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L'OMNIBUS DE PLAISANCE

Ce quelque chose répondait :

— Il reste une place ? Allons, tant mieux I Et le conducteur, cordial et bourru, affirmait :

— Oui, mon brave, il reste une place.

Alors, me penchant à mon tour, je distinguai, à ras de terre, un cul-de-jatte. Tête barbue, deux bras, un buste : le tout posé dans un plat de bois.

Avec une extraordinaire adresse et des passants l'aidant un peu, le cul-de-jatte accota l'avant de son plat au marchepied, se fit luimême basculer et se trouva sur la plateforme.

La place libre était située tout au fond. Je compris que loger ce cul-de-jatte dans Tintérieur serait sans doute une opération difficile. Le cul-de-jatte commençait à s'impatienter.

— Bon ! me dis-je, sacrifions-nous.

Et j'entrai, abandonnant, entamé à peine, mon cigare que le cul-de-jatte raina

Faire le bi< douxl Tout le monde,

parmi l'assistance i

sommeil, parut d'accord pour approuver ma noble conduite.

Maintenant l'omnibus roulait de plus belle. Mais personne ne dormait plus, et nous nous amusions des gens qui, malgré la plaque levée et les signes du conducteur, couraient derrière la voiture, s'obstinant à vouloir monter et s'accrochant au garde-fou.

— Je vous dis qu'il reste une place !

— Je vous dis qu'il n'en reste pas !

Et la querelle se perpétuait.

Car, malgré les bouffées énormes qu'il tirait de mon bout de cigare, sous l'hélice de l'esca- 'impérialeoùle conducteur l'avait poussé, comment aurait-on soupçonné,- bien qu'il comptât comme voyageur, la présence du culde-jatte?

15 Juillet. Plus de chansons, plus d'oriflammes !

Les derniers échos de la fête meurent aux lointains horizons ; ses dernières lueurs s'effacent dans le ciel pâli ; et les étoiles mélancoliques, toute une longue nuit éclipsées, ont rallumé timidement leurs palpitantes petites flammes qu'effaroucha l'assaut des fusées montant d'un jet, audacieuses, comme pour les remplacer là-haut, puis, à mi-chemin de l'escalade, s'arrôtant et se dissolvant en pressuse pluie cTor,

Sur la Seine, entre les grands quais, l'actif va-et-vient des bateaux-mouches succède aux éblouissements de la fête vénitienne pro-

menant ses lentes gondoles parmi les reflets des ponts en feu; les édifices hier illuminés reprennent la tranquillité architecturale de leurs lignes ; la Tour Eiffel, sa robe de braise dépouillée, s'habille à nouveau de flottante brume ; et, maraudeurs ici comme aux champs, les gamins, après avoir noblement défilé en uniforme de guerriers scolaires, abattent aujourd'hui à coups de casquettes quelques lanternes oubliées qui brillent çà et là ainsi que de grosses oranges dans le vert un peu roussi des feuillages.

De cette fête, joyeuse pourtant, un souvenir attristé me reste.

Dès le matin, alors que les voitures roulaient encore, j'étais monté sur l'impériale d'un tramway dont le parcours va zigzaguant à travers des quartiers populeux.

Pour l'observateur peu pressé, l'impériale d'un tramway est une manière de balcon qui marche. Et, sans fausse honte, en bon badaud, avec cette simplicité d'âme qu'il fait bon retrouver à certaines heures, je m'extasiais sur le retour inespéré du beau temps et la splendeur vraiment opportune d'une journée sou-

dain tout azur et soleil après de si longues séries d'orages.

J'admirais l'éclat des drapeaux, l'arrangement des girandoles. Ici le jeu du mât de cocagne plus passionnant que celui des courses et autour duquel, que le sévère monsieur Lozé y veille! s'engagent de fiévreux paris; ailleurs, un cirque de chevaux de bois éblouissant et pailleté où, s'enivrant à la double ivresse du roulis et de la musique, des fillettes tournent, ]e rire aux lèvres, un ruban frais dans le chignon, les unes naïves, pour le seul plaisir de boire l'air et d'aller vite, les autres superbes, chevauchant je ne sais quel rêve de richesse et de vie heureuse, avec des cambrures de taille et le regard insolent déjà de futures amazones au Bois.

Puis un peu partout, à chaque carrefour, des bals en plein vent, des tables dressées au travers de la rue, et sur le trottoir, parfois, à défaut d'orchestre, un piano détraqué que martyrise quelque virtuose à longs cheveux.

Près dé moi étaient venus s'asseoir un petit facteur du télégraphe et une assez aimable blonde, lui ressemblant, que je pris d'abord

pour sa sœur et qui se trouvait être sa cousine.

La cousine : une ouvrière du faubourg, coquettement endimanchée et visiblement fière de promener ce jeune cousin en costume administratif. Le petit facteur : un de ces galopins quelconques que l'on voit dans les jardins publics iaire, avec des patronets par hasard rencontrés, d'interminables parties de billes, tandis que la tourte et la dépêche, toutes deux impatiemment attendues, froidissent chacune de son côté.

Le petit facteur causait, la cousine écoutait avec admiration.

Le petit facteur, nommé de la veille, étrennait ce jour^là sa vareuse. Plein d'une joie contenue et vive, où se mêlait un peu d'orgueil, il disait les démarches qu'il avait dû poursuivre, les interrogations qu'il avait dû subir, les intrigues qu'il avait dû tramer pour atteindre à un poste aussi considérable. La cousine, très au courant, lui donnait néanmoins la réplique, afin sans doute de faire durer le récit et de nous éblouir plus longtemps.

Elle était charmante, la cousine !

Par suite de je ne sais quel magnétisme, nos regards s'étant rencontrés, elle avait fini par ne plus parler que pour moi, heureuse de mon attention, désireuse d'être approuvée. Il fallut me mêler à la causerie, ce qui n'avait en soi rien de désagréable. Maintenant la cousine me serrait un peu, involontairement, mais elle me serrait. Je sentais ses genoux, ses bras; et, doucement ému de son contact, caressé à chaque cahot par la soie de ses boucles blondes, je me promettais de descendre en même temps qu'elle à la station où elle descendrait pour cultiver, s'il y avait lieu, notre naissante sympathie. Qui sait ? un 14 Juillet, avec les bals, avec la foule...

Tout en roulant ces pensées perverses, je mettais une hypocrite diplomatie à paraître ne m'occuper que du petit facteur.

— Et l'avenir ?

— Oh ! l'avenir, monsieur, est superbe, dit la cousine. L'administration prête des livres aux petits facteurs, et les oblige à étudier dans les bureaux, entre deux dépêches.

— Puis, interrompit le petit facteur, après

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un certain temps, quand on est vieux, si l'on passe ses examens, on peut entrer dans les appareils.

— Quand on est vieux ? Mais à quel âge?

— Eh 1 mon Dieu ! vers quinze ou seize ans...

Je dus rougir.

La cousine se mit à rire en regardant ma barbe grise, et je me demandais non sans amertume : — Quel Mathusalem doit voir en moi cet effronté petit facteur, pour qui l'âge qu'avait Roméo est le commencement de la vieillesse !

L'aventure m'avait navré.

Incapable pour quelques heures au moins de prendre ma part des joies populaires, je m'en allai vers le Luxembourg, refuge ami, chercher un peu de fraîcheur et de solitude.

Un jardin presque vide, Paris étant à la revue. Silencieuse et close de tous ses volets, la baraque à Polichinelle faisait relâche. Au lieu des flottilles accoutumées, un batelet, un seul, réfléchissait ses voiles blanches dans l'océan désert du grand bassin; et comme personne ne leur émiettait du pain sur les

pelouses, pierrots et ramiers se livraient à de tumultueuses baignades sous les fils de cristal pleurant au long des mousses dont s'entoure la fontaine de Galathée.

Laissant de côté le lac minuscule, décoré d'une île, où les canards mandarins s'ébattent à l'ombre d'un saule pleureur, et le parterre de rosiers où, avec un parfum mourant et cpii semble plus doux, s'effeuillent les dernières roses, j'arrivai, conduit par ma flânerie, jusqu'au rucher ensoleillé, que le vol léger des abeiiles entourait d'un nuage d'or, et jusqu'à la nouvelle pépinière dont les espaliers, torturés avec une ingéniosité japonaise, s'arrondissent en coupes, se creusent en urnes, et s'étalent en éventail.

Un homme se tenait là, regardant, sur les rameaux noirs et tordus, de beaux fruits en train de mûrir.

Il tendit la main : c'était un pauvre.

Non pas un pauvre de profession; tout simplement un vieux maçon usé par la peine et la maladie et si débile désormais qu'on ne voulait plus de lui sur aucun chantier. Son air d'honnêteté me toucha.

— Pour les braves gens qui se trouvent dans votre cas, il y a des secours, des asiles... Moyennant quelques recommandations peutêtre pourrait-on ?...

— Ah ! oui, répondit-il avec un sourire navré, les asiles!... Je sais. . J'avais même essayé... Malheureusement, voyez-vous, monsieur, je suis trop jeune...

— Trop jeune ! m'écriai-je en considérant ce dos courbé, ces cheveux blancs, ces mains tremblantes et flétries.

— Oui, pour être admis à l'asile il faut prouver au moins soixante ans. J'en ai bien cinquante-neuf, mais d'ici là...

Puis me saluant, il partit, sincèrement désespéré d'être trop jeune, le pauvre vieil homme!

Ceci me consolait un peu de l'humiliation du matin. Heureux de constater une fois de plus combien la vieillesse est chose relative, je pardonnai du fond du cœur leur inconsciente cruauté à l'impertinent petit facteur et à sa trop rieuse cousine.

On jouait au jeu des préférences.

Après avoir, dans une série de choix ingénieux ou délicats, pour les héros dont il eût désiré revivre la vielles livres qu'il aimait relire, les fleurs qu'il aimait respirer, donné chaque fois une preuve nouvelle de l'exquisité de ses goûts, le poète arrivant à cette rubrique quadrupède et mis en demeure de remplir la dernière ligne blanche, le poète, je dois le dire, hésita. Ou plutôt il fît semblant d'hésiter; car c'est posément, délibérément que, d'une belle écriture ferme et ronde, symbole du pariait équilibre de son sentiment et de sa pensée, sur le mignon carnet d'ivoire orné d'incrustations en or, il inscrivit le mot : cochon.

Toutes les femmes se récrièrent.

Lui, ne paraissant rien entendre, ajoutait déjà :

— Oui, mesdames, sans paradoxe et sans arrière-pensée de gourmandise, si, à tant d'animaux en apparence plus distingués et plus dignes de sympathie, si au cheval, au chien, au chat qu'ont adopté, je ne sais trop pourquoi, les mystiques, au loup, dont Alfred de Vigny a dit en nobles vers la vie libre et la mort stoïque, à l'ours, ermite facétieux et doux, qui se nourrit de rayons de miel, je préfère le compagnon de saint Antoine, c'est qu'avec sa falote physionomie, ses yeux chinois, sa queue en vrille et son groin interrogateur, ce succulent ami de l'homme me rappelle un des meilleurs souvenirs de ma jeunesse amoureuse.

Et comme ces paroles, pourtant sincères, n'avaient eu pour résultat que de surexciter l'orage des protestations :

— Attendez au moins que je m'explique.

Sur quoi, le silence s'étant fait, le poète

prit posture et commença :

— Je sortais alors du collège, mélancolique, et promenant à travers le temps et l'espace cet état d'âme particulier à la jeunesse qui s'appelle besoin d'aimer.

Amoureux, je l'étais oh ! de toutes les femmes, mais sans qu'aucune d'elles s'en doutât.

L'homme est sur ce point, vous le savez, la plus maltraitée des créatures. Ceux que notre orgueil appelle des frères inférieurs savent, quand vient la saison d'aimer, s'embellir de façon spéciale, revêtant un poil' plus lustré, un plumage aux couleurs plus vives, allumant même dans la nuit des parures phosphorescentes pareilles aux pierreries.

L'homme amoureux, lui, n'a pas d'uniforme, la femme amoureuse non plus.

De sorte que, chaque jour, d'innombrables Roméos avec de non moins innombrables Juliettes, se rencontrent, se frôlent, mais ne se reconnaissent pas. Et c'est un malheur qui, par exemple, n'arrive jamais aux vers luisants.

J'avais bien essayé de fixer un peu ces va-

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gués désirs en choisissant une dame de ^mes pensées.

Seulement je la choisis en si haut lieu que ma timidité pouvait être tranquille ! Des sommets où la belle trônait dans les apothéoses de la vie de théâtre, son œil ne risquait guère de s'égarer, ne fût-ce qu'un instant, sur l'étudiant anonyme et chevelu qui rimait des sonnets à sa gloire.

Du reste et parallèlement mon cœur se forgeait des romans plus humbles.

Tout village aperçu en chemin de fer, fuyant sous les arbres, me semblait devoir abriter quelque idéale bien-aimée.

Et mes yeux souvent se mouillèrent à l'aspect d'une porte encadrée de lierre derrière laquelle était peut-être le bonheur.

Bref! Je perdais un temps précieux en puérils enfantillages, lorsque le hasard — ce dernier des dieux resté sur terre, sans doute pour nous consoler du départ des autres — se mit en tête de me faire connaître les réalités de l'amour.

Un jour, je m'étais égaré, seul avec ma mélancolie, au milieu d'une de ces fêtes moitié rustiques, moitié parisiennes qui mêlent la chanson des mirlitons aux soupirs du rossignol niché dans la haie, et font monter l'encens canaille des fritures sous les voûtes d'antiques charmilles taillées par les jardiniers du grand Roi.

Mais que m'importaient les phénomènes et les somnambules, les caleçons pailletés des alcides, des thorax olympiques des lutteurs ?

Que m'importaient ces jeux, que m'importaient ces joies?

Que m'importaient -ces chevaux de bois au tournoiement deux fois barbare de tentures criardes, de musique enragée, et ces roulettes chargées de tressautantes porcelaines devant lesquelles — ô fortuné! — les petits commis et les trottins passent par les mêmes alternatives d'espérance ou de désespoir -qu'un joueur à Monte-Carlo devant l'immense table verte où roulent sans bruit les pièces d'or.

Mon âme allait ainsi se berçant à ces pensées aussi mausades que profondes, quand sou-

dain je fus éveillé par les éclats d'une jeune voix :

— « Je l'ai gagné, il est à moi, je réclame le lot vivant... »

Au même moment, près d'un des tourniquets en question, j'aperçus une fillette assez jolie, dressée sur la pointe des pieds, toute frémissante et les mains tendues vers un ravissant cochon de lait, qui silencieux et résigné comme un esclave mis en vente, dominait l'amoncellement des porte-bouquets aveuglants de dorures et des gobelets en faux cristal.

Le marchand disait : — « Vous avez droit à choisir autre chose, et même, si vous me laissez le petit cochon, je donnerai quatre francs cinquante en échange. »

Il aurait aussi bien pu offrir vingt francs sans que mademoiselle Marine, tel était son nom, renonçât au petit cochon dont elle avait eu le caprice. D'autant plus que Fernand, un beau jeune homme qui raccompagnait, daigna approuver en ces termes :

— «Non! pas de quatre francs cinquante : on prend le cochon, ce sera plus rigolo. »

Et, dans l'espoir que ce serait rigolo, ils emportèrent à la barbe des railleurs le petit cochon décoré pour la circonstance d'une houppette rouge au bout de la queue.

Ce fut rigolo, en elTet !

Marine et Fernand, grâce à leur cochon, devinrent tout de suite les héros de la fête. Longtemps, à travers la foule émerveillée, je les suivis d'un œil d'envie.

Fernand, avec les allures très exactement imitées d'un paysan qui s'en reviendrait de la foire, avait lié le cochon d'une cordelette au pied gauche, et le menait ainsi geignant et trottant sur trois pattes tandis que Marine, pour mater ses révoltes, le menaçait d'un petit fouet acheté au bazar à treize.

Il paraît qu'à la fin tout lasse, même les plaisirs que procure un cochon gagné au tourniquet.

Vers les trois heures, ahuri par le brouhaha, assourdi par le tintamarre, j'étais allé faire un tour le long de Teau, entre la rivière et le bois.

Or, au détour d'un chemin creux, derrière

un bouquet de châtaigniers, je surpris, bien sans le vouloir, ce pittoresque dialogue :

— « Babylas ? — Gui! gui ! — Donnez vos menottes, Baby las. — Guï ! . . . — Assez de guï guï comme cela. Donnez vos menottes et caressez maîtresse qui vous aime et ne veut pas vous laisser rôtir. »

C'était, figurez-vous d'ici l'idylle, c'était mademoiselle Marine, les yeux en pleurs, assise au revers d'un fossé et tenant par les pattes de devant le petit cochon, baptisé Babylas pour des motifs mystérieux, le petit cochon qui, debout, les pieds dans la mousse, secouait ses oreilles courtes et remuait son groin rosé.

J'apparais. Marine surprise lâche Babylas qui s'enfuit. Je cours, je rattrape Babylas, je le ramène en le flattant. Puis je m'assieds près de Marine, qui me raconte son histoire.

Essayeuse six jours de la semaine dans un important magasin, mademoiselle Marine se reposait le septième en tenant la barre sur le canot où ramait Fernand. Depuis quelque temps cela ne l'amusait plus guère. Braves garçons ces canotiers, mais pas galants du tout, ne songeant qu'à développer leurs biceps,

et pour unique distraction, toujours des berges hérissées de ronces et percées de trous de rats d'eau, toujours des rangées de peupliers droits sur le ciel bleu comme les dents d'un peigne.

Heureusement, c'était fini, désormais barrera qui voudra !

Fernand, d'ailleurs, venait de mettre le comble à ses méfaits en essayant d'emporter Babylas, ce pauvre Babylas ! dans un cabaret de Chatou, pour l'y manger à la sauce caraïbe.

— Écoutez plutôt : les entendez-vous?

En effet, dans les miroitements d'un couchant splendide, une barque mince filait sur l'eau au va-et-vient de six torses multicolores, et la brise nous apportait cette chanson empruntée au mystère connu :

Rendez-moi mon cochon s'il vous plaît, Voulez-vous me le rendre?...

Nous ne rendîmes pas le cochon.

Marine logeant chez sa sœur, une femme sérieuse, mariée, et ma chambre d'hôtel étant

p exiguë pour qu'on put décemment y faire place à Babylas, nous mimes Babylas en nourrice, à tant Tannée, chez une vieille paysanne vaguement aubergiste qui voulut bien nous donner à dîner. Depuis, tous les dimanches, nous allions chez elle pour manger une omelette et demander des nouvelles de Babylas.

Du reste. Babylas était chai constations ch naine combien il crois-

sait en âge et en sagesse. Il croissait autrement aussi, un peu trop même, à vrai dire, Marine était désolée de ne pouvoir plus le prendre dans ses bras.

Puis l'hiver arriva qui interrompit nos promenades. En outre, une brouille survint ; nous unes deux mois sans revoir Babyias...

— A ..am'selle Marine, soyez raison-

nable. Voilà-t'y pas de quoi tant pleurer ? A la prochaine foire d'avril, je vous achèterai un Babylas tout neuf, qui sera le même que l'autre. Ces bêtes-là, dame! c'est un peu comme les amours : quand jroîtplus

dépérit; voilà pourquoi faut les remplacer tous les ans.

La mort de Babylaà nous avait attristés, on s'en accusait mutuellement ! et le retour à Paris fut maussade.

Le lendemain, Marine me quittait, cette fois pour toujours, en me laissant ce mot sur la table :

— Décidément j'ai réfléchi ; je crois qu'au moins en fait d'amour la vieille paysanne avait raison.

Brave Babylas ! Pauvre Marine !...

Un peu trop de monde partout !

En forêt, où je croyais trouver la solitude, les touristes se sont répandus, au grand effroi des biches et des lézards, parmi les bruyères fleuries encore sur les pentes, les hautes fougères des futaies, et les entassements de roches moussues au velours vert desquelles fait broderie le feuillage découpé du lycopode.

Dans la bourgade voisine, si plaisante d'ordinaire avec son moulin toujours battant, sa passerelle à jours, et les poissons d'argent qu'on voit sous l'eau, sous six pieds d'eau, tant la rivière coule profonde et transparente, glisser entre les herbes du fond, dans

la bourgade voisine, des étudiants, ô nature! jetaient du sucre à ces poissons.

Le long de la mer, la situation est pire. Les baigneuses y barbotent innombrables, et de Bayonne à Dunkerque, de Port-Vendres à Vintimille, thons et dauphins ont gagné le large, ouvrant des yeux ronds et s'effarant devant les croupes sans écailles de toutes ces étranges sirènes.

La campagne m'aura plus tard, quand les nomades seront rentrés. Je comprends enfin la sagesse teintée d'ironie du paradoxal entrefilet extrait d'un journal de province à la rubri iue : Déplacements. — « Monsieur le sous-préfet avec sa dame partent en villégiature à Paris » ; et c'est à travers le Paris d'à-présent enfin habitable et suffisamment désencombré, que de nouveau je promène mes flâneries.

Samedi, j'ai fait ainsi une découverte. Oui ! samedi dernier, Shopenhauer et les pessimistes me pardonnent ! j'ai découvert que malgré nos corruptions, nos névroses, nos décadences, il se rencontrait encore, par-ci par-là, de braves cœurs.

Le samedi est, comme chacun sait, le jour des joies populaires, le vestibule heureux du dimanche, l'allée par avance illuminée au bout de laquelle reluit une perspective de plaisirs en projet et d'espérances. Les soirs de dimanche s'attristent parfois à l'idée de la chaîne qu'au réveil il faudra reprendre ; rien n'attriste le samedi.

C'est le samedi que les pauvres gens se marient. Avec le dimanche qui constitue un légitime lendemain de fête, plus une légère tranche prise sur le lundi, on a ainsi pour soimême et ses invités, sans trop de rémoras, sans que le travail en souffre trop, la liberté de près de trois fois vingt-quatre heures.

Et vite, dans leur empressement à dépenser ces vacances qui paraissent ne plus devoir finir, les noces s'éparpillent autour de l'enceinte de Paris : à Yincennes, où il y a de vrais gazons et de vrais arbres; à Saint-Fargeau, dont le lac est célèbre ; à Romainville, aux Lilas, qui, s'ils n'ont plus d'ombrages, lent au moins quelques guinguettes égayées par lu souvenir de Paul du Kock ; et surtout à la porte-Maillot, un peu éloignée

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des quartiers ouvriers, mais que font rechercher les aristocratiques séductions du bois de Boulogne.

Je m'étais donc installé l'autre après-midi sur la porte d'un petit café, près de la grille, attendant l'heure où le ciel s'embrase, car, de cet endroit, les couchants sont particulièrement superbes, vus à travers les lignes élégantes des arbres, dans la vague poussière d'or que soulèvent les équipages.

Deux hommes buvaient à la table voisine, et comme, n'ayant rien à cacher, ils parlaient très haut, j'appris tout de suite, sans y mettre malice, que le plus jeune était un marié, et le plus âgé son patron.

La noce se promenait pour le quart d'heure. Selon le programme immuable de toutes les noces, elle avait sans doute pris le chemin de fer minuscule qui, par mille tours et détours, courant au ras du sol et frôlant les branches des arbres, mène au Jardin d'Acclimatation où les mariées des faubourgs se prélassent à dos d'éléphant comme des princesses indiennes. Puis on était allô autour du lac admirer le défilé des toilettes, pour revenir

par les fortifications en cueillant des marguerites dans l'herbe roussie.

Eux, les deux interlocuteurs, eux philosophes, avaient préféré attendre à l'ombre ; et, en attendant, ils causaient.

— A la tienne, Martial ! tu as bien agi tout de même.

— Dame, patron, Thérèse est honnête fille, franche comme For, et vaillante!... Malgré ça, voyez-vous, je n'avais pas grand goût au mariage, et quand elle est venue en pleurant, il y a de ça six mois, m 'annoncer qu'un petit Martial ou une petite Thérèse était en route : « Console-toi, lui ai-je répondu, on le reconnaîtra, fille ou garçon, et on paiera les mois de nourrice... » Pour ce qui est de se marier à cause de l'accident, Thérèse n'y pensait pas plus que moi.

Mais ne voilà-t-il pas qu'un matin je rencontre le père à Thérèse... Vous savez patron, ce petit vieux pas bien riche qui est si cocasse avec son castor à longs poils datant de l'entrée des alliés?... Donc je le rencontre, je le tope : « Eh bien, l'ancien, il parait que Thérèse va vous établir grand-

père? Faudra tâcher de se dégourdir pour nous faire honneur à la noce. » On avait bu quelques tournées, et je disais ça sans trop savoir, comme j'aurais dit autre chose.

Mais voilà que le vieux se meta s'attendrir, qu'il m'embrasse, et qu'il me parle de sa défunte, de Thérèse, de famille, d'honneur, un tas de bêtises... C'est terrible les vieux quand ça s'y met. Je songeais : « Pincé, mon bonhomme! » Et j'avais envie de pleurer aussi, ma parole ! comme une bête.

Pour en finir, j'offris encore une tournée, et le mariage fut conclu.

Au fond, j en étais content pour Thérèse. Tiens! après tout, pourquoi ne l'aurais-je pas épousée? Qu'y trouvera-t-on à redire? Je lui conviens, elle me va ; si sa fleur d'oranger est chiffonnée, c'est de ma faute, et l'affaire ne regarde que moi.

Seulement, histoire de faire causer les camarades, j'ai voulu que la noce eût lieu en même temps que le baptême... Ça à l'air si ople, et ce n'est pas simple à cause des publications. Enfin, en calculant, les choses se sont arrangées, et nous nous sommes trou-

vés bons à marier, juste le jour des relevailles.

J'avais mon idée, vous allez voir! Et même qu'elle a eu un fier succès à la mairie comme à l'église.

Martial s'interrompit, la noce arrivait.

Thérèse marchait à la tête, en simple robe de soie prune, mais fière, point gênée, et tenant au bras le poupon, une fille sans doute, qui, tout de blanc vêtue, portait par-dessus sa pelisse et son voiie le bouquet virginal et la couronne d'oranger des mariées.

— Sacré farceur, la voilà donc ton idé

dit le patron en frappant sur l'épaule de Martial.

Et Martial répondit :

— Que voulez-vous, patron, faut jamais rougir de ce qu'on aime ; et puis, un jour de noce, il n'est pas défendu de rire un brin.

Saint- Lazare !...

C'est — là-bas, au sortir du minuscule municipe qui garde encore, dorés par le soleil, ses remparts de libre cité — d'abord : une route blanche mais striée de barres violettes par l'ombre oblique que projettent les troncs de platanes ; sur la route : un paysan poussant sa bête ; un roulier marchant d'un pas lourd au roulis de son équipage, lequel chargé à destination du Nord, pour Gap, pour Grenoble, pour Lyon, d'un tas de produits marseillais, laisse par derrière, à travers le montagneux pays Gavot, une bonne odeur de Provence et de port de mer; ou bien encore, car voici l'heure de la promenade d'après déjeuner,

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des artisanes qui caquettent deux par deux et font tourner leurs grands ciseaux au bout de la chaîne d'argent.

Puis, après trois quarts d'heure démarche, le bastidon, la retraite heureuse, le pré pendant tout blanc de narcisses, l'air traversé de cris d'oiseaux auxquels succède vers le soir le vol bourdonnant des scarabées, et grêle, claire, monotone, la chanson d'une petite source tombant de haut dans son réservoir.

Souvenirs réchauffants, agréables à rappeler par ce déloyal essai du printemps qui coquette et qui se marchande, accablant Paris de torrentielles ondées en échange d'un sourire rose et furtif entre deux branches d'épines à demi fleuries.

Les parents d'un camarade d'école possédaient là, dans ce quartier de Saint-Lazare, une maisonnette barbouillée de chaux, qui ne servait guère qu'aux rares jours de mistral ou de pluie et qui nous semblait alors un palais incomparable, avec ses parois lamées d'argent par la trace des escargots évadés, son plafond où des raisins secs pendaient, et les sarments servant de sièges

au milieu de paniers et d'instruments de jardinage.

Ce que nous aimions encore mieux, le séjour idéal qui, en tout temps, nous attirait, c'était au bas du pré, dans la falaise caillouteuse, de dix mètres à pic, sous laquelle, à travers une plaine de galets luisants, la Durance roule ses eaux brunes, c'était, creusée dans l'escarpement et murée sauf unpetit trou, une mystérieuse logette.

Un grand lierre la recouvrait, et recouvrait aussi le bassin d'une fontaine presque toujours tarie, soit faute d'entretien suffisant, soit que les propriétaires l'eussent captée au profit de la source du haut du pré.

Cette logette, disait-on, avait dansles temps anciens — au temps des consuls — servi d'asile à un lépreux. Aussi les gens s'en écartaient-ils instinctivement, et nous-mêmes, à vrai dire, les jours d'école buissonnière, ne nous glissions pas sans quelque appréhension par son unique ouverture. Mais le lierre avait de si belles grappes bleues ; le figuier poussé à coté dans une crevasse donnait deux fois par an des figues si grasses et si douces;

le thym, ie poivre d'âne et ia lavande mettaient dans l'air un tel encens et attiraient un si •grand nombre d'abeilles ; il faisait si sombre, si frais, si tranquille tout au fond ; et, derrière l'étroite fenêtre, le paysage apparaissait si limpide, que le lépreux était bien vite oublié et qu'aujourd'hui encore ce seul nom de Saint- Lazare suffit à évoquer en moi une délicieuse vision de paresse et de poésie.

Autre est le Saint-Lazare parisien.

En haut du faubourg : une maison triste, moitié hôpital, moitié prison ; un grand portail profond barré d'une grille qui parfois s'entr'ouvre pour laisser entrer ou sortir des voitures closes et silencieuses. Quanta l'intérieur, sans l'avoir vu, je me le figure volontiers pareil à La Force de la Salpêtrière, à cette cour de Manon, ainsi nommée en souvenir de l'héroïne de l'abbé Prévost et d'un aspect à glacer le cœur, quand on songe que des femmes y furent enfermées, avec son puits, son large pavé toujours humide et ses hautes bâtisses noires qui, éteignant la douce lumière du ciel, ne laissent tomber d'entre les toils qu'un reflet pâli et décoloré.

Eh bien, le croiriez-vous, hier, passant devant par hasard, car le plus souvent je m'en détourne, hier, Saint-Lazare m'a paru presque gai.

Le long du trottoir, une foire en plein air s'étalait: des fruits, des fleurs, des articles de ménage, des bijoux en faux, de menues bimbeloteries et toute une population de fillettes circulant, avec cette flamme au coin de l'oeil, ce petit air de « prêt à rire » que fait subitement éclore le soleil des premiers beaux jours.

Il y a là surtout un mur, un mur rébarbatif et nu que vous avez pu voir en temps d'élection bariolé d'affiches, et qui est présentement couvert d'une infinité de ces petits carrés de papiers blancs, collés d'un pain de farine à chaque angle, par lesquels on a coutume, entre employés et patrons, d'offrir ou de demander du travail.

La grand'ville seule offre de ces contrastes ; et pendant quelques minutes, sur le mur infâme, oubliant quelles tristesses et quels désespoirs il cachait, j'ai pris un vif plaisir, plaisir de flâneur en découverte, à lire, à

noter ces petits papiers où se révèlent, dans leur naïve ingéniosité, les secrets de tant d'existences féminines.

La formule n'en varie guère:

«7 avril. — On demande des ouvrières pour un travail facile. » Puis la griffe du fabricant et son adresse: Faubourg Saint-Martin, rue du Caire, tel étage, tel numéro.

« On demande... » Que ne demande -t-on pas? et que d'humbles industries ignorées du Paris heureux dont elles font la grâce et le luxe! On demande des mécaniciennes pour le jupon-tournure, pDur le ruche, pour le gaufré, pour le plissé; une première ouvrière au corsage ; une bonne ouvrière sachant travailler sur la tricoteuse et faire le crochet.

Des ouvrières en ornements de modes; des brodeuses sur canevas ; des brodeuses en or et en soie —pour la finition, dit l'affiche — ; des passementières pour le cousu: des perleuses sur jersey ; des perleuses sur tulle. Et des laitonneuses, et des plumassières.

Parfois des métiers qui font rêver : des ouvrières connaissant la partie pour trier de vieux papiers; des ouvrières pour peindre des

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statueltesen terre cuite ; desouvrières sachant tourner le vautour; des verdurières.

Puis le bataillon des ileuristes : fleuristes pour le naturel et la rose, feuillagistes, ouvrières en petites grappes...

Toute une évocation de la descente des faubourgs, quand, dans l'aurore rose d'une claire journée, Belle villoises et Montmartroises s'égrènent en essaim vers Paris, pour butiner la lampée de miel et la goutte d'eau qui font vivre.

De loin en loin, une note triste : machine à -cendre.

Les petites ouvrières ne s'y arrêtent point, et prennent des adresses, chacune selon son métier, en riant. Le temps est beau, l'ouvrage donne ; on pourra payer le terme en retard, s'offrir une robe, et même de la campagne pour vingt sous, au premier dimanche, dans un endroit rustique, certes ! quoique égayé de mirlitons et parfumé par les fritures.

Mais, hélas ! le mur n'est pas toujours ainsi fleuri de blanches afliches. Vienne le chômage, il se fait noir et n'est plus qu'un mur de prison.

Alors ce sont les jours sans feu, parfois

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sans pain, la chasse au travail, les offres partout repoussées. Puis, quoi, l'impossibilité de durer, le suicide, ou pis encore...

Qui sait ? plus d'une est prisonnière làdedans, coupable seulement d'une variété de misère, qui l'année passée, pleine d'ardeur et de courage, prenait des adresses sur ce mur.

Mais secouons les idées sombres !

Mon grand patron l'apôtre Paul, qui fut le premier des pessimistes, établit jadis sans trop de peine que la justice et le bonheur ne sauraient être de ce monde ; mais, en manière de consolation, il montrait à l'homme, par l'ouverture des nuages, un éblouissant paradis. Le paradis des Évangiles, on n'y croit plus guère: les télescopes lui ont fait du tort; et l'homme, hélas ! désabusé de son beau rêve, se contenterait volontiers d'un semblant de paradis ici-bas.

Le verrons-nous ce paradis ? Verrons-nous la terre également douce à tous ses enfants, l'Humanité guérie enfin du double mal de violence et de misère?

J'en doute souvent! Souvent aussi je me

reprends à espérer en songeant au Saint- Lazare de là-bas, où jadis vivait un lépreux, ou maintenant l'oiseau fait son nid, la source chante, l'herbe embaume.

Après tout, un peu d'Espérance, accompagnée d'un peu d'effort, il n'y a que ça, comme disait l'autre !

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