L'HOMME AUX BARDANES
Si dans un salon demeuré ingénu, comme il s'en conserve quelques spécimens en province, salon fidèle aux vieilles mœurs où Ton pratiquerait le jeu innocent des -préférences, une jeune fille me demandait : « Quelle est la plante que vous aimez le mieux? » je répondrais sincèrement, au risque de paraître prosaïque ou paradoxal : — « Mademoiselle, c'est la bardane. »
Oui, la bardane, Dieu me préserve de m'en dédire ! la bardane, modeste acanthe que n'immortalisa point le ciseau grec, mais dont on retrouve les feuilles charnues, avec leurs robustes nervures et leurs souples enroulements, dans les chapiteaux sculptés de nos
cathédrales ; la bardane amie des terrains vagues où se passèrent, loin de 4'école, les plus douces heures de mon enfance; la bardane enfin, si égalitairement décorative, qui seule dispute au chardon cette gloire de fleurir, sans que les hommes y soient pour rien, le seuil rustique de la ferme et les marches disjointes des vieux perrons seigneuriaux.
Aussi éprouvai-je, l'autre jour, un sentiment d'agréable surprise, lorsque, dans le modeste restaurant où, pour égayer les mélancolies de Page mur au contact d'une insouciante jeunesse, je prends quelquefois mes repas — restaurant fréquenté par de futurs peintres coiffés en empereurs romains, et par Je petites ouvrières que leur vertu n'enrichit point — ■ je vis entrer un personnage mi-bohème, mi-paysan, qui jeta sur le soi un sac terreux et nous proposa de lui acheter ses bardanes.
— Des bardanes?
— Voyez plutôt : des bardanes mâles!... Cueillie fin mars, en pleine sève, la bardane mâle est souveraine.
Et, tirant du sac entr'ouvert trois ou quatre bottes de longues racines -aunes, il se mit,
L HOMME AUX BARDAMES 00
après avoir fait remarquer leur incontestable fraîcheur, à exposer, non sans éloquence, les multiples vertus de sa marchandise qui, en effet, à son dire, guérissait tout et même savait redonner aux plus languissantes amours une énergie vraiment printanière.
Sur quoi les petites ouvrières rougirent, tandis que les peintres, en gaillards sûrs d'eux-mêmes, souriaient.
Le bonhomme me parut intéressant. Dans sa figure ravinée comme un vieux labour, des yeux ironiques et doux reluisaient comme une eau de source.
Je lui fis signe ; il approcha, ne se montrant pas insensible à l'offre d'un verre de marc, et me raconta son histoire.
C'était un amant de la nature. Après mille et un métiers infructueusement essayés, il avait fini par adopter celui, enfin à son goût, d'homme sauvage.
— Parfaitement ! monsieur, je vis dans les bois. Les bois me logent, me nourrissent.
Et, pacifique, le voilà en train d'expliquer comme quoi, bien connu des gardes qui volontiers ferment les yeux sur ses innocents bra-
connages, il s'était créé, aux quatre coins de notre banlieue forestière, à Meudon, Bièvres et Verrières, et même vers les étangs de Saint-Cucufa, de confortables petits réduits cachés sous l'épaisseur des taillis et généralement composés d'un trou recouvert de branchages.
— Avec cette combinaison, disait-il, de quelque côté que m'appellent mes affaires, j'y puis vaquer tranquillement, sans me voir obligé de revenir chaque soir à Paris.
On repose bien sur la feuille morte, et mes nuits sont délicieuses.
Obligé, par état, de quitter mon lit de bonne heure, je me couche souvent au crépuscule, lorsque le bourdon attardé achève de faire sa dernière ronde, et que le ver luisant allume sa lanterne. Quelques vagues gazouillis d'oiseaux, le coassement doux des grenouilles m'aident d'ailleurs à m'endormir.
Le matin, pas besoin qu'un valet m'éveille.
C'est d'abord le vacarme des nids dans l'épaisseur du bois mouillé. Puis, un geai ricaneur qui Ira verse un buisson, le roucoulement des tourterelles.
l'homme aux bardanes 57
Et tout le long du jour, tant que le beau temps dure, depuis Avril où le coucou chante, jusqu'à l'arrivée des premiers frimas, ma pipe garnie et mon pain gagné, je puis me croire millionnaire.
L'hiver, c'est plus dur; seulement, l'hiver, je rentre à Paris, et trois mauvais mois passent vite.
— Pourtant, pour gagner votre vie?
— En effet, vous ne savez pas ! Mais je la gagne, cette vie, largement, honorablement, sans avoir recours à l'aumône. Je présente, tel que vous me voyez, 'a surface d'une manière de négociant ; et je n'ai qu'une peur, moi qui ne payai jamais d'impôt, c'est que cette fois, même au fond des bois, l'impôt sur le revenu ne m'atteigne.
Mes transactions sont de deux sortes, et les marchandises que je livre varient suivant le temps et la saison.
Il en est que je débite moi-même directement. Exemple : aujourd'hui, ces bardanes. Il en est d'autres pour lesquelles j'ai mes traités avec les Sociétés savantes, les pisciculteurs, les oiseliers.
On n'imaginerait jamais ce que le Paris
civilisé consomme d'objets sans valeur en apparence et que la nature offre pour rien à quiconque sait les cueillir.
Je me suis donc établi courtier entre Paris et la Nature.
Au bon peuple, pour l'ornement de ses mansardes et la joie des attendrissants jardinets qu'il entretient dans les gouttières, j'apporte des bouquets, des fleurs des champs, des plants de marguerites ou de fougères. Quelques simples, parfois, n'en déplaise à Messieurs les médecins.
Ça, c'est l'A B C du métier, encore qu'on ait besoin d'une topographie spéciale pour connaître les retraits moussus où foisonnent, alors qu'à côté tout semble mort, jacinthes, muguets et coucous ; puis, quand approche l'arrière-saison, la pente ombreuse où, sur un tapis de mousse humide et de myosotis défleuris, se dressent, feuilles de velours, gueule pourprée, les fastueuses digitales.
Ma vraie spécialité, néanmoins, consiste h fournir de reptiles, de batraciens, de menus insectes et de larves l'aquarium de l'amateur et le laboratoire du savant.
L'HOMME AUX BARDAMES 59
Quelqu'un me fait, supposons, ce soir, la commande d'une vipère, d'un couple d'hydrophiles ou d'une escouade de gyrins ; il faut que, dès demain, la vipère soit là, vivante, et qu'hydrophiles et gyrins exécutent leurs sarabandes derrière les châssis d'une prison vitrée, parmi des herbes aquatiques dont je suis également le fournisseur.
Le coup de feu, pour moi, c'est quand, aux premiers rayons un peu chauds, les mares se mettent à grouiller.
Je réalise alors, dans le monde des infîniment'petits, de ces pêches miraculeuses dont s'étonnerait mon patron saint Pierre.
Qu'importe, puisque ça rapporte !
Puis, il y a les années d'exception.
Ainsi, vous ne me croiriez pas si je vous disais combien, depuis la découverte des fameux rayons cathodiques, les grenouilles sont demandées. Tout le monde en veut, afin de les photographier par transparence. L/animal, parait-il, se prête avec plaisir à cette curieuse opération.
Mais la meilleure année pour moi, ce fut Tannée des Messes noires. Je pensai
un instant tenir définitivement la fortune.
Figurez-vous qu'en 1893, et même jusque vers le milieu de 1894, la mode se répandit parmi les personnes du bel air de faire célébrer en famille, chaque soir, par un prêtre excommunié, une Messe noire où l'on envoûtait des mandragores et où l'on donnait la communion à des crapauds vêtus de velours vert ou rouge.
En ai-je vendu de ces crapauds? En ai-je fabriqué de ces mandragores?
Tout crapaud, d'ailleurs, était bon. Quant aux mandragores, faute de celle, trop difficile à se procurer, qui fleurit la nuit sous les potences, il suffisait de la première racine venue, pourvu qu'elle abondât en chevelu et que son pivot obscène et bifurqué affectât une vague apparence humaine.
Mais, hélas ! tout passe, tout casse, la kabbale comme le reste.
De sorte que me voilà, mage déchu, réduit à trimballer de porte en porte, les recommandant comme tisane, ces racines qui naguère valaient de l'or, une fois transformées, sous mes doigts, en diaboliques figurines !
l'homme aux bardanes 61
L'homme aux bardanes s'était tu.
— Allons, mon brave, une dernière tournée! Il y a dans la vie des hauts et des bas, pluie qui mouille et soleil qui sèche. Soyez sûr qu'un jour ou l'autre cette heureuse vogue des crapauds et des mandragores reviendra.
— J'en accepte l'augure, la sottise étant immortelle... Cependant, voici qu'il se fait tard, et mes bardanes ne se vendent point... Mesdames, messieurs, qui veut des bardanes,
irdanes mâles ?
comme personne ne répondait, j'achetai en bloc toutes les bardanes, sans daigner prêter attention aux regards compatissants et narquois des jeunes peintres, non plus qu'aux rires des petites ouvrières m'observant à la dérobée, puis baissant le nez vers la nappe et pouffant dans leur « Trois-de-Café ».
Dimanche dernier, les populations étaient en joie.
Un ciel du Midi, un vrai soleil, un temps à ne pas garder deux sous en poche.
Tandis que les trains, chargés au point de faire plier le tablier des ponts, roulaient, supplémentaires et successifs, vers de verdoyantes banlieues, dans les bois que les bourgeons nouveaux poudrent d'une poussière d'émeraude, le long des sentiers où, à travers un feuillage clair encore, les rayons tamisés semblent pleuvoir en pièces d'or, maint lapin subodorant la gibelotte fuyait devant le pas des amoureux ; et, sur la Seine soulevée au passage des bateaux-mouches en
petites vagues pour rire, les poissons qui sautaient, pareils à des lingots d'argent, taquinaient l'œil du promeneur et sollicitaient son désir par des visions de friture.
Heureux, en cet hebdomadaire jubilé, qui contribue, plus qu'on ne croit, à la conservation de la belle humeur nationale, d'oublier les événements de la semaine, Parisiennes et Parisiens, la tête pleine d'idées préventivement souriantes, étaient donc partis aux champs chercher en foule la solitude.
Tant mieux si, de cette journée, un peu foulés, un peu meurtris, la mousse et les gazons gardèrent des impressions plus qu'aimables; tant mieux encore si l'envers des feuilles a pu contempler nombre de jolis drames qui, aussitôt chuchotes à la brise, nous seront redits par Armand Silvestre ou Mendès.
Ils ne vont pas d'abord très loin, nos Parisien- !
Avant de prendre les grands élans qui, vers ia fin de la saison, les transporteront, explorateurs hardis, jusqu'aux plages où Poissy se mire, jusqu'aux cimes quasi-alpes-
très où se dresse le moulin, cTOrgemont, dans leur impatience de verdure volontiers les Parisiens s'arrêtent aussitôt les fortifications dépassées, séduits qu'ils sont au premier coup par un minimum de paysage : une tonnelle au bord de l'eau, une branche en fleurs qui, découpant sur l'azur, à la japonaise, sa double rangée d'étoiles blanches, dépasse la crête d'un vieux mur.
Tout le jour, ce sont des ivresses.
Puis le soir, vers cinq heures, par un sentier demi-rustique serré entre une clôture de chemin de fer et un alignement de maisonnettes à jardinets, séjours heureux qu'au passage chacun envie ! on rabattra, avant de rentrer, sur quelque agglomération suburbaine dont les écussons barbouillés d'or, les mâts surmontés d'oriflammes, les chaînes à lampions tendues déjà pour l'illumination qui se prépare, avec, plus loin, le bruit de l'orgue des chevaux de bois et de la grosse caisse des parades, annoncent aux dévots la classique « fête de Printemps ».
Car partout, dans les communes autour de Paris, par ces premiers dimanches d'avril,
66 FRIQUETTES ET FR'QUETS
ainsi le retour du printemps se célèbre.
Il en était de même aux temps antiques.
Les corsages craquants, les jupons clairs remplacent, il est vrai, la tunique blanche à plis droits, et les adorateurs du Dieu portent de vulgaires mirlitons au lieu de crotales et et de sistres.
Mais le sentiment reste le même, et c'est ingénument que tous ces couples surexcités par l'odeur des sèves, jusqu'à minuit, heure du train, renouvelleront l'orgie païenne.
Il y a un malheur, cette année : le printemps parti trop vite, paraît-il, et s'étant trop pressé pendant les derniers jours de mars qui brillèrent, on s'en souvient, tièdes et clairs comme jours de mai, se trouve essoufflé quelque peu, et, musard, baguenaude en route.
Certes! partout déjà les vergers resplendissent de la neige liliale qui fait aux pommiers, aux poiriers, leur incomparable parure, et de celle légèrement teintée en rose des abricotiers et des pêchers.
'Seulement, ce ne sont pas là fleurs qu'on
cueille ; et l'aubépine, hélas ! nous boude comme le lilas.
Dans les bois, à peine quelques violettes, quelques frileuses anémones. Ni muguets, ni jacinthes encore; rien enfin de ce qui constitue, autour des tramways, sous les abris vitrés des gares, la joie triomphante du retour.
Rassurez-vous, pourtant ! Parisiennes et Parisiens ne désespéreront pas pour si peu.
Les bois ne veulent pas fleurir ? On les fleurira malgré eux ! Et cela « fera la rue Michel », comme disent les marchands d'herbes par une ingénieuse et calembouresque allusion à la vieille rue Michel- Lecomte.
Dans Paris, Dieu merci ! les fleurs ne manquent pas.
Aux Halles, chaque matin, venues on ne sait d'où, mais humides et sentant bon, il en arrive par montagnes. Fleurs des jardins et fleurs des champs , aussitôt entassées sur les voitures à bras, étalées sur les éventaires, tourbillon de jeunes parfums, ruissellement de couleurs vives.
Ob FRIQUETTES ET F. IQUETS
Et les Parisiens sagement s'approvisionnent, avant de prendre leur billet; et c'est un spectacle touchant que de voir débarquer, devers Chaville et Viroflay, ces familles de braves gens qui, pour que le printemps ne chôme pas, apportent des bouquets à la campagne.
La petite Hermance fît mieux.
Vous n'avez pas connu Hermance?... Mes compliments ! car ceci prouve que vous ne dépassez pas cinquante ans.
Qu'il me soit permis néanmoins de m'attendrir à ce souvenir de jeunesse.
Hermance, qu'on appelait plutôt Mancette, était la fidèle compagne de mon ami Jacques, un bon géant, lequel exerçait, non sans éclat, le noble métier de peintre paysagiste.
Jacques peignait peu ; mais en revanche, après dix ans et plus d'études assidues, il était devenu de première force dans tous les exercices d'adresse et tous les talents d'agrément qui distinguent le paysagiste du commun des hommes et des peintres.
C'est-à-dire que, levé avant l'aurore et sur pied jusqu'au jour failli, toujours en quête de
motifs, et transportant son parasol du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, ainsi qu'un nomade sa tente, Jacques n'avait pas son pareil pour découvrir dans les plus lointains Parisis, dans les Bries les plus inconnues, le cabaret où le marc est bon, la ferme et la maison de garde où traditionnellement se conserve ie secret des vraies omelettes ; et que personne parmi les artistes contemporains, y compris ceux de l'Institut, ne lui eût fait la pige dès qu'il s'agissait d'imiter les mille bruits de la campagne, gazouillis des oiseaux, clairon du coq, braiement de l'àne, ou de lancer à vingt-cinq pas la pique ferrée et de la planter, frémissante, au cœur de l'arbre désigné.
Pour ces mérites et pour d'autres encore, la petite Hermance l'adorait.
Admis dans leur intimité — certes! en tout bien tout honneur, — aimant la nature comme eux, je partageais souvent leurs promenades.
Or, figurez-vous que, certain matin, un dimanche de dur hiver, prise de je ne sais quelle buco-lique fringale, Hermance voulut se faire conduire à Villebon.
70 FRIQLETTES ET FRIQUETS
Vainement je protestai, alléguant la bise et la froidure, l'état des chemins, les bois dépouillés... « Eh bien, après? ça empêcherat-il de cueillir des violettes? »
Cueillir des violettes était son idée, idée fixe de Parisienne! et, comme nous lui assurâmes qu'en février les violettes ne flânent guère sous les arbres, elle parut tout étonnée. Ne vivant avec Jacques que depuis le printemps, son éducation paysanne se trouvait encore incomplète.
Hermance n'en démordit pas, cependant...
Un ciel tout sombre, un temps de loup; et, seul bruit vivant dans le silence glacé du bois, des cris de corbeaux sur nos têtes.
Hermance marchait devant et portait un vaste panier. Elle était très gaie, plaisantant nos mines furieuses et résignées.
Arrivés au bord de l'étang, Hermance ouvrit le panier mystérieux et en tira, l'un après l'autre, toute une collection de ces maigres bouquets d'un sou que vendent, sous une porte, les pauvresses. « Et voilà ! disait-elle, quand il n'y a pas de fleurs, on s'en procure ; ce n'est pas plus malin que ça ».
Il me fallut piquer dans la mousse gelée et le gazon transi les violettes une par une ; puis, une par une, les cueillir en compagnie d'Hermance, nos genoux dans la terre humide, moi craignant d'attraper un rhume, elle, heureuse d'avoir ainsi réalisé son caprice et s'écriant de temps en temps : « Mais regardez, regardez donc ces quatre violettes là-haut, si elles ne tremblent pas au vent comme des personnes naturelles ! »
— Et Jacques ?
— C'est ma foi vrai, j'oubliais Jacques... Eh bien, Jacques, le brave Jacques, se tenait caché, pendant ce temps-là, derrière un fourré de ronces aux feuilles rougies ; et, pour que fût complète notre illusion de renouveau, consciencieusement, à la grande joie d'Hermance, il imitait le chant du coucou.
On dirait un sort : le printemps boude, le printemps ne se décide point. Je parle du printemps véritable, un peu en retard cette année et ne se pressant guère de nous apporter, ainsi qu'il en aie devoir, muguets et coucous à brassées.
Car, pour qu'on prenne patience, un délicieux printemps artificiel égaie depuis' huit jours Paris de ses nuances et Fembaume de ses parfums. Partout, dans les luxueuses vitrines, ornement de nos boulevards, et sur les voitures à bras, consolation des quartiers pauvres, partout de fleurs, aristocratiques ou populaires, des fleurs comme s'il en neigeait.
Voici — arrivés, hélas ! par le train — les narcisses avec les jacinthes, des grappes de pâles lilas, des tas de frileuses anémones, l'œillet dont la sveltesse orientale ne brille jamais mieux qu'isolée dans l'émail d'un cornet persan ; les frêles mimosas et la provocante cassie que les belles Marseillaises aiment mordiller, sachant combien ce jaune ardent, couleur du soleil, s'accorde au mat animé de leur teint et à l'incarnat de leurs lèvj
Et, depuis huit jours, c'est une jore, mais surtout dans les ateliers, parmi les malheureux peintres de fleurs si longtemps sevrés de modèles et réduits, faute de pouvoir s'offrir, pour dix francs, la séance de pose d'une rose, à recommencer éternellement près d'un poêle chauffé au charbon, leur éternel pot de chrysanthèmes ; lesquels peintres, ravis, travaillèrent enfin d'après nature, et, le pinceau fou, la palette frémissante, bousculèrent de fond en comble, pour le refaire avant l'ouverture du Salon, le tableau caressé où ne manquait que la signature.
Cependant, tout le monde ne se paye pas ainsi d'illusion.
Dimanche dernier, par exemple, aux guinguettes aussi bien qu'aux villas de la moyenne banlieue, gargotiers et petits rentiers se hâtaient de repeindre en vert bosquets, clairesvoies et tonnelles, comptant faire honte à la sève et s'imaginant déjà voir ployer sous le poids de leur blanche parure les rameaux soudain alourdis des cerisiers et des pêchers.
Il y a mieux ! Dimanche dernier, certains explorateurs hardis n'ont pas craint de dépasser la barrière avec l'espoir de rapporter un -pissenlit, une violette ou tout au moins quelqu'une de ces fleurettes plus modestes corne il en foisonne dans l'herbe avant la venue des primevères et dont, jugez l'ingratitude des amoureux et des poètes! on ne sait pas même le nom.
J'étais, pourquoi le cacherais-je ? au nombre des explorateurs, sans trop me mêler à eux néanmoins, ayant mon plan et mes idées.
Non loin de Paris, à portée — puisque le tramway vous y conduit — des loisirs les plus mesurés et des bourses les plus mo-
destes, je connais un admirable coin de paysage.
C'est au plateau de Châtillon, d'où le regard s'étend d'un côté sur Paris immense et blanc, pareil, avec sa mer de toits, ses dômes d'or perçant la brume, ses ponts, son fleuve, ses collines chargées d'édifices, à quelque vision de féerie ; et, de l'autre — il n'y a qu'à se retourner ! — sur une étendue de landes incultes et de solitaires labours que limite tout à l'horizon la ligne violette des futaies.
Endroit antithétique, à souhait pour le rêve ; mais je ne vais guère y rêver.
Epris de nature franchement rustique et n'éprouvant qu'une maigre satisfaction à jouir de fleurs achetées, j'y vais, aussitôt que mars pointe, faire, pour ma table de travail et les angles de ma cheminée, provision de fleurs parisiennes qui, par surcroît, ne coûtent rien.
L'ajonc prospère là comme en pleine Bretagne; et, quand l'ajonc se montre par trop retardataire, philosophiquement je me rattrape sur les branches du « saule-marseau »
LE SAULE-MÀRSEÀU 77
qui, lui, bourgeonne toujours à son heure, content peut-être d'accaparer ainsi avant tous le premier baiser des abeilles tôt réveillées.
Quoiqu'il y eût, çà et là, quelques vagues indices de printemps, que la feuille trilobé du fraisier s'étalât, défripée à peine, dans l'émail de l'herbe nouvelle, et que la mousse reverdie brillât au revers des fossés ; bien que des gamins rencontrés au bord d'une mare m'eussent permis de contempler, prisonniers dans un bocal, des têtards déjà munis de pattes et à qui ne manquait, pour être vraies grenouilles, que de perdre un restant de queue (car, soit dit entre parenthèse, en dépit du commun proverbe, les grenouilles ont une queue du temps de leur prime jeunesse), je comptais peu sur les ajoncs. La dure écorce de l'ajonc, son bois serré, cassant et sec, ne s'attendrit pas aux premières brises.
Donc, je comptais peu sur les ajoncs, mais je comptais sur le saule-marseau. Ma confiance ne fut pas trompée.
Les ajoncs, sans feuilles ni rieurs, demeuraient hérissés en boule, avec des allures
ennemies; eux, les saules-marseaux, vêtus de pierreries, s'enveloppaient, dans la lumière et les rayons, d'une gloire de jeunes pousses.
Et comme, banlieusard expert, je m'étais prudemment muni d'un solide couteau et d'un bout de ficelle, en moins de dix minutes je me trouvai possesseur — légitime, j'aime à le croire, aucun garde n'ayant paru, — d'un trésor qu'on eût dit volé non pas au domaine de Pan mais à l'étalage d'un joaillier.
Le saule-marseau est trop peu connu.
Si notre ignorance pouvait rendre justice à ses mérites, non seulement mon modeste troisième étage, mais encore les salons des duchesses et les boudoirs des courtisanes n'auraient, en ce moment, d'autres décorations que la vivante orfèvrerie du saule-marseau dédaigné.
Rien d'aimable à l'œil et de suggestivement printanier comme ces grappes de « chatons » soyeux — bourgeons qui seraient aussi des fleurs — ressemblant, les uns, houpettes de fine peluche argentée, à des perles de nacre et d'opale, les autres, poudrés de pollen, à de lourdes olives d'or.
LE SAULE-MARSEAU lcà
L'ensemble, argent et or mêlés, fait un bouquet incomparable.
Et j'étais fier de mon bouquet, insolemment fier, je le jure! lorsque, éborgnant voisins et voisines, je m'installai, vers les six heures, dans le véhicule vraiment commode qui, du bas de Chàtillon, vous ramène au cœur de Paris.
Qui m'eût dit que je ne le rapporterais pas intact m'eût à ce moment bien étonné. Tel était pourtant son destin, écrit de toute éternité sur le livre de la destinée.
Par hasard, une jeune fille — n'allez pas, sur ce simple mot, croire à l'éternelle et banale aventure d'amour — mais enfin, c'est la vérité : une jeune fille, une ouvrière, se trouvait par hasard assise en face de moi.
Belle? Non î distinguée plutôt avec son profil amaigri qu'enca-lrait une manière de capuce, ses grands yeux noirs brûlés de fièvre, et l'aristocratie de ses mains afiinées par la maladie.
Elle aussi tenait un bouquet : quelques rameaux de ronce, métallique et persistant feuillage bronzé aux zrelées récentes de l'hiver, et quelques bruyères flétries.
Ces fleurs mortes entre ces doigts pâles étaient comme un navrant symbole; et, si la jeune littérature n'avait tant abusé des Primitifs, j'évoquerais ici, avec plaisir et à propos, le souvenir de certains énigmatiques Boticelli.
Evidemment — le long filet vide accroché à son parapluie en faisait foi — elle était partie dès le matin, rêvant d'une bonne course à travers bois, sous le soleil réconfortant, et de printanières trouvailles.
Et, parce qu'elle n'avait rien trouvé, douloureusement résignée, mais non sans garder au coin des lèvres un fin sourire de protestation et d'ironie, elle rapportait quand même pour sa chambrette, en dépit du printemps menteur, ce bouquet, fantôme de bouquet.
La vue du mien l'intéressa, je lui en offris deux ou trois brins. Dès lors le symbole apparut complet : moitié mélancolie et moitié espérance.
Associons toujours ainsi aux jeunes joies du renouveau un regret des derniers automnes !
Pour moi, la leçon sera bonne. Si demain
je retourne aux champs, en souvenir de la rencontre, je joindrai quelques rameaux de ronce et quelques bruyères flétries à mes branches de saule-marseau.
J'étais allé voir l'ami Pierre dans son chalet des Hauts -Moul ineaux, vraie maison du sage, que -sépare des tumultes extérieurs un rideau mouvant sous la brise, mais impénétrable aux regards, de glycine et de vignes folles.
Il y a comme cela, autour de la grand'ville, le long du fleuve et sur les hauteurs, une seconde ville éparpillée, où trouvent refuge les lassés de la vie parisienne qui — c'est le cas de l'ami Pierre — en gardent l'amour, sans pouvoir en supporter le bruit, et qui, après avoir, exilés volontaires, essayé de s'enfuir très loin, aux golfes méditerranéens, coupes de lapis que la vague] ourle d'une
frange d'argent, ou bien sur les côtes bretonnes, écroulements de noir granit où s'engouffre la mer sauvage, finissent par revenir au Paris ensorceleur et détesté.
Non pour l'habiter, certes ! Ne lui a-t-on pas dit adieu pour toujours?
Seulement on n'est pas fâché de le savoir là-bas couché derrière les collines, on n'est pas fâché, en gravissant une côte, d'apercevoir, presque à portée de la main, les versants peuplés de Montmartre, le dôme d'or des Invalides, les minarets du Trocadéro, et même, s'il faut tout avouer, l'indéboulonnable tour Eiffel.
J'étais donc allé voir l'ami Pierre. Il ne m'attendait pas ; mon coup de sonnette le surprit.
L'omelette commandée et le vin mis à rafraîchir, pendant que la servante apprêtait la nappe :
— Ecoute, dit-il, depuis hier, je ne sais pourquoi, j'ai positivement soif d'eau vive, courante, chantante, et de fontaine au tombant clair parmi les verts plantains et les menthes
Depuis six jours, c'est une obsession.
D'autant que je me suis avisé d'une assez curieuse remarque. Saurais-tu m'expliquer pourquoi les blanchisseurs et les maraîchers, états cependant aquatiques, affectent ainsi de s'établir dans des pays où le plus expert hydrologue ne saurait découvrir ni source ni ruisseau?
Malgré cela, de neigeuses lessives évidemment lavées au préalable sèchent un peu partout, à Issy, Vanves et Montrouge, en plein air, sur de longues perches ; et un peu partout, du matin au soir, des maraîchers, pieds nus, courent infatigables entre les carrés de salade, épanchant l'ondée circulaire de leurs arrosoirs jaillissants.
Il y a bien, çà et là, au milieu des champs, sur un bâti, quelques noirs cylindres en tôle que les gens affirment être des réservoirs.
N'importe, le mystère subsiste : au sein de ces plaines poudreuses, je me demande d'où vient l'eau.
C'est pourquoi, aussitôt après déjeuner, nous nous dirigerons vers Clamart, et nous pousserons, flânant et bavardant, jusqu'à la
fontaine Sainte-Marie. Permets-moi ce pèlerinage que je comptais faire aujourd'hui.
On pourra, d'ailleurs, s'arrêter en route, la mairie dépassée, sous les premiers arbres du bois, chez Landa, où la bière est bonne. . Pacte conclu !
Aussitôt après déjeuner, nous nous dirigeâmes vers Clamart et nous nous arrêtâmes chez Landa.
Landa, M. Landa, était fort en colère, lui si pacifique cependant. Ilobjurguait, sanssuccès d'ailleurs, une troupe de gamins descendant du côté de la Bièvre, lesquels portaient autour du cou, ainsi que bijoux précieux, des chapelets d'œufs de choucas et de fauvettes babillardes.
— Pour les choucas, bon, passe encore ! Mais s'en prendre même aux fauvettes...
Son indignation était grande. M. Landa aime les oiseaux.
Au fond du débit, à l'entrée d'un assez vaste jardin où se trouvent les a bosquets et tonnelles », M. Landa voulut nous montrer l'installation d'une mésange qu'il a élevée.
C'est, appliqué au mur pour remplacer la cage, un petit portique peint en rouge au devant duquel on remarque un puits minuscule avec son seau et sa poulie, minuscules également, ainsi qu'un chariot lilliputien contenant graines et pâtée et roulant sur un plan incliné.
La mésange a son perchoir sous le portique. Elle s'y pose, elle y gazouille. Au premier abord, vous la croiriez libre. Mais une imperceptible chaînette, fixée à un mince ruban d'acier qu'on lui a passé sous les ailes, la retient attachée par le milieu du corps comme le prisonnier de Chillon ou comme un tigre d'Hyrcanie.
En outre, la chaînette, permettant tout juste assez de volée pour atteindre la poulie du puits et le bout de ficelle qui actionne le chariot, notre captive, lorsqu'elle veut manger, doit attirera soi le chariot du bec, puis le retenir de la patte, et, lorsqu'elle veut boire, en faire de même avec le seau qui, aussitôt lâché, retombe dans l'eau à grand bruit.
Spectacle intéressant, en somme, dont se
réjouissent, le dimanche, les clients du bon M. Landa.
Pierre lui ayant demandé comment il s'y était pris pour dresser ainsi sa mésange :
— Par la faim, monsieur, et par le besoin. La faim et le besoin viennent à bout des natures les plus rebelles... Rien d'aussi féroce, pourtant, que la mésange à tête noire. Ce sont des mangeuses de cervelle. Dans la saison des hannetons, elles les décapitent tout vifs par millions et milliards, se régalant du morceau fin et dédaignant le reste du corps.
Il ajouta :
— Regardez ! la voilà qui boit. Elle n'a pas l'air malheureux...
La fontaine Sainte-Marie, située au milieu des bois, non loin d'un étang, fut évidemment, autrefois, avant que le christianisme la fît sienne, une fontaine païenne et sacrée.
Elle sort vierge du coteau, toujours pure, abondante et fraîche ; on y descend par trois degrés comme aux vieilles fontaines bretonnes que nous décrivait Du Cleuziou, cet héritier des ducs de Penthièvre, qui voulut mourir à Bicêtre.
LA FONTAINE SAINTE-MARIE »y
Sans compter le fameux dolmen transporté par le prince Napoléon sous les ombrages de son parc et que, en 1870, des officiers prussiens démolirent, dernièrement M. Berthelot, excursionniste intermittent, découvrait dans son voisinage plusieurs monuments druidiques.
J'ai encore devant les yeux la fontaine Sainte-Marie, comme je la connus il y a vingt ans, solitaire au milieu d'impénétrables fourrés ; je l'entends encore chanter sa plainte au bout de cette mystérieuse « allée verte » dont les chênes trapus, emprisonnant de leurs racines des blocs de grès moussus et gris, semblaient évoquer la vision de quelque antique forêt gauloise.
Aujourd'hui, tout est bien changé. Plus de fourrés ! plus d'allée verte. Une coupe de bois, claire hélas ! — les coupes sombres laissent du moins toujours subsister quelques arbres — a dénudé le flanc des coteaux. Autour de la fontaine, se sont installés un bal en plein air, des guinguettes.
Bien que ce fût jour de semaine, nous rencontrâmes là un atelier: modes ou couture, ou
peut-être plumes et rieurs ! à qui la patronne, suivant l'usage, offrait, pour célébrer sa fête, le régal d'une après-midi de promenade et de congé.
Aux sons d'un orchestre improvisé — deux musiciens ambulants recrutés le long du chemin — avec des cris, avec des rires, ces demoiselles dansaient entre elles.
Leur profil futé, leur regard noir, leur façon de dévisager, nous rirent penser aux mésanges, aux mésanges de M. Landa.
— Elles n'ont pas l'air malheureux ! dit Pierre.
— Cependant la chaînette est là et le ruban d'acier sous l'aile. Un instant elles se croient libres ; mais demain les attend Paris, le pain à gagner, la misère.
— Ces pauvres petites croqueuses de cervelles de hannetons !...
Sur quoi émus un peu, avec je ne sais quelle crainte de trop nous laisser attendrir, Pierre me mena goûter l'eau de la fontaine Sainte- Marie.