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NOCTURNE

Le soir de la même journée, las un peu, mais irrassasié quand même de Paris, je m'étais, Tavouerai-je avec ma barbe grise? attardé un peu plus que de coutume dans

les rues comme à l'époque, hélas ! lointaine, où Monselet, doux noctambule, m'appelait en ses rimes légères « compagnon des soirs étoiles ».

Devant un étrange logis, à la fois provocant et mystérieux — mystérieux par ses volets clos et l'hermétique fermeture de sa lourde porte à judas, provocant par l'énorme lanterne dont le vitrail illuminé violemment sabrait la nuit d'un long jet rouge, — une mélodie m'arrêta.

Mélodie surprenante en un pareil lieu, pareille à celle que . les vieux pâtres, de leurs doigts raidis, rossignolent les jours de foire, en choisissant, avec quel soin ! un humble flûtet de trois sous, et dont les accords ingénus évoquèrent tout de suite pour moi l'image d'un vallon solitaire et rocheux où le trille des oisillons alterne au fort de la chaleur avec le tintement mélancolique des sonnailles.

C'était un cocher qui, assis sur son siège, pendant que Cocotte, la musette au bec, broyait l'avoine, s'escrimait ainsi dans la nuit.

Le vrai type du rustre implanté à Paris : yeux broussailleux, face rasée, fort collier de barbe auvergnate.

Il me raconta ses malheurs.

Les clients venaient d'entrer là, de gentils garçons, un peu en ribote, et il en avait pour le moins jusqu'à cinq heures du matin à les attendre.

Heureusement, je ne m'ennuie pas trop avec mon fifre. Ça me fait penser au pays...

— Mais c'est du tapage nocturne ?

— Non ! je ne souffle pas trop fort et les agents ne me disent rien.

Je saluai ce philosophe.

Et je pensai, faisant sur moi-même un retour:

Heureux qui, comme lui, arrivé de province, en prévision des heures tristes, apporta son fifre à Paris.

L'OxMNIBUS DE PLAISANCE

Ce n'est pas un — ou une — de ces omnibus énormes entraînés par trois forts chevaux et dont la circulation n'est guère possible que dans les larges avenues du Paris central. Non! destiné à parcourir les rues plutôt étroites de la demi-banlieue, mon omnibus « Plaisance- Hôtel de Ville » a des proportions modestes.

Deux chevaux lui suffisent ; et il serait de tout point semblable aux omnibus d'il y a trente ans, sans l'adjonction sur son arrière d'une plate-forme où, près du conducteur, deux voyageurs debout et serrés un peu arrivent tout de même à se caser.

Lorsque j'habitais Montparnasse, j'étais un habitué de cet omnibus dont le service met en

communication les quartiers industrieux de l'Hôtel-de- Ville et des Halles avec ceux plus paisibles qui, au delà de l'avenue du Maine, avoisinent les fortifications.

Depuis longtemps, hélas ! malgré son nom resté engageant, Plaisance, aussi bien que Montrouge, a cessé d'être rustique,

L'horrible moellon J'envahit. Cependant quelques jardinets continuent courageusement à y verdir, humbles oasis dans le désert des maisons neuves.

La campagne n'est pas trop loin, elle commence à Malakoff. Campagne relative, il est vrai, avec des jardins maraîchers, des marchands de vins à tonnelles, les roues des carrières de glaise, les obélisques en bois des entrées de champignonnières se dressant au milieu de champs de blé. Ce ne serait pas la peine vraiment de l'appeler campagne sans la ceinture de coteaux d'où arrive l'air pur bois.

La chose suffit pourtant ; et l'espoir de ce peu de brise ramène là chaque soir une population intéressante et travailleuse: demoiselles de magasin, petits employés, ouvrières et

l'omnibus de plaisance

ouvriers des Halles, que leurs occupations retiennent la journée durant à Paris.

Pour tous ces braves gens, l'omnibus de Plaisance est un bienfait.

Il était un bienfait pour moi. Je le prenais assez régulièrement matin et soir, instant favorable où l'omnibus se laisse saisir dans l'intimité de sa physionomie, « heure de l'effet » comme disent les paysagistes, dont je ne saurais trop recommander le contraste aux observateurs. Supposez un Corot frissonnant et nacré parmi la joie légère de l'aurore, et puis le même paysage sous un de ces ciels mélancoliques, ensanglantes par le couchant, où se complaisait le génie de Jules Dupré.

Lematin, rassérénées et rajeunies parle bon repos de la nuit, toutes les figures s'animent et vivent. On cause, on parcourt les journaux ; parfois un petit fcrottin aux yeux noirs, battus, mais contents, sourit silencieuse dans son coin, avec l'air de continuer je ne sais .quel aimable rêve.

Le soir, tout ce même monde sommeille sous l'influence bienfaisante, mais doucement tyrannique, du dieu Uphos ;et le conducteur,

tantôt fringant et guilleret, ne récolte plus les gros sous et ne passe plus les correspondances qu'avec un air de visible fatigue.

D'ailleurs, à mi-chemin, si ce n'est au départ, presque toujours la voiture se trouve pleine ; et, personne ne montant plus, libre de responsabilité jusqu'à la dernière station, le conducteur, grâce au petit pliant de sangle que l'administration tolère, peut lui-même prendre un acompte sur sa nuit.

Le trajet pourtant est agréable, surtout pour les voyageurs de plate-forme et d'impériale, mais il faut savoir garder les yeux ouverts.

Sans parler des quais et des ponts, ni des panoramas incomparables, plus beaux encore au déclin du jour, que la trouée verte de la Seine ouvre sur Paris et les profils si variés de ses masses architecturales, vous pouvez en passant admirer, à l'ombre des deux tours jumelles, la place Saint-Sulpice, solennelle mais doucement égayée par le bruit des eaux jaillissantes, et, deux fois la semaine, embaumée par les parfums persistants et vagues de son marché aux fleurs.

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Plus loin, c'est la grille du Luxembourg dont les grands arbres balancent au-dessus des têtes la bénédiction de leurs feuillages; c'est le petit carrefour Vavin où souvent un quatuor pittoresque de croque- morts se groupent, macabres buveurs d'eau, autour de la wallace du refuge ; puis, par delà le boulevard, la rue de la Gaîté, populaire et grouillante, avec ses bazars et ses bals, ses cafés-concerts, son théâtre, et qui, le long des trottoirs peuplés de fillettes en cheveux, jadis la joie de Sainte-Beuve, illumine déjà, dans une perpétuelle kermesse, les éblouissants étalages des pâtisseries et des charcuteries en plein vent.

Alors que j'étais du quartier, je me laissais volontiers conduire jusqu'à hauteur de la rue de la Gaîté, et je descendais là, m'attardant, non sans envier ceux qui allaient plus loin. Tout le monde ne peut pas avoir une maison à jardinet dans Plaisance.

Mais pourquoi ce long bavardage ? Simplement pour vous raconter une aventure qui m'est arrivée l'autre jour dans le même omnibus, aventure plus que banale, mais qui

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peint bien la douceur d'âme du bon peuple parisien.

Invité à dîner vers ces parages par un ami, doux philosophe, lequel connaît le secret du parfait bonheur, puisqu'il peut au réveil, avant les austères devoirs, constater les progrès de trois plants de salade lui appartenant et distribuer, cueillies de sa main, quelques herbes à des lapins familiers, j'avais pris, un peu en retard, mon vieil omnibus de Plaisance.

Premier occupant de la plate-forme, et sûr de n'être pas dérangé, je venais, avec un sentiment d'épicuréisme exagéré peut-être, d'allumer un modeste cigare.

L'omnibus roulait, plein dès le départ; du moins je le croyais ainsi. Pourtant, à la montée qui précède la rue de Vaugirard, il s'arrêta ; et je constatai que la plaque indicatrice ne portait pas le mot complet. Dans l'intérieur, en effet, par grand hasard, une place se trouvait inoccupée.

J'explorai du regard la rue. Nulle apparence de voyageur. Seulement le conducteur était descendu et, la tête baissée vers le pavé, il causait avec quelque chose.

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