues par la brise ressemblent à des mains innombrables qui béniraient.
Délickux en automne quand, avant de mourir, ces mêmes feuilles rougissent et se dorent, comme si elles gardaient en elles quelque chose de la flamme pourpre des couchants.
Et délicieux aussi, l'hiver, soit que les ramures dépouillées se détachent sur le fond du ciel avec la netteté d'un trait d'eau-forte, soit qu'une belle tombée de neige couvre pelouses et parterres, si blanche, si étincelante, qu'elle fait paraître grises les statues.
L'itinéraire ne changeait pas.
Sans s'inquiéter de la cohue, — car, que leur importaient ces femmes parées, ces enfants qui jouent, ces vieillards et ces jeunes hommes, les uns rêvant la vie, en
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quête d'aventures, les autres s'attardant à savourer un dernier rayon, — ils descendaient, la main dans la main, jusqu'à la porte qui s'ouvre sur le jardin réservé, en face du pavillon de Flore.
Là ils se quittaient.
Elle, habitant le faubourg Saint-Germain, prenait par le pont des Saints-Pères. Et lui, pour la suivre des yeux, montait bien vite sur la terrasse qu'affectionna longtemps Napoléon III, promeneur taciturne, heureux de la voir se retourner une dernière fois, à l'angle opposé du pont, avant de disparaître au milieu d'un flot pressé de passants et de fiacres.
Elle n'ignorait point, ce jour-là, qu'il y avait tumulte dans les rues. Mais l'amour véritable ne s'effraie pas pour si peu. D'ailleurs, les Parisiens sont galants ; et même avec la troupe et les sergents de ville, pour peu que Ton s'explique, on finit toujours par passer.
Elle commença seulement à s'inquiéter lorsque, arrivée au bas des Champs-Elysées, elle aperçut la place couverte de monde, le pont barré par des cavaliers dont les casques
d'acier luisaient, une ligne noire faite d'hommes se prolongeant à perte de vue sur le mur blanc des quais, et des gamins assis entre les genoux, le long des bras, et jusque dans la couronne des statues géantes qui représentent les villes de France.
Des curieux se pressaient en haut des terre-pleins, devant l'orangerie.
— Ah! mon Dieu, songea-t-elle, pourvu que la guerre civile n'ait pas envahi notre jardin !
Et î idée qu'il ne serait pas là, qu'on resterait huit jours sans se voir, lui mit au cœur subitement une douleur presque physique.
Ces huit jours lui semblaient un siècle. Comment ferait-elle pour vivre ces huit jours?
Cependant, le propre des amoureux est d'espérer contre toute espérance ! voyant que malgré ses efforts elle ne pourrait jamais pénétrer jusqu'à la grille, elle se dit : « Peutêtre que sur la rue de Rivoli le jardin sera resté ouvert. »
Ceci parut caimer un instant les angoisses de sa petite âme impatiente et passionnée. Elle allait, poussait, suppliait, se frayant un
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passage quand même. Mais une fois rue de Rivoli, une fois devant la porte du jardin, l'inquiétude la reprit, plus poignante.
— Evidemment il n'aura pas pu venir. Je ne trouverai personne. Mais je verrai les deux cygnes noirs, je verrai le vieillard barbu qui chauffe ses doigts à un feu de marbre, et je pourrai penser à lui...
Il était là. Oh! sans l'attendre. Comment croire que, si timide, elle aurait affronté le contact brutal de la foule ?
Il souffrait, certes, lui aussi. Mais à souffrir dans un endroit plein du souvenir des journées heureuses* il éprouvait, nos sentiments ont de ces nuances, une sorte de cruelle et douloureuse volupté.
Elle s'airèta, l'apercevant. Lui oubliait d'aller au-devant d'elle. Et quand leurs mains tremblantes se joignirent, cette rencontre, dont tous les deux désespéraient tout à l'heure, prit soudain la douceur d'un premier rendez-vous.
— Eh quoi ! vous étiez là ?
— Vous êtes donc venue ?
Ils marchaient côte à côte, lentement, leur
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âme noyée dans Ja joie de se sentir Tan près de l'autre.
Us causaient à mi-voix, échangeant des pensées quelconques, parlant pour le plaisir de s'écouter parler. Je crois même, vu la circonstance, qu'ils parlaient un peu politique. Mais tout prend une signification amoureuse sur les lèvres des amoureux. La passion éclate à travers des phrases qui paraissent n'avoir rien de commun avec la passion. Telles ces encres mystérieuses qui, entre deux lignes banales, si on expose la page au soleil, font briller soudain des lettres d'or.
C'est ainsi que ce jour-là, dans une conversation que vous ou moi eussions crue consacrée aux événements du jour et de la veille, « président de la Chambre » signifiait : « Que tu es belle ! » « Et « Union des gauches » : « Je t'aime et n'aimerai jamais que toi ! »
Us allaient ainsi, par leur chemin habituel, tournant le dos à la place de la Concorde, toujours hurlante, mais dont le brouhaha de plus en plus lointain, les clameurs de plus en plus indistinctes, ressemblaient maintenant au bruit de la mer.
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Tout à coup au bas de la grande allée, ils entendirent le jet d'eau chanter, et, sortant de leur rêverie, ils s'aperçurent qu'ils étaient seuls.
Oui ! seuls au milieu du jardin immense où le crépuscule tombait, plus seuls en plein Paris que dans un bois sauvage !
Tous les promeneurs, dont le va-et-vient anime d'ordinaire à cette heure les Tuileries, se pressaient là-bas sur les terrasses pour voir la manifestation. Pas âme qui vive, un désert ! Les gardiens à moustaches blanches, les gardiens eux-mêmes manquaient.
Sombre du côté -de la Seine, le jardin, vers la rue de Rivoli, laissait voir entre ses arbres et ses grilles l'illumination des boutiques ; et, troublés dans leurs habitudes par ce vide inattendu, les pigeons ramiers, les corneilles descendaient des branches.
Une timidité les prit. Ils demeurèrent sans rien dire.
Puis, toute rouge, tombant dans ses bras :
— J'ai peur, dit-elle, partons vite !
Et, tandis qu'au loin la voix populaire grondait, dans cette oasis de silence où l'eau
jaillissante mêlait sa chanson à la plainte rauque des colombes, les deux amants, gardés par l'émeute, se donnèrent — enfin ! — un baiser.
FS LA NEIGE
La neige tombait en vagues flocons innombrables, tourbillonnant aux courants d'air du boulevard ; et l'on eût dit le printemps là-bas, dans nos montagnes, au moment où l'amande se noue, quand les pétales des arbres défleuris parsèment de mille points blancs laverdure des jeunes blés.
La neige tombait et fondait — aussitôt — en touchant le sol. Elle fondait sur la chaussée ; elle fondait sur le trottoir ruisselant et
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luisant comme après une averse. C'est à peine si, du côté d'où vient le vent, une légère sucrée blanche soulignait les corniches des façades et ornait d'une demi-calotte d'argent le dôme des kiosques à journaux etlalanterne des becs de gaz. Les toits seuls blanchissaient un peu, mais la terre restait obstinément noire.
Un petit marmiton s'arrêta, tout blanc, dans le vol des papillons blancs, et je l'entendis murmurer :
— « Ça ? ce n'est pas encore la vraie neige ! »
Justement un gros monsieur passait, col de fourrures sur l'oreille, coiffé d'une moelleuse toque en loutre, bleuissant l'air autour de lui des fumées d'un cigare énorme, et insultant par l'étalage de son indifférent bien-être les grelottantes bouquetières qui vainement le poursuivaient.
Mais c'est son dos qu'il fallait voir : égoïste et carré comme un dessus çle coffrefort, c'est son dos qu'il fallait voir, cible tentante !
Et, regardant les flocons se dissoudre à
mesure qu'ils touchaient le sol, enrageant de ne pouvoir modeler en boule compacte, promptement recouverte grâce à des manipulations bien entendues d'une cristalline glaçure, ces trop éphémères fleurs de Pair, le marmiton se désespérait à l'idée de tant de belle neige perdue.
Tout à coup son œil s'éclaira d'une lueur malicieuse.
Derrière le gros monsieur, au tournant de la rue, une fillette venait d'apparaître, pauvre petite malheureuse cherchant fortune et son dîner à travers la neige, ainsi que le font les moineaux.
Et vous eussiez cru voir un moineau, en effet! un moineau sur la queue duquel, réalisant l'idéal rêvé, quelque gamin aurait posé non le légendaire grain de sel, mais un joli morceau.de sucre.
Les modes nouvelles jouent de ces tours : sur sa tournure, relevée et pareille, avec son fouillis de nœuds, à l'arrière peint et sculpté d'un Bucentaure, sur sa tournure, la neige en tombant ne fondait pas, mais s'accumulait au contraire et formait déjà une manière de
mignonne montagne dont la blancheur se teintait de rose aux reflets du corsage écarlate.
Et comme la neige tombait toujours, peu à peu la mignonne montagne croissait.
A la hauteur de la Porte-Saint-Martin — nous marchions ainsi tous les quatre, moi beau dernier, depuis Je Gymnase, — le marmiton jugeant sans doute les munitions suffisantes, ramassa vivement et légèrement du creux de ses mains rapprochées la poudre blanche comme farine de cette originale poudrière,puis ayant pétri son boulet, il se cambra en arrière, et visa.
Non, jamais neige mieux lancée ne s'irradia sur un dos en plus somptueux feu d'artifice ! Frappé de stupeur, à la commotion, le gros monsieur s'était arrêté, laissant admirer entre ses omoplates un grand soleil blanc brodé d'argent comme en ont les Turcs de féerie. La femme rit, tourna la tête, chercha d'où venait cette neige ; puis elle repartit vers son but inconnu.
Le marmiton, gravement, s'était remis à la suivre, combinant déjà d'autres exploits et surveillant du regard le roulis de la tournure
blanche à nouveau et de plus en plus agréablement praïinée.